La réconciliation des princes d'Orléans avec le chef de la maison de
Bourbon continue d'être le thème à peu près unique sur lequel
s'exercent, en l'absence de tout autre événement politique de quelque
importance, la verve des polémistes et l'imagination des donneurs de
nouvelles. Aucun fait nouveau n'est venu s'ajouter à ceux que nous avons
signalés la semaine dernière, aucune donnée précise ne s'est fait jour
sur les intentions des fusionnistes ni sur la manière dont ils comptent
mener à bonne fin la campagne dont ils viennent d'accomplir avec un
succès si complet la partie la plus difficile peut-être. Cependant, à
l'inquiétude, au découragement peu dissimulés des organes du parti
républicain, au ton d'amertume de ceux du bonapartisme, à la
satisfaction à peine contenue des journaux royalistes, enfin à la
réserve pleine d'ambiguïté de ceux qui se préparent à abjurer leurs
anciennes doctrines pour se prosterner devant le soleil levant, il est
facile de voir que l'entrevue de Frohsdorff commence à porter ses fruits
et que l'oeuvre de la restauration monarchique est en pleine voie
d'accomplissement. À ce titre, nous devons citer ici un article du
_Journal des Débats_ qui est à lui seul un symptôme significatif, bien
qu'on en ait peut-être exagéré la portée en y voyant un retour pur et
simple de ce journal aux idées monarchiques. Quoi qu'il en soit, voici
quelques-uns des passages de cet article, dû à la plume d'un des plus
brillants écrivains de cette feuille, M. John Lemoinne:
«Des faits récents, qui sont de nature à faciliter le rapprochement des
partis monarchiques, ont remis plus que jamais en question l'existence
même de la République. Les républicains ne se dissimulent plus le danger
qui menace leur forme de gouvernement. Ils se sentent isolés, et ils se
retournent maintenant vers les conservateurs qui avaient honnêtement et
sincèrement accepté la République, pour leur dire:
«C'est à vous de défendre l'oeuvre que vous avez fondée.»
«En ce qui nous concerne, nous répondons aux républicains de la veille:
«Nous n'avons rien fondé du tout, et c'est votre faute.» L'origine de la
situation actuelle, la responsabilité du danger que court la République
remontent à l'élection de Paris. Ce jour-là, les républicains radicaux
ont déclaré la guerre aux républicains libéraux; ce jour-là, le
quatrième État a proclamé qu'il voulait être tout dans la nation et a
fermé la porte au tiers État; ce jour-là, les sectaires et les
doctrinaires de la République nous ont dit: «La maison est à nous, c'est
à vous d'en sortir.» _C'est bien; on nous a mis dehors, nous y restons._
«... Les républicains se sont donné beaucoup de peine pour nous
démontrer qu'une République conservatrice était un mot vide de sens; que
la République était la République, et qu'elle devait entraîner toutes
les conséquences de son principe. C'est très-bien; ils nous ont prouvé
victorieusement leur thèse.
Il n'y a pas d'autre République possible que la leur; c'est convenu,
c'est admis. Et qu'ont-ils gagné à leur démonstration? c'est de montrer
que la seule République possible, est précisément celle qui est
impossible; celle, dont le pays ne veut pas, celle que la France
repousse et qui lui fait peur et horreur. Voilà le résultat de leur
belle campagne.
«En même temps, les folies radicales servaient de leçon aux partis
monarchiques, et ils ont compris enfin la nécessité de s'unir pendant
que leurs adversaires se divisaient. Nous ne sommes pas de ceux qui
attendent des résultats immédiats de l'échange de visites de personnes
royales. La réconciliation des hommes a été lente et dure; celle des
partis et des principes demandera également du temps et de la peine.
Mais une chose qu'il faut que les républicains sachent, c'est que, si la
République vit encore, ce n'est point par ses propres forces. Ils ont
fait tout ce qu'il fallait pour en dégoûter le pays; plus intolérants
que les ultramontains qu'ils attaquent tous les jours, ils ont dit plus
haut qu'eux: «Hors de notre Église, point de salut.» Et voici
qu'aujourd'hui ils appellent à la rescousse les conservateurs qu'ils
avaient frappés d'ostracisme! Ils ont voulu faire la République tout
seuls et pour eux seuls, qu'ils la fassent, nous les regarderons.»
