VIII

Elle fut tirée de sa contemplation par la voix aigre d'Herminie qui

l'appelait pour le dîner.

A table, la conversation reprit son cours.

Ce furent des questions sans fin sur les maîtres du Val-Dieu; s'ils

avaient toujours vécu en bonne intelligence; s'ils n'avaient pas eu de

querelles.

Angèle s'étonnait de l'union de ce ménage modèle.

Elle en éprouvait du dépit et de la jalousie.

Ses souvenirs d'enfance ne lui rappelaient, aussi loin qu'elle pouvait

y plonger sa pensée, que des liaisons troublées dans sa famille,

courtes, irrégulières; tantôt reprises et raccommodées tant bien que

mal; des collages à la diable, que la moindre pluie endommage comme

les façades blanchies à la chaux dont la peinture pleure et coule sous

un orage.

Les femmes de sa famille ne connaissaient guère la mairie ni l'église.

C'étaient des partisans d'unions libres comme son cousin Gaspard, son

hôte, qui avait oublié de mener Herminie devant l'écharpe du magistrat

municipal de son arrondissement, ou sa mère à elle, la belle marchande

des halles, qui seule avait connu le nom du père de son enfant.

Et encore!

Elle était prise d'une jalousie haineuse, d'une envie mauvaise et

virulente contre cette famille qui jouissait de toutes sortes de biens

dont les siens avaient été privés et qui lui paraissaient des

jouissances de privilégiés, en possession d'un bonheur qu'elle se

serait fait une joie maligne de troubler.

Elle insista si longtemps sur ce sujet que l'ancien courtier lui

demanda rudement:

--Ah çà! où penses-tu en arriver avec les Chazolles, toi, bébé?

Elle pencha la tête avec un coquet mouvement des épaules.

--Est-ce que cela vous intéresse, mon cousin?

--Certainement. Tout ce que tu fais nous intéresse. Tu es le seul

reste de la tribu, notre héritière à madame Pivent et à moi. Les

Méraud en bloc n'ont pas eu d'autre enfant que toi, et c'est dommage,

car ils ne seraient pas mal tournés, s'ils t'avaient ressemblé. Nous

avons donc le droit de savoir quel chemin tu veux suivre.

--Soit. Je n'ai rien à vous cacher, mon cousin. Et puis je suis

franche comme de l'osier, moi. Je veux prendre un chemin semé de

violettes et de gardenias. Je n'imagine pas que le dernier mot du

bien-être soit de moisir à son banc comme ma tante du matin au soir.

Il n'y a que les moules qui se plaisent à se coller tout le temps sur

le même rocher. Je n'aime pas à me lever avant le jour quand il gèle à

pierre fendre et à m'en aller le soir, transie sous le verglas quand

il en tombe, à porter des jupes mouillées dans le bas et qu'on

roussit sur une chaufferette, en brûlant ses savates, ni à me prendre

de bec pour deux sous avec des chipies de bourgeoises qui couperaient

une ablette en quatre et tondraient dessus.

Il ne me plaît pas de rencontrer par les rues des femmes laides qui

m'éclaboussent ou m'écrasent avec leurs équipages et se font ouvrir la

portière par des laquais mieux mis que des notaires. J'en connais

d'affreuses qui ont des hôtels, des tapis, des divans garnis de

peluche ou de satin. Leurs toilettes me font loucher. Il y en a dans

le nombre qui ont trouvé ces belles choses-là dans leurs affaires

quand les parents remisaient leurs landaus, mais il n'en manque pas

qui les ont gagnées toutes seules et je sais aussi bien qu'une autre

par quel moyen.

Il est à la portée de ma bourse.

--Jolie éducation, dit Méraud en découpant une carcasse de poulet.

Continue, ma fille!

--Je ne vous ennuie pas? dit Angèle.

--Pas du tout.

Elle se mordit les lèvres.

--Si tu crois, pensa-t-elle, que je t'en conterai plus que je ne veux!

Et elle reprit:

--Quand je n'ai rien à faire et c'est tous les jours, puisque ma tante

Pivent ne veut pas que j'apprenne un métier, je me promène. Le temps,

c'est long! En chemin de fer, quand je vais seulement de Paris à

Saint-Cloud, je rencontre des messieurs bien mis, décorés souvent, qui

m'écrasent mes bottines et me lancent des regards à mettre le feu à ma

voilette; des vieux qui me proposent des sommes, de petits

appartements capitonnés; des banquiers qui m'offrent des valeurs en

échange de la mienne. Ils appellent ça un capital. Quelquefois par

désœuvrement, j'ai des tentations d'accepter, mais ils me déplaisent.

En général,--excusez-moi, mon cousin--je trouve les hommes horribles

et je les exècre. Il y en a qui me donnent leur adresse ou me

demandent la mienne. Ils ont des noms très aristocratiques; ils

demeurent dans de beaux quartiers. Presque tous de vieux coquins! Ils

me glissent leur carte tout doucement sans qu'on s'en aperçoive.

Sont-ils drôles! Il me semble que j'aurais du plaisir à les faire

souffrir lorsque je les vois tourner autour de moi, plats comme des

limandes, parce que j'ai la peau blanche et les cheveux jaunes!

