On n'a pas assez pensé, jusqu'à ce jour, aux moyens de rendr

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DU

SERVICE DES POSTES

ET DE LA

TAXATION DES LETTRES

AU MOYEN D'UN TIMBRE

PAR

M.A. PIRON

SOUS-DIRECTEUR DES POSTES

PARIS

IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET Cie

RUE DE SEINE, 14 BIS

M DCCC XXXVIII

SOMMAIRE.

Introduction page IX

CHAPITRE PREMIER.

Considérations générales sur le produit des postes page 1.

Il est d'un haut intérêt d'augmenter le nombre des lettres en

circulation en France, p. 1.--L'accroissement dans le nombre des lettres

suit toujours l'accélération donnée à la marche des courriers; exemples

pris dans la correspondance de Paris avec Marseille, p. 3.--Dans le

service journalier, p. 6.--Dans le service rural, _ibid._--Proposition

de l'établissement de doubles courriers partant de Paris, p.

8.--Proposition d'un emploi mieux entendu des facteurs ruraux, p.

11.--Le tarif des postes est trop élevé. Considérations morales et

financières à ce sujet, p. 16.--Transports frauduleux, p. 21.

CHAPITRE II.

Appréciation des frais.--Projet de réduction de 50 p. 100 sur le tarif

actuel, page 27.

Quel est le prix du service rendu, p. 27.--Frais du transport des

correspondances administratives, p. 30.--Frais du transport des journaux

et imprimés taxés, p. 32.--Coût du transport d'une lettre ou d'un

imprimé par la poste, p. 33.--Taux moyen de la taxe d'une lettre, p.

34.--Proposition de supprimer la taxe du service rural, p.

37.--Résultats financiers d'un abaissement de 50 p. 100 sur le tarif

actuel des postes, p. 42.

CHAPITRE III.

Examen du tarif actuel, proposition d'un nouveau tarif réduit, mais

encore basé sur le poids des lettres et sur la distance qu'elles doivent

parcourir page 45.

Examen du tarif actuel, p. 45.--Considérations sur la lettre simple, p.

47.--Tableaux représentant les taxes proposées, p. 48 à 54.--Examen des

tableaux: taxes de distance, p. 55.--Nouvelle échelle de poids, p.

58.--Le poids de la lettre simple fixé à 15 gram., p. 59.--Nombre des

lettres pesantes en circulation dans le service des postes, p.

63.--Résultats financiers du tarif proposé, p. 64.

CHAPITRE IV.

Des avantages de la taxe fixe comparée au système actuellement en usage

page 67.

La taxe actuelle n'est pas proportionnelle au prix du service rendu, p.

67.--Les frais de transport n'entrent que pour moitié dans les frais

généraux d'exploitation, p. 72.--Si la taxe fixe était adoptée, la

taxation des lettres deviendrait plus facile, p. 74.--Le compte des

taxes et la vérification des dépêches se ferait plus rapidement, p.

75.--Il pourrait être dressé un compte numérique des lettres en

circulation, p. 80.--La distribution serait plus prompte, p.

81.--Avantage des lettres franches dans le service des postes, p.

82.--Examen de la taxe des lettres de la ville pour la ville, p. 84.--De

la taxe des lettres pour les sous-officiers et soldats, p. 86.--De la

taxe des avis de mariage et de décès, p. 87.--Des lettres de et pour

l'étranger, _ibid._--Si le nombre des lettres augmentait

considérablement, les frais de transport en malle-poste et par

entreprise ne s'élèveraient pas en proportion, p. 88.--Dépenses et

recettes possibles d'un service en malle-poste de Paris à Marseille, p.

89.--Les autres frais d'exploitation n'augmenteraient pas, p.

92.--Proposition d'une réduction de la taxe de toutes les lettres à 1

déc. et à 2 déc., _ibid._--Résultats financiers, p. 93.

CHAPITRE V.

De l'emploi d'un timbre sec pour l'application de la taxe p. 95.

L'usage d'un timbre de taxe existait en 1653, p. 96.--Notes de Pélisson,

_ibid._--Brochure de M. Hill, p. 98.--De la composition et de

l'application des timbres, p. 99---Timbres de taxe adoptés dans

l'hypothèse de la réduction du tarif à 6 degrés de poids et à 6 degrés

de distance, _ibid._--Application du timbre à la taxe fixe de 1 déc. et

de 2 déc., p. 102.--Modèles de timbres, p. 103.--De l'application des

timbres, p. 105.--Les lettres réexpédiées ne supporteront pas

d'augmentation de taxe, p. 106.--Les lettres trop pesantes, eu égard au

timbre, seront mises aux rebuts, _ibid._--Avantages de l'emploi des

timbres, p. 107.--Il y aura plus de rapidité dans le service des postes,

p. 109.--Il y aura diminution des lettres en rebut, p. 110.--Il y aura

moins d'occasions de démoralisation pour les commissionnaires chargés

des affranchissements, p. 112.--Il y aura extrême simplification dans la

perception des recettes générales, p. 113.--Objections qu'on pourrait

présenter.--Résultats de la nécessité de l'affranchissement préalable,

_ibid._--De la possibilité de la falsification des enveloppes timbrées,

p. 117.--Application des timbres sur des papiers volants, p. 119.--Des

garanties de fidélité dans la remise des lettres à domicile, p.

120.--Proposition d'étendre le service des lettres recommandées, p.

121.--Temps employé et dépenses résultant du timbrage des lettres, p.

123.--Dispositions transitoires, p. 124.

CHAPITRE VI.

Conclusions p. 125

PIÈCES A L'APPUI.

Note n° 1 139

Note n° 2 144

Note n° 3 146

Note n° 4 147

Note n° 4 _bis._ 148

Note n° 5 149

INTRODUCTION.

L'idée du nouveau système de taxation des lettres, au moyen d'un timbre,

que je vais présenter ici, ne m'appartient pas[1]. Je l'ai entendu

développer par plusieurs personnes à Paris, et, tout récemment, j'ai

trouvé ce sujet très-méthodiquement traité dans une brochure relative à

des projets d'améliorations à apporter dans le service du post-office en

Angleterre[2].

