IX

La salle à manger du Val-Dieu est, nous l'avons dit, d'une originalité

rare et inimitable.

Depuis un instant déjà, les feux du lustre allumé pour le dîner

éclairaient les reliefs des boiseries magnifiques dues au génie

laborieux et patient des moines et les pièces d'argenterie ancienne

qui ornaient les dressoirs, du même style que le lambris.

Par la spacieuse fenêtre à vitraux, ouverte sur les pelouses, on

apercevait des nappes immenses de verdure descendant en pente douce

aux bords de la pièce d'eau, où des cygnes gris et blancs glissaient

dans leur dignité solennelle et impassible.

Les deux petites filles en vedette sur le perron épiaient l'arrivée du

châtelain.

Dès qu'elles l'aperçurent arrivant au bras du député sous les

tilleuls, elles coururent à lui.

--Arrivez donc, père, dirent-elles en même temps. Vous êtes en retard.

--Et grand-père s'impatiente.

En effet, M. Châtenay, en homme ponctuel, habitué dès l'enfance, à

calculer des échéances, avait déjà consulté plus d'une fois sa montre

en comptant les minutes.

La figure de l'ancien banquier gardait un reflet de l'époque qui avait

vu ses beaux jours.

Il portait la tête haute, comme les parlementaires de la monarchie

constitutionnelle. Deux courts favoris encadraient ses joues enduites

d'une légère couche de vermillon naturel.

Il portait le gilet de nankin avec les breloques de l'orléanisme. Son

ventre formait un ouvrage avancé assez considérable et sur son cou

gros et court, son chef se balançait avec une majesté tempérée par le

sourire bienveillant de l'homme heureux.

M. Châtenay n'avait en effet point à se plaindre de sa part de

félicité.

Il était riche. Il vivait dans un pays superbe, entouré d'une famille

florissante et, pour comble de prospérité, il possédait une

manie,--une passion si l'on veut,--qui suffisait à le distraire, et

abrégeait les heures parfois longues au milieu des bois et des champs,

quand on n'y tient pas la hache du bûcheron ou les mancherons de la

charrue.

Il cultivait cette science vague qui consiste à faire revivre les

époques nébuleuses perdues dans la nuit des âges.

Il se livrait à des recherches incessantes, fouillant les déserts,

étudiant la forme de certains cailloux, les fondations enfouies des

murs détruits, les mouvements de terrain qui indiquent un travail

d'homme. Il collectionnait les vieux fers, les vieilles poteries, les

vieilles armes et les vieux outils. Il avait fait construire à

Grandval un immense bâtiment où il accumulait les objets les plus

hétéroclites.

C'était là, à tout prendre, un passe-temps qui ne nuisait à personne.

Il était accablé des sollicitations de plusieurs sociétés savantes qui

se seraient fait une gloire de lui ouvrir leurs portes.

Seulement avec une modestie au-dessus de tout éloge, il ne voulait

accepter leurs offres que lorsqu'il se présenterait en ayant à la main

son grand ouvrage sur les antiquités normandes, monument auquel il

travaillait depuis le jour où il s'était retiré à la campagne.

Ce soir-là il était particulièrement rayonnant.

Depuis quelque temps il était sur la trace d'un trésor archéologique

invraisemblable.

En furetant dans la forêt du Perche, sur la route du Val-Dieu, du côté

des futaies de Belavillet et des étangs de la Motte-Rouge, il avait,

avec une sagacité prodigieuse,--il s'en flattait,--remarqué en un lieu

nommé Rudelande, des ruines d'une étendue considérable.

Il y avait là un camp romain reconnaissable à certains talus, fossés

et terrassements tels qu'on ne pouvait s'y tromper, pour peu qu'on fût

doué de connaissances spéciales, et il possédait à fond la

castramétation--un nom barbare--de ces maîtres du monde.

Peut-être même était-ce une forteresse disparue et enfouie sous les

végétations forestières.

En tout cas, c'était une trouvaille.

Sa nature importait peu.

Avec du flair, on la déterminerait aisément.

Même, en pratiquant des fouilles intelligentes, on retrouverait, à

coup sûr, des richesses scientifiques inconnues, des monnaies, des

armes, des poteries, et, à cette perspective, le toupet orléaniste du

banquier se dressait avec un légitime orgueil.

M. Châtenay se promenait donc les mains derrière le dos avec la

gravité d'un académicien qui élabore son discours de réception et

lançait à sa fille, madame Chazolles, qui surveillait le service, des

regards glorieux.

Les mines mystérieuses du père amenaient un sourire sur les lèvres de

la jeune femme.

Lorsque les deux amis entrèrent dans la salle où la table

resplendissait, chargée de cristaux, de porcelaines et d'argenterie,

Chazolles remarqua l'air gai de son beau-père.

--Vous êtes content! dit-il.

Le banquier se rengorgea.

--Vous avez découvert quelque chose?

--Je le crois, répondit Châtenay en clignant de l'œil d'une façon

très expressive.

Chazolles se tourna du côté de Duvernet.

--Regarde, dit-il, cette fraîcheur de la santé, cet embonpoint modéré,

ce visage épanoui, et admire un philosophe de la bonne école. Ah! vous

êtes un homme heureux, beau-père?

--Je ne me plains pas, riposta le banquier en se frottant les mains.

Et vous, mon gendre?

--Monsieur Châtenay peut te répondre: Vous en êtes un autre, dit le

député.

En effet, jusque-là Maurice en avait été un autre.

Ce mot le fit rentrer en lui-même. Dans son pittoresque ermitage,

n'était-il pas un sage auquel rien ne manquait?

Il avait, comme l'antiquaire, son dada favori, sa grande culture, ses

bêtes qu'il entourait de toutes sortes de soins, sa fortune aussi.

En outre, il possédait encore la jeunesse, la force, les cheveux et la

barbe noirs, une femme charmante soumise à ses fantaisies, n'ayant de

regards et d'attentions que pour lui, sa famille enfin, cette belle et

souriante famille qui s'asseyait maintenant autour de cette table

opulente, en face d'une nature grandiose, au milieu des richesses

artistiques qui encombrent le Val-Dieu.

Et depuis une heure, lui qui n'avait rêvé rien au-delà de cet horizon

borné mais admirable, où ses désirs étaient assouvis, il sentait un

trouble inquiétant l'envahir peu à peu; un mauvais levain fermentait

au fond de son âme sereine jusque-là.

Il ressemblait à un passant atteint tout à coup, au milieu de la rue,

d'un typhus contagieux, ou à l'homme sain et fort qui vient de

traverser une salle infectée de la pourriture d'hôpital.

Il ne pouvait détacher sa pensée de ces yeux à demi clos sous des

paupières abaissées qui l'avaient enveloppé d'une sorte de lueur

magnétique.

Il avait beau faire, il les voyait rivés à lui, ne le quittant pas de

quelque côté qu'il se tournât. Même en fermant les siens, il ne

parvenait pas à leur échapper.

Il voyait aussi cette pâleur délicate et d'un lumineux étrange qui

l'attirait comme ces fleurs empoisonnées qui s'offrent aux baisers du

passant et dont le parfum est pénétrant et mortel.

Vainement il tentait de se soustraire à cette obsession foudroyante,

imprévue, qui s'était emparée de lui violemment, dans un guet-apens

tendu à sa tranquillité, à son repos, qu'il croyait inattaquables.

Pour y échapper, il laissait errer ses regards des cheveux bruns de sa

petite Thérèse, le vivant portrait de sa mère, aux cheveux blonds de

Marthe, la plus jeune.

Dix fois pendant le dîner, il les appela et les couvrit de baisers,

espérant se défaire de ce fantôme troublant auquel un hasard l'avait

livré.