Le fond de l'argumentation de M. John Lemoinne est, on le voit, que si
la République succombe, ce sont les radicaux qui auront causé sa perte
par leurs exagérations et leurs impatiences. De même que l'élection de
MM. Ranc et Barodet a été la cause déterminante du 24 mai, de même
l'attitude que vont prendre les radicaux d'ici à l'époque de la réunion
de l'Assemblée pourra exercer une influence incontestable sur les
événements qui se préparent.
A ce titre, les élections qui vont probablement avoir lieu le mois
prochain pour la nomination de députés dans dix départements, auront une
importance exceptionnelle. On sait que trois vacances se sont produites,
au mois d'avril dernier, dans les départements de la Loire, du
Puy-de-Dôme et de la Haute-Garonne; en conséquence, le délai maximum de
six mois que la loi donne au gouvernement pour convoquer les électeurs
expire au mois d'octobre; en outre, sept autres vacances se sont
produites depuis le mois d'avril, et il est probable que le gouvernement
convoquera les électeurs à pourvoir à ces sept vacances en même temps
qu'aux trois autres. Ainsi que nous le disions plus haut, ces dix
élections partielles emprunteront une signification toute particulière
aux circonstances au milieu desquelles elles se produiront. Les radicaux
auront-ils la sagesse de profiter de cette occasion pour donner un
démenti à ceux qui soutiennent que la République n'est bonne qu'à
enfanter le désordre et l'anarchie? C'est ce qu'il nous sera donné de
voir.
En attendant, la session des conseils généraux, qui vient de s'ouvrir,
montre que l'idée républicaine, si sérieusement battue en brèche depuis
quelques semaines, est encore vivace dans un grand nombre de
départements. L'opération préliminaire de la constitution des bureaux a
donné pour résultat la réélection de tous les anciens présidents, sauf
dans treize départements. Sur ces treize nouveaux présidents, sept sont
monarchistes et six républicains; parmi les présidents non réélus, il
faut, citer M. Casimir Périer, dans l'Aube, battu par trois voix de
majorité.
D'après une dépêche de Versailles on compterait, sur la totalité des
présidents, cinquante conservateurs, vingt-trois républicains
appartenant à la gauche et douze membres du centre gauche. Le parti
conservateur aurait donc, somme toute, un avantage de quinze élections.
Les sentiments d'attachement des Alsaciens-Lorrains à la France et la
reconnaissance des populations de l'Est envers M. Thiers viennent de
s'affirmer de nouveau à l'occasion du passage à Belfort et à Mulhouse de
l'ex-président de la République, se rendant en Suisse.
Sur tout son parcours entre ces deux villes, et même sur le territoire
annexé, M. Thiers a été l'objet des ovations les plus enthousiastes.
Cette explosion toute spontanée et bien naturelle du sentiment populaire
a malheureusement été dénaturée par un certain nombre de journaux, dont
quelques-uns n'ont pas craint d'affirmer qu'elle était le résultat
d'inspirations venues de Berlin.
C'est là un nouvel exemple de cette fureur de dénigrement commune à tous
les partis dans notre pays, et il est triste de constater que nous ne
pouvons nous habituer à exprimer les divergences d'opinions qui nous
séparent sans nous accabler mutuellement des accusations et des injures
les plus monstrueuses.
L'anniversaire du 15 août a fourni aux bonapartistes une occasion toute
naturelle de manifestation. Une députation évaluée de mille à onze cents
personnes, et comprenant les notabilités du parti, s'est rendue à
Chislehurst, où elle a été reçue par le prince impérial, qui a prononcé
une allocution terminée par ces mots:
Quant à moi, dans l'exil et près de la tombe de l'empereur, je médite
les enseignements qu'il m'a laissés. Je trouve dans l'héritage paternel
le principe de la souveraineté nationale et le drapeau qui la consacre.
Ce principe, le fondateur de notre dynastie l'a résumé dans cette parole
à laquelle je serai toujours fidèle: «Tout pour le peuple et par le
peuple.»