Le seul parti juste et rationnel donc à prendre pour diminuer la fraude,

c'est d'abaisser le prix du transport des lettres; et peut-être y a-t-il

moins à faire qu'on ne croit pour obtenir la rentrée dans le service des

postes de la plus grande partie des lettres transportées en fraude. En

effet, parmi les correspondances soustraites au transport public,

quelques-unes arrivent gratuitement sans doute, et l'envoyeur a pu ne

les écrire que dans cette opinion qu'elles arriveraient franches de tout

port; mais beaucoup d'autres aussi paient un prix quelconque de

transport. Ces lettres avaient toutes une certaine utilité sans doute,

puisqu'on a pris la peine de les écrire, et l'envoyeur eût consenti

probablement à payer à la poste un port modéré; car la poste, à prix

égal, aura toujours l'avantage sur tout autre moyen de transport; il

faut donc que le port actuel soit un obstacle très-grand, une gêne

véritable pour l'envoyeur, au moins eu égard à l'importance de l'affaire

qu'il traite, pour qu'il s'expose à voir sa lettre saisie ou perdue, et

une amende prononcée contre la personne qu'il a chargée du transport.

Diminuez les taxes, et le prix de port d'une grande partie de ces

lettres en fraude reviendra au trésor public. Essayons de traduire ceci

par des chiffres.

Le nombre des lettres soumises à la taxe a été en 1836

de soixante-dix-neuf millions[18]. Supposons que le

nombre des lettres transportées en fraude ait été des

quatre cinquièmes de celui des lettres taxées, il y

a eu soixante-trois millions deux cent mille lettres

transportées en fraude, ci 63,200,000

[Note 18: 78,970,561. V. Annuaire des postes de 1838.]

Otons un dixième de ces lettres que nous

supposons avoir été confiées à des transports

plus prompts ou plus fréquents que la

poste, et qui dans tous les cas eussent

échappé au service. 6,320,000

----------

Reste 56,880,000

qui représentent le nombre des lettres qui

ont été soustraites au service public pour

éviter la taxe.

Supposons qu'un cinquième de ces lettres

ait été écrites en prévision d'un port gratuit,

attendu que l'importance des affaires traitées

ne comportait pas le paiement d'une

taxe quelconque; ci 11,376,000

----------

Il restera encore 45,504,000

lettres qui étaient assez intéressantes pour comporter

une taxe, mais une taxe moins élevée que la taxe actuelle,

et qui seraient probablement rentrées dans le

service des postes si le tarif eût été moins élevé.

CHAPITRE II.

Appréciation des frais.--Projets de réduction.

Nous avons cherché à démontrer que le prix du transport des lettres en

France était trop élevé en général; nous allons examiner maintenant

cette taxe en elle-même, les bases sur lesquelles elle a été établie, et

les divers moyens de la modifier ou de la réduire.

On a dit souvent, pour motiver l'élévation du port des lettres, que

cette taxe était le prix d'un service rendu. Mais toute autre espèce

d'impôt est aussi le prix d'un service rendu: seulement, comme l'emploi

de l'impôt n'est pas partout immédiatement applicable à l'exploitation

du service même sur lequel l'impôt est prélevé, le contribuable ne suit

pas la somme perçue jusqu'à l'application de cette somme à un service

public qui lui est profitable, et paie à regret et sans reconnaissance.

Il est cependant très-vrai que l'impôt des portes et fenêtres, par

exemple, paie l'entretien des routes ou la garde des frontières, au même

titre et à peu près de la même manière que la taxe des lettres paie les

frais des malles-postes, et le salaire des courriers et des facteurs.

Or, si la taxe des lettres est le prix du service rendu par l'État aux

particuliers, le prix doit-il s'élever, et dans quelle proportion

doit-il s'élever au-dessus des dépenses de l'exploitation? C'est ce

qu'il convient d'examiner.

Nous avons entendu quelque part défendre cette opinion, que le produit

de la taxe des lettres ne devait être considéré comme le prix d'un

service rendu que pour la partie de ce produit qui représentait les

dépenses d'exploitation, et que, pour le surplus de la recette, c'était

un impôt qui devait, comme les autres impôts, être réparti également

entre tous les citoyens.