Il contempla son adorable Hélène, sa compagne de quinze ans, la source

d'un bonheur que rien n'avait altéré.

Elle était là, épanouie dans sa splendeur de mère, plus belle qu'à sa

vingtième année, sans rides, sa forêt de cheveux sombres lui formant

une sorte de diadème, forte et douce, ayant des paroles aimables pour

tout le monde et parfois, pour son mari, un coup d'œil, un éclair,

empreint d'une tendresse infinie.

Il pensait à sa félicité qu'aucun orage n'avait obscurcie, à sa vie

qui s'écoulait dans une retraite au seuil de laquelle les tempêtes du

monde venaient expirer.

Les vents déchaînés rident à peine la surface des étangs et

bouleversent les mers.

Et malgré tout, les yeux de myosotis de la Parisienne le fixaient avec

obstination, invisibles pour les autres, pleins d'une flamme latente

qui le brûlait comme un jet de vapeur qui l'aurait atteint en pleine

poitrine.

Dans la gaieté des convives, sa distraction passa inaperçue.

Denise harcelait son ennemi personnel, Duvernet, de questions sur ses

projets:

--Que ferez-vous quand vous serez aux sommets où vous prétendez

parvenir?

--Je ferai comme les autres. Je dégringolerai.

Mais le député observait son ami.

Lorsqu'on passa au salon, il s'approcha de lui.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda-t-il.

Chazolles tressaillit et répondit vivement:

--Rien.

--Si. Tu es distrait. Tu ne parais pas dans ton assiette. Qu'est-ce

que tu as?

--Rien. Des idées.

Il sortit, seul, pour éviter des questions auxquelles il ne voulait

pas répondre; il s'en alla dans les bosquets du côté de la rivière, où

le brouillard des prairies s'élevait et répandait une fraîcheur

humide.

Il aurait rougi d'avouer ses préoccupations.

Quoi! lui, l'homme considéré, considérable de la contrée, entouré de

l'estime de tous, de l'amitié du plus grand nombre; le privilégié,

placé par les hasards de sa naissance dans une magnifique position de

fortune, dominant les voisins de son luxe, environné de tout ce qui

peut plaire, d'enfants superbes, comblé de tendresses par une femme

gracieuse, attrayante, pourvue de talents supérieurs qui donnaient un

certain relief, une élégance de bon goût à ce qu'elle touchait; lui,

le père de petits êtres frais, roses, bien bâtis, qui l'enlaçaient de

leurs bras, avec ces paroles si touchantes au cœur de l'homme,

murmurées chaque jour, lui enfin le campagnard vigoureux, fort,

solide comme un lutteur antique, le chasseur infatigable, le cavalier

intrépide, aux nerfs robustes, trempés comme l'acier, à la tête ferme,

il se laisserait terrasser, dompter par le premier regard d'une

étrangère, d'une inconnue, pâle comme un soir d'automne, mièvre et

frêle comme une fleur exotique, languissante sur sa tige et qu'un

jardinier imprévoyant a négligé d'arroser.

Ah! par exemple, ce serait trop drôle.

Et humiliant, en vérité!

Cela ne s'était jamais vu et ne se verrait pas.

Il se secouait pour se bien convaincre qu'il était éveillé. Il se

raidit et il lui vint au cœur une amertume en pensant à ce caprice du

sort qui plaçait l'objet de ses méditations forcées, cette fille de

rien qui l'occupait malgré lui, dans la ridicule bicoque d'un ancien

courtier des halles sur le compte duquel on imaginait chaque jour au

Val-Dieu une plaisanterie nouvelle,--inoffensive à la vérité,--depuis

que le Méraud était venu s'établir dans le pays, y étalant son luxe

criard qui jurait avec la simplicité rustique des cultivateurs parmi

lesquels il s'était implanté comme un intrus.

Le Parisien avec ses fantaisies d'Asnières ou de Bougival, lui avait

gâté un coin de son paysage.

