jury de l'Institut, jury composé, nous l'avons vu, des présidents
et des secrétaires perpétuels de chacune des classes. Ils étaient
signés de Bougainville, président, et de Suard, secrétaire. Vint
le 9 novembre 1810, date fixée dès l'an XII pour la solennité: elle
n'eut pas lieu. Le 28 novembre seulement le _Moniteur_ commença, pour
la continuer jusqu'au 13 décembre[588], la publication du Rapport de
la Commission nommée par la classe de la langue et de la littérature
française pour examiner les propositions du jury de l'Institut.
[Note 587: Voir le _Moniteur_ du 14 au 24 juillet 1810.]
[Note 588: Voir le _Moniteur_ des 28, 29, 30 novembre et des 7, 11,
13 décembre 1810.]
Que s'était-il donc passé, et pourquoi l'Empereur renonçait-il, pour
cette année du moins, à la distribution des prix décennaux? Plusieurs
motifs sans doute le déterminèrent. Peut-être trouva-t-il bien
minces, bien pâles, non pas peut-être dans les sciences, mais dans la
littérature, les productions dont pouvaient s'honorer les premières
années de son règne. Parmi les livres désignés pour un grand prix, un
seul était vraiment remarquable, le _Lycée_ de la Harpe; mais, par la
date de sa composition, il appartenait réellement à un autre temps,
au règne de Louis XVI beaucoup plus qu'au règne de Napoléon.
On a supposé encore d'autres motifs de mécontentement. Le haut jury
de l'Institut avait présenté, pour le grand prix de philosophie
morale l'ouvrage publié en 1798 par Saint Lambert sous ce titre:
_Principes des moeurs chez toutes les nations, ou Catéchisme
universel_, résumé froid et sénile des théories matérialistes du
XVIIIe siècle, où l'auteur s'efforçait d'établir que les vices et les
vertus ne sont que des choses de convention. Proposer de décerner à
un tel livre le grand prix de philosophie morale était un véritable
scandale. On protesta dans les journaux; on s'indigna à la cour: le
jury de l'Institut se tira d'affaire par une question préjudicielle,
et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait par la date
en deçà de l'époque décennale. Tout en écartant, puisqu'on l'y
obligeait, le _Catéchisme universel_, le jury présenta, pour le même
prix, l'ouvrage de Cabanis sur les _Rapports du physique et du moral
de l'homme_, produit de la même école, où le système sensualiste
était poussé à ses dernières conséquences et où la pensée était
définie une _sécrétion_ du cerveau.
À côté de ce scandale, il s'en était produit un autre. Un des grands
prix était destiné à _l'ouvrage de littérature qui réunirait au plus
haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et
l'élégance du style_. Un ouvrage avait paru, en ces dix dernières
années, qui réunissait, _au plus haut degré_, toutes ces qualités:
c'était le _Génie du christianisme_. Le jury de l'Institut et
la Classe de la langue et de la littérature française s'étaient
trouvés d'accord pour n'en pas parler. Ils avaient passé à côté
du chef-d'oeuvre sans le voir. Cette exclusion, dans l'esprit des
membres de l'Institut, était destinée peut-être à flatter le Pouvoir.
En ce cas ils n'atteignirent pas leur but. Napoléon comprit que
l'institution des Prix décennaux n'avait plus sa raison d'être,
si elle devait servir à consacrer de si monstrueuses injustices.
Par son ordre, le ministre de l'Intérieur adressa, le 9 décembre
1810, au directeur de la Classe de la langue et de la littérature
française, une lettre où il était dit: «Sa Majesté désire connaître
pourquoi l'Institut n'a pas fait mention dans son rapport sur les
_Prix décennaux_, à l'occasion du dixième, ou onzième grand prix, du
_Génie du christianisme_, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a
beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous
prie de bien vouloir convoquer la Classe, pour qu'elle indique les
motifs qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage.»
L'Académie consulta les deux commissions spéciales chargées de
l'examen préparatoire pour les catégories du dixième et onzième grand
prix; et après de nouveaux rapports et une discussion intérieure elle
répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même
du _Génie du christianisme_, qui ne pouvait être considéré, ni comme
un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de
philosophie générale, appartenant à la morale ou à l'éducation[589].
[Note 589: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie ses écrits_, p.
175.]
Tenant avec raison cette réponse pour peu satisfaisante, le
ministre fit observer que l'ouvrage de Chateaubriand rentrait
incontestablement dans les termes du programme dressé par le décret
qui avait institué les Prix décennaux. Puis, il insista pour qu'il
fût répondu à la note de l'Empereur, objet de sa première lettre, par
une opinion motivée sur le _Génie du christianisme_.
À la suite de cette seconde lettre de M. de Montalivet, l'Académie
nomma une commission nouvelle de cinq membres, MM. Morellet, Arnault,
Lacretelle aîné, Daru et Sicard.
Le rapport fut fait par l'abbé Morellet, classique endurci et
philosophe impénitent, l'un de ceux qui avaient jadis critiqué le
plus vivement _Atala_. L'abbé n'avait nul goût pour l'imagination et
pour les idées de Chateaubriand. Son rapport fut modéré cependant et,
sur quelques points, très favorable au _Génie du christianisme_.
Il n'en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance
secrète de l'Académie. M. Villemain qui a eu sous les yeux le
texte de ces opinions et le procès-verbal de la séance, les a très
fidèlement analysés[590].
[Note 590: Villemain, pages 176 à 181.]
Népomucène Lemercier se montra nettement hostile. Après avoir établi
«qu'un ouvrage littéraire est mauvais, s'il n'a pas la raison pour
objet fondamental, un langage propre et juste pour expression, et
des figures vraies pour ornement» il concluait que le _Génie du
christianisme_, péchant contre ces trois conditions, ne pourrait,
sans _une petite teinte de ridicule_, occuper plus longtemps
l'Académie.
Le comte Regnaud de Saint Jean d'Angély se plaça surtout au point
de vue politique. Il reprocha à l'auteur les choses les plus
disparates, l'irrévérence envers la Révolution, la froideur pour
l'Empire, d'avoir appelé l'Encyclopédie une Babel des sciences et
de la raison, d'avoir blâmé le divorce comme portant le désordre
au sein des familles, d'avoir dit qu'une des fêtes du culte
catholique, la bénédiction de la terre, choqua «cette Convention
qui avait fait alliance avec la mort, parce qu'elle était digne
d'une telle société.» Ailleurs, le comte Regnaud s'étonnait des
éloges décernés par Chateaubriand au pape Pie VII, tandis «que cet
auteur, ajoutait-il, n'a encore parlé nulle part, que je sache,
de la bienveillance et de la bonté du Monarque qui lui a rendu sa
patrie et lui a permis _la célébrité_, en attendant qu'il obtînt
la gloire!» Ailleurs encore il se plaignait que, dans plusieurs
chapitres, «l'amertume de cruels souvenirs ne fût adoucie par aucun
retour reconnaissant vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors,
avait relevé les autels et permis à l'étendard sacré de la Religion
de marcher, entouré de respect, au milieu des aigles françaises
triomphantes, et faisant hommage de la victoire au Dieu des armées.»
M. Regnaud terminait en ces termes ces considérations, que l'esprit
de parti avait seul dictées: C'est un droit pour l'Académie
d'examiner si _l'esprit de parti_ n'a pas eu une part considérable
dans le succès de l'auteur et un devoir pour elle de le déclarer, si
elle le reconnaît.»
M. Lacretelle aîné--ce qui ne surprit personne,--M. l'abbé Sicard--ce
qui avait lieu d'étonner--se prononcèrent tous les deux contre le
_Génie du christianisme_ avec une extrême sévérité, et dans un style
qui n'était même pas un style de seconde classe.
Le comte Daru fut mieux inspiré. Il ne ménagea pas les critiques à
l'ouvrage, mais il reconnut le talent. Il s'honora en notant avec
complaisance les supériorités si diverses dont le livre abonde: «dans
telle partie, parce que toutes les pensées sont d'un ordre élevé,
les sentiments nobles, les vues littéraires neuves et pleines de
sagacité, l'élocution libre et fière; dans une autre partie, parce
que l'ouvrage mérite, pour l'ordre, la clarté, la justesse, des
éloges presque sans restrictions, et qu'on y trouve, à la fois, plus
de simplicité et plus d'éloquence, de belles formes de style, des
tableaux de la nature riches de couleurs, les peintures énergiques de
nos passions, des descriptions charmantes, des pensées aussi vraies
que profondes, des sentiments élevés et des passages admirables.»
L'Académie termina le débat le 13 février 1811. Sa résolution portait
«que le _Génie du christianisme_ avait paru à la classe défectueux,
quant au fond et au plan; que, malgré les défauts remarqués dans le
plan et aussi dans l'exécution de l'ouvrage, la classe avait reconnu
un talent très distingué de style, de nombreux morceaux de détail
remarquables par leur mérite, et, dans quelques parties, des beautés
du premier ordre; qu'elle avait trouvé toutefois que l'effet du
style et la beauté des détails n'auraient pas suffi pour assurer à
l'ouvrage le succès qu'il a obtenu, et que ce succès est dû aussi
à _l'esprit de parti_ et à des passions du moment qui s'en sont
emparées, soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec
injustice.» L'Académie concluait que l'ouvrage tel qu'il est lui
paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution maintenait, sous une autre forme, pour le _Génie du
christianisme_, l'exclusion du concours. Chateaubriand du reste n'y
perdit rien, puisque les fameux _Prix décennaux_ n'ont jamais été
distribués. La solennité fut ajournée en 1811, comme elle l'avait été
en 1810, et en 1812 il était trop tard. Plus un seul jour maintenant
jusqu'à la chute de l'Empire, il n'y aura place pour les fêtes de la
paix.
VI
PETITE GUERRE PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE[591].
[Note 591: Voy. ci-dessus p. 53.]
Le 4 septembre 1812, l'armée française, partagée en trois colonnes,
partit de Gjatz et de ses environs. Napoléon marchait à la rencontre
de Kutusof, qu'il devait trouver trois jours après dans les champs de
la Moskowa. Ce même jour, 4 septembre, Chateaubriand recevait l'ordre
de s'éloigner de Paris. La disgrâce du grand écrivain était complète,
et les scribes aux gages du ministre de la police multiplièrent
contre lui leurs attaques. Elles avaient du reste commencé dès 1811,
à la suite de l'épisode du discours de réception. Chateaubriand était
coupable d'indépendance. C'était là un «crime abominable». On le lui
fit bien voir.
Ce fut, pendant quelques mois, une pluie de brochures. Il y eut
l'_Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire[592] en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques,
le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois
de Boulogne, Neuilly, Suresnes, et revenant par Saint-Cloud,
Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc._; ou _Lettres inédites de
Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant et traduit pour
la première fois du bas-breton sur la 9e édition_, par _M. de
Châteauterne_ (René Perrin);--_Monsieur de la Maison-Terne._
-- _Les Persécuteurs._--_Esprit, Maximes et Principes de M. de
Chateaubriand._--_Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien en suivant
le fleuve séquanien et en revenant par le Mont des Martyrs_, etc.,
etc. Dans cette dernière brochure, on voyait les aventures de M. de
Saint-Géran, le pèlerinage de M. de _Maisonterne_ et l'entrevue de ce
dernier avec _Madame Bélise_, comtesse de _Mascarillis_ (la comtesse
de Genlis).
[Note 592: Le Mont-Valérien.]
L'auteur des _Martyrs_ n'avait fait que rire des pasquinades dirigées
contre M. de _Châteauterne_ et M. de _Maisonterne_. Il dut s'émouvoir
le jour où l'on essaya de mettre en cause non plus son style et
son talent, mais son caractère et son honneur. Au mois de novembre
1812, parut une brochure intitulée: _Lettre à M. le comte de B...,
pendant son séjour aux eaux d'Aix-la-Chapelle_[593]. Elle était due
à la plume d'un certain Charles His, qui avait rédigé pendant la
Révolution un journal appelé le _Républicain français_, et qui allait
devenir sous la Restauration un royaliste zélé, si bien que, sous
Charles X, il fut un moment question de l'anoblir. Un peu plus, il se
serait appelé Charles d'His, comme le Roi! En attendant, le pauvre
diable était aux gages du duc de Rovigo. Celui-ci lui avait remis
un exemplaire de l'_Essai sur Les Révolutions_, et Charles His, à
l'aide de citations tronquées, avait présenté l'auteur du _Génie du
christianisme_ comme un hypocrite et un athée.
