Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui
l'appelait pour le dîner.
A table, la conversation reprit son cours.
Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils
avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de
querelles.
Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle.
Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie.
Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait
y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille,
courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que
mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme
les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous
un orage.
Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église.
C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son
hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat
municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande
des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant.
Et encore!
Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et
virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens
dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des
jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se
serait fait une joie maligne de troubler.
Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui
demanda rudement:
--Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?
Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.
--Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?
--Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul
reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les
Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage,
car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous
avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.
--Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis
franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de
violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du
bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir.
Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur
le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à
pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand
il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on
roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre
de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient
une ablette en quatre et tondraient dessus.
Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui
m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la
portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais
d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de
peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans
le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires
quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas
qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre
par quel moyen.
Il est à la portée de ma bourse.
--Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet.
Continue, ma fille!
--Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.
--Pas du tout.
Elle se mordit les lèvres.
--Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!
Et elle reprit:
--Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante
Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps,
c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à
Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui
m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma
voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits
appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en
échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par
désœuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent.
En général,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles
et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me
demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils
demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils
me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive.
Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire
souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des
limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!
--Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne
détestes pas qu'ils te cajolent!
--Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je
voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des
serins dans une cage.
--Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris
est plein de ces méchantes bêtes!
Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant
d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de
ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la
criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague
notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées,
prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le
matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la
rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses
œufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.
La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans
son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais
ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite
dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre.
Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y
traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences
réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs
méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.
A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari,
un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du
devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont
les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées
du quartier.
Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux
délicates beautés de la jeune fille.
Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.
Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.
Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses
manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême
avec laquelle elle portait ses toilettes.
Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de
l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature.
Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et
de vachères.
Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse
qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une
enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne
seraient pas jaloux les uns des autres.
C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et
volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds,
étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un
parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracœnas, morbide,
pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un
climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des
siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour
eux.
Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses
disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez
laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son
silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle
revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.
Le dîner finissait et la nuit était proche.
Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage
blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se
découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que
la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à
la jeune fille qui se taisait:
--Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain?
--Non, dit-elle nettement.
--Tu changes d'avis?
--Oui.
--Alors tu nous restes?
--Si vous voulez.
--Comment si je le veux!
Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa
poitrine bombée, bardée de graisse.
--Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas.
Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je
sais bien ce que je prendrais!
--Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme
elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!
Angèle se pencha à son oreille:
--Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du
côté du château de monsieur..... Comment dit-on?
--Chazolles.
--Oui, viens-tu?
Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant
avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient.