puisse supporter une lettre simple, si l'on admet une taxe
proportionnelle à la distance parcourue, et cela dans l'intérêt bien
entendu des recettes; 2º parce que le point de France le plus éloigné
n'est pas à 700 kil. de distance de Paris; soit Arles et
Céret (Pyrénées-Orientales), et que pour les pays étrangers, ces
conditions de taxe sont différentes; 3º parce que les lettres du midi
pour l'extrême nord de la France, soit par exemple les lettres de
Perpignan pour Lille, qui parcourent un espace de 882 kilom., sont
rares, attendu que Paris est un grand centre qui fait presque tout le
commerce de transit, et dont la bourse, modifiant presque toujours les
avis envoyés de l'extrême nord à l'extrême midi de la France, est en
possession de transmettre presque tous les avis du commerce; 4º parce
que si l'on objectait, enfin, que ce défaut d'accroissement de taxation
pour des distances de plus de 600 kilom. pourrait être nuisible aux
produits revenant à la France pour droit de transit des correspondances
étrangères à travers son territoire, soit, par exemple les
correspondances venant du levant ou de l'Inde par Marseille pour
l'Angleterre, dans la distance de Marseille à Calais, nous répondrions
que les droits de transit des lettres sont établis, diminués, augmentés
ou modifiés par des traités rédigés par les soins de l'administration
des postes, et que c'est à elle à tenir compte, dans certaines
circonstances, de la distance réellement parcourue si elle le juge
convenable. D'ailleurs ces droits de transit sur les correspondances
étrangères sont toujours réduits dans des proportions considérables à
titre d'abonnement, et ne doivent pas priver le gouvernement de la
possibilité d'accorder, lorsqu'il y a lieu, des réductions de taxe aux
régnicoles.
Arrivant à la partie de la taxe des lettres qui s'établit d'après la
pesanteur des objets transportés, ou observera que, d'après le tarif
actuel, les lettres dont le poids ne dépasse pas 7 gr. 1/2 paient le
port simple établi d'après la distance parcourue; de 7 gr. 1/2 à 10 gr.,
un port et demi; de 10 à 15 gr. deux fois le port, et ainsi de suite en
augmentant d'un demi-port par chaque 5 gr. de pesanteur.
Mais pourquoi cette élévation de taxe de 7 gr. 1/2 à 10 gr., de 10 gr. à
15 gr., et ensuite de 5 gr. en 5 gr.? est-ce pour éviter que des lettres
adressées à des destinataires différents, ne soient envoyées sous une
seule enveloppe et au prix d'une seule et même taxe? Cette crainte
serait légitime, mais nous ne la croyons pas fondée. En effet le cas de
deux lettres envoyées sous un même pli pour éviter un port ne se
présente que très-rarement. Les lettres qui dépassent le poids de 7 g.
1/2 sans atteindre celui de 15 gr. sont ordinairement celles qui ont été
écrites sur un papier épais, ou formées d'un pesant cachet en cire, ou
enfin qui contiennent un billet à ordre, un effet de commerce, une
quittance ou un prix courant. Mais ce supplément de taxe que l'insertion
d'une pièce dans la lettre entraîne avec elle, doit-il être considéré
comme une disposition juste en elle-même et avantageuse aux recettes en
général? Nous ne le croyons pas. Dans le cas dont il est question cette
taxe est une surprise ou une gêne dont le public est victime;
qu'arrive-t-il de tout cela? que souvent le particulier s'abstiendra
d'envoyer sa pièce, et ce sera une lettre de moins dans le service, ou
qu'il attendra qu'il puisse en envoyer plusieurs à la fois et les
expédiera par la diligence, ou qu'il écrira enfin sans envoyer la pièce
incluse, toutes choses gênantes pour lui, et par cela même nuisibles aux
produits.
Nous croyons que c'est un mauvais calcul de la part de l'administration
de spéculer sur la nécessité où sont entraînés les particuliers de
joindre quelques pièces à leurs lettres, ou sur l'oubli de ceux qui
omettent de se servir d'un papier mince. Laissons à tous la possibilité
d'employer toute espèce de papier, de fermer leurs lettres de larges
cachets de cire, si telle est leur fantaisie; ne privons pas les
négociants de l'avantage de joindre à leurs lettres telles factures
simples, tel billet de petite dimension que le besoin exigera; et ils
rendront à l'État, par l'augmentation du nombre de leurs
correspondances, le centuple de ce que l'État fera pour eux dans cette
circonstance. Croyons que de cette facilité donnée aux relations
épistolaires naîtront beaucoup de lettres nouvelles et des recettes plus
abondantes.