En effet, disait-on, si la taxe des lettres est le prix d'un service

exécuté, cette taxe est complètement perçue lorsque toutes les dépenses

d'exploitation sont couvertes: l'excédant de la recette, s'il en existe,

devrait donc être supprimé, et les taxes diminuées dans une égale

proportion; ou, si l'impôt est nécessaire, il devrait être perçu comme

tout autre impôt, c'est-à-dire par parties égales entre tous les

particuliers. Or supposons la recette des postes de 40 millions[19], et

les dépenses de 20 millions de francs tant en matériel qu'en personnel:

la différence, c'est-à-dire la somme de 20 millions de francs, est un

impôt, et cet impôt semble très-injustement réparti; car l'habitant de

Toulon, par exemple, le supporte dans une proportion cinq fois plus

grande que l'habitant de Versailles. En effet, la taxe de Paris à

Versailles est de 2 décimes par lettre simple, et celle de Paris à

Toulon est de 10 décimes; toutes les taxes de poste de France ayant

donné 40 millions, et la dépense étant de la moitié, les frais du

service rendu sont pour la correspondance de Versailles de 1 décime par

lettre simple, et pour Toulon de 5 décimes, c'est-à-dire, pour chacune,

moitié de la taxe totale. Si l'excédant est un impôt, il est ainsi

réparti: Versailles paie 1 décime d'impôt par lettre simple, et Toulon 5

décimes, c'est-à-dire cinq fois davantage. De là découlait la

proposition de soumettre toute lettre à deux taxes: 1º à la taxe

proportionnelle aux frais d'exploitation; 2º à une taxe fixe dont le

montant serait égal à l'excédant des recettes sur les dépenses, divisé

par le nombre des lettres en circulation.

[Note 19: Ces chiffres sont approximatifs; voir note, page 1.]

A ce raisonnement, cependant, on pourrait objecter que, si une lettre de

Paris pour Toulon paie 10 décimes dont 5 décimes d'impôt, Paris paie

aussi 5 décimes d'impôt pour la lettre venant de Toulon, et tous les

destinataires de lettres en France paient à leur tour, lorsqu'ils

reçoivent des lettres, un impôt proportionné à la distance qu'a

parcourue la lettre qui leur est remise: les petites distances, il est

vrai, paraissent, dans la répartition de l'impôt, avoir l'avantage du

nombre sur les grandes; mais, comme toutes les villes de France peuvent

entretenir des relations à de longues comme à de courtes distances, il

s'ensuit que les avantages et les inconvénients du mode de taxe sont

balancés pour toutes les villes, et que l'impôt se trouve égal pour

tous.

Mais revenons à l'appréciation du service rendu, et au prix actuel de

revient du transport d'une lettre en France.

Et d'abord, pour faire ce compte exactement, il faut être fixé sur le

nombre et le poids des paquets administratifs que le service des postes

transporte gratuitement chaque année; car si l'administration n'était

pas couverte de ses dépenses par la taxe que paient les particuliers

pour le transport de leurs lettres, le gouvernement devrait supporter

les frais du transport des dépêches des diverses administrations

publiques. Il est donc juste que les correspondances administratives

soient comptées dans notre appréciation générale des dépenses résultant

du transport des correspondances en France.

Or, le nombre et le poids des lettres administratives transportées en

franchise par le service des postes est difficile à constater

exactement. Il faudrait, pour arriver rigoureusement à ce résultat, qu'à

l'arrivée et au départ des dépêches, et pendant un temps assez long, les

lettres administratives fussent taxées fictivement, et cette taxe

constatée sur des états particuliers. Cette opération serait longue,

parce que l'appréciation du poids de paquets d'un volume souvent

considérable, et toujours différent des lettres ordinaires, entraînerait

un délai qui serait de nature à retarder l'expédition des courriers ou

la distribution des lettres. Ce travail s'est fait sous l'ancienne

administration, il est vrai; mais, outre qu'il a été entaché

d'inexactitude au moment même où il s'opérait, depuis ce temps,

l'augmentation du nombre des lettres franches a été telle, que l'ancien

travail serait aujourd'hui plus nuisible qu'utile.