--Tu les hais, les hommes, observa malignement Herminie, mais tu ne

détestes pas qu'ils te cajolent!

--Dame! par manière de tuer le temps. C'est ennuyeux, la vie. Je

voudrais en avoir à molester, comme des chiens, des chats ou des

serins dans une cage.

--Petite vipère, fit en souriant Méraud. Et quand je pense que Paris

est plein de ces méchantes bêtes!

Il s'épanouissait; ses trois mentons s'agitaient en tressautant

d'aise. Angèle le divertissait avec ses mines futées et la liberté de

ses phrases qui abondaient en sous-entendus: Méraud, en dehors de la

criée du poisson et du commerce des huîtres, n'avait qu'une vague

notion du bien et du mal. Il avait mené une vie des plus débraillées,

prenant son plaisir où il le trouvait, travaillant ferme la nuit et le

matin, mais le soir courtisant la brune et la blonde, la noire et la

rousse, dans son quartier, avec entrain, buvant sec et déposant ses

œufs dans le nid de ses voisins sans un atome de remords.

La mère d'Angèle, sa cousine à lui, Claire Méraud, avait aussi dans

son temps étalé ses dévergondages sur le pavé des halles; mais jamais

ses parents ne lui avaient tenu rigueur pour des écarts de conduite

dont le carré aux poissons retentissait d'un bout à l'autre.

Dans la famille, tout le monde avait son péché sur la conscience. On y

traitait les délinquants avec des affabilités et des indulgences

réciproques. On se serait bien gardé de lapider les autres pour leurs

méfaits quand on avait à se reprocher des méfaits pareils.

A l'exception de madame Pivent que sa grosse affection pour son mari,

un brave travailleur, avait seule maintenue dans les limites du

devoir, les autres femmes du nom, étaient d'affreuses drôlesses dont

les bonnets avaient été lancés de bonne heure par-dessus les cheminées

du quartier.

Enfin, s'il faut tout dire, Gaspard Méraud n'était pas insensible aux

délicates beautés de la jeune fille.

Élevées à un tel degré, elles équivalent presque à une vertu.

Il en tirait vanité et en subissait le charme, comme tout le monde.

Angèle le comblait d'aise avec sa grâce naturelle, l'aisance de ses

manières, sa démarche onduleuse et serpentine et l'élégance suprême

avec laquelle elle portait ses toilettes.

Toute la journée elle s'était promenée à son bras. Il avait joui de

l'admiration des paysans devant cette frêle et mignonne créature.

Angèle avait l'air d'une duchesse égarée dans un milieu de bouviers et

de vachères.

Et avec ses parents elle était si câline, si caressante, si flatteuse

qu'elle les ensorcelait. On lui passait tous ses caprices comme à une

enfant gâtée, à une fille unique, ayant trois ou quatre pères qui ne

seraient pas jaloux les uns des autres.

C'était une bizarre créature que cette jeune fille changeante et

volontaire; féroce en face des hommes qui se mettaient à ses pieds,

étourdis par sa beauté singulière, très capiteuse, qui répandait un

parfum de serre chaude, comme les orchidées et les dracœnas, morbide,

pâlie comme une fleur des tropiques transplantée sous les brumes d'un

climat trop froid, et en même temps douce, charmante vis-à-vis des

siens et n'ayant jamais une vivacité ni un mot dur ou offensant pour

eux.

Aussi l'aimaient-ils sans lui en vouloir de ses fugues et de ses

disparitions que, d'ailleurs, sa tante, la riche madame Pivent, chez

laquelle elle avait sa chambre, à la rue du Cygne, couvrait de son

silence, toujours prête à l'accueillir à bras ouverts quand elle

revenait, comme l'enfant prodigue, à la maison paternelle.

Le dîner finissait et la nuit était proche.

Le brouillard léger des étangs couvrait les prairies d'un nuage

blanchâtre, et dans le lointain, les futaies du parc de Chazolles se

découpaient sur les rougeurs de l'horizon où le soleil ne laissait que

la trace de son disque de pourpre, quand Méraud demanda tout à coup à

la jeune fille qui se taisait:

--Est-ce que tu es toujours décidée à partir demain?

--Non, dit-elle nettement.

--Tu changes d'avis?

--Oui.

--Alors tu nous restes?

--Si vous voulez.

--Comment si je le veux!

Il la serra dans ses bras courts et robustes, et la colla contre sa

poitrine bombée, bardée de graisse.

--Tu sais, ma petite Angèle, que tu es ici chez toi. Ne te gêne pas.

Je voudrais t'y voir toute la vie. Ah! si j'étais à marier, moi, je

sais bien ce que je prendrais!

--Y pensez-vous? grommela Herminie. A votre âge! Une jeunesse comme

elle! Voulez-vous bien vous taire, vieux roquentin!

Angèle se pencha à son oreille:

--Laisse-la dire, fit-elle. Et sortons. Nous irons faire un tour du

côté du château de monsieur..... Comment dit-on?

--Chazolles.

--Oui, viens-tu?

Il se pencha sur ses cheveux, y appuya sa bouche lippue en aspirant

avec bruit les bonnes odeurs qui s'en échappaient.

Angèle Méraud · 第 16 / 55 题