Le poids de la lettre simple pourrait donc être élevé de 7 grammes 1/2 à
15 grammes. Notre premier rayon de poids comprendrait ainsi les trois
premiers degrés de poids de l'échelle actuellement en usage, savoir: de
0 à 7 gr. 1/2, de 7 gr. 1/2 à 10 gr., enfin, de 10 gr. à 15 gr.
Le tarif actuel établit ensuite une taxe d'un demi-port en sus du port
ordinaire de la lettre simple par chaque 5 gr. de pesanteur au-dessus de
15 gr. Cette progression de la taxe des lettres de 5 gr. en 5 gr. avait
pour but, comme nous venons de le dire, d'empêcher que des particuliers
ne se réunissent pour envoyer plusieurs lettres à la fois sous la même
enveloppe, afin de sauver une partie du port; mais, comme le poids d'une
lettre simple, écrite sur papier mince, est à peu près de 5 gr., et que
la taxe ne va s'augmentant par chaque 5 gr. que d'un demi-port, on
supposait à tort que cette espèce de fraude serait prévenue par
l'application de cette échelle de taxation. En effet, il y a encore
aujourd'hui un bénéfice de taxe d'un demi-port par lettre à en réunir
plusieurs sous une même enveloppe. Soit vingt lettres simples de Toulon
pour Paris et taxées chacune 10 déc. ou 1 fr. à raison de la distance
parcourue (750 kilom.) Ces lettres envoyées séparément supporteraient
une taxe de 20 fr., au lieu de 10 fr. 50 c., ou dix fois et demie le
port simple à raison du poids de 100 gr., auquel elles seraient livrées
si ces vingt lettres étaient réunies et envoyées sous la même enveloppe.
Mais quoique le tarif actuel soit impuissant à prévenir des calculs de
cette espèce, il ne s'ensuit pas que cette spéculation se fasse, tout
avantageuse qu'elle paraisse au premier abord; et elle n'a pas lieu pour
beaucoup de raisons. En effet, indépendamment du peu de confiance qu'ont
en général les uns dans les autres les négociants faisant le même genre
d'affaires (car il n'y aurait que des négociants écrivant beaucoup et à
des époques fixes qui pussent se livrer au genre d'industrie dont nous
venons de parler), défaut de confiance qui ne leur permettrait pas de
livrer leurs lettres aux soins d'une seule personne au point de départ
comme au point d'arrivée, il y aurait à déduire de l'économie obtenue
par cette fraude la taxe de la ville pour la ville dont seraient
frappées les lettres pour leur distribution, lorsque le négociant auquel
elles seraient adressées enverrait par cette voie chacune d'elles aux
destinataires de sa ville; il y aurait surtout encore à tenir compte du
retard d'une distribution qu'éprouveraient les lettres ainsi dirigées,
retard qui dans les grandes villes serait au moins de quatre heures, et
d'un jour dans les petites villes; et chacun sait quel inconvénient il y
aurait pour un négociant à ne voir ses lettres parvenir à leur
destination que vingt-quatre heures ou même quatre heures après le
moment de la distribution générale.
Nous sommes donc autorisés à conclure de ces observations: d'abord, que
l'accroissement d'une taxe d'un demi-port de la lettre simple par chaque
5 gr. de pesanteur n'est pas un droit protecteur suffisant contre l'abus
qu'on a voulu éviter; et ensuite, que si la réunion de plusieurs lettres
n'a pas été, ou n'a été que très-peu pratiquée avec les conditions du
tarif actuel, elle n'aurait pas lieu davantage si l'on accordait une
tolérance plus grande pour le poids des lettres confiées au service des
postes.
Quels avantages le trésor public ne peut-il pas retirer, d'autre part,
de la facilité qu'il donnera aux particuliers de faire transporter à un
prix modéré, des lettres ou des papiers importants que leur poids
éloigne du service des postes, et que l'on confie aujourd'hui, à regret,
à des diligences et à des messagers qui n'offrent pas les mêmes
garanties d'exactitude et de célérité?