[Note 1: Il était en usage à Paris en 1653. (V. aux pièces à l'appui, la

Note 1.)]

[Note 2: By Rowland Hill, London, 1837.]

J'ai cherché à suppléer, par les développements dans lesquels je suis

entré, à ce que les propositions qui ont été faites en France m'ont

semblé avoir d'incomplet sous le rapport de l'exécution; et d'autre

part, l'auteur anglais, qui a eu le premier, que je sache, le mérite

d'exposer son système par écrit, en présente une application que je n'ai

pas cru devoir adopter entièrement non plus. Cependant, en présence de

ces différents projets qui tous tendaient à la réforme du mode de

taxation actuellement en usage, j'ai pensé qu'il pourrait être utile de

développer clairement ici le plan dont il est question, lequel m'a

semblé, d'ailleurs, se prêter merveilleusement bien aux exigences du

service des postes.

Je crois que si les raisonnements et les exemples sur lesquels j'ai

cherché à appuyer cette opinion pouvaient être goûtés, on jugerait que

l'abaissement du tarif, et la taxation des lettres au moyen d'un timbre,

augmenteraient les recettes des postes, en même temps qu'ils rendraient

plus promptes et plus sûres les opérations intérieures de la

manipulation des lettres.

J'ai fait précéder cette proposition de quelques considérations

générales sur le service des postes en France, afin de mieux motiver

l'utilité d'une réforme à ce sujet.

CHAPITRE PREMIER.

Considérations générales sur le produit des postes.

Si l'on considère le service des postes, non pas seulement sous le

rapport du produit de trente-six millions[3] qu'il donne annuellement au

trésor, en taxe de lettres, mais sous les rapports bien autrement

intéressants des facilités qu'il procure partout au commerce, des

relations de famille et d'amitié qu'il entretient, enfin du

développement de la morale et de l'éducation publique qu'il favorise, on

reconnaîtra que l'augmentation de ses produits est moins importante

peut-être que celle des lettres qu'il transporte, et qu'il est du devoir

d'un gouvernement prévoyant et sagement libéral de viser à accroître et

à étendre le nombre des correspondances par tous les moyens qui sont en

son pouvoir.

[Note 3: Produit net de la taxe des lettres en 1836

Service ordinaire: 33,733,256 fr.

Service rural: 1,932,476

----------

35,665,732

]

Sous ce point de vue, en effet, le service des postes acquiert un

caractère plus important, et son utilité fiscale elle-même ne doit plus

être appréciée en raison du produit seul de la taxe des lettres, mais

aussi en raison du puissant secours que la poste prête à toutes les

autres branches du revenu public.

Ces deux intérêts sont tellement liés qu'on pourrait dire que si le

bien-être du pays et la prospérité du commerce augmentent le nombre des

lettres et le produit des postes, d'autre part, un service de poste

fréquent et rapide, en multipliant les occasions d'écrire, est un

élément de prospérité pour le commerce, et une cause de bien-être pour

le pays.

Et, en effet, une lettre n'est jamais indifférente à la fois pour celui

qui la reçoit et pour celui qui l'écrit; elle sert de préliminaire à un

marché, à une transaction, à une affaire quelconque; car les lettres de

famille ou d'amitié entrent pour un très-petit nombre dans la recette

des postes, et les lettres d'affaires et de commerce y sont comptées

pour la presque totalité.

L'expérience de toutes les époques prouve que les produits de poste

augmentent toujours en proportion des facilités que l'on donne au public

pour sa correspondance. Que ces facilités lui viennent, soit d'une plus

grande fréquence d'ordinaires, soit d'une accélération nouvelle dans la

marche des courriers, il y a toujours ou presque toujours augmentation

immédiate dans les produits.

Il semble, en effet, que le public soit toujours prêt à écrire, qu'il

saisisse toutes les occasions qui lui sont offertes, et qu'il envoie une

lettre chaque fois qu'un courrier part, se hâtant d'écrire encore de

nouveau lorsqu'une combinaison plus heureuse des services, ou une

accélération dans la marche des courriers au retour, lui apporte plus

tôt une réponse.

Un seul exemple pris dans la correspondance de Paris avec Marseille,

expliquera plus clairement notre pensée. Avant 1828, les lettres de

Paris pour Marseille, dirigées par Lyon, partaient à six heures du soir,

et arrivaient à leur destination le sixième jour, à deux heures après

midi; soit les lettres de Paris du lundi qui arrivaient à Marseille le

samedi; c'était cent dix-huit heures employées pour le parcours. Au

retour, les lettres de Marseille repartaient à deux heures du soir, et

arrivaient à Paris le sixième jour à six heures du matin, ou cent douze

heures pour le parcours au retour[4], ou deux cent trente heures pour le

parcours à l'aller et au retour. Mais comme les lettres arrivaient à

Marseille à deux heures, et que le courrier pour Paris repartait au même

moment, les dépêches arrivantes n'étaient, la plupart du temps, ouvertes

qu'après le départ du courrier, et, dans tous les cas, les réponses ne

repartaient que vingt-quatre heures après l'arrivée des lettres

auxquelles on répondait. En conséquence, si l'on veut connaître

exactement le temps qui était nécessaire pour obtenir à Paris une

réponse de Marseille, il convient d'ajouter vingt-quatre heures au

nombre de deux cent trente heures employées pour le parcours à l'aller

et au retour: soit deux cent cinquante-quatre heures, ou dix jours et

quatorze Heures.

[Note 4: La différence en accélération au retour provenait d'un séjour

que les dépêches faisaient à Lyon à l'aller, et qu'au retour on évitait

en partie.]

