«--Sire, il faut faire des hommes.»
Voilà justement ce que disait le vieux Sully à Henri IV.--Pour le
moment, Henri IV était occupé à manger des oeufs pochés avec du raifort
et de l'ail, trois choses dont il était fou. Ce mets béarnais portait le
roi à rire.
--Faire des hommes, Rosny, répondit-il; mais la chose, ce semble,
regarde les femmes.
Ici Sully fronça le sourcil.
--Sire, ajouta-t-il, avec toute la déférence que je dois à Votre
Majesté, je ferai observer qu'il ne s'agit point d'être facétieux. Si
l'on ne se met à faire des hommes, la chose tournera au pire pour notre
belle nation de France.
Sur ces paroles, il retourna à ses finances; le roi alla chez la belle
Gabrielle, et la France alla comme elle put. En ce temps-là, l'histoire
nous l'apprend, elle avait déjà été fort éprouvée, la France. Elle
venait de subir l'invasion de l'Espagnol, de même qu'elle a récemment
supporté l'envahissement du Prussien. Elle était déchirée à l'intérieur
par plusieurs partis toujours à couteaux tirés: la vieille Ligue, les
Réformés, les Politiques, les amis du Roi, et coetera, et coetera. Elle
était ruinée, épuisée, vivant dans les transes, se rappelant tour à tour
la nuit de la Saint-Barthélemy, qui n'était pas encore fort éloignée,
les Barricades, l'assassinat des Guise à Blois, l'assassinat d'Henri III
à Saint-Cloud, et entendant déjà dire tout bas que le Béarnais serait
bientôt assassiné lui-même à Paris.--Tout ceci soit dit, en passant,
pour ceux qui croient que les révolutions sont une nouveauté et que nos
grands pères n'en ont pas eu leur bonne part. Tout ceci soit dit aussi
pour donner une plus-value ou une survie au mot du ministre d'Henri IV:
«--Sire, il faut faire des hommes.»
Le lecteur, ramassant la réponse du vert-galant, sera peut-être tenté de
nous interpeller de la belle façon.
«--Eh! monsieur, s'écriera-t-il, vous écrivez sans doute vos lignes avec
quelque plume arrachée à l'aile d'un noir corbeau. Faire des hommes,
qu'est-ce à dire, je vous prie? Est-ce que le chapitre des naissances,
paragraphe des garçons, s'est arrêté à l'état civil des vingt
arrondissements de Paris et des trente-sept mille communes de France? La
race gauloise est toujours prolifique, Dieu merci, en dépit de la
théorie de Malthus. Nos lycées regorgent; nos écoles sont pleines; nos
gymnases militaires ont des queues d'aspirants à leurs portes. Il n'y a
jamais eu autant de belle graine chez nous, allez!
Peut-être la statistique et le recensement de l'armée ne seraient-ils
pas tout à fait d'accord avec cette proposition. Au point de vue des
forces du corps, nos grands pères étaient des géants; nos pères étaient
bien plus puissamment bâtis que nous-mêmes, et nous, comme dans les
_Burgraves_ de Victor Hugo, nous sommes de moins petite taille que nos
fils. Je ne crois pas que ce soit la faute de Voltaire; c'est peut-être
celle des prodiges de la chimie, ou de la prose du jour, ou de l'abus de
la moutarde blanche. Enfin, c'est un fait: l'ossature du Français paraît
perdre de sa force. Feu M. Flourens, le père, attribuait le fait aux
délices de Capoue, qu'on introduit jusque dans les petites villes, pour
des Annibals en souliers ferrés ou en sabots. Les bonnes femmes s'en
prennent au gaz. M. Payen veut que ce soit la conséquence de la
sophistication, qui empoisonne le vin et neutralise le café; le père
Félix prouve que c'est le résultat du roman-feuilleton et de l'opérette.
L'Académie des sciences et l'Académie de médecine constatent le fait,
mais ne savent pas trouver la cause. Mais de cent endroits à la fois
s'échappe le même cri:
--Il faut faire des hommes.
En fait-on? Se met-on en devoir d'en faire?
