Trois mois après, il avait planté sa tente dans ce lieu plein de
souvenirs monastiques qui, à vrai dire, ne le touchaient guère.
Il s'était décidé tout à coup.
En vérité, Herminie avait raison.
Il en avait assez de son métier. Les affaires l'écœuraient. L'odeur
de la marée lui portait au cœur.
Il avait fondé une sorte d'entrepôt pour la vente des huîtres; sa
maison était très achalandée; on y réalisait de beaux bénéfices, mais
la paresse lui venait avec l'âge.
Se lever à trois heures du matin, c'était bon jadis quand il manquait
de rentes et qu'il lui fallait trimer dans les halles comme tous les
Méraud de père en fils depuis une éternité.
En avait-il remué dans son enfance, des paniers de soles, des mannes
d'anguilles de mer ou de rougets, des tas de langoustes qui lui
piquaient les doigts avec leurs museaux épineux!
Avait-il tourné et viré dans le carré de la criée devant les chaires
des courtiers, dans les odeurs humides et fades, par les temps mous
et les brouillards, comme un écureuil dans sa cage où il recommence
sans fin la même course!
Décidément il pouvait se retirer et prendre du bon temps.
La vie n'est pas si longue et on ne l'enterrerait pas plus que les
autres avec ses écus. La seule vue des amas de poissons avachis sur le
pavé lui donnait des nausées comme s'il avait eu sur l'estomac de
colossales quantités de nageoires, de têtes aux yeux vitreux et de
peaux glauques et gluantes.
Il se rendit donc.
Il aimait Herminie. Il aimait toutes les femmes, mais Herminie par
dessus les autres. Elle était son habitude, sa chose à lui. Il l'avait
eue toute petite. A quinze ans ils se connaissaient, lui fils de la
célèbre madame Méraud, une poissarde de haute volée, qui dépensait
avec ses amants, en noces chez Baratte ou Bordier, l'argent qu'elle
gagnait à son banc; elle, petite bonne à tout faire, simple et naïve,
arrivant des environs de Vesoul dans la licence forte en gueule et la
promiscuité des halles.
La liaison avait été bientôt faite.
La mère du beau Gaspard n'avait pas mis de bâtons dans les roues. Les
Méraud se mariaient rarement et mères, filles ou cousines, jugeaient
qu'il était tout naturel de s'amuser et de se rendre la vie joyeuse.
On en disait de raides, les soirs, quand on se réunissait en famille,
ce qui était rare; car chacun avait ses amis et, le travail de la
journée terminé, tirait de son côté.
Mais, en se liant avec la Franc-Comtoise, Gaspard, malgré sa rudesse
et ses allures despotiques, avait rencontré là une vraie maîtresse
dans toutes les acceptions du mot.
Herminie, avec sa grâce de jolie blonde aux traits fins, soufflés par
l'air de Paris, dans la fraîcheur de ses dix-sept ans, l'avait
habitué, en supportant ses caprices, en flattant ses goûts, en se
pliant à ses vices, à ne pouvoir se passer d'elle. Pour la garder, il
aurait sacrifié le monde entier, si on le lui avait offert.
C'est ce qu'il faisait à la première sommation de sa maîtresse, en se
réfugiant au Val-Dieu.
Là, Herminie le dominait. Il était son prisonnier. Elle n'avait pas à
redouter de le voir s'échapper. Dans les forêts voisines, les
concurrentes n'abondaient pas comme autour des corbeilles de la place
du Châtelet ou aux encoignures de la rue Tiquetonne.
La servante n'avait plus sa fraîcheur et son teint laiteux, mais elle
avait gardé son astuce et sa volonté.
Dans sa villa du Val-Dieu, Méraud était surveillé à son insu avec plus
de vigilance qu'un détenu dans le préau de Mazas.
Mais il était accablé de soins, bourré de prévenances.
Sa bonne le comblait d'attentions, le gorgeait de petits plats
cuisinés avec amour. Son linge était d'une entière blancheur, ses
habits bien brossés, ses bottes brillantes.
La maison flambait de propreté, malgré le fouillis des meubles
entassés dans un espace trop étroit pour eux.
Et pour surcroît de bonheur, Méraud sortait chaque matin, une ligne
superbe à la main, et s'en allait pêcher dans les étangs, avec une
patience de philosophe, prenant, sans grand mérite, à cause de leur
abondance, des perches au dos armé d'arêtes, des tanches et des
barbillons, qui lui rappelaient son ancien métier et lui procuraient
des distractions agréables.
Parfois même, s'il s'égarait, son fusil sur le dos, à la lisière des
bois du châtelain, où les lièvres pullulent, les gardes ne se
plaignaient pas.