Revenant à la fixation de notre tarif, nous dirons donc que toute lettre
pesant moins de 15 gr. nous semble devoir être considérée comme lettre
simple; puis, dans le tableau nº 2, nous avons procédé de la manière
suivante: de 15 gr. à 30 gr., nous proposons de fixer la taxe à deux
fois le port de la lettre simple; de 30 gr. à 50 gr., à trois fois le
port; de 50 à 100 gr., à quatre fois le port; de 100 gr. à 250 gr., à
cinq fois le port, enfin de 250 à 500 gr. à six fois le port de la
lettre simple.
L'échelle de pesanteur des lettres est ainsi réduite à six degrés au
lieu de deux cents qu'elle comporte aujourd'hui[41], et ne se trouve pas
plus compliquée que l'échelle des distances que nous avons fixée
également à six degrés. Les premiers degrés de pesanteur sont un peu
plus serrés que les derniers, pour éviter les abus qu'on pourrait faire
de l'envoi de pièces ou de paquets à un prix trop modéré; de 15 gr. à 30
gr. et de 30 à 50, les objets transportés sont encore des lettres, et
les lettres doivent relativement supporter un port plus élevé que les
paquets. Ceux-ci sont placés dans nos trois dernières catégories de 50 à
100 gr., de 100 à 250 et de 250 à 500 gr. Au moyen de la diminution
opérée dans le tarif des lettres de ces dernières classes, nous ferons
rentrer dans le service des postes le transport de certaines pièces de
procédure, de papiers précieux et assez volumineux que l'élévation du
tarif actuel ne permet pas aujourd'hui au public de confier à la poste.
En effet, à 500 gr., la taxe actuelle d'une lettre envoyée à 600 kilom.
de distance s'élève à 460 fr.[42]. Au-delà de 900 kilom., si elle pèse
999 gr. son port est de 1,216 fr. Qui pourrait consentir à payer un
pareil port pour l'envoi de papiers, quelque précieux qu'ils fussent?
[Note 41: De 7 gr. 1/2 à 1000 gr., en procédant de 5 grammes en 5
grammes, il y a 200 degrés.]
[Note 42: Dans notre projet de tarif, ce prix de 460 fr., est abaissé à
4 fr. 20 c. qui est le maximum du prix que nous proposions de percevoir
pour le transport d'une lettre.]
Nous nous sommes arrêtés à 500 grammes dans l'échelle de notre tarif,
parce qu'il nous semble que tout paquet au-dessus de ce poids ne doit
plus être considéré comme lettre, et par conséquent de doit pas être
admis dans les dépêches.
Or si l'on veut savoir à présent de combien baisserait la recette par
l'adoption de notre projet de réduction de la taxe, dans le cas où le
nombre des lettres en circulation n'augmenterait pas, qu'on veuille bien
nous suivre dans le calcul ci-après:
Le nombre des lettres pesantes forme à peine le dixième du nombre total
des lettres en circulation dans les postes. Pour bien juger de cette
proportion, nous avons consulté les listes nominatives sur lesquelles
sont inscrites toutes les lettres affranchies, et nous avons trouvé
qu'au bureau de la bourse, à Paris, on avait présenté à
l'affranchissement dix-huit cent quarante-six lettres pendant la
première quinzaine de juin 1838. Sur ces dix-huit cent quarante-six
lettres affranchies, seize cent cinquante-sept étaient simples, et cent
quatre-vingt-huit étaient pesantes, c'est-à-dire pesaient plus de 7 gr.
1/2.
Maintenant voici la division de ces cent quatre-vingt-huit lettres
pesantes:
81 étaient du poids de 7 gr. 1/2 à 10 gr.
58 de 10 à 15
18 de 15 à 20
14 de 20 à 25
5 de 25 à 30
Enfin douze seulement pesaient plus de 30 grammes, mais moins de 60
grammes.
Il y a plusieurs observations importantes à faire sur ce relevé:
1º Que sur dix-huit cent quarante-six lettres, il n'y en avait pas une
dont le poids dépassât 60 gr., et alors pourquoi ce tarif de poids si
compliqué, de 60 gr. à 1000 gr., qui procède de 5 gr. en 5 gr., et qui
passe par deux cents degrés?