Depuis quelques jours, on rencontre un peu partout, à travers nos rues,
des jeunes gens habillés, par hasard, en soldats.--Je dis par hasard,
parce que c'est facile à voir. Ce sont des volontaires d'un an en congé
temporaire. Ils reviennent après plusieurs mois de séjour dans les
corps. Une loi patriotique, de date récente, les a envoyés au régiment
pour y perdre ce qu'il y avait en eux du gommeux et pour y prendre tout
ce qu'ils pourraient de l'homme. Ont-ils commencé à se transformer?
interrogez-les. Ceux qui sont sincères vous diront que l'année du
volontariat leur pèse comme un exil, et qu'ils ont hâte de revenir au
théâtre où l'on joue Mlle _Angot._
--Est-ce que les Variétés rouvrent décidément par la première
représentation de _Toto chez Tata?_--demandait l'un d'eux, l'autre soir.
Ceux qui s'emportent contre les allures de la jeunesse d'à présent
oublient trop que cette frivolité a été de tout temps un des traits les
plus incorrigibles du caractère national. Sans aller bien loin dans
l'histoire, sans remonter à ce Condé qui s'avançait au siège de Lérida à
la tête de vingt-quatre violons, parlons de la plus belle époque
militaire et virile des temps nouveaux. De 1792 à 1815, que de scènes
plaisantes mêlées au drame de la guerre! Dans la campagne d'Italie,
Bernadotte, encore un peu casseur d'assiettes, a fait sauter le bouchon
d'une bouteille de Champagne en commandant une charge de cavalerie, et
la charge a eu plein succès; Moreau, dans une action des plus chaudes,
s'amusait à mettre une tulipe de Hollande à la place de son plumet. Tout
le monde sait la saillie d'Andoche Junot, volontaire du bataillon de la
Côte-d'Or, ramassant en riant la poussière que venait de rejeter près de
lui un obus au moment où il écrivait une lettre:
«Voilà de quoi poudrer la lettre,» disait-il.--Eh bien, grattez nos
diseurs de riens, vous verrez qu'ils ne sont ni moins braves, ni moins
gais.--Ce serait donc une preuve qu'on s'est remis à faire des hommes.
Philosophons un peu, s'il vous plaît.
Il y a un mois, à l'époque où le shah traversait Paris, il n'était
question que de diamants. Le roi des rois parti, voilà qu'on en parle
encore et plus que jamais. Cette fois, c'est à propos de la reine
d'Espagne. Sachez donc qu'Isabelle II se défait de ses parures. Ainsi
les diamants historiques dont on entrevoit le miroitement dans le
Romancero sont à vendre. Il y en a pour douze millions.--Voulez-vous le
joli collier qui a été porté par Jeanne la Folle?--Désirez-vous un
bouton que Charles-Quint mettait à sa chemise?--En regard de ce fait, on
cite l'écrin d'une autre tête couronnée qui éprouve de même le besoin de
faire de l'argent.
On signale aussi comme devant être vendus les brillants du célèbre
prince de Brunswick, vous savez cet octogénaire phénoménal qui avait
toujours les cheveux noirs, luisants comme l'aile du corbeau, attendu
qu'il se coiffait de lapins belle perruque de l'Europe. Mais que de
joyaux! que de diamants! On pourrait les remuer à la pelle.
Paris s'intéresse vivement à ce fait tout nouveau. Vous pensez bien que
les femmes ne manquent pas d'attirer l'attention sur ce point de la
chronique. «Cette année, les diamants sont pour rien. Ne m'en
offrirez-vous pas?» Notez que, pour la plus grande commodité des
acquéreurs, les diverses pacotilles précitées se vendent en détail,
pièce à pièce, absolument comme cela se passe pour les premières pèches
de la saison. Vous le voyez, il n'y a pas de petite bourgeoise enrichie
qui ne soit à même de couvrir les enchères d'une pierre qui a figuré
durant trois ou quatre siècles sur le front d'une vingtaine de reines.
«--Mesdames, qui veut la merveilleuse bague de saphir qu'a portée jadis
à Grenade l'éblouissante sultane Aïscha, et que Ferdinand le Catholique
a conquise à la pointe de son épée?»
Il n'y a pas longtemps, le marchand de diamants était un négociant à
résidence fixe, lapidaire ou banquier, demeurant à Paris ou à La Haye.
On allait chez lui, on inspectait ses collections, on passait en revue
ses catalogues; on regardait, on se consultait, on débattait les prix.
Grâce à la mobilité sans pareille qui travaille la société moderne, cet
industriel a changé comme changent tous les autres types. Ce n'est plus
aujourd'hui qu'un oiseau de passage, un marchand nomade, s'en allant de
zone en zone, de porte en porte, proposer ce qu'il a à vendre.