Vingt fois, il l'avait donné au diable avec sa servante équivoque,

cette haridelle efflanquée, étiolée, qui frottait du matin au soir ses

fenêtres et ses murailles, même à l'extérieur, avec la religion d'un

sacristain qui fourbirait la châsse remplie des reliques d'un saint

vénéré.

Et c'était là, dans ce grotesque tabernacle, sur ce reposoir du

manieur de congres et de raies en retraite, qu'il allait adorer son

idole, admirer la divinité qui lui tirait les yeux, l'étoile qu'il

voyait scintiller quand toutes ses félicités réelles, solides,

certaines se trouvaient repoussées dans les ténèbres par cet éclat de

strass et de clinquant!

Il errait, fuyant les autres, ayant besoin de solitude, dans les

allées les plus écartées, lorsqu'il fut frappé par un bruit de voix

qui se rapprochaient de lui.

La nuit arrivait, une nuit claire et tiède de juillet. Sous les

bosquets, on ne distinguait plus rien.

Il se retrancha contre ces importuns à l'abri d'un chêne creux, énorme

et bas, si vieux qu'il tombait en poussière et que la sève ne

circulait plus que dans l'épaisseur des écorces, seules restées

debout.

C'étaient l'antiquaire et le député qui se promenaient bras dessus

bras dessous, en causant avec animation.

Ils s'arrêtèrent auprès du chêne.

--Moi, je vous affirme, disait Duvernet, que vous devriez conseiller à

votre gendre de prendre cette position. Il le peut. Il est très aimé

dans le pays. Il n'a qu'à étendre la main. Le préfet me l'a déclaré

vingt fois.

--Ma fille s'y oppose. Elle adore Maurice, et voulez-vous que je vous

dise, je la crois jalouse, très jalouse, sans qu'il y paraisse. Ici,

entre nous, elle le tient. Elle n'a pas de concurrence à redouter.

Tandis que dans ce damné Paris! Dame! nous le savons bien, n'est-ce

pas? Les tentations sont si communes!

--Et si violentes!

--A qui le dites-vous?

--Gredin!

Le banquier donna un léger coup sur le ventre du député qui se mit à

rire.

--Mais s'il s'ennuie? objecta Duvernet.

--S'ennuyer! Il n'en a pas le temps.

--Oui, je connais l'argument. Ses étalons, ses bêtes à cornes, ses

cultures, le colza, les trèfles, les luzernes, les mérinos

perfectionnés, ses coqs Brahma, ses Crèvecœur!

--N'est-ce rien?

--C'est beaucoup, mais...

--Ce n'est pas tout dans la vie. Voilà ce que vous entendez.

--Certainement. Et votre fille, elle-même, doit parfois regretter de

se confiner ici, de s'exiler loin de Paris, son pays natal, sa

véritable patrie. La campagne, c'est merveilleux, cher monsieur, mais

les contrastes en font valoir les qualités. Voyez donc la différence.

Dans votre splendide hôtel du Cours-la-Reine vous réuniriez tout votre

monde, la couvée entière, et les distractions ne vous manqueraient

pas. Ce serait un fête perpétuelle. Et puis...

--Et puis quoi? demanda Châtenay.

--Vous avez une fille, charmante, vive, qui n'est pas ennemie du

plaisir.

--Denise?

--Oui, Denise. Il faudra la marier.

--Rien ne presse.

--Sans doute, mais une jeunesse comme elle doit trouver la retraite

qu'on lui impose un peu dure, parfois.

--Hé! Hé! Il y a du vrai dans ce que vous dites.

--Il y en a beaucoup. Elle adore sa sœur. Elles ne peuvent pas se

quitter. Il faut donc que la smala émigre à Paris tout entière.

--C'est bon, mais lui, Maurice, habitué à une vie active, qu'est-ce

qu'il fera là-bas?

--Député? Tout ce qu'il voudra.