Il fallait donc, avant 1828, dix jours et quatorze heures pour avoir à

Paris une réponse de Marseille. Mais une rapidité plus grande ayant été

donnée aux malles dans le cours des années 1828 et suivantes, et un

service direct en malle-poste de Paris à Marseille par Saint-Étienne

ayant été établi au mois de juin 1835, la marche des correspondances

s'est trouvée successivement accélérée sur cette ligne, à tel point

qu'aujourd'hui les lettres de Paris arrivent à Marseille en

soixante-huit heures à peu près. En effet, les lettres de Paris parties

à six heures du soir, arrivent à Marseille le quatrième jour à deux

heures du soir; soit les lettres du lundi le jeudi à deux heures, ou

soixante-huit heures pour le parcours; ces lettres sont distribuées, et

on peut y répondre le jour même; enfin les correspondances repartent à

six heures du matin pour arriver à Paris le quatrième jour aussi à six

heures du matin, et on trouvera qu'il ne faut plus aujourd'hui pour

recevoir une réponse de Marseille que cent cinquante-six heures ou six

jours et douze heures. L'accroissement des recettes a suivi

l'amélioration du service: le produit de la taxe des lettres entre

Marseille et Paris, qui était en 1827 de 110,500 francs, s'est élevé en

1832 à 172,248 francs, et en 1837 à 229,196 francs.

Mais si en 1827 il fallait à Paris dix jours et quatorze heures pour

avoir une réponse de Marseille, et qu'il ne faille plus aujourd'hui que

six jours et douze heures, et si la marche des correspondances s'est

ainsi accélérée sur toute la route dans la proportion de dix à six à peu

près, le public a dû en obtenir les résultats suivants:

1° Les négociants de Paris, qui attendent pour donner des ordres d'achat

à Marseille une réponse à des demandes de renseignements, ont fait leurs

affaires quatre dixièmes de fois plus vite, et par conséquent ont pu

faire quatre dixièmes d'affaires de plus. 2° Les négociants, dont la

correspondance est continue et qui n'attendent pour écrire de nouveau

que la réponse à leurs premières lettres, ont fait effectivement quatre

dixièmes d'acquisitions ou de transactions de plus; et si leurs affaires

ont été fructueuses, ils ont réalisé quatre dixièmes de bénéfices

nouveaux, ou, en d'autres termes, ils ont vu leurs bénéfices annuels

s'augmenter dans la proportion de quarante pour cent. 3° Enfin, si la

vie commerciale d'un négociant est supposée de vingt années de travail,

et que l'accélération dans la marche des lettres soit supposée là même

dans toutes les directions, elle peut se trouver ainsi abrégée de huit

ans; c'est-à-dire qu'au moyen de la rapidité de la correspondance, il

peut faire en douze années autant d'affaires qu'il en faisait en vingt

ans avant 1828; ou que, s'il croit devoir travailler vingt ans comme

précédemment, ses spéculations à la fin de sa carrière commerciale,

supposées aussi heureuses qu'elles auraient pu l'être avant 1828,

auraient été pour lui la source de bénéfices plus élevés dans la

proportion de quarante pour cent.

Nous pourrions pousser plus loin nos suppositions, et nous trouverions

partout la preuve de ce que nous avons avancé, que l'accélération de la

marche des lettres ou l'augmentation du nombre des ordinaires,

c'est-à-dire des départs et des arrivées des courriers, est une source

d'avantages pour le commerce et d'accroissement dans les produits

réalisés par l'État.

La marche des correspondances entre Paris et Marseille nous a servi

d'exemple pour démontrer les avantages financiers d'une accélération des

courriers; nous trouverons, dans l'établissement du service journalier

de 1828 et du service rural, des exemples de l'accroissement de produits

qui résulte de l'augmentation dans le nombre des ordinaires.

En effet, les services de transport des lettres, qui ne marchaient que

trois ou quatre fois par semaine, particulièrement sur les routes du

midi et de l'ouest de la France, furent rendus journaliers à partir du

1er janvier 1828; cette mesure entraîna une dépense d'à peu près 3

millions et, dès la fin de la première année (1828), les produits de la

taxe des lettres s'étaient accrus de 2,500,000 fr.[5] Mais si les

dépenses faites par le trésor se sont trouvées aux trois quarts

couvertes dès la première année, ce n'est pas là que se sont bornés les

avantages de la mesure: la recette a augmenté encore de 3 millions de

1828 à 1830, de 1 million de 1830 à 1832, et enfin de 4,557,000 fr. de

1832 à 1836.

[Note 5: Produits nets de la taxe des lettres:

En 1828, 27,211,678 fr.

En 1827, 24,755,860

----------

Augmentation en 1828, 2,455,818 fr.

]

Ces 2,500,000 fr. d'augmentation de produits de poste en 1828

représentent à peu près cinq millions de lettres nouvelles écrites en

France, par conséquent un nombre d'affaires, de transactions de toute

espèce, entre particuliers, en rapport avec le nombre des lettres

écrites; ne pourrait-on pas affirmer que ces affaires et ces

transactions ont fait rentrer dans les coffres de l'État des droits de

diverses sortes, dont le montant a été bien supérieur, sans doute, aux

produits que la poste a réalisés?

Dix-huit mois plus tard, une loi du 3 juin 1829 créa le service rural.

La dépense de premier établissement fut de 3,500,000 fr. Ce service qui

avait commencé le 1er avril 1830, combiné avec le service journalier,

donna, dès la fin de cette première année 1830, c'est-à-dire en neuf

mois seulement, une augmentation de produits de 3 millions[6].

[Note 6: Produits nets de la taxe des lettres.

En 1830, 29,199,151 fr.

Décime rural, 935,655

----------

Total en 1830, 30,134,806 -- 30,134,806 fr.

En 1829, 27,125,953

----------

Différence à l'avantage de 1830, 3,008,853 fr.

