j'avisai dans la rue un petit monsieur en lévite brune, élégamment
taillée; sur la tête un étroit chapeau placé comme le tien, sur le
sommet du crâne, mais reposant sur une espèce de _chiendent_ roux
et collé aux tempes. Il précédait à pied un cabriolet de remise
auquel il signalait de la main la route à suivre, tandis que lui-même
s'arrêtait à toutes les bornes,
Comme fait un toutou qu'on lâche le matin.
C'était ce cher _Delorme_, en visite d'académicien, joufflu et
rouge comme une pomme d'api avant les gelées, pareil en tout à
celui qui, d'après la chanson badine de Musset, serait _grand
chantre à Saint-Thomas d'Aquin_. Quand il est en tenue, notre ami
ressemble un peu trop à un instituteur primaire ou à un notaire de
campagne...»[574]
[Note 574: Cartons de Victor Pavie: correspondance de Théodore Pavie.]
Chateaubriand fit ses visites d'une façon plus cavalière, en
gentilhomme. Un contemporain, le député Auguis, rédacteur en son
temps du _Journal de Paris_ et du _Courrier français_, aimait à
raconter comment les choses se passèrent. Chateaubriand se rendit
à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants,
il faisait la visite entière. Au fretin, il remettait sa carte
et ne descendait point du fougueux coursier. «Quand on en vint à
la délibération, ajoutait M. Auguis, M.*** vota pour le cheval
du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reçu visite.»[575]
[Note 575: Journal inédit de M. Ferdinand Denis, cité par l'abbé
Pailhès, _Chateaubriand, sa femme et ses amis_, p. 130.]
En ce temps-là du reste on ne laissait pas les candidats se morfondre
pendant des semestres entiers. Quarante jours révolus après la mort
de Chénier, le mercredi 20 février 1811, la seconde classe procéda
à l'élection. Chateaubriand fut nommé à la presque unanimité des
votants; ces derniers, il est vrai, n'étaient que vingt-cinq. Les
abstentions avaient été nombreuses, Combien, parmi les Quarante de
1811, à qui certains souvenirs de la Révolution ou leurs opinions
philosophiques ne permettaient pas de voter pour l'auteur du _Génie
du christianisme_!
De même que les élections, à cette époque, suivaient de près les
vacances, de même aussi il s'écoulait peu de temps entre le jour
de l'élection et celui de la réception. Dès le milieu d'avril,
Chateaubriand prévint l'Académie que son discours était fait. Une
commission de cinq membres, désignés par le sort, fut chargée d'en
entendre la lecture. C'étaient MM. François de Neufchâteau, le comte
Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.
Le mercredi 24 avril, la commission déclara que, divisée d'opinion
sur la question de savoir si le discours pouvait être approuvé, elle
en référait au jugement de la Classe. Le discours fut aussitôt lu,
devant l'Académie, non par l'auteur lui-même, comme quelques voix
l'avaient demandé, mais en son absence, et par l'un des membres de
la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut
un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être
admis. Chateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut
aussitôt prévenu de cette décision.[576]
[Note 576: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son
influence littéraire et politique sur son temps_, p. 184.]
Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, l'un des familiers de l'Empereur,
courut l'avertir de cet incident, plus politique à ses yeux que
littéraire. Il était porteur du discours, dont Napoléon prit
immédiatement connaissance. Grande fut son irritation. Tout le
discours lui parut dirigé contre lui. Le comte de Ségur, grand maître
des cérémonies et membre de la seconde classe, était de ceux qui
avaient opiné pour que le discours fût admis. Ce fut lui qui reçut
le premier les éclats de la colère du Maître. Son fils, le général
Philippe de Ségur, nous a conservé, dans ses _Mémoires_, tous les
détails de cet incident. C'était le 24 avril, le soir, à Saint-Cloud.
Il y avait spectacle. L'Empereur, au sortir de sa loge, rencontrant
le grand maître des cérémonies, lui dit assez brusquement: «Venez
au coucher, monsieur!» Le comte de Ségur l'y suivit. Napoléon, dès
qu'il l'aperçut en avant de la foule nombreuse d'officiers de sa cour
rangés en cercle autour de sa personne, vint droit à lui. «Monsieur,
s'écria-t-il aussitôt, les gens de lettres veulent donc mettre le feu
à la France! J'ai mis tous mes soins à apaiser les partis, à rétablir
le calme, et les idéologues voudraient rétablir l'anarchie! Sachez,
monsieur, que la résurrection de la monarchie est un mystère. C'est
comme l'arche! Ceux qui y touchent peuvent être frappés de la foudre!
Comment l'Académie ose-t-elle parler des régicides quand moi, qui
suis couronné et qui dois les haïr plus qu'elle, je dîne avec eux et
je m'asseois à côté de Cambacérès?--Votre Majesté, répondit M. de
Ségur, veut sans doute parler de la commission de l'Institut, mais
je ne vois pas en quoi elle a pu mériter de pareils reproches.--Elle
en a mérité de plus graves, repartit l'Empereur, et vous et M.
de Fontanes, comme conseiller d'État, et comme grand-maître de
l'Université, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes!» M.
de Ségur répliqua: «Je ne vous crois point capable, sire, de cette
injustice. On peut trouver naturel d'entendre blâmer la condamnation
à mort de Louis XVI sans croire contrarier un gouvernement qui
vient de dresser à Saint-Denis des autels expiatoires!» À ces mots,
l'Empereur en colère, frappant du pied, s'écria: «Je sais ce que je
dois faire, et quand et comment je dois le faire! Ce n'est point à
vous de le juger, vous n'êtes point ici au Conseil d'État, et je ne
vous demande point votre avis!--Je ne le donne pas, répondit M. de
Ségur, je me justifie!--Et comment, reprit l'Empereur, justifiez-vous
une pareille inconvenance?--Sire, M. de Chateaubriand, dans son
discours, compare Chénier à Milton, qui était un grand homme, et,
quand il le condamne, c'est en ne traitant que d'erreur d'une âme
élevée le républicanisme et le vote de Chénier. Je n'ai vu à cela
rien d'inconvenant.--Enfin, ajouta Napoléon, au lieu de faire l'éloge
de son prédécesseur, il a condamné tous les régicides, dont une
partie est dans l'Institut. L'auriez-vous osé comme lui en face
d'eux?--Et c'est justement, sire, dit M. de Ségur, ce que j'ai fait
dans le _Tableau politique de l'Europe_[577], quand ils gouvernaient
encore, sous la République, et là, ce que M. de Chateaubriand appelle
seulement une erreur, je l'ai appelé un crime! Ces messieurs ne
m'en ont pas su mauvais gré, ils sont plus accoutumés que vous ne
le pensez aux discussions politiques.--Monsieur, reprit l'Empereur,
on lit froidement un ouvrage dans son cabinet, il n'en est pas de
même d'un discours prononcé en public, cela aurait fait un scandale
honteux.--En le permettant, répondit M. de Ségur, ç'aurait été tout
au plus un scandale de vingt-quatre heures; en le défendant, ce
sera peut-être celui d'un mois!--Je vous répète, Monsieur, reprit
rudement l'Empereur, que je ne demande pas de conseils. Vous présidez
la seconde classe de l'Institut, je vous ordonne de lui dire que
je ne veux pas qu'on traite de politique dans ses séances.--En
ce cas, sire, ajouta M. de Ségur, je dois renoncer à l'éloge de
Malesherbes, qu'elle m'a chargé de faire.--Je n'y vois pas un très
grand mal, répondit Napoléon. Puis, de sa voix brève et la plus
impérieuse:--Exécutez mes ordres! Allez, et songez bien que, si la
classe désobéit, je la casserai comme un mauvais club[578]!»
[Note 577: _Tableau historique et politique de l'Europe, de 1766 à
1796._]
[Note 578: _Histoire et Mémoires_, par le général Philippe de Ségur.]
Lorsque, deux jours après, le comte Daru, ministre de la
secrétairerie d'État et membre de la seconde classe, comme M. de
Ségur, vint chercher l'arrêt définitif du Maître sur le discours, il
dut traverser le salon, où attendaient quelques grands dignitaires,
des généraux, des sénateurs. Entré dans le cabinet de l'Empereur,
il le trouva tenant en main le discours, plus calme, mais cependant
toujours irrité. Cette fois, ce ne fut plus un dialogue, comme
l'avant-veille avec M. de Ségur, mais un monologue, au cours
duquel il arriva, par moments, à Napoléon, de parler d'une voix
retentissante: «Je ne puis rien souffrir de tout cela, disait-il,
ni ces souvenirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme
secret du présent, malgré quelques louanges; je dirais à l'auteur,
s'il était là, devant moi: Vous n'êtes pas de ce pays-ci, monsieur.
Votre admiration, vos voeux sont ailleurs. Vous ne comprenez, ni
mes intentions, ni mes actes. Eh bien! si vous êtes mal à l'aise
en France, sortez de France; sortez, monsieur, car nous ne nous
entendons pas; et c'est moi qui suis le maître ici. Vous n'appréciez
pas mon oeuvre; et vous la gâteriez, si je vous laissais faire;
sortez, monsieur, passez la frontière, et laissez la France en paix
et en union sous un Pouvoir dont elle a besoin[579].»