[Note 593: À Paris, au dépôt de la librairie Dentu, galerie de bois,
n{os} 265 et 266.-1812.]
La meilleure réponse à faire à ces prétendus _extraits_, était de
réimprimer l'_Essai_ en entier. En conséquence, Chateaubriand écrivit
la lettre suivante au baron de Pommereul, directeur général de
l'imprimerie et de la librairie:
Monsieur le baron,
On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je
suis l'auteur. Je juge, d'après cela, que vous ne verrez aucun
inconvénient à laisser paraître l'ouvrage tout entier.
Je vous demande donc, Monsieur le baron, l'autorisation
nécessaire pour mettre sous presse, chez Le Normant, mon
ouvrage intitulé: _Essai historique, politique et moral sur
les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs
rapports avec la Révolution française_. Je n'y changerai pas un
seul mot; j'y ajouterai pour toute préface celle du _Génie du
christianisme_.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, ce 17 novembre 1812.
Dès le lendemain, M. de Pommereul lui répondait:
Paris, ce 18 novembre 1812.
Je mettrai mardi prochain, Monsieur, votre demande sous les
yeux du ministre de l'Intérieur; mais votre ouvrage, fait en
1797, est bien peu convenable au temps présent, et s'il devait
paraître aujourd'hui pour la première fois, je doute que ce
pût être avec l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur
cette production; nous ne ressemblons point aux journalistes
qui admettent l'attaque et repoussent la défense, et la vôtre
ne trouvera pour paraître aucun obstacle à la direction de
la librairie. J'aurai soin, Monsieur, de vous informer de la
décision du ministre sur votre demande de réimpression.
Agréez, je vous prie, Monsieur, la haute considération avec
laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
Le 24 novembre, Chateaubriand reçut de M. de Pommereul cette autre
lettre:
Paris, le 24 novembre 1812.
J'ai mis aujourd'hui, Monsieur, sous les yeux du ministre
de l'Intérieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le
18. Son Excellence a décidé que l'ouvrage que vous me demandez
à réimprimer, puisqu'il n'a point été publié en France, doit
être soumis aux formalités prescrites par les décrets impériaux
concernant la librairie. En conséquence. Monsieur, vous devez,
vous ou votre imprimeur, faire à la direction générale de
l'imprimerie la déclaration de vouloir l'imprimer, et y déposer
en même temps l'édition dont vous demandez la réimpression, afin
qu'elle puisse passer à la censure.
Agréez, Monsieur, etc.
Baron DE POMMEREUL.
Il était clair que la censure aurait enlevé tout ce que l'auteur
disait à l'éloge de Louis XVI, des Bourbons, de la vieille
monarchie, et toutes ses réclamations en faveur de la liberté. Ainsi
dépouillé de tout ce qui servait de contre-poids à ses erreurs,
l'extrait se serait réduit à un extrait à peu près semblable à celui
dont Chateaubriand se plaignait. Force lui était donc de renoncer à
le réimprimer.
Si la censure ne lui permettait pas de rééditer son livre, du moins
ne s'opposait-elle pas à ce que ses amis prissent sa défense dans
les journaux. Ces querelles avaient le grand mérite, aux yeux du
gouvernement, d'occuper les esprits, de les détourner des affaires
publiques. Cette petite guerre faisait oublier la grande. C'était
l'heure où nos soldats tombaient chaque jour par milliers dans les
plaines de la Russie. Les bulletins de la Grande-Armée dissimulaient
soigneusement ces horribles désastres, à ce point, que la veille
même du jour où il devint nécessaire aux projets de Napoléon
de faire connaître enfin la vérité, la veille de cette sombre
journée du 18 décembre 1812, où éclata comme un coup de foudre la
publication du vingt-neuvième bulletin, il était permis de croire
que notre armée, toujours victorieuse, n'avait encore éprouvé que
des pertes insignifiantes et que seule l'armée russe était détruite.