Aujourd'hui le marchand de diamants aborde son monde sur les boulevards,
dans un foyer de théâtre ou bien autour du lac, à l'heure de la
promenade. «Si vous saviez le superbe bracelet que j'ai à proposer! Il a
fait partie de la toilette d'Anne de Newbourg, cette même reine que
Victor Hugo a intercalée dans _Ruy-Blas_.» Demain il fera son boniment à
Londres ou à Pétersbourg. Cet été, la scène où il s'est le plus fait
voir a été l'Exposition de Vienne. Il comptait trouver là, d'abord
beaucoup de curieux, beaucoup de riches oisifs, et, par suite, beaucoup
d'acheteurs.
Un jour on le rencontrait, par exemple, auprès de la hutte samoyède;
c'est une chose à voir que cette hutte, avec ses attelages de rennes et
de chiens, avec son ours blanc. Une autre fois, le lendemain, le
marchand de diamants se plantait près du pavillon de Monaco.
«--Mesdames, les plus beaux diamants à vendre, des diamants
d'impératrice! Voulez-vous en voir les photographies?»
Ce chalet de Monaco est très-coquet avec sa vérandah et sa salle carrée.
On s'y donnait volontiers rendez-vous, à ce que disent les
correspondances. Beaucoup de belles choses y sont à voir, des bois, des
poteries artistiques, des coffrets en mosaïques, et les visiteuses
pouvaient se mirer dans les flacons, les vases à forme antique contenant
les essences, les parfums. Dans le jardin où sont les fleurs et les
arbustes du territoire de Monaco, notre homme s'installait sur un banc
peint en vert, ou bien il se mêlait sans façon aux groupes des
promeneurs. Au moment où l'on regardait les plantes monégasques, par
exemple l'_Aloe glauca_, il recommençait son discours:--«Mesdames, des
diamants dont je puis disposer, vingt-cinq ont été sertis par Benvenuto
Cellini lui-même. Qui en veut?»--En ce moment, le marchand de diamants
est à Trouville; l'automne prochain, il sera à Biarritz; l'hiver, il ira
dans la lune, s'il le faut.
Anastasi s'est religieusement tenu parole. Il vient de constituer à
l'École des beaux-arts une fondation perpétuelle de 100,000 francs, dont
il ne se réserve que l'usufruit. Après la mort du paysagiste, le revenu
de cette somme appartiendra à la Société des peintres. Ceux-ci en
disposeront, à leur gré, pour aider le talent ou pour combattre les
infortunes de l'art. Anastasi, dit-on, n'a fait que son devoir; mais il
a très-noblement fait son devoir.
On vient de remettre en relief, je ne sais pourquoi, la figure du
vicomte d'Arlincourt. C'est une raison suffisante pour qu'en passant la
chronique dise deux mots de ce personnage, aujourd'hui absolument
oublié, mais qui a fait un bruit de tous les diables il y a une
trentaine d'années.
M. le vicomte d'Arlincourt se donnait très-naïvement pour le premier
romancier de ce temps, ou il en a existé un si grand nombre de
remarquables. On raconte que sa première femme a dépensé près de 200,000
francs à acheter, sous main, les dix ou douze éditions qu'elle faisait
faire de ses oeuvres. En voyant ses romans s'écouler si vite et toujours
si régulièrement, l'auteur était et devait être convaincu de la réalité
de son succès. Le seul roman du _Solitaire_ a eu jusqu'à quinze tirages;
on l'a traduit en anglais, en allemand, en russe et en espagnol. On
l'avait accommodé chez nous en opéra-comique, en mélodrame, en
lithographies et en dessus de pendule. Les pâtissiers qui servaient des
pièces montées ne les livraient jamais sans poser au sommet un petit
d'Arlincourt en chocolat.
Comment le vicomte n'aurait-il pas pris tant de vogue pour un indice de
son mérite littéraire?
Il m'a été donné de voir de très-près le vicomte d'Arlincourt pendant
les dernières années de sa vie. Jamais encore je n'avais été à même de
contempler si commodément l'adoration de soi-même. Ce pauvre homme,
habitué à l'infatuation, se laissait dire à brûle-pourpoint, sans
sourciller, qu'il n'avait pas son égal en littérature. Au besoin, il le
proclamait lui-même, et s'il s'agissait de journal, il écrivait la
réclame de sa propre main.
On lui disait:
--Monsieur le vicomte, quand la France aura le malheur de vous perdre,
quelle épitaphe faudra-t-il buriner sur votre monument?
--Celle-ci, répondait-il avec un sang-froid cornélien: