La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité
rare et inimitable.
Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner
éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie
laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne
qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris.
Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on
apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce
aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient
dans leur dignité solennelle et impassible.
Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du
châtelain.
Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les
tilleuls, elles coururent à lui.
--Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard.
--Et grand-père s'impatiente.
En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à
calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre
en comptant les minutes.
La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait
vu ses beaux jours.
Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie
constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites
d'une légère couche de vermillon naturel.
Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son
ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou
gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le
sourire bienveillant de l'homme heureux.
M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de
félicité.
Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille
florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une
manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait à le distraire, et
abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs,
quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la
charrue.
Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les
époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges.
Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts,
étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des
murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail
d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les
vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à
Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus
hétéroclites.
C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne.
Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui
se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.
Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait
accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main
son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il
travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne.
Ce soir-là il était particulièrement rayonnant.
Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique
invraisemblable.
En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté
des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait,
avec une sagacité prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqué en un lieu
nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable.
Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés
et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût
doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la
castramétation--un nom barbare--de ces maîtres du monde.
Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les
végétations forestières.
En tout cas, c'était une trouvaille.
Sa nature importait peu.
Avec du flair, on la déterminerait aisément.
Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à
coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des
armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du
banquier se dressait avec un légitime orgueil.
M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la
gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et
lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des
regards glorieux.
Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de
la jeune femme.
Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table
resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie,
Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père.
--Vous êtes content! dit-il.
Le banquier se rengorgea.
--Vous avez découvert quelque chose?
--Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'œil d'une façon
très expressive.
Chazolles se tourna du côté de Duvernet.
--Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré,
ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous
êtes un homme heureux, beau-père?
--Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains.
Et vous, mon gendre?
--Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le
député.
En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre.
Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage,
n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait?
Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses
bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.
En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la
barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de
regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et
souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table
opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses
artistiques qui encombrent le Val-Dieu.
Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon
borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un
trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait
au fond de son âme sereine jusque-là.
Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue,
d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de
traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.
Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des
paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur
magnétique.
Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de
quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne
parvenait pas à leur échapper.
Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui
l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du
passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.
Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante,
imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens
tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.
Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa
petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de
Marthe, la plus jeune.
Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers,
espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait
livré.
Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source
d'un bonheur que rien n'avait altéré.
Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa
vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant
une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour
tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'œil, un éclair,
empreint d'une tendresse infinie.
Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie
qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du
monde venaient expirer.
Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et
bouleversent les mers.
Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec
obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente
qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine
poitrine.
Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue.
Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses
projets:
--Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez
parvenir?
--Je ferai comme les autres. Je dégringolerai.
Mais le député observait son ami.
Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.
--Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.
Chazolles tressaillit et répondit vivement:
--Rien.
--Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce
que tu as?
--Rien. Des idées.
Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait
pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où
le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur
humide.
Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations.
Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de
l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié,
placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de
fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui
peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme
gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un
certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui,
le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de
leurs bras, avec ces paroles si touchantes au cœur de l'homme,
murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort,
solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier
intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme,
il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une
étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et
frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un
jardinier imprévoyant a négligé d'arroser.
Ah! par exemple, ce serait trop drôle.
Et humiliant, en vérité!
Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas.
Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se
raidit et il lui vint au cœur une amertume en pensant à ce caprice du
sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de
rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien
courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au
Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive à la vérité,--depuis
que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe
criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi
lesquels il s'était implanté comme un intrus.
Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait
gâté un coin de son paysage.
Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque,
cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses
fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un
sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint
vénéré.
Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du
manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son
idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il
voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides,
certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de
strass et de clinquant!
Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les
allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix
qui se rapprochaient de lui.
La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les
bosquets, on ne distinguait plus rien.
Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme
et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne
circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées
debout.
C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus
bras dessous, en causant avec animation.
Ils s'arrêtèrent auprès du chêne.
--Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à
votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé
dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré
vingt fois.
--Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous
dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici,
entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter.
Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce
pas? Les tentations sont si communes!
--Et si violentes!
--A qui le dites-vous?
--Gredin!
Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à
rire.
--Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.
--S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.
--Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses
cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos
perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecœur!
--N'est-ce rien?
--C'est beaucoup, mais...
--Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez.
--Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de
se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa
véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais
les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence.
Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre
monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient
pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis...
--Et puis quoi? demanda Châtenay.
--Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du
plaisir.
--Denise?
--Oui, Denise. Il faudra la marier.
--Rien ne presse.
--Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite
qu'on lui impose un peu dure, parfois.
--Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites.
--Il y en a beaucoup. Elle adore sa sœur. Elles ne peuvent pas se
quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière.
--C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce
qu'il fera là-bas?
--Député? Tout ce qu'il voudra.
--Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse,
un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela
pour les vôtres.