Au contraire, ils l'encourageaient, l'accueillant avec des: «Ça va
bien, monsieur Méraud?» et des sourires qu'il récompensait d'une
quantité incroyable de petits verres.
--Allez là, au coin du champ. Il y a une compagnie de perdreaux.
Où:
--Tenez, sous les carottes, un bouquin superbe, au gîte!
Il est juste de reconnaître qu'il faisait preuve en toute occasion
d'une insigne maladresse, et que les lapins pouvaient picorer sur les
talus ou s'asseoir sur le derrière à portée de ce chasseur inexpert,
sans redouter d'accident sérieux.
Giraudel, le plus vieux garde au service des Chazolles, un rusé
forestier, était le plus ardent à l'exciter au meurtre.
--Allez, allez, disait-il, mon bon monsieur Méraud, ne vous gênez pas.
Tuez tout. Il en restera bien de la graine.
Il se félicitait donc de son choix, vivait en paix avec tout le monde
et portait Maurice dans son cœur, sans arrière-pensée, car au fond
ce déserteur des halles n'avait pas ombre de malice.
Le député, toujours au bras de son ami, ne se lassait point d'admirer
l'œuvre de Gaspard et de sa bonne et le jardinet tiré à quatre
épingles où pas un arbrisseau ne dépassait le mur.
--Pas seulement de quoi cultiver une pomme de terre! dit Chazolles.
Comme si le plaisir de la campagne n'était pas dans l'espace, dans la
satisfaction de voir pousser ses betteraves, ses laitues, ses choux et
son persil. Ce n'est pas une maison, c'est une boîte.
Néanmoins, Méraud était fier de sa construction.
Il ne manquait pas de dire aux visiteurs:
--C'est moi qui ai bâti ça, tout seul, sans architecte.
--On le voit bien, lui répondit un jour le vieux curé, poliment.
Ce jour-là, à cause de la fête, Herminie avait laissé les persiennes
ouvertes, pour permettre aux passants d'admirer les splendeurs du
mobilier, les rideaux en algérienne à rayures jaunes et ponceau et le
tapis du guéridon d'un rouge formidable à mettre en fureur une bande
de taureaux.
Par les fenêtres, l'air vivifiant des champs entrait dans l'étroite
maison, une bonbonnière, à ce que disait l'amie du maître.
Chazolles et le député allaient s'éloigner quand tout à coup Maurice
pressa le bras de son ami.
--Regarde donc, lui dit-il.
--Quoi?
--Cette jolie fille.
--Où ça?
--Là haut.
Duvernet leva les yeux.
A une fenêtre du premier étage, une tête pâle se montrait dans
l'encadrement des rideaux.
C'était une apparition lumineuse.
Sous des cheveux d'or très abondants, le visage d'un blanc lacté se
colorait aux joues des nuances de la verveine rose. Les lèvres d'un
incarnat sanguin s'ouvraient pour montrer deux rangées de dents
perlées, d'un émail éclatant, dans un malicieux sourire.
Les deux mains posées sur l'appui de fonte bronzée, avec la
coquetterie des actrices éclairant aux feux de la rampe leurs
poitrines houleuses à certaines scènes pathétiques, cette jeune fille,
le corsage serré dans une robe de satinette paille, boutonnée au cou,
et coupée en dessous par une échancrure savante, triangulaire,
enrubannée de satin plus foncé, offrait impudemment aux regards des
deux promeneurs une poitrine éblouissante, soutenue par une taille
irréprochable, souple et mince.
Une rose d'un rouge velouté tranchait au centre sur la neige de son
sein.
Des cheveux à reflets fauves couronnaient comme un diadème cette tête
à la fois enfantine et dédaigneuse, mutine et cruelle, et se
répandaient en mèches folles sur le front, frisant et collées à la
peau.
--Superbe fille! murmura Chazolles.
Duvernet haussa les épaules.
--Une Parisienne.
--A quoi le vois-tu?
--A tout et à rien. Est-ce qu'on s'y trompe?
Le député du Havre en avait vu d'autres.
Sa jeunesse agitée lui avait appris à connaître les dessous de la
grande ville.
Son entresol de célibataire de l'avenue Montaigne aurait révélé
d'étranges secrets si les meubles avaient parlé.
--Elle est merveilleuse, reprit Chazolles.
--Eh bien! après?
Après en effet? Qu'est-ce que cela pouvait faire à Chazolles?