--Des discours. Ce n'est pas la peine. Il en pleut. C'est une averse,

un déluge. Nous sommes noyés dans les discours. Je ne dis pas cela

pour les vôtres.

--Ne vous gênez pas.

--Raisonnons. Vous êtes un avocat distingué, vous, mon cher Duvernet;

vous arriverez au pinacle. On dira le ministère Duvernet sous peu.

Grand honneur pour nous, vos amis, mais Maurice!

--Ne riez pas. Si votre gendre était député, qui est-ce qui

l'empêcherait d'avoir aussi son portefeuille?

--Bah!

--Mais vous savez qu'il nous enfonçait comme il voulait au lycée. Il

avait tous les prix. Une facilité de travail incroyable! Lauréat du

grand concours!

--Ah! cher monsieur, ministre! Que dites-vous là?

--Pourquoi non?

--Y pensez-vous?

--Très sérieusement.

--Quel portefeuille?

--Mais le premier venu. Celui de l'agriculture, par exemple. Hein?

Châtenay posa sa main sur la manche de Duvernet.

--Ah! non, pas celui-là, mon ami!

--A mon tour, je vous demanderai pourquoi?

--Voyons, un agriculteur! Ça ne peut pas être ministre de

l'agriculture. Un quincaillier, un avoué, un médecin, tout ce que vous

voudrez, mais pas un agriculteur. Ça ne s'est jamais vu.

--Vous êtes facétieux, cher monsieur Châtenay, agréablement facétieux!

--Non, riposta le banquier, je suis réactionnaire.

Les deux hommes se levèrent du banc où ils s'étaient assis et

s'éloignèrent en riant.

Chazolles quitta son chêne, la retraite d'où il les avait écoutés.

X

Il se dirigea lentement vers le château.

Si huit jours auparavant ou la veille seulement, on lui avait soutenu

que la perspective d'une candidature à la députation ne le mettrait

pas en colère, si on avait osé prétendre qu'elle ne serait pas

repoussée brutalement, avec dédain, il aurait offert de tenir

n'importe quel pari contraire.

Ou il aurait supposé qu'il devenait fou et qu'il était prudent de

l'enfermer en le confiant au docteur Blanche ou à quelqu'un de ses

émules.

Échanger son indépendance, sa bonne liberté contre cette servitude,

mal déguisée sous un manteau honorifique, qui consiste à se tenir à la

discrétion de ses électeurs, à abdiquer le droit d'aller et venir à

son gré, de surveiller à l'aise ses blés naissants, ses étables, ses

jardins, de chasser selon son caprice et de vagabonder au nord, ou au

midi, dans ses prés verts, ses champs de luzerne, ou aux profondeurs

mystérieuses de la forêt, se faire le serviteur des autres, cette

perspective lui aurait semblé des plus absurdes.

Et cependant les paroles de Duvernet l'avaient caressé agréablement,

comme une brise d'avril chargée de bonnes odeurs, qui vous souffle au

visage par une tiède matinée.

Cette idée le choquait moins.

Elle ne le choquait même plus du tout.

Député! Ce mot était gros de promesses.

Les beaux yeux de la Parisienne le réconciliaient avec Paris et la

députation expliquerait naturellement un changement dans ses

habitudes.

L'obligation de se métamorphoser, pour lui raide et fier au fond

malgré ses allures ouvertes et cordiales, en quémandeur de suffrages,

de rédiger des placards fallacieux, d'afficher ses opinions sincères

ou fardées, de se mettre aux genoux des électeurs en tendant vers eux

des professions de foi humbles et emphatiques, comme un aveugle tend

sa sébile au pont des Arts, la pensée de voir sa personne livrée aux

controverses et son nom collé sur toutes les murailles de

l'arrondissement, ce tapage enfin et cet éclat, dont il avait horreur

le matin encore, ne l'effrayaient plus.