]

Dans cette augmentation de recette de 3 millions, 935,000 fr. à peu

près, produit de la taxe supplémentaire du décime rural, ont été perçus

sur des lettres qu'on peut supposer avoir existé dans le service général

des postes indépendamment de l'établissement du service rural, lettres

qui précédemment pouvaient être portées des bureaux de postes dans les

campagnes par des messagers particuliers; mais les 2,064,000 fr. formant

l'autre partie de la recette, sont évidemment le produit de lettres

nouvelles entrées dans le service des postes par le fait de la

collection de ces lettres dans les campagnes, combinée avec les

avantages d'un départ journalier de chacun des bureaux de poste où elles

étaient portées.

Concluons donc de tout ce que nous venons de dire: 1° que le nombre des

lettres s'augmente toujours en proportion de la célérité de la marche

des courriers, de la fréquence des ordinaires et enfin de la sûreté et

de la rapidité des moyens employés pour la distribution; 2° que le

gouvernement doit soutenir et augmenter encore cet accroissement dans le

nombre des lettres, puisqu'il est toujours exonéré par les recettes des

frais que lui cause l'augmentation du nombre des facteurs et des

courriers, et que, d'autre part, cette augmentation dans le nombre des

lettres est une source nouvelle de produits pour les autres branches du

fisc.

Et pendant que nous sommes sur ce chapitre, et avant de passer à une

autre série d'observations, disons que cet accroissement dans le nombre

des lettres pourrait être puissamment favorisé par divers moyens puisés

dans ce service même; nous ne parlerons ici, dans ce moment, que de

l'établissement de doubles courriers partant de Paris, et d'un meilleur

emploi à faire des facteurs ruraux.

L'établissement de doubles courriers par jour, non-seulement sur

quelques points importants en France, mais sur toutes les lignes

aboutissant à Paris, est un besoin de service et une source de recettes

clairement indiqués. En effet, il arrive à Paris tous les matins par les

malles-postes environ quinze à seize mille lettres qui sont destinées à

d'autres villes et qui ne doivent que traverser la capitale. Ces lettres

séjournent dans les bureaux de la poste depuis quatre heures du matin

jusqu'à six heures du soir, c'est-à-dire environ quatorze heures, et ce

retard frappe sur la correspondance de beaucoup de villes importantes

par leur commerce; soit, par exemple, les lettres de Lyon, de

Saint-Étienne, de Marseille, de Toulouse, de l'Italie, de l'Espagne,

pour Saint-Quentin, Bruxelles, Lille, Rouen, le Havre, la Prusse, la

Belgique, l'Angleterre, etc.; et, _vice versa_, de tous ces derniers

points pour le midi de la France. Ceci est un inconvénient grave; car,

si l'accélération de la marche des courriers est, comme nous l'avons

dit, une cause d'accroissement dans les produits, les lenteurs et les

séjours en route ne doivent-ils pas produire un effet contraire? On

parerait à cet inconvénient en établissant un double départ de courriers

de Paris; les uns, expédiés le matin, emporteraient les lettres arrivées

des départements, les journaux publiés à Paris et les lettres écrites

dans la soirée de la veille; les autres, partant à six heures du soir,

seraient chargés des lettres de Paris même et des correspondances

administratives faites pendant la journée. Les courriers seraient plus

rapides parce qu'ils seraient moins chargés, et beaucoup d'imprimés qui

intéressent le service public, ne seraient jamais retardés pendant

plusieurs jours faute de place, ce qui arrive quelquefois dans l'ordre

actuel du service.

Si l'on objectait que les dépenses qu'entraînerait cette disposition

seraient hors de proportion avec les produits que l'on pourrait en

espérer, nous répondrions: 1° que cela pourrait ne point être exact,

même dès l'origine, sur tous les points; 2° que bientôt après

l'accroissement des lettres en transit par Paris couvrirait et au-delà

la dépense[7]; 3° et qu'enfin, sauf quelques routes où un double service

en malle-poste pourrait être nécessaire, rien ne s'opposerait à ce que

les transports du matin fussent confiés à des entreprises particulières

de diligences, services que, selon leur importance, on pourrait faire

surveiller par un courrier de l'administration, chargé d'accompagner les

dépêches et de les distribuer aux bureaux de poste de la route. Ces

doubles courriers devraient être établis sur toutes les lignes où se

trouveraient des villes qui pourraient recevoir ainsi leurs lettres des

départements en transit par Paris, le jour même de leur arrivée à Paris,

ou le lendemain avant le passage de la malle-poste partie de Paris le

soir du même jour. Les transports de dépêches par entreprises sont à bon

compte généralement en France[8], et le trésor serait bientôt payé avec

usure des frais de ces nouveaux services par l'accroissement du nombre

des Lettres.

[Note 7: Voir ci-après, chapitre 4, les frais d'un service en

malle-poste comparés aux recettes.]

[Note 8: Le terme moyen du prix d'un service par entreprise en France,

est de 1647 fr. En effet, le nombre des entreprises est de 1700 environ,

et la dépense annuelle est de 2,800,000 fr. (Voir comptes définitifs de

1836.) Le nombre des lieues parcourues par an par tous ces courriers

d'entreprises réunis étant d'environ 7,800,000, le prix du transport des

dépêches par entreprises est en France de 36 c. par lieue à peu près.]

Il existe, il est vrai, déjà aujourd'hui des services supplémentaires de

transport de lettres et de journaux pour la banlieue de Paris; mais,

indépendamment de ce que ces services, tels qu'ils sont, laissent

beaucoup à désirer dans leur exécution, ils parcourent de trop courtes

distances, et ils ne peuvent atteindre le but que nous proposons par les

courriers du matin. Ces courriers du matin, au contraire, feraient le

transport des lettres de Paris pour la banlieue, et arriveraient plus

vite que les voitures auxquelles ce transport est actuellement confié.

L'autre source toute nouvelle de produits dont nous avons parlé se

trouverait dans un emploi mieux entendu du service des facteurs

ruraux[9].

[Note 9: Ceci a fait l'objet d'un Mémoire adressé au Ministre des

finances par un membre distingué du corps municipal de Paris, vers le

milieu de l'année 1837.]