[Note 579: Villemain, p. 187.]
Quelques-unes de ces paroles, plus fortement accentuées, les mots:
«_Sortez, monsieur!_» trois fois répétés sur un ton de colère,
avaient traversé la double porte du cabinet et étaient arrivés au
salon voisin. Lorsque M. Daru y repassa, chacun s'écarta de lui;
on semblait ne pas le voir, ou craindre de l'aborder. À un de ses
amis, qui le regardait avec tristesse, il demanda ce que signifiait
cet accueil, et son ami de lui répondre: «Mon Dieu! c'est l'effet
de quelques paroles qu'on a trop entendues ici. L'Empereur paraît
bien irrité: il semble qu'il vous a destitué, qu'il vous exile,
comme M. de Marbois, ou le duc d'Otrante; cela consterne vos amis et
tient tout le monde à distance et en observation.» M. Daru rassura
son interlocuteur, lui dit qu'on avait mal entendu ou mal compris;
qu'il s'agissait seulement d'exiler un académicien; que cela même
n'aurait pas lieu, et que l'orage serait passé dans deux jours; puis,
saluant de bonne grâce quelques personnes qui, voyant sa sérénité, se
rapprochèrent de lui, il sortit en riant[580].
[Note 580: Villemain, p. 188.--Voir aussi Charles de Lacretelle,
_Histoire du Consulat et de l'Empire_, tome V, pp. 86-88.]
Sur un petit mot du comte Daru, Chateaubriand se rendit à Saint-Cloud
le 28 avril, et reçut des mains du ministre son manuscrit, raturé en
plusieurs passages de la main même de Napoléon.
Plusieurs de ses confrères auraient voulu qu'il fît un nouveau
discours. Il s'y refusa, et, dans la séance du mercredi 2 mai, on lut
de sa part, à l'Académie, la lettre que voici:
«Monsieur le Président,
Mes affaires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas
de me livrer au travail, il m'est impossible, dans ce moment, de
fixer l'époque à laquelle je désirerai avoir l'honneur d'être
reçu à l'Académie.
Je suis, avec respect, etc...
DE CHATEAUBRIAND.
29 avril 1811.
Son élection ne fut pas annulée; mais les effets en demeurèrent
suspendus. Il ne fut point admis, sous l'Empire, à prendre place
parmi ses confrères.
Non prononcé, le discours de Chateaubriand eut plus de retentissement
que s'il avait été lu en séance publique. Au témoignage de
l'auteur, dans ses _Mémoires_, j'ajouterai ici celui de deux de ses
contemporains. «On en discuta beaucoup, dans quelques salons, dit
M. Villemain; on se communiqua des copies, et on fit des lectures à
petit bruit de cette oeuvre interdite[581].» M. de Marcellus dit, de
son côté: «Je conserve encore moi-même une copie du discours, tel
qu'il circula furtivement dans nos provinces, tout de suite après
l'époque où il devait être prononcé. Je l'avais transcrit en entier
de ma main au collège, entre une leçon de rhétorique et l'autre. J'ai
confronté les deux textes (après la publication du discours dans les
_Mémoires_); il y a dans le mien, en plus: «Un Français fut toujours
libre au pied du trône.»
[Note 581: Villemain, p. 189.]
Cet épisode de la nomination de Chateaubriand à l'Académie a donné
lieu, dans des _Mémoires_ récemment publiés, ceux du comte Ferrand,
à une étrange accusation. Parlant de la publication de la _Monarchie
selon la Charte_ (septembre 1816) et du _Post-Scriptum_, où le roi
Louis XVIII était personnellement mis en cause, le comte Ferrand
écrit ce qui suit:
Le Roi, quoique personnellement offensé, ne voulut point user de
l'avantage que lui donnait sur Chateaubriand un fait antérieur
et _dont la preuve était dans les cartons de la police_.
Plusieurs années avant, il avait été question de le nommer à
l'Académie française. Cette question se traita comme si c'eût
été une grâce qu'on eût attendue de lui, et ce fut ainsi qu'il
la présenta lui-même. Pour consentir à être nommé, il demanda
que l'on payât ses dettes; elles montaient à 70,000 francs. Le
paiement fut convenu et effectué en deux termes par Maret, duc
de Bassano. La nomination fut faite[582].
[Note 582: _Mémoires du comte Ferrand_, ministre d'État sous Louis
XVIII, p. 178.--Paris, 1897.]