Parce que là-bas, tout au fond, dans les ténèbres de son âme

soudainement obscurcie comme une eau limpide dont on a remué la vase,

il voyait flotter les spectres des amours inconnues, comme les mages

l'étoile biblique qui les menait à travers le désert à la crèche où

ils cherchaient le Messie.

Et lorsque, rafraîchi par l'air du soir, il rentra au salon, où Hélène

et sa sœur jouaient à quatre mains le menuet de Boccherini, il fut

tout heureux quand, les derniers accords plaqués sur le piano à queue

d'Erard, Hélène se leva, et, posant ses deux bras à demi nus sur les

épaules de son mari, elle lui dit:

--Tu sais la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--Le père Mahirel est à l'extrémité.

Celui qu'on appelait avec cette irrespectueuse familiarité le père

Mahirel, était un riche marchand de bois d'opinions flottantes et

plutôt réactionnaires, comme celles de M. Châtenay.

Au fond, il n'existait pas, dans les pays les plus despotiques, de

boyard ou de pacha qui lui fussent comparables.

S'il avait pu suivre ses inspirations, il aurait rétabli la gehenne,

la torture, les culs de basse-fosse, les oubliettes et la pendaison,

haut et court, au premier chêne venu.

Mais, en paysan narquois et madré comme pas un, il comprenait son

temps.

Il s'était procuré une peau de mouton à longue laine et l'endossait

par dessus sa peau d'ours mal léché.

Sa principale finesse était de compter sur l'incommensurable sottise

des autres.

Tout ce qui peut flatter la masse du populaire, l'argent pour rien, la

réduction des impôts, point de service militaire, la paix permanente,

ce desideratum des campagnards qui ne sont pas si bêtes, il le

garantissait sans vergogne.

Les petits surtout étaient l'objet de ses flatteries et de ses

prédilections; il s'aplatissait devant eux, parce qu'ils ont le mérite

du nombre.

Naturellement les promesses ne lui coûtaient rien.

Il est juste de reconnaître qu'elles ne rapportaient pas davantage.

Son élection, à l'entendre, était une panacée universelle.

Va-t'en voir s'ils viennent, Jean!

A la Chambre, il s'était acquis une agréable notoriété par ses motions

périodiquement reproduites.

Il sollicitait, avec constance, des encouragements pour l'agriculture.

C'était creux, c'était vague, c'était nébuleux; l'agriculture n'en

était pas plus encouragée et râlait dans le marasme, mais les

électeurs se frottaient les mains et disaient:

--Il pense à nous!

Il ne leur en faut pas davantage pour être heureux!

Bon peuple! Et on te calomnie!

Le père Mahirel avait d'autres cordes à son arc.

Il distribuait des quantités incroyables de poignées de main.

C'était la seule aumône dont il ne se montrât point avare.

Et il invitait par fournées les électeurs à son château, car il en

avait un.

A la vérité, cette résidence n'a aucune prétention à rivaliser avec

Chambord ou Chenonceaux.

C'est une assez vaste masure, située à l'entrée d'un village indigent,

au milieu de pâturages maigres et dans un site dépourvu de poésie.

L'ancien marchand de bois avait acheté la ferme qui accompagne cette

bicoque délabrée, à vil prix, et rafistolé les bâtiments tant bien que

mal.

Là, il tenait en réserve d'abondantes provisions de piquettes du Midi

qu'il versait libéralement à ses visiteurs en décorant ce breuvage du

nom des vignobles les plus honorables.

C'est la foi qui sauve.

Non pas que les Normands des confins du Perche soient sans finesse.

Leur réputation est faite, mais le père Mahirel était plus fin que les

autres. Il débitait avec un aplomb imperturbable de si colossales

bourdes qu'on s'y laissait prendre.