On n'a pas assez pensé, jusqu'à ce jour, aux moyens de rendre ces

facteurs des agents plus actifs de bien-être et de civilisation dans les

communes qu'ils parcourent. La loi de poste[10], qui fixe à cinq pour

cent le prix du transport de l'argent, et assujettit en même temps les

envoyeurs au paiement d'une reconnaissance timbrée et le destinataire à

la nécessité de se transporter au bureau de poste pour toucher son

mandat, ne permet guère aux habitants des campagnes d'envoyer ou de

recevoir de petites sommes d'argent par la poste. Si les facteurs ruraux

étaient autorisés à recueillir dans les communes ces petites sommes

d'argent, montants de quittances qui auraient été envoyées

administrativement aux directeurs, et sur lesquelles le bureau de poste

chargé de l'encaissement percevrait le droit proportionnel de cinq pour

cent, les communes trouveraient enfin le moyen de se mettre en rapport

avec les grands sièges de fabrication et s'approvisionneraient à Paris

de beaucoup d'objets à bas prix, mais de première nécessité; ils

connaîtraient enfin l'usage de ces choses qui donnent aux habitants,

même pauvres, des grandes villes tant de supériorité de civilisation sur

les habitants des campagnes, choses qu'on ne peut pas fabriquer dans les

petites villes, parce qu'il n'y a qu'une immense consommation qui puisse

compenser les frais de la fabrication et surtout le bas prix auquel on

veut les avoir; objets enfin que, de tous les points de la France, on

ferait venir de Paris, sans la difficulté, insurmontable jusqu'à

présent, de la part du fournisseur, de s'en faire payer le prix[11]. En

effet, le consommateur placé aux environs de Toulon, par exemple, qui

aurait une somme de 11 fr. nette à faire toucher au fabricant à Paris

devrait payer à la poste d'abord cinq pour cent de 11 fr. ou 55 c.; le

prix de la reconnaissance timbrée ou 35 c.; enfin le port de la lettre,

1 fr.: total 1 fr. 90 c., c'est-à-dire, plus de dix-huit pour cent de la

somme à envoyer. Pour l'envoi d'une somme de 1 fr. de Bayonne à Paris,

il en coûte 1 fr. 05 c., savoir: 1 fr. pour le port de la lettre, et

0,05 c. pour le droit de cinq pour cent[12] ou cent cinq pour cent de la

valeur envoyée; l'opération n'est donc pas faisable, et si le

particulier qui doit payer habite la campagne, elle est impossible; car

il faudrait qu'il se transportât au bureau de poste, et dans ce cas il

faut ajouter à tous les frais ci-dessus les dépenses résultant de son

déplacement, de la perte de son temps, etc., etc.

[Note 10: Loi du 5 nivôse, an v, relative aux envois d'articles d'argent

par la poste.]

[Note 11: Que l'on considère combien l'intelligence et les connaissances

du peuple des campagnes pourraient être hâtées par la jouissance de

nouvelles choses utiles à la vie, par ce premier luxe pour ainsi dire de

nécessité, par la mise à sa portée d'objets utiles, de meubles à bon

marché, de livres, d'instruments domestiques qu'il ne connaît même pas

aujourd'hui, parce que, bien qu'on puisse les lui faire parvenir, le

prix en serait plus que quadruplé par les frais à faire dans la

législation actuelle pour en opérer la rentrée; et l'on sera porté à

désirer vivement que la modification si simple dans le service des

articles d'argent, dont il est question ici, puisse s'opérer un jour.]

[Note 12: La reconnaissance timbrée n'est exigée que pour un envoi

au-dessus de 10 fr.]

Il suit de là que les demandes de marchandises de peu de valeur des

provinces à Paris doivent être très-rares; et il paraîtrait cependant

que les besoins à ce sujet sont bien grands, puisque, malgré toutes les

difficultés du recouvrement, il se trouve encore environ 2000 quittances

expédiées par jour de Paris pour les départements; ce chiffre nous a été

donné par une personne très-bien placée pour le connaître, et nous y

ajoutons toute créance.

Ces quittances, faites aujourd'hui en général pour paiement du prix

d'objets de librairie ou de journaux, ne sont pas confiées à la poste;

elles sont réunies par plusieurs personnes qui font commerce de ces

espèces de recouvrements, triées, mises en paquets pour chaque chef-lieu

de département, accompagnées d'un bordereau, et enfin expédiées par les

diligences aux receveurs généraux et d'arrondissement.

Mais les percepteurs, entre les mains desquels il faut que ces billets

arrivent définitivement, ne font leur tournée qu'une fois par mois; mais

les rentrées sont tardives; mais les frais sont considérables[13].

L'administration pourrait faire par ses facteurs ce recouvrement tous

les jours. Chaque envoyeur de bons semblables paierait volontiers cinq

pour cent de commission, s'il n'y avait que cinq pour cent à payer. Or,

2000 quittances par jour font 730,000 quittances par an: en les

supposant de 15 fr. l'une, on aurait à opérer une recette de 10,950,000

fr., qui, à raison de cinq pour cent, produiraient à l'État 547,500 fr.

dès la première année, et cela en supposant que le nombre des quittances

restât le même; mais cette facilité donnée au commerce par

l'administration des postes, augmenterait en peu de temps le nombre des

quittances, et l'opinion de la personne de qui nous tenons ces

renseignements était que, dès la première année, leur nombre devrait

plus que doubler. La recette du droit serait donc de 1,095,000 fr.

[Note 13: Ces frais aujourd'hui sont généralement de 15 ou 20%.]

Et qu'on ne s'effraie pas du supplément de travail que devrait causer

aux employés des postes la transmission des quittances des mains des

particuliers aux mains des agents de l'administration centrale, et de

ceux-ci aux directeurs des départements et aux facteurs ruraux; cette

transmission serait simple et facile, et pourrait s'opérer sans

augmentation sensible dans les frais de perception.