--Ne vous gênez pas.
--Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet;
vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu.
Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!
--Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui
l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille?
--Bah!
--Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il
avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du
grand concours!
--Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là?
--Pourquoi non?
--Y pensez-vous?
--Très sérieusement.
--Quel portefeuille?
--Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?
Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.
--Ah! non, pas celui-là, mon ami!
--A mon tour, je vous demanderai pourquoi?
--Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de
l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous
voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu.
--Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux!
--Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire.
Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et
s'éloignèrent en riant.
Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés.
X
Il se dirigea lentement vers le château.
Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu
que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait
pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas
repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir
n'importe quel pari contraire.
Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de
l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses
émules.
Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude,
mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la
discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à
son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses
jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au
midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs
mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette
perspective lui aurait semblé des plus absurdes.
Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement,
comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au
visage par une tiède matinée.
Cette idée le choquait moins.
Elle ne le choquait même plus du tout.
Député! Ce mot était gros de promesses.
Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la
députation expliquerait naturellement un changement dans ses
habitudes.
L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond
malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages,
de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères
ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux
des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend
sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux
controverses et son nom collé sur toutes les murailles de
l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur
le matin encore, ne l'effrayaient plus.
Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme
soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase,
il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages
l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où
ils cherchaient le Messie.
Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène
et sa sœur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut
tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue
d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les
épaules de son mari, elle lui dit:
--Tu sais la nouvelle?
--Quelle nouvelle?
--Le père Mahirel est à l'extrémité.
Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père
Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et
plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay.
Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de
boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.
S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne,
la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison,
haut et court, au premier chêne venu.
Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son
temps.
Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait
par dessus sa peau d'ours mal léché.
Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise
des autres.
Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la
réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente,
ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le
garantissait sans vergogne.
Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses
prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite
du nombre.
Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien.
Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage.
Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!
A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions
périodiquement reproduites.
Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.
C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en
était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les
électeurs se frottaient les mains et disaient:
--Il pense à nous!
Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux!
Bon peuple! Et on te calomnie!
Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc.
Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main.
C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare.
Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en
avait un.
A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec
Chambord ou Chenonceaux.
C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent,
au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie.
L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette
bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que
mal.
Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi
qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du
nom des vignobles les plus honorables.
C'est la foi qui sauve.
Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse.
Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les
autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales
bourdes qu'on s'y laissait prendre.
Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès
l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous
les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de
traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux
facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et
même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette
condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité.
Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était
connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement.
Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui
traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait:
--Voilà notre député.
Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs
et de ses manœuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse,
de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi
dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri.
Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si
généreux en paroles, la main et le cœur constamment ouverts:
--Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous.
En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement,
économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et
vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du
parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme.
Au demeurant, le meilleur député du monde.
Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il
s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir.
C'était un malin.
Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui
dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit
intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession.
Mais il se contenta de répondre:
--C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard,
va donc!
--Non, c'est très grave, à ce qu'on assure.
--Les médecins le guériront.
Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se
retourna:
--Tu les flattes, dit-il.
--Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.
Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille:
--Si, ce serait un moyen.
--Un moyen de quoi?
--De te distraire.
Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près,
dans les yeux.
Il vit son anxiété:
--Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me
calomnie.
--Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure.
--C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses
nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...
--Bien vrai?
--Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins?
Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et
l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient
dans la nuit leurs parfums pénétrants:
--Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque
chose. Et il ne me manque rien.
--Qu'en sait-on?
--Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu
n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux
un reproche, une lassitude, une malice?
--Je vieillis.
--Quelle erreur!
--Pense donc! Trente-quatre ans.
--Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq.
--Un jour viendra où je serai laide.
--Jamais.
--Hélas!
--Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle.
Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos
vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la
jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous
rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un
sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!
Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute
taille et leurs lèvres se rencontrèrent.
Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme
aux premiers temps de leur union.
--Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux
petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans
d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies
que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les
moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en
secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui
aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et
les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on
fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent
par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans
les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui
font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les
terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je
serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies
innocentes! Ta sœur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du
cœur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!
Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.
Ce Duvernet lui avait fait une peur!
Elle le dit et Maurice la rassura.
--Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car
aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.
Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.
La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire
dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la
pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition
malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.
--Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du
bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te
manque quelque chose, à toi?
--Non.
--Et à moi, donc?
--Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et
si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!...
--Tu consentirais à me voir prendre sa place?
--A tout ce qui te flatte, mon ami.
--Nous irions à Paris?
--Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier
Denise. Elle a bientôt vingt ans.
--Non, dix-huit seulement.
Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa
réponse.
Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres.
--Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la
campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais,
comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de
Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le
théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en
reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne
désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu
veux.
--Tout ce qui peut te plaire.
--Tout?
--Oui.
Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari:
--Pourvu que tu me restes!