L'augmentation des correspondances administratives est due à notre

système de centralisation, qui amène à Paris des renseignements écrits

et des pièces de toute nature, des points les plus éloignés du centre,

et qui fait que c'est aussi de Paris que se répandent partout en France

jusqu'aux formules imprimées dont font usage cent mille payeurs,

percepteurs et fonctionnaires de toute espèce; et comme cette

centralisation s'opère d'abord au chef-lieu de chaque département, les

mêmes pièces et les mêmes renseignements passent deux fois par le

service des postes, savoir: de Paris aux chefs-lieux et des chefs-lieux

aux communes, et au retour des communes aux chefs-lieux et des

chefs-lieux à Paris.

L'augmentation du nombre des paquets administratifs ne résulte pas

seulement des formes si satisfaisantes, mais si multipliées, de notre

comptabilité centrale, mais aussi des renseignements statistiques qui se

réunissent et s'emploient maintenant partout, des justes exigences de la

cour des comptes, des justifications à fournir aux chambres, enfin des

rapports plus nombreux chaque jour des diverses administrations

publiques avec tous les particuliers en France. Toutes ces causes, qui

sont inhérentes à la forme de notre gouvernement et aux besoins de notre

comptabilité, font que non-seulement le nombre des dépêches circulant en

franchise à Paris et en province entre fonctionnaires de tous grades est

devenu considérable, mais que le poids de presque toutes ces lettres

dépasse de beaucoup celui des plus gros paquets soumis à la taxe; en

sorte que, si celles-là étaient taxées selon l'échelle de poids et de

distance fixée par le tarif, la somme de produits qu'ils donneraient

dépasserait de beaucoup les produits ordinaires des lettres.

Nous ne craignons pas de nous tromper en disant que le montant de cette

taxe serait de cent cinquante pour cent plus élevé que le produit total

des lettres taxées circulant en France, soit la somme de 54,000,000 fr.

au lieu de 36,000,000 fr.[20]; ou, pour traduire cette proportion par un

nombre de lettres simples, si le nombre des lettres taxées circulant

dans le service est annuellement de soixante-dix-neuf millions[21], le

nombre de lettres administratives circulant en franchise en France,

considérées comme simples, serait d'environ cent dix-huit millions cinq

cent mille.

[Note 20: Produit net de la taxe des lettres en 1836: 35,665,732 fr.]

[Note 21: Voir Annuaire des postes de 1838, page 158.]

La taxe moyenne des postes sera encore affectée par une autre nature de

correspondance; nous voulons parler des journaux.

Si les correspondances administratives ne paient aucun port, les

journaux paient un port réduit qui ne suffirait pas aux frais de leur

transport et de leur distribution et que compense encore le montant de

la taxe des lettres des particuliers.

Le nombre des journaux et imprimés taxés transportés par la poste en

France est annuellement de quarante-six millions deux cent trente

mille[22]. Le produit de la taxe n'est que de 1,800,000 fr. par an. Le

prix du port de ces imprimés est de 4 c. ou de 2 c. 1/2 ou de 1 c. 1/4

par feuille, selon leur dimension, et nous verrons tout à l'heure que le

prix moyen de transport et de distribution d'une lettre ou d'un journal

est plus élevé.

[Note 22: _Ibid._, page 159.]

Ces données obtenues, pour trouver le prix moyen du transport et de la

distribution d'une lettre ou d'un journal circulant par la poste, nous

procéderons ainsi qu'il suit:

Le nombre des lettres taxées qui ont circulé en France

par le service des postes en 1836 est de 79,000,000[23].

Le nombre des journaux et autres imprimés taxés 46,250,000[24].

Le nombre des lettres en franchise. 118,500,000

-----------

Total du nombre de lettres et d'imprimés

circulant dans le service des

postes en un an 243,750,000.

Les dépenses de toute espèce de l'administration des postes en 1836 ont

été de 19,409,701 fr.[25].

[Note 23: Voir Annuaire des postes de 1838, page 158.]

[Note 24: Ibid., page 159.]