Qui peut dire cependant combien la civilisation gagnerait dans l'avenir

à ce surcroît de bien-être que les habitants des campagnes retireraient

du plan proposé; combien le commerce, à ce nouveau et immense débouché;

combien, enfin, le trésor public, par la perception du droit de cinq

pour cent indépendamment du nombre des lettres nouvelles qui

accompagneraient l'établissement du nouveau service et que nous

supposons devoir être considérable!

Or, maintenant, que l'on veuille donc considérer le service des postes

comme un élément de prospérité sociale ou financière, on sera conduit à

conclure qu'il laisse quelque chose à désirer, tant que l'administration

investie du privilége ne transporte pas l'universalité des lettres que

les particuliers ont intérêt à écrire.

Et ce résultat peut être amené par deux causes, soit que

l'administration ne puisse les transporter assez fréquemment ou assez

rapidement, soit qu'elle ne les transporte pas à assez bon marché.

Nous avons vu que, dans le cours des vingt années qui viennent de

s'écouler, l'administration des postes avait multiplié le nombre de ses

courriers et accéléré la marche des lettres par les divers moyens qui

étaient en son pouvoir. Elle a fait le service journalier en 1828, le

service rural en 1829; plus récemment encore, elle a régularisé la

marche des correspondances sur divers points, et elle a multiplié le

nombre des bureaux de poste: toutes choses qui tendaient à ce résultat,

d'augmenter le nombre des lettres en circulation. Cependant, nous ne

pensons pas qu'on écrive à beaucoup près encore en France autant qu'on

pourrait écrire; l'accroissement du nombre des lettres devrait être plus

grand.

Plusieurs causes, en effet, depuis plus de quinze ans, semblent

concourir en France à l'augmentation des correspondances; l'instruction

primaire plus généralement propagée, l'accroissement de la population,

la division des fortunes, les entreprises industrielles de toutes

sortes, le commerce plus répandu, mais aussi plus partagé, moins

productif peut-être pour chacun, mais exigeant des efforts plus

constants et une activité plus grande de la part de tous; enfin, tout,

dans l'état actuel du pays, paraît devoir concourir à augmenter le

nombre des lettres et les produits de poste. Nous avons indiqué, il est

vrai, et indiquerons bientôt encore quelques améliorations importantes à

faire dans le service, en ce qui touche la réception des dépêches et la

distribution des lettres; car il ne suffit pas que les courriers

marchent vite, si les agents des postes ne sont pas en mesure de

distribuer les lettres avec une égale rapidité; mais, en somme, le

principal obstacle à l'augmentation du nombre des lettres nous paraît

résulter beaucoup moins de l'exploitation du service en général que de

l'élévation du tarif, et peut-être aussi des formes et des proportions

d'après lesquelles ce tarif est appliqué.

Il faut certainement qu'un service public soit exact et rapide, et qu'il

se trouve en tout lieu sous la main de celui qui a intérêt à l'employer;

mais, pour être universellement adopté, il faut encore qu'il soit offert

à bon marché.

Le prix du port des lettres est trop élevé en France, et le fait peut

être démontré sous le rapport moral, comme sous le rapport financier.

En effet, on peut remarquer que le transport des personnes et des

marchandises en France se rencontre à tout prix; chaque besoin, chaque

fortune en trouve à sa portée. Le service des postes, qui est l'objet

d'un besoin plus fréquemment senti, le plus impérieux peut-être après

celui des choses de première nécessité, est au même prix pour tous; il

est donc juste et moral qu'il soit fixé au plus bas prix possible.

Supposons un ouvrier venant du département de l'Ariège s'employer à

Paris: il lui sera presque interdit, dans l'ordre de choses actuel, de

communiquer avec sa famille; car le port d'un franc dont sera frappée sa

lettre, à chaque fois qu'il écrira, représentera la journée de travail

de son père ou de son frère[14].

[Note 14: Si un franc pour un ouvrier représente, par exemple, une

demi-journée de travail en France, le paiement de la taxe d'une lettre

sera pour lui une dépense égale à celle de 137 fr., pour un particulier

qui jouirait d'un revenu de 10,000 fr., par an. Cependant, demandez une

somme de 137 fr., pour le transport d'une lettre, à un propriétaire ou à

un industriel, comme une taxe au marc le franc de son revenu de 274 fr.,

par jour, et vous entendrez sans doute de très-vives réclamations. Elles

seraient justes, mais celles de l'ouvrier le seront au même titre

jusqu'à ce que la taxe soit réduite au prix réel du service rendu.

Cependant les personnes qui ont occasion de juger des progrès moraux des

jeunes gens de cette classe, savent que, lorsque le fils devient

négligent à correspondre avec sa famille, lorsque la fille, éloignée de

sa mère, cesse de lui écrire régulièrement, quand ses lettres deviennent

courtes et rares, la démoralisation de l'absent est un fait sinon

accompli, au moins très-prochain, et la société (dit un auteur anglais)

qui tient en réserve les travaux forcés pour le commis dépositaire

infidèle, et l'infamie pour la fille qui a failli, doit à sa propre

justice de ne pas briser des communications préservatrices et de

resserrer au contraire, autant que possible, des rapports de famille qui

sont la garantie de moralité la plus sûre.]

Sous le rapport financier, on peut apercevoir que les produits des

postes n'ont pas augmenté dans une proportion suffisante avec

l'accroissement du commerce et de la population, à la suite de vingt

années de paix. Le droit du dixième perçu sur le prix de transport des

voyageurs dans les voitures publiques, s'est élevé de 1816 à 1836, de

1,669,367 fr. à 4,305,369 fr., c'est-à-dire a triplé. Le produit de la

taxe des lettres n'a pas pris le même accroissement: la recette nette de

1816 a été de 19,825,000 fr., et la recette de 1836 de 35,600,000 fr.,

c'est-à-dire qu'elle a doublé seulement et cependant la recette des

postes eût dû s'élever dans une proportion bien plus considérable que le

10e du produit des places des voyageurs, parce que l'envoi d'une lettre

est un besoin bien plus général, plus fréquent et plus à la portée de

tous, que le transport des personnes.