2º Que si l'on voulait faire l'application de cette proportion du nombre
des lettres pesantes au nombre total des lettres circulant dans les
postes, on trouverait d'abord sur un total de soixante-dix-neuf millions
de lettres soixante-onze millions cent mille lettres simples et sept
millions neuf cent mille lettres pesant plus de 7 gr. 1/2: ce ne serait
donc que sur ce dernier nombre de lettres que devrait porter la
réduction opérée par notre nouveau tarif. Or dans ce dernier nombre
139/188 pèsent de 7 gr. 1/2 à 15 gr.; c'est là la plus forte partie,
c'est là particulièrement que s'opérerait la réduction dans la recette,
et on peut apprécier cette diminution. 139/188 représentent une fraction
non exactement réductible; supposons 3/4: si le nombre des lettres
pesantes est sept millions neuf cent mille, les trois quarts sont cinq
millions neuf cent vingt-cinq mille. Supposons que deux tiers de ces
cinq millions neuf cent vingt-cinq mille lettres pèseront de 7 gr. 1/2 à
10 gr. (2/3 est à peu près la proportion de 81 à 58, chiffres qui, dans
le tableau ci-dessus, représentent les lettres de 7 gr. 1/2 à 10 gr., et
les lettres de 10 gr. à 15 gr.). Trois millions neuf cent cinquante
mille lettres auront donc pesé de 7 gr. 1/2 à 10 gr., et dix-neuf cent
soixante-quinze mille lettres auront pesé de 10 gr. à 15 gr. Si le port
de la lettre simple est estimé à 50 c., les trois millions neuf cent
cinquante mille premières lettres ont supporté une taxe d'un demi-port
en sus, ou 25 c. pour chacune, ou 987,500 fr. pour toutes, et les
dix-neuf cent soixante-quinze mille autres lettres ont supporté un
double port, ou 50 c. en sus pour chaque lettre, ou 986,600 fr. pour
toutes. C'est donc, en somme, une perte de 1,975,000 fr. que le trésor
éprouverait si le poids accordé pour la lettre simple était porté de 7
gr. 1/2 à 15 gr., et que le nombre général des lettres en circulation
restât le même.
Il est vrai que nous ne tenons pas compte ici de la fraction de décime
qu'on ajoute aux lettres de 7 gr. 1/2 à 10 gr., lorsque le chiffre de la
taxe est impair; mais comme le port de la lettre à 50 c. est un port
exagéré, nous supposons qu'il y a compensation.
Resterait à estimer encore la perte qu'éprouverait la recette par
l'abaissement proportionnel de la taxe du dernier quart des sept
millions neuf cent mille lettres que nous supposons peser 15 gr. et
au-dessus. Cette appréciation serait très-difficile, parce que, bien que
dans l'exemple que nous venons de citer, sur cent quatre-vingt-huit
lettres aucune ne se trouvât peser plus de 60 gr., il s'en trouverait
nécessairement dans les dix-neuf cent soixante-quinze mille, et nous ne
savons pas dans quelles proportions ces lettres se classeraient. Mais
comme ces lettres ne représentent, toutes ensemble, que le quart des
lettres pesantes, nous croyons ne pas rester au-dessous du vrai en
estimant la réduction qu'éprouveraient leurs taxes au tiers de la
réduction qu'auraient éprouvée les trois autres quarts, soit 658,333 fr.
La perte totale résultant pour le trésor de la réduction de notre tarif
de poids serait donc de 1,533,000 fr., mais nous croyons avoir établi
précédemment que l'État serait largement indemnisé de cette différence
par l'accroissement du nombre général des lettres en circulation[43].
[Note 43: Nous ne croyons pas devoir parler de la diminution des
recettes qui résulterait de la nouvelle division des parcours que nous
avons présentée; celle diminution serait insensible.]
Notre échelle de taxes, tant de poids que de distances, nous paraît plus
rationnelle que l'ancienne, plus facile dans son appréciation par le
public, plus commode pour son application dans le service des postes,
enfin plus en rapport avec la nécessité, dont nous avons parlé,
d'abaisser le tarif et d'augmenter le nombre des lettres en circulation
tant dans l'intérêt bien entendu du trésor public, que dans celui du
commerce et des particuliers. S'il ne paraissait pas possible de faire
mieux encore, on pourrait donc, par toutes ces raisons, insister pour
son adoption; mais il ne faut pas dissimuler que nous n'avons présenté
ce tarif réduit que comme transition, sans arriver à une réduction plus
large, au moyen d'une taxe uniforme applicable à toutes les lettres
circulant en France; car la combinaison d'un port fixe avec
l'application de la taxe au moyen d'un timbre, présente des avantages
qu'il convient d'exposer enfin, et nous arrivons ainsi à notre
proposition principale que nous traiterons dans le chapitre suivant.