À l'appui de sa singulière et monstrueuse accusation, il eut
peut-être été séant que M. le comte Ferrand produisît ses preuves.
Elles étaient, à l'en croire, «dans les cartons de la police», à
l'époque où parut _la Monarchie selon la Charte_, c'est-à-dire en
1816. Elles y étaient donc également en 1815. Mais alors comment
expliquera-t-on que le gouvernement des Cent-Jours ne les ait pas
fait sortir des «cartons» où elles étaient déposées? Chateaubriand
avait publié, en 1814, contre _Bonaparte_ le plus sanglant et le
plus terrible des pamphlets. Une telle et si furieuse attaque
légitimait, certes, toutes les représailles. On devait d'autant
moins hésiter à y recourir, en 1815, qu'à ce moment l'auteur de
_Bonaparte et les Bourbons_ était à Gand, auprès de Louis XVIII,
avec le titre de ministre de l'Intérieur, et qu'il venait, dans son
_Rapport au Roi_, de renouveler ses attaques contre l'Empereur. Le
gouvernement impérial ne laissa point son nouvel écrit sans réponse.
Plusieurs brochures furent lancées contre lui. Elles étaient les plus
injurieuses du monde et les plus perfides; quelques-unes sortaient
des bureaux de la police. Dans aucune, il n'est fait allusion aux
70,000 francs versés par M. Maret. M. Maret est redevenu ministre
d'État; il peut déshonorer le plus redoutable ennemi de son maître;
il n'a pour cela qu'un mot à dire; et ce mot, il ne le dit pas! La
Police a entre les mains, contre le ministre de Louis XVIII, une
arme terrible, et elle refuse de s'en servir! À qui fera-t-on croire
ces choses, et que de tels scrupules aient arrêté un seul instant la
Police des Cent-Jours?
Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu'en 1811, au moment de
sa nomination à l'Académie, Chateaubriand n'avait pas reçu 70,000
francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n'avait pas payé
ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans
ses lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment
n'étaient pas écrites en vue de la publicité.
Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en Italie:
J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où
j'aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous
ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel
soleil! quelle lumière! quels souvenirs! Combien nous sommes
barbares en deçà des Alpes! Si j'étais riche et que je pusse
voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et
peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome.
Mais je deviens vieux; _je n'ai pas un sou_, et ne pouvant plus
parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut
faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe
ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie.....
Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la duchesse de
Duras, à celle qu'il appelle sa soeur:
Il faut qu'Ussé[583] soit bien loin, car la réponse de ma soeur
a été bien longtemps en route. J'attendais avec impatience le
premier mot écrit du _château de la belle cousine_. Je suis
désolé de voir que ma cousine est très triste. Je ne suis pas
gai non plus. _Mes affaires vont très mal. Rien ne s'arrange; et
j'ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais
comment j'échapperai à la catastrophe qui me menace..._
[Note 583: Le château d'Ussé en Touraine, résidence de madame de
Duras.]
Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en 1811, que Mme de
Duras a dû prendre, au commencement de 1812, l'initiative de régler
les créanciers du grand écrivain. M. Bardoux, dans son livre sur
_la Duchesse de Duras_, nous a fourni sur cet incident de précieux
détails. Chateaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un
créancier son manuscrit du _Dernier Abencerage_; M. de Tocqueville
lui procura l'argent nécessaire pour le dégager. Quant à Mme de
Duras, elle travaillait à constituer une société de dix actionnaires
qui paieraient les dettes et rendraient ainsi à l'auteur d'_Atala_
la liberté d'esprit nécessaire pour composer de nouvelles oeuvres.
L'emprunt qu'il allait ainsi contracter serait gagé sur son travail.
Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien
de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa
correspondance, appelle familièrement l'_Adrienne_. Ses deux neveux,
Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur côté, de
prendre deux actions[584].
[Note 584: A. Bardoux, _la Duchesse de Duras_, p. 124.]
Tandis que sa vaillante amie, sa _soeur_ dévouée poursuit la
conclusion de cet emprunt, il lui écrit: «J'attends une offre
sérieuse d'un pays étranger, et j'espère trouver une autre patrie
moins ingrate et plus généreuse.»
Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu'il est allé à Chartres
chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute: Si je puis parvenir à
garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de
la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage[585] qui puisse
m'occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la
solitude et ne calme mieux la tête et le coeur que le travail. Cet
été, j'irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car _je suis
si pauvre que je ne sais si j'aurai les moyens de me déplacer_...»
[Note 585: Les _Études Historiques_, dont il commençait dès lors à
s'occuper.]
Le chiffre de ses dettes s'élevait à une quarantaine de mille francs.
Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques
milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n'avaient
donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M.
Ferrand, dont la caution ici, décidément, n'est pas bourgeoise.
À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre
d'actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n'en restait pas
moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la _chère
soeur_: «Vous êtes la seule personne à qui je peux dire: _N'oubliez
pas le trimestre_; au lieu qu'avec tout autre, je me tairai. Dans
ce temps-ci, on n'a pas le sou; si ce n'était pas ce temps-ci, je
n'aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères,
que je vous prie de n'en plus parler.» Et l'année suivante encore, en
1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu'il
écrit, toujours à Mme de Duras: «_Faute d'argent_, j'ai renoncé
aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon
désert. Je travaille à l'histoire ... Il est singulier comme cette
histoire de France est toute à faire, et comme on s'en est jamais
douté.» Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France:
«C'est bien dommage, chère soeur, qu'il faille abandonner cette belle
entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de
notre petite société. Je n'entends plus parler de personne, _si ce
n'est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe
de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la
torture_.»
Il me semble bien qu'il ne reste rien de l'étrange allégation du
comte Ferrand. Encore un mot cependant.
Chateaubriand, nous l'avons vu tout à l'heure, écrivait à Mme de
Duras: «Si je puis parvenir à _garder mon champ et mes livres_, je
serai la plus heureuse personne de la terre.» À la fin de 1816, à la
date où M. Ferrand écrit que l'auteur des _Martyrs_ s'est vendu à
l'Empire pour 70,000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors
que rien ne l'y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d'État,
qui représentait pour lui un traitement annuel de 24,000 francs.
Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu'il est forcé de
vendre son _champ_ et ses _livres_. Le _Journal des Débats_ du 12
avril 1817 annonce la mise aux enchères de la _Vallée-aux-Loups_,
et le même journal annonce, le 29 avril, que «la bibliothèque de M.
de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la
salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin.»
V
LES PRIX DÉCENNAUX ET LE «GÉNIE DU CHRISTIANISME»[586].
[Note 586: Voir ci-dessus p. 51.]
Par un décret daté d'Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10
septembre 1804), Napoléon avait établi: «qu'il y aurait de dix ans
en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de
grands prix donnés de sa propre main.» La première de ces solennités
était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix,
connus sous le nom de _prix décennaux_, et destinés à récompenser
les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient
honoré les sciences, les lettres et les arts dans la période de dix
années, écoulée au moment de la distribution, devaient être au nombre
de vingt-deux, neuf de 10,000 francs, treize de 5,000 francs. Un
décret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua
trente-cinq, dix-neuf de première classe, seize de seconde. _La
classe de langue et de littérature française_ avait pour sa part à
porter son jugement sur cinq des grands prix de première classe, sur
quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient
être attribués _au poème épique, à la tragédie, à la comédie,
à l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la
nouveauté des idées, le talent de la composition et l'élégance du
style; au meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale,
soit d'éducation; au meilleur poème didactique ou descriptif; aux
meilleurs petits poèmes dont les sujets seraient tirés de l'histoire
de France; à la traduction en vers de poèmes grecs ou latins; au
meilleur poème lyrique mis en musique_.
À qui serait confiée la tâche délicate d'assigner à chacun sa place
et son rang. Voici quelles étaient à cet égard les dispositions des
décrets de l'an XII et de 1809. Un jury composé des présidents et des
secrétaires perpétuels de chacune des classes de l'Institut était
appelé à donner son avis sur les ouvrages présentés au concours.
Ce jugement, en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux
diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa compétence,
de l'examiner et de le réformer s'il y avait lieu. Mais cet arrêt
des classes n'était pas lui-même en dernier ressort; à l'empereur
seul, juge suprême, était réservé le droit de rendre une sentence
définitive; en matière de science, de littérature et de beaux-arts,
comme en toutes choses, il était l'arbitre souverain: c'était lui
qui, par décret impérial, devait décerner les prix.
Le jour approchait cependant où la solennité, projetée en l'an XII,
à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu
à Paris dans le Louvre de François Ier, de Louis XIV et de Napoléon.
Le 12 décembre 1809, dans l'_Exposé de la situation de l'Empire_ lu
au corps législatif, le ministre de l'Intérieur, M. de Montalivet,
parla en termes pompeux de la fête brillante qui se préparait: «La
première de ces époques mémorables faites pour exalter les plus
nobles ambitions est arrivée», lisons-nous dans cet _Exposé_ dont
l'auteur ajoute aussitôt: «Les prix décennaux _vont être distribués_
par la main même de celui qui est la source de toute vraie gloire.»