[Note 25: Voir le compte définitif des dépenses de l'administration des

finances en 1836 distribué aux chambres en 1838:

Chap. 21. Personnel à Paris, 443,712 fr.}

Chap. 20. Personnel en province, 9,509,295 } 19,409,701

Chap. 41. Transport des dépêches sur terre, 9,449,194 }

Chap. 46. Restitutions, 7,500 }

]

19,409,701 fr. divisés par 243,750,000 fr. égalent 0fr.,0796. En

conséquence, le prix du transport et de la distribution d'une lettre,

d'un journal ou d'un imprimé, y compris tous les frais de la rentrée des

produits, a été en 1836 de 0fr.,0796, ou un peu moins de 0,08 c., et

encore il convient de remarquer que dans cette dépense de 19,409,701

fr., nous avons compris des frais de personnel à Paris et en province,

qui servent en même temps à la rentrée de certains produits étrangers au

transport des lettres, tels que la recette du prix des places des

voyageurs dans les malles et dans les paquebots et le droit de cinq pour

cent sur les articles d'argent, produits qui seuls se sont élevés en

1836 à 2,500,000 fr.[26]; et nous n'avons pu faire autrement, parce que

les mêmes employés sont chargés en même temps de ces diverses Recettes.

[Note 26:

Produit des places dans les malles-postes en 1836 1,727,914 fr.} 2,499,753

Droit de 5 p. 0/0, articles d'argent, même année, 771,839 }

]

Maintenant que nous avons vu ce que coûte au trésor public le transport

d'une lettre ou d'un journal, cherchons quel est le taux moyen du

produit de l'objet taxé.

Si on divise la recette nette du produit de la taxe des lettres et des

journaux en 1836 par le nombre des lettres et des journaux qui ont été

taxés en France pendant la même année, on obtiendra le résultat suivant:

Les recettes nettes de la taxe des lettres en 1836, sont à peu près de

36,000,000 fr. qui, divisés par cent vingt-cinq millions deux cent

cinquante mille lettres ou imprimés taxés, donnent 0,28 c. 1/3 à peu

près pour moyenne de la taxe d'une lettre ou d'un imprimé taxé en 1836.

Mais comme la taxe des imprimés est de 0,4 c. par feuille, il s'ensuit

que les quarante-six millions deux cent cinquante mille imprimés qui ont

circulé dans le service des postes en 1836, ont dû donner seulement une

recette de 1,850,000 fr.[27], et que la taxe des lettres a produit

l'excédant des recettes, c'est-à-dire 34,150,000 fr. Nous sommes donc

conduits à diviser la somme de 34,150,000 fr. par le nombre des lettres

taxées, afin d'avoir le taux moyen de la taxe des lettres: et nous

trouverons que le prix de port moyen d'une lettre taxée en France est

d'environ 0,43 c. 1/4[28].

[Note 27: En effet, voici la recette exacte en 1836:

Journaux, 1,417,159 fr.

Imprimés, 430,146

-------------

1,847,305 fr.

]

[Note 28: Nous supposons que le nombre de 79,000,000 de lettres porté à

l'Annuaire de 1838, est un peu exagéré, et que le taux moyen de la taxe

d'une lettre est de 50 c. environ. C'est ainsi qu'on le compte dans les

postes, et nous nous croyons suffisamment autorisé à prendre dans la

suite cette somme de 50 c. pour base de nos calculs.]

Mais la somme de ces taxes a donné au gouvernement le moyen de

transporter, avec un grand rabais, les imprimés de toute espèce, et

gratuitement toute la correspondance administrative.

Or, si les frais de transport d'une lettre sont en réalité de 0,08 c. et

le produit d'une lettre taxée (taux moyen), de 0,43 c. la recette est

donc de cinq cent trente pour cent plus élevée que le prix du service

rendu; enfin la partie de ces produits qui peut être considérée comme

prix du service rendu est de 6,320,000 fr. et celle qu'on peut appeler

un impôt, est de 29,980,000 fr.

D'autre part, la dépense effective résultant du transport des dépêches

administratives, est de 9,480,000 fr., c'est-à-dire, qu'il y a cent

dix-huit millions cinq cent mille lettres simples, à raison de 0,08 c.

l'une, et cela si l'on n'a égard qu'aux frais réels d'exploitation; car

le transport de cette correspondance administrative représenterait un

emploi de 50,955,000 fr. si la dépense était calculée à raison de 0,43

c. par lettre, taux moyen de la taxe dont sont frappées les lettres des

particuliers.