S'il y avait à opérer une réduction sur une taxe quelconque, ne

conviendrait-il pas de choisir d'abord celle dont l'abaissement

donnerait la plus grande somme d'avantages au public, avec la moindre

perte pour le trésor? Or, l'impôt qui se prête le mieux à

l'accomplissement de ces deux conditions, est la taxe des lettres; car,

si le revenu des postes devait, en définitive, supporter une réduction,

il serait encore douteux de savoir si la transmission des lettres à un

plus bas prix ne développerait pas si puissamment les diverses sources

de produits, que les autres branches de revenu public indemnisassent

largement le trésor public de la diminution des recettes des postes.

Mais il en est autrement; les recettes augmentent, et l'accroissement

trop faible encore, quoique progressif, de ce produit indique des

besoins nouveaux de la part du public, besoins qui seraient plus

complètement satisfaits si les bénéfices annuels de l'administration

étaient moins considérables, ou, en d'autres termes, si le prix du

transport, auquel le commerce est obligé d'avoir recours, était moins

élevé.

Ne semble-t-il pas juste, d'ailleurs, qu'à mesure que les communications

deviennent plus fréquentes, le prix de transport s'abaisse? et ne

doit-on pas être porté à croire que l'administration des postes se

récupérerait plus complètement des frais d'exploitation par le plus

grand nombre de lettres que cette diminution de la taxe ferait rentrer

dans son service? Les chemins de fer viennent en preuve à cette opinion;

si l'administration était conduite à employer plus généralement cette

voie, le moyen de transport de dépêches le plus rapide et le plus

fréquent de tous, et, par cela même, le plus productif pour

l'administration, ne coûterait rien ou presque rien; le tarif des

postes, là au moins, ne devrait-il pas être abaissé?

Mais c'est partout qu'il devrait être abaissé, car il est partout trop

élevé. Aujourd'hui, dans le commerce, un négociant défend à son

correspondant de lui écrire toutes les fois qu'il n'a pas quelque chose

d'important à lui dire; car le port de la lettre est toujours là entre

eux comme une gêne et comme un obstacle. Si l'opération qui doit faire

l'objet de la lettre ne présente pas un bénéfice clair et certain, la

lettre n'est pas écrite, l'opération n'est pas tentée, et la faute en

est à la taxe de la lettre qui, dans tous les cas, est une dépense que

l'on craint, et que l'on évite le plus souvent qu'on peut.

La poste, qui devrait se présenter toujours comme une grande route

ouverte, facile et presque gratuite pour le transport de ces premiers

germes de commerce et d'industrie, se trouve là tout d'abord comme une

dépense et comme un obstacle.

Qu'arrive-t-il de cela, cependant? si le particulier trouve le port de

sa lettre trop élevé, ou absolument, ou relativement à l'opération qu'il

tente, il la fera transporter en fraude, où il ne l'écrira pas. Dans le

premier cas, la taxe, quelque minime qu'elle eût été, dans l'hypothèse

d'une réduction de nature à faire rentrer la lettre dans le service, est

perdue pour le trésor; et, dans le second cas, il y a perte pour tout le

monde, savoir: 1º pour le particulier qui se prive d'écrire; 2º pour la

recette des postes à laquelle échappe et le port de la lettre et le port

de la réponse que cette lettre aurait pu amener; 3º enfin, pour les

autres branches de revenu public qui auraient profité des transactions

ou des consommations que cette correspondance aurait pu faire naître.

Celui qui soustrait sa lettre au service des postes, en effet, est guidé

par l'un de ces deux motifs: ou il espère faire transporter cette lettre

plus rapidement, ou il désire éviter tout ou partie du prix de

transport.

Or, si le service que fait la poste n'est pas le plus fréquent transport

qui s'opère sur certaines routes, au moins est-il à peu près partout le

plus rapide, et nous ne craindrons pas de nous tromper en disant que,

sur dix envois de lettres en fraude, neuf au moins sont déterminés par

le désir de se soustraire au paiement d'une taxe trop forte eu égard aux

frais moins élevés que comporte le transport en fraude auquel les

particuliers ont recours; et, tout d'abord, il y a donc présomption que

si le prix de transport par la poste était diminué, le nombre des

lettres confiées au service augmenterait.

Le nombre des lettres transportées en fraude en France est et a toujours

été considérable. Il y a vingt ans, on estimait que le nombre des

lettres envoyées en dehors de la poste était égal à celui des lettres

que transportait l'administration. Depuis ce temps, la marche des

courriers a été successivement accélérée, et l'administration a pu

regagner ainsi une grande partie des lettres qui lui échappaient par

suite de la lenteur relative de la marche de ses dépêches; mais la taxe

n'a pas diminué, elle a même été plutôt élevée que réduite par le tarif

du 15 mars 1827, et les lettres qui échappaient au service des postes à

cause de l'élévation du prix de transport, lui échappent probablement

encore.

La fraude pour le transport des lettres se fait en tous temps, en tous

lieux, et se reproduit sous mille formes diverses. Le public est

naturellement ingénieux quand il s'agit de trouver les moyens d'éviter

de payer les ports de lettres; tantôt c'est une enveloppe dont la

suscription seule, le timbre ou l'écriture suffisent au destinataire,

qui, après l'avoir regardée, la refuse aussitôt[15]; tantôt c'est un

journal ou un imprimé sur lequel quelques phrases sont soulignées,

piquées ou arrachées[16].

[Note 15: Voir un exemple de fraude semblable, note 2.]

[Note 16: Notre auteur anglais donne un exemple assez curieux d'une

fraude faite en Angleterre. Nous traduisons littéralement:

«Il y a quelques années, lorsqu'il était reçu qu'on pouvait opérer le

transport d'un journal en franchise, en apposant le nom d'un membre du

parlement sur l'adresse, un de mes amis, au moment de partir pour un

voyage en Écosse, arrêta avec sa famille un plan au moyen duquel il

donnerait exactement des nouvelles de sa marche et de l'état de sa

santé, sans que ni lui ni elle fussent assujétis à la désagréable

obligation d'acquitter des ports de lettres. Il prit avec lui une grande

quantité de vieux journaux, et chaque jour il en jetait un dans la boîte

du bureau de poste de la ville où il se trouvait. Le timbre du départ

était pour la famille un certificat officiel de son itinéraire et l'état

de sa santé était exprimé par l'état connu de la santé du membre du

parlement dont il empruntait ce jour-là le nom pour opérer la franchise.