Très actif, remuant comme une peuplade de fourmis, et sur pied dès

l'aurore, on le rencontrait aux foires, aux marchés populeux, à tous

les bouts de champ, sur les routes, le long des chemins vicinaux ou de

traverse, causant aux laboureurs, aux cantonniers, aux bergers, aux

facteurs, aux gendarmes, gardiens de l'ordre public en tournée, et

même aux mendiants, ne négligeant personne et réalisant cette

condition que les savants déclarent irréalisable: l'ubiquité.

Sa guimbarde crottée, dont la splendeur n'offusquait personne, était

connue d'un bout à l'autre de l'arrondissement.

Lorsqu'on apercevait dans une rue de bourgade la bête de labour qui

traînait, essoufflée, cette sale relique d'un autre âge, on disait:

--Voilà notre député.

Depuis qu'il avait supplanté son prédécesseur, à l'aide de ses trucs

et de ses manœuvres champêtres, il s'était emparé, non sans adresse,

de ses électeurs, grands enfants faciles à éblouir, et s'était établi

dans la contrée comme un lord anglais dans un bourg pourri.

Il y en avait qui disaient en le voyant si rond, si paterne, si

généreux en paroles, la main et le cœur constamment ouverts:

--Ce pauvre M. Mahirel, il s'ôterait le pain de la bouche pour nous.

En somme, il ne s'ôtait rien du tout, encaissait son traitement,

économisait ses rentes, poussait sa progéniture, casait ses amis, et

vaquait à ses petites affaires, gratis, à l'aide de cette bonne loi du

parcours gratuit qu'il avait votée avec enthousiasme.

Au demeurant, le meilleur député du monde.

Il ne fallait donc pas songer à le renverser du piédestal où il

s'était juché, comme un perroquet sur son perchoir.

C'était un malin.

Aussi, à la nouvelle que lui apprenait sa femme, Chazolles qui

dissimulait avec elle pour la première fois de sa vie, se sentit

intérieurement flatté de l'ouverture prochaine de cette succession.

Mais il se contenta de répondre:

--C'est un bruit qu'il répand pour se rendre intéressant. Un roublard,

va donc!

--Non, c'est très grave, à ce qu'on assure.

--Les médecins le guériront.

Duvernet qui causait dans un coin avec le financier et Denise, se

retourna:

--Tu les flattes, dit-il.

--Et puis, qu'est-ce que cela nous fait? objecta Chazolles.

Hélène se serra contre lui et lui soupira à l'oreille:

--Si, ce serait un moyen.

--Un moyen de quoi?

--De te distraire.

Elle avait hésité un moment et le regardait en face, de tout près,

dans les yeux.

Il vit son anxiété:

--Mais je ne m'ennuie pas, s'écria-t-il. Je ne m'ennuie jamais. On me

calomnie.

--Duvernet me le disait pourtant tout à l'heure.

--C'est un traître. On devrait le poursuivre pour délit de fausses

nouvelles. Pourquoi pense-t-il?...

--Bien vrai?

--Ah! çà, tu ne l'as pas cru, toi, au moins?

Il prit le bras de sa femme, tendrement, le passa sous le sien et

l'entraîna au dehors dans le parterre dont les corbeilles répandaient

dans la nuit leurs parfums pénétrants:

--Pour que je m'ennuie, dit-il, il faudrait qu'il me manquât quelque

chose. Et il ne me manque rien.

--Qu'en sait-on?

--Est-ce que je ne t'ai pas, toi, mon Hélène, une perle? Est-ce que tu

n'es pas toujours aimable et bonne? Ai-je jamais surpris dans tes yeux

un reproche, une lassitude, une malice?

--Je vieillis.

--Quelle erreur!

--Pense donc! Trente-quatre ans.

--Tu peux être coquette et n'en avouer que vingt-cinq.

--Un jour viendra où je serai laide.

--Jamais.

--Hélas!

--Jamais pour moi du moins. Tu seras toujours fraîche, jeune et belle.