On voit donc dès à présent que la taxe des lettres devrait être réduite

en France de cinq cent trente pour cent, si on voulait la mettre en

rapport exact avec la dépense réelle causée par le transport et la

distribution des seules lettres des particuliers, et de cinquante pour

cent à peu près si on voulait mettre la recette en rapport avec la

dépense réellement faite pour le transport et la distribution de toutes

les lettres, journaux et imprimés taxés envoyés par les particuliers ou

circulant en franchise, pour le service du gouvernement.

Avant que de traiter de la réduction possible de la taxe des lettres en

général, il convient de parler d'abord de la taxe du service rural en

particulier, et de la nécessité de supprimer le décime supplémentaire

appliqué aux lettres distribuées ou recueillies dans les communes.

L'établissement du service rural est un des grands bienfaits de la

précédente administration des postes. En rendant tout d'un coup

journaliers au 1er janvier 1828 tous les services de transport de

dépêches en France, dont un grand nombre ne marchaient précédemment que

trois ou quatre fois par semaine, l'administration s'était imposé

l'obligation de faire mieux encore. Par suite du service journalier, la

position des communes qui ne possédaient pas de bureaux de poste

devenait comparativement plus mauvaise chaque jour; car, sur trente-huit

mille communes dont se compose la France, deux mille se trouvaient

recevoir exactement leurs lettres tous les jours, et trente-six mille

autres ne les recevaient pas du tout. L'administration a donc sollicité,

comme nous l'avons dit, et obtenu des chambres en 1829 un nouveau crédit

de trois millions pour payer des facteurs chargés de distribuer des

lettres dans les communes privées de bureaux de poste. La loi du 3 juin

1829 disait que ce service serait fait au moins de deux jours l'un;

depuis 1830 il a été organisé journalièrement dans beaucoup de communes

importantes, et chaque jour l'administration est entraînée vers le

moment où il deviendra journalier partout.

Nous avons vu comment cette communication journalière entre les communes

rurales et la ville principale qui les avoisine, pourrait être utilisée

de manière à produire des résultats beaucoup plus avantageux. Ces

messagers obligeants, par devoir et par intérêt, qui apportent jusque

dans les fermes les plus éloignées, tous les produits de l'intelligence

des villes, sont appelés à modifier un jour la condition des campagnes.

Nous avons dit comment nous comprenons que ce résultat pourrait être

obtenu[29]; mais la cause qui nuirait toujours à ce développement, c'est

la taxe du service rural.

[Note 29: Voir pages 11 et suivantes.]

En effet, la perception d'un décime supplémentaire sur la taxe ordinaire

des lettres distribuées dans les campagnes, est injuste, et elle est

improductive.

Elle est injuste: 1º parce qu'il n'est pas équitable, dans l'ordre

naturel des idées, qu'un particulier qui reçoit sa lettre tous les deux

jours et par un piéton qui arrive plus tardivement, paie un port plus

élevé que celui qui, dans une ville, est servi tous les jours, et reçoit

sa lettre immédiatement après l'arrivée du courrier; 2º parce que,

d'après l'esprit qui a présidé au système général de la taxation des

lettres, depuis la loi du 15 mars 1827, les lettres qui parcourent un

plus grand trajet en ligne droite, doivent supporter une taxe plus

considérable, et qu'ici très-souvent dans l'exécution le décime rural se

trouve appliqué sur des lettres qui ont parcouru ou dû parcourir en

ligne droite une distance moindre que celle qu'ont parcourue les lettres

qui ne supportent pas cette taxe. Soit le cas très-fréquent où la

commune dans laquelle est distribuée la lettre, se trouve plus

rapprochée du point de départ, que le bureau de poste où elle est

déposée par le courrier. Et ici, il y a double injustice; car la commune

que traverse le courrier en se rendant au bureau, ne reçoit souvent par

le facteur rural ses lettres que le lendemain du jour où elle eût pu les

recevoir si le courrier les avait déposées à son passage, et cette

commune paie un décime de plus, tandis que la ville plus éloignée où le

courrier s'est arrêté, a reçu ses lettres un jour auparavant, et n'a pas

payé de supplément de taxe.

Elle est relativement improductive: 1º parce que les particuliers

habitant la campagne, qui ont des relations suivies avec les villes (et

ce sont ceux qui reçoivent le plus de lettres), entretenant un service

particulier pour le transport de leurs provisions, se font adresser

leurs lettres _poste restante_, et ne paient pas le supplément de droit.