Sir Francis Burdett, par exemple, pour exprimer une santé vigoureuse,

etc., etc.» Voir aux pièces à l'appui (Note nº 2) le détail d'une autre

espèce de fraude.]

Le nombre des objets saisis annuellement en fraude est cependant peu

élevé; en 1837, on n'a pas saisi plus de huit cent soixante-onze

lettres; et ce nombre n'indique rien, si ce n'est l'impossibilité

d'exercer tous les jours une surveillance qui, en définitive, ne paraît

pas être le meilleur moyen de réprimer l'abus. Qu'importe, en effet, au

particulier que sa lettre soit saisie? c'est le messager tenté par le

gain qu'il retire de son industrie, qui paie l'amende; mais pour

l'envoyeur il n'y perd que sa lettre, et le lendemain la question du

port à payer se représente de nouveau pour lui, en même temps que le

désir de se soustraire à la taxe. Si ce n'est pas alors le même messager

qu'il emploiera, ce sera un autre moyen; car il y en a mille, lorsque la

personne qui écrit ne croit pas que sa lettre vaille le prix de la taxe.

Mais le danger même de voir une lettre saisie en fraude est très-rare.

Ces huit cent soixante-onze lettres saisies en 1837 ont été le résultat

de deux cent soixante-trois procès-verbaux de visites seulement, faites

sur des entrepreneurs de diligences ou autres. Or il y a douze cents

services par entreprises de transports de dépêches journaliers en

France, et plus du double de diligences, de messagers, de pourvoyeurs,

etc., marchant régulièrement de ville à ville ou de provinces à

provinces; soit deux mille quatre cents, et avec les services

d'entreprise de poste, trois mille six cents courriers, messagers, etc.,

marchant tous les jours. Ces courriers et messagers font ensemble deux

millions six cent vingt-huit voyages par an, en comptant l'aller et le

retour. C'étaient donc deux millions six cent vingt-huit mille occasions

de fraude, et je crois que nous sommes ici plutôt au-dessous

qu'au-dessus du vrai nombre. Combien l'administration a-t-elle opéré de

fois? deux cent soixante-trois, c'est une fois sur dix mille. Il y a

donc dix mille chances à parier contre une qu'un messager en fraude ne

sera pas saisi, et si on multipliait par dix mille le nombre de lettres

saisies en 1837, on obtiendrait huit millions sept cent dix mille

lettres, ou environ 4,350,000 fr. de produits qui ont ainsi échappé à la

taxe.

Il faut cependant tenir compte encore de l'abus du contre-seing et de la

franchise des fonctionnaires, qui est assez considérable, et de la

fraude faite par les voyageurs de commerce ou autres, lesquels prennent

aussi des lettres de leurs maisons, de leurs amis, de leurs

compatriotes, d'inconnus même, qu'ils remettent ensuite plus ou moins

exactement, il est vrai, mais qui dans tous les cas échappent à la

taxe[17]. Or les moyens de transport et de communication de toute sorte

se multiplient chaque jour en France, et ouvrent de nouvelles et faciles

voies à la fraude de la taxe des lettres.

[Note 17: Si chaque voyageur en France est chargé seulement d'une

lettre, et cette proportion est bien peu élevée, car chacun sait que bon

nombre de voyageurs en emportent un très-grand nombre, on aura plusieurs

millions de lettres transportées de cette manière seulement. En effet,

il y a à Paris trois grandes entreprises qui desservent chaque jour plus

de quinze routes, et qui, à raison de 12 voyageurs par voitures,

transportent plus de 1000 voyageurs par jour, retour compris, ou 360,000

par an. Les autres diligences, ou messageries de ville à ville, que nous

avons estimé devoir faire au moins 2,600,000 voyages par an, à raison de

4 voyageurs seulement, nous donneraient 10,400,000 voyageurs et avec les

360,000 de Paris, 10,760,000 voyageurs, ou 10,760,000 lettres

transportées en fraude, c'est-à-dire encore 5,380,000 fr. de perte pour

le trésor. Si la taxe était réduite à un prix très modique, la plus

grande partie de ces lettres rentrerait dans le service des postes.]

Nous avons dit que la répression est difficile; elle serait souvent trop

rigoureuse dans l'exécution. L'administration des postes ne saisit pas

les lettres sur les particuliers qui se chargent accidentellement de

leur transport. Les messagers, les conducteurs de diligences, les

fraudeurs d'habitude, ceux enfin qui tirant parti de ce transport, sont

seuls l'objet de ses investigations et de ses poursuites; et, en effet,

le privilége des postes doit être avant tout profitable au public et aux

relations de toute sorte qu'il entretient, et son service ne doit pas

être une gêne, même pour les affaires qui n'emploient pas son

intermédiaire. Là où l'administration des postes ne fait pas de service

du tout, comme là où son courrier, ne marchant qu'une fois par jour, se

trouve en concurrence avec d'autres services particuliers partant ou

arrivant trois ou quatre fois, l'administration ne devrait pas saisir

les lettres en fraude.

Les tribunaux semblent partager ce sentiment; ils ont déjà permis à

l'industrie particulière de s'immiscer dans le transport des journaux et

des imprimés dans Paris. Il est vrai que l'administration des postes

pouvait conserver ce transport exclusif, et qu'elle le pourrait encore;

il ne faudrait pour cela que faire ce transport plus exactement et à

meilleur marché que personne, et elle en a les moyens.

Du service des postes et de la taxation des lettres au moyen d'un timbre · 第 1 / 9 段