Mes souvenirs me resteront. Ils me rappelleront la douce Hélène de nos

vingt ans, la gracieuse, la svelte, la mignonne Hélène de la

jeunesse. Il me semble que le temps au lieu de nous désunir nous

rapprochera, et que plus nous irons, plus nous nous appuierons l'un

sur l'autre. Je t'aime mieux que le premier jour!

Hélène se haussa sur ses pieds cambrés, Maurice abaissa sa haute

taille et leurs lèvres se rencontrèrent.

Ils marchèrent quelques pas en silence, la main dans la main, comme

aux premiers temps de leur union.

--Et puis, je n'ai pas que toi, reprit-il. Il y a aussi les deux

petites qui nous égaieront quand nous serons vieux, dans trente ans

d'ici pour le moins; Thérèse et Marthe, qui ne seront jamais si jolies

que leur mère. Et mon autre famille, là-bas, toutes mes bêtes, les

moutons qui bêlent quand j'arrive, les chevaux qui hennissent en

secouant leurs chaînes d'acier dans les stalles, les chiens qui

aboient, les vaches qui me tendent leurs bons gros mufles humides. Et

les récoltes qui poussent, les blés qui se dorent, les prés qu'on

fane, les pommes qui rougissent aux arbres; et les poissons qui filent

par bancs dans la rivière; les chevreuils qui allongent le cou dans

les chemins de la forêt et galopent dans les bruyères; les lapins qui

font leur toilette matinale dans la rosée et se glissent dans les

terriers au moindre bruit, n'est-ce rien? Et je m'ennuierais? Mais je

serais donc difficile à contenter! Et ton père si bon avec ses manies

innocentes! Ta sœur Denise, ta doublure pour la grâce et la bonté du

cœur! M'ennuyer! Mais je serais un fou, un sot et un insatiable!

Le bras d'Hélène frémissait, mais c'était de joie.

Ce Duvernet lui avait fait une peur!

Elle le dit et Maurice la rassura.

--Si pourtant tu étais ambitieux, fit-elle, comme les autres. Car

aujourd'hui, c'est une maladie à la mode, l'anémie des hommes.

Il ne pensait plus du tout à la pâle inconnue.

La chaleur du sein d'Hélène, les parfums de ses cheveux, son sourire

dévoué, ce sourire aux belles dents d'une irrésistible séduction, la

pression de son bras nu lui faisaient oublier cette apparition

malfaisante pareille au feu follet qui voltige sur un marécage vaseux.

--Ambitieux, murmura-t-il, oui, de ton amour, ma chère âme, du

bonheur, du bien-être dont nous jouissons ensemble. Est-ce qu'il te

manque quelque chose, à toi?

--Non.

--Et à moi, donc?

--Duvernet et mon père soutiennent qu'il te faut une distraction, et

si vraiment le père Mahirel venait à disparaître!...

--Tu consentirais à me voir prendre sa place?

--A tout ce qui te flatte, mon ami.

--Nous irions à Paris?

--Nos moyens nous le permettent et ce serait une occasion pour marier

Denise. Elle a bientôt vingt ans.

--Non, dix-huit seulement.

Elle parlait doucement, avec une certaine timidité, attendant sa

réponse.

Il la prit dans ses bras nerveux et l'éleva jusqu'à ses lèvres.

--Chère et sainte femme! lui dit-il. Tu crois que je suis las de la

campagne, las de notre félicité tranquille, et tu te sacrifierais,

comme toujours. Eh bien! attendons. C'est un projet qui vient de

Valéry. Peut-être aussi de Denise. Elle aime les fêtes, le monde, le

théâtre. C'est de son âge. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous en

reparlerons. Il veut être ministre, lui. C'est son idée; moi je ne

désire rien. Je ne me plains pas de mon sort. Tu me diras ce que tu

veux.

--Tout ce qui peut te plaire.

--Tout?

--Oui.

Elle ajouta en cachant sa tête sur l'épaule de son mari:

--Pourvu que tu me restes!

Angèle Méraud · 第 17 / 55 题