2º Parceque parmi les communes soumises au décime rural, les plus

importantes, telles que les chefs-lieux de canton, qui donnent la plus

grande part des produits ruraux, deviennent successivement bureaux de

poste elles-mêmes, et ne paient plus le droit supplémentaire; et

l'administration se trouve ainsi placée entre le désir de conserver des

produits, et le devoir de faciliter la marche générale des

correspondances par la création de nouveaux bureaux. Il faut cependant

lui rendre ici cette justice, qu'elle a cédé jusqu'à présent plutôt à ce

dernier sentiment qu'au premier.

3º Parce qu'enfin la rentrée de cette espèce de produit ne peut se

contrôler que très difficilement: en effet, les facteurs ruraux sont

abandonnés à eux-mêmes pour la perception de la taxe qu'ils frappent et

qu'ils réalisent dans le cours de leurs tournées. Ils sont placés, pour

la perception de leurs autres recettes, sous les ordres d'un directeur

qui, de son côté, n'est appelé à verser que le montant des sommes

résultant de ses propres déclarations. Les éléments de contrôle employés

ailleurs qui résultent de la mise en charge d'un agent par un agent

correspondant, au moyen d'une feuille d'avis officielle envoyée plus

tard à l'administration, manquent ici. Les moyens de comparaison puisés

dans les recettes de même nature obtenues dans les autres bureaux,

seraient d'ailleurs très peu satisfaisants, parce que deux bureaux

semblables par le commerce de leur ville et par leur population, peuvent

être très-différents sous le rapport des produits ruraux. Une seule

fabrique importante dans les environs d'une ville, par exemple, doit

faire quadrupler les produits du décime rural: qui peut dire alors, si

le directeur a effectivement fait une recette plus ou moins élevée? Et

le mal d'un semblable ordre de choses est que les premières erreurs

coupables ou involontaires des préposés, passent forcément inaperçues;

que les préposés s'habituent à ces petits détournements des décimes

ruraux, à ces grapillages; que les produits baissent; ce qui est plus

grave encore, que les agents se démoralisent et s'encouragent à

commettre des détournements plus grands. Peut-être ne serions-nous pas

taxé d'exagération, si nous disions qu'un tiers des produits du décime

rural est absorbé de cette manière, et se trouve perdu pour l'État.

4º La taxe du service rural perçue d'après une règle injuste,

puisqu'elle n'est en proportion, ni avec les frais du service rendu, ni

avec le poids des lettres, ni avec la distance parcourue, est

improductive encore en ceci, qu'elle gêne la circulation des lettres, et

nuit à l'accroissement des produits généraux; et ceci est prouvé par

l'expérience du service qui compte déjà sept années d'existence. Le

produit net du décime rural, qui était en 1831 de 1,400,000, n'avait

atteint en 1836 que le chiffre de 1,900,000, quoique la dépense se fût

chaque année considérablement accrue[30], et que le nombre des facteurs

ruraux, qui était de 4,500 dans l'origine, se fût élevé à plus de

8,000[31]. Il est vrai que la recette nette du produit ordinaire de la

taxe des lettres s'est élevée de 29 millions à 33,700,000 de 1830 à

1836, et que le service de la distribution des lettres dans les

communes, peut se glorifier justement d'avoir été en partie la source de

ces produits, par les facilités qu'il a données aux particuliers

habitant des campagnes, d'écrire commodément à tous les points du

royaume et de l'étranger; aussi, c'est de cette augmentation même dans

la masse générale des recettes que nous tirons l'induction fondée, que

les nouvelles facilités données par la suppression du décime rural,

contribueraient plus puissamment encore à l'accroissement des produits

généraux.

[Note 30: En 1830 on avait porté au budget une somme d'environ 1,800,000

fr. pour 4,500 facteurs, et la dépense demandée au budget de 1836 est

3,400,000 fr. pour 7,900 facteurs.]

[Note 31: Au budget de 1839, 8,100 facteurs ruraux; montant du salaire

proposé, 3,500,000 fr.]

Du service des postes et de la taxation des lettres au moyen d'un timbre · 第 2 / 9 段