CI-GIT LE WALTER SCOTT FRANÇAIS.

Le vicomte d'Arlincourt, fort bien vu de la Restauration, avait, à cette

époque-là, une existence fastueuse. On se rappelle que lord Byron avait

mis à la mode la vie aristocratique chez les gens de lettres.

Chateaubriand et Lamartine obéissaient à cette contagion de l'exemple.

Tous deux s'y sont ruinés. Or, l'auteur d'_Ipsiboë_ croyait se donner à

son tour une grande figure en vivant comme ces trois têtes d'élite.

Un jour, pendant un voyage à travers les provinces, Charles X et sa cour

s'arrêtèrent cinq heures à un château du vicomte d'Arlincourt.

Ce dernier dépensa alors cent mille francs pour recevoir dignement le

roi de France.

Comme son frère, le général d'Arlincourt, le gourmandait sur cette

prodigalité.

--Une Majesté ne pouvait recevoir autrement une autre Majesté, répondit

l'auteur de _l'Herbagère._

Le vicomte d'Arlincourt a vécu assez longtemps en touriste dans le nord

de l'Europe, en Danemarck, en Suède, en Finlande, en Russie. De ces

divers pays il a rapporté deux volumes d'impressions de voyage sous ce

titre: _l'Étoile polaire._

--On m'a partout accueilli comme un prince!

Voilà ce qu'il chantait sur tous les tons.

Beaucoup se rappellent lui avoir entendu raconter le trait suivant que

nous reproduisons mot pour mot de ses propres causeries.

--J'entrai à Dresde. Ma première pensée fut naturellement d'aller faire

un petit bout de visite au roi de Saxe. Comme tous les monarques de

l'Europe, ce prince avait beaucoup entendu parler de moi. Il me recevait

presque comme un confrère.

--Monsieur le vicomte, il faudra que j'aie le plaisir de dîner

prochainement avec vous.

--Sire, ce sera un grand honneur pour moi.

--Eh bien, monsieur le vicomte, ce sera pour demain.

--Sire, je serai demain aux ordres de Votre Majesté.

Mais le grand chambellan, qui assistait à l'entrevue, tira le roi à

part.

--Sire, dit-il, j'éprouve un certain embarras.

--Quel embarras, monsieur?

--L'étiquette a des lois impérieuses. L'étiquette ne permet au roi de

dîner avec un étranger que si cet étranger est une tête couronnée.

--Eh bien! n'y sommes-nous pas? J'ai une couronne d'or sur la tête.

Est-ce que sur la sienne, monsieur le vicomte d'Arlincourt n'a pas une

couronne de lauriers?

Nous autres, nous regardions l'auteur du _Solitaire_ pendant qu'il

racontait cet épisode. Il n'a pas hésité une seconde à réciter tout ce

couplet.

Un autre de ses mots, du même tonneau.

--Napoléon III a voulu me voir. Il m'a fait toute sorte de cajoleries

mais en vain, puisque je suis pour Henri V. Voyant la solidité de mes

principes, l'empereur m'a congédié en me disant: «Monsieur le vicomte,

ah! que le comte de Chambord est donc heureux de posséder un homme tel

que vous!»

Philibert Audebrand.

[Illustration: LA RECONSTRUCTION DE LA COLONNE VENDÔME.--Redressage des

pièces de la colonne dans l'usine de MM. Monduit et Béchet.]

[Illustration: LA RECONSTRUCTION DE LA COLONNE VENDÔME.--L'ajustage des

pièces.]

L'Illustration, No. 1591, 23 Août 1873 · 第 5 / 30 题