CHAPITRE IV.
Des avantages d'une taxe fixe comparée au système actuellement en usage.
On dit avec raison que la taxe établie par la loi du 15 mars 1827,
laquelle règle le port à percevoir d'après la distance en ligne droite,
qui existe entre le point d'où la lettre part et le point où elle est
distribuée, est plus rationnelle que la taxe précédemment en usage, qui
s'établissait d'après la distance parcourue; et cela à cause des taxes
injustes auxquelles ce dernier système donnait lieu, lorsque, par suite
d'un redressement dans la marche du courrier, les lettres se trouvaient
parcourir une distance moindre que celle d'après laquelle la taxe avait
été originairement fixée; mais, d'autre part, lorsque la lettre parcourt
effectivement une distance plus grande que celle qui sépare, en ligne
droite, le point de départ du point d'arrivée, la taxe n'est pas non
plus assez élevée; car si le port d'une lettre est le prix d'un service
rendu, il est évident que lorsque le courrier décrit une courbe pour
aller d'un point donné à un autre, la dépense est probablement plus
forte que si le courrier marchait en ligne droite, et la taxe, d'après
le principe du service rendu, devrait rationnellement être plus élevée.
Le vice véritable de l'ancien mode de taxation, qui est encore en usage
en Angleterre, est donc dans l'impossibilité de modifier la taxe à
chaque fois que, par des changements opérés dans la marche des
courriers, les lettres se trouveraient parcourir des distances
différentes; car en équité, ce serait le parcours réel, et non la ligne
droite, qui devrait servir de base à l'application de la taxe.
Mais pour suivre ce principe jusqu'à ses dernières conséquences, le
gouvernement, dans certains cas, ne devrait-il pas baisser la taxe
au-dessous du prix fixé pour le transport d'une lettre, même en ligne
parfaitement droite, lorsque les frais d'exploitation seraient
évidemment, sur une route, beaucoup au-dessous des frais faits partout
ailleurs. Je veux parler des chemins de fer, par exemple, où le
transport des lettres se fait sans frais appréciables pour
l'administration des postes. Là, où est le prix du service rendu? Et
comme on ne peut réduire à zéro le prix de la taxe des lettres, quelle
base prendra-t-on pour l'établir? Ne faudrait-il pas, pour en avoir une,
revenir à l'appréciation des dépenses résultant des frais de transport
en général, et obtenir une taxe moyenne en divisant les frais généraux
de transport par le nombre des lettres transportées?
C'est sur ce principe que s'appuient les partisans d'une taxe fixe et
égale pour toutes les lettres, quelque distance qu'elles aient à
parcourir.
Comme tous les droits et tous les besoins sont égaux en France, comme
tout le monde reçoit et expédie des lettres à de courtes comme à de
longues distances, toutes ces distances devraient se confondre pour
l'administration dans une distance totale, ou, pour mieux dire, dans un
prix moyen du service rendu; car ce prix de service rendu n'est égal que
considéré relativement à tous, et il est toujours inégal si on le
compare à la dépense réelle du transport d'une dépêche, eu égard à la
distance parcourue.
En effet, il existe en France, indépendamment des services en
malle-poste, dix-sept cents services de transport de dépêches par
entreprise[44]. La dépense qu'ils entraînent pour le trésor n'est pas
toujours en rapport avec la distance parcourue par les entrepreneurs. De
ces entrepreneurs, en effet, les uns sont propriétaires de voitures
publiques, et trouvent dans le transport des voyageurs, lorsque la route
qu'ils desservent est suivie, un ample dédommagement au modeste prix
annuel auquel la concurrence les a contraints de réduire leurs
prétentions; les autres, placés sur une route peu fréquentée, ont
demandé et obtenu un prix élevé, parce qu'ils n'ont pas craint de
concurrence; d'autres, exploitant des services à pied, se soutiennent
par les commissions qu'ils font en route; d'autres enfin, marchant à
cheval et obligés à une exploitation spéciale, sont pour
l'administration le sujet d'une dépense souvent hors de toute proportion
avec la taxe du petit nombre de lettres qu'ils transportent; presque
nulle part enfin la dépense réelle n'est en rapport exact avec le
montant de la taxe des lettres transportées.