Une cousine de là-bas, une amie, qui sait? était venue rendre visite à
ce courtier en maquereaux et en saumons, à ce marchand d'huîtres,
réfugié dans ce trou du Val-Dieu, quelle importance devait-il y
attacher? Et en quoi, s'il vous plaît? la première minute de
l'admiration passée, cette visite intéressait-elle l'a-gri-cul-teur du
Val-Dieu, le mari de mademoiselle Hélène Châtenay, qui devait
s'impatienter du retard des deux promeneurs, le père enfin de deux
mignonnes fillettes qu'on ne pouvait trop chérir et adorer.
--Prends garde, dit Duvernet, tu vas faire attendre ton beau-père; le
dîner ne vaudra rien.
Et en s'en allant sous l'interminable avenue de tilleuls dont les
branches se rejoignaient, formant une épaisse voûte sur leurs têtes,
avec son style de viveur, avec sa verve primesautière, il dérida son
ami.
--Elle est gentille certainement, lui dit-il, très gentille, si tu
veux, mais je me méfie de sa vertu. Une vingtaine d'années! robe d'une
coupe hardie, pose audacieuse, bras nus! un aplomb à faire baisser les
yeux à un régiment de hussards! Dix francs contre un sou qu'elle est
plus savante qu'une mariée de deux ans dans ton village.
--Mauvaise langue!
--Des mines coquettes, des yeux qui flambent, un museau langoureux qui
rit en dedans; une fine mouche, mon ami!
--Une cocotte! Pourquoi ne le dis-tu pas tout de suite?
--J'ai peut-être tort; affaire d'habitude. Je suis trop poli.
--Oh!
Plusieurs fois, Chazolles tourna la tête du côté de la fenêtre.
Le blanc visage s'y encadrait toujours.
Enfin les deux amis disparurent sous les tilleuls, au fond, dans le
lointain.
Alors la jeune fille se pencha au dehors et appela:
--Mon cousin!
Un pas lourd résonna dans le parterre étroit du chalet, sur un pavage
en briques, et la face enluminée de l'ancien courtier vint se placer
au-dessus de la figure délicate de sa visiteuse.
--Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? dit-il.
Elle lui désigna d'un geste les deux hommes qui s'enfonçaient dans
l'avenue, de l'autre côté du communal, en regardant à chaque instant
en arrière.
--Quel est ce monsieur? demanda-t-elle.
--Le plus grand?
--Oui, à droite.
--C'est M. Chazolles. Tu ne le connais pas?
--Je ne l'ai jamais vu.
--Monsieur Maurice, comme on dit dans le pays.
--Qui ça? M. Maurice?
--Tu sais bien. Le propriétaire de ce château, là, dans les arbres.
--Ah! bon. Qu'est-ce qu'il fait?
--Lui? Rien, parbleu!
--Il flâne?
--Quand il veut.
--Il est donc très riche?
--Je crois bien. A millions!
--Marié?
--Oui. C'était sa femme, la petite brune, très bien, avec deux enfants
dans ses jupes, tantôt, à la course en sacs.
--Ah! fit la jeune fille rêveuse.
Et se reprenant:
--Elle est très bien, en effet, comme vous dites, madame Maurice
Chazolles.
Elle prononçait ce nom avec une aigreur mal dissimulée.
--N'est-ce pas? fit Méraud avec un claquement des lèvres, qui
indiquait un certain enthousiasme. Et si bonne femme!
--Mais elle se fane, siffla la jeune fille.
Méraud fit un haut-le-corps indigné, sincèrement.
--Et quand elle se fanerait, est-ce que cela te regarde? dit-il. Qu'y
aurait-il d'étonnant? Tu te faneras aussi, à ton tour; mais d'abord ce
n'est pas vrai. Elle ne se fane pas. Et une excellente femme,
entends-tu, une crème.
--Oui. Elle vous permet de pêcher à la ligne et de tuer ses lapins
parce qu'elle sait que vous n'êtes pas dangereux.
--Comment pas dangereux! s'écria Méraud piqué dans son amour-propre de
Nemrod et de pêcheur.
--Je m'entends, fit la jeune fille. Mais elle n'est plus jeune tout de
même.
--Dame! On ne peut pas avoir son temps et celui des autres, observa
Méraud avec philosophie. Et puis les enfants qu'on élève...
--Ça use.
--C'est le bonheur.
--Oui, mais ça use.
Au bout d'un silence, elle reprit:
--Il est encore gaillard, son mari.
--Ah!
--L'air d'un officier de cavalerie.
--Il n'est pas fané alors, lui?
--Pas du tout. Il demeure ici?
--Sans doute.
--Toujours?
--Toute l'année. Comme moi. J'y demeurerai toute l'année aussi. J'y
compte.