[Note 44: Voir la note page 10.]
Les services en malle-poste eux-mêmes, dont la dépense est réglée
d'après la distance réellement parcourue, et dont les frais semblent se
multiplier régulièrement par le nombre des postes à franchir, ne sont
pas en rapport non plus avec les recettes en port de lettres, que
transportent ces malles; car la malle-estafette de Paris au Havre, par
exemple, ne coûte que 6 f. 75 c. par poste, marche avec une rapidité
double et produit trois fois plus de recette que la malle de Besançon,
dont la dépense est de 7 fr. 95c. par poste[45]: la taxe de distance
relative devrait donc être moindre sur la route du Havre que sur celle
de Besançon.
[Note 45: Les malles-estafettes n'emploient que deux chevaux. Les
grandes malles, et la malle de Besançon en est une, en ont quatre, mais
le salaire du courrier et du postillon sont moins élevés de 25 c. pour
celles-ci.]
Concluons de ce qui précède, que les frais résultant du transport des
dépêches ne sont nulle part en rapport exact et proportionnel avec le
prix de la taxe des lettres: cette taxe ne peut donc pas être considérée
exactement comme le prix proportionnel du service rendu.
S'il s'agissait du seul transport de deux lettres envoyées par un
courrier spécial, l'une à Marseille et l'autre à Chartres, il serait
juste que la taxe de la lettre pour Marseille fût plus forte que pour
Chartres, parce que les dépenses faites par un courrier qui se rend à
Marseille sont plus élevées que celles d'un courrier qui ne va qu'à
Chartres; si le même envoyeur remettait séparément au même courrier dix
mille lettres pour Marseille et dix mille lettres pour Chartres, le cas
serait encore le même; mais si l'envoyeur remettait au courrier vingt
mille lettres non triées pour Marseille et pour Chartres, qu'il fallût
que la personne chargée du service emportât ces lettres chez lui, les
triât, les formât en paquets étiquetés, enveloppés et cachetés, le cas
deviendrait différent, car voilà d'autres soins, d'autres travaux,
d'autres frais qui apparaissent; ce sont ceux dont est chargée
l'administration des postes; frais d'exploitation qui s'appliquent aussi
bien aux lettres de Chartres qu'à celles de Marseille. Il y aurait donc
lieu déjà à une espèce de compensation entre ces deux prix de taxe de
Marseille et de Chartres, qui résulterait de l'addition au prix inégal
du transport, d'un prix égal de frais de régie et d'exploitation. Mais
cette compensation ne deviendrait-elle pas nécessaire encore, si, au
lieu des lettres pour Chartres et pour Marseille, on prenait en
considération les lettres adressées à toutes les villes de France,
lettres que nous supposons toutes préalablement, non-seulement déposées,
triées, taxées, comptées et enveloppées à Paris, mais encore dans les
quinze cents autres bureaux de poste en France, et adressées, soit à
Paris, soit de Paris à chacun des quinze cents bureaux? Ajoutons à ces
frais de régie les frais de distribution dans les villes et dans les
campagnes, et nous pourrions être autorisés à conclure que la taxe d'une
lettre de Paris à Marseille, fixée à 1 franc, et celle de Paris à
Chartres à 3 décimes, sont des taxes injustement réglées, car elles ont
été basées sur la distance parcourue, et qu'on n'a pas eu égard aux
frais de personnel et de régie des postes, qui sont à peu près les mêmes
dans tous les bureaux et qui devaient affecter par égale partie la taxe
de toutes les lettres. La seule différence qui devait exister dans la
taxe des lettres entre ces deux villes, devait être, pour une partie
seulement de cette taxe, la différence qui existe réellement entre les
frais de transport sur les deux routes, non pas seulement eu égard à la
distance à parcourir, mais bien eu égard aux frais réels qui résultent,
pour l'administration, du parcours de cette distance. Cependant nous
avons vu que les dépenses résultant du parcours, variaient selon le mode
d'exploitation des services, la rapidité de leur marche, et des
circonstances de localité indépendantes du service des dépêches. La
dépense en frais de transport n'est donc pas appréciable si l'on veut le
faire exactement.