--Vous avez raison.
--Est-ce qu'on n'y est pas bien?
--Je ne dis pas le contraire.
--Qu'est-ce que tu dis alors? Pourquoi ces questions? Tu ne veux pas
l'épouser, je suppose.
--Non. A quoi passe-t-il son temps chez lui?
--A quoi? répéta Méraud ahuri.
--Oui.
--A toutes sortes de choses.
--Mais encore?
--Il élève des moutons, des porcs, des chevaux, des vaches. Il cultive
ses champs.
--Lui-même?
--Que tu es sotte! Avec ses domestiques. Il récolte son blé; il fauche
ses foins. Il chasse dans la saison; il monte à cheval; il va dîner
chez ses voisins et ses voisins dînent chez lui. Il n'est pas à
plaindre.
--Et le soir?
--Le soir? Elle est étonnante, ma parole.
--Il joue au loto avec sa femme et ses petites, hein?
--Tu m'embêtes. Tu te moques de moi.
--Pas du tout. Savez-vous! Il doit se faire de la bile ici, ce beau
garçon-là! Qu'est-ce qu'il a de rentes?
--Je ne suis pas dans sa bourse.
--A peu près?
--Deux ou trois cent mille francs, peut-être.
--Tant que cela?
--On le dit.
--Alors pourquoi ne va-t-il pas à Paris?
--Il y va quand il veut.
--Mais pourquoi n'y demeure-t-il pas?
--A Paris? Il s'en fiche sans doute. Qu'est-ce qu'il y ferait?
--Ce que font les autres.
--Qui, les autres?
--Les gens riches, les rentiers, les millionnaires.
--Va le questionner, il te répondra, si ça lui plaît. Et puis, je ne
sais pas comment ils s'arrangent, les autres.
--Je le sais bien, moi, dit-elle en laissant filtrer entre ses
paupières un rayon de malice. Il y a des machines qui les attirent
là-bas. Car autrement, ils seraient aussi bien à la campagne, en
effet.
--Quoi donc?
--Je ne devrais pas vous répondre, à vous, mon cousin; vous en savez
plus long que moi.
--Ma foi non.
--Devinez.
--Les théâtres?
--Un peu, mais cela ne suffit pas.
--Les bals, les fêtes, les amis, les visites?
--Non. Que vous êtes simple, mon cousin.
Elle tempéra cette appréciation par un rire d'enfant et un regard qui
lui chatouilla l'épiderme.
--Les bons dîners?
--On en fait partout.
--C'est vrai. Allons. Je brûle. Je mets dans le mille. Les femmes. J'y
suis. Pas vrai?
--Ce n'était pas malin.
Elle se mit à fredonner d'une voix fausse et pourtant mélodieuse, ô
contradiction de la nature!
«Les femmes, les femmes!»
Puis elle continua:
--Alors, lui, il ne les aime pas, les femmes?
--Si, il aime la sienne, sans doute.
Elle esquissa une moue incrédule.
--Un phénomène alors!
Herminie furetait, dans la salle à manger, une niche dont la fenêtre
donnait sur la grille d'entrée et le chemin.
Le poissonnier l'appela et lui montrant la jeune fille:
--Ça, lui dit-il, tu vois ce que c'est. Une Méraud dont on a fait une
demoiselle. Mademoiselle Angèle Méraud! Une enfant! C'est tendre comme
du poulet. Ça vient de quitter le biberon et c'est déjà dépravé,
pourri jusque dans les moelles. Ça ne croit ni à Dieu ni à diable. Ça
ne vaut pas un clou. Et ça tournera mal, si ce n'est déjà fait. Si on
m'avait écouté, elle vendrait des merlans et des crevettes aux halles,
comme toutes les Méraud depuis cinquante ans. Ça vaudrait mieux, mais
les Pivent avaient de l'ambition pour ce joli morceau! Ils la
trouvaient trop gentille, trop mignonne.
Il s'assit sur un banc, appela Angèle, qui dégringola les escaliers,
légère comme une chevrette, l'attira sur ses genoux et la regardant de
près, bien en face:
--C'est vrai qu'elle est superbe; une peau, des yeux, des dents! Tu
m'en donnes la chair de poule. Ah! si je n'étais pas ton vieux cousin!
Elle se dégagea vivement:
--Oui, mais vous l'êtes. On ne peut pas changer ça, fit-elle.
Et nonchalante, avec de gracieux mouvements des hanches, en défripant
sa robe, elle se mit à la grille, et passant ses doigts effilés dans
les barreaux, elle regarda les paysans qui s'en allaient.