Les journaux, tous dans la main de la police, avaient mission
d'entretenir le public dans sa quiétude et son ignorance. Paris
trompé ne s'occupait que de querelles littéraires et théâtrales, des
attaques de Geoffroy contre Talma ou de celles de Charles His et de
ses compères contre Chateaubriand.
Ce dernier avait eu d'abord l'idée de répondre à la brochure de
Charles His. Il voulait réfuter lui-même un libelle où la loyauté
de son caractère et la sincérité de ses sentiments étaient mises en
doute. Ses amis, convaincus que sa rentrée en scène aurait pour effet
de lui attirer de nouvelles persécutions, obtinrent, non sans peine,
qu'il garderait le silence. Seulement, il fut convenu qu'un jeune
écrivain, qui venait de débuter, non sans éclat, dans le _Journal de
l'Empire_, M. Damaze de Raymond, se chargerait du soin de sa défense.
Damaze de Raymond s'acquitta en effet de ce soin avec un plein
succès. Sa brochure était intitulée: _Réponse aux attaques dirigées
contre M. de Chateaubriand_. Un des meilleurs critiques du temps, M.
Dussault, la qualifia, dans le _Journal de l'Empire_, de «réfutation
victorieuse», «complète», d'«écrit désormais inséparable des autres
livres sortis de la plume brillante» de M. de Chateaubriand.--Les
adversaires de cet écrivain, disait encore Dussault, ne seraient-ils
que des amis déguisés? Et l'auteur de la dernière brochure n'a-t-il
cherché, par une attaque si maladroite, qu'à lui préparer un nouveau
triomphe? M. Damaze de Raymond entre en part de cette gloire
nouvelle. La voilà donc vidée, cette grande querelle, suscitée à
l'un des écrivains qui font le plus d'honneur aux temps actuels,
comme pour le punir de sa gloire.--Depuis quelque temps, il n'est
question que de M. de Chateaubriand: articles plus ou moins violents,
pamphlets plus ou moins scientifiques, brochures amères, pasquinades
burlesques, tout a été mis en usage pour l'attaquer. Jamais auteur ne
fut en butte à plus de traits. Je ne sais pas à quel point il peut
aimer à occuper la renommée, mais il me semble que ses adversaires,
ou plutôt ses ennemis, se sont comportés comme s'ils eussent craint
qu'elle ne l'oubliât trop. Sans cesse, ils ont replacé son nom sous
les yeux du public, et rappelé, même en dépit d'eux, ses titres à la
gloire; on dirait qu'ils sont fâchés que M. de Chateaubriand laisse
un moment se reposer sa plume éloquente, et qu'ils veulent suppléer
par le fracas de leurs colères aux intervalles de silence que garde
cet écrivain...»
Dussault avait raison de dire que la brochure de Damaze de Raymond
était désormais inséparable des autres écrits de l'auteur des
_Martyrs_. Si cette brochure, en effet, n'est pas dans toutes ses
parties l'oeuvre de Chateaubriand, elle a été faite, à n'en pas
douter, sur des notes de lui. M. Damaze n'est pas seulement en mesure
de citer le livre de l'_Essai_, devenu pourtant comme introuvable;
il cite aussi des morceaux du discours non prononcé à l'Académie et
resté manuscrit. Il y a de plus, dans sa _Réponse_, des traits qui,
par la vigueur et l'éclat, rappellent la touche du Maître. Exemple:
Comme il rapporte à la mort de sa mère son retour aux idées
religieuses, _on a remué la tombe de Mme de Chateaubriand_,
et l'on a prétendu qu'elle était morte avant la publication
du livre dont M. de Chateaubriand faisait le sacrifice à ses
volontés dernières. Mais il est constant que l'_Essai_ a été
publié en 1797, et que Mme de Chateaubriand est morte en 1798,
_comme le prouve surabondamment son extrait mortuaire_. Je
tiens ce fait, d'ailleurs facile à vérifier, de personnes dont
la véracité ne peut être soupçonnée. _Quelle imputation que
celle qui forcerait un honnête homme à descendre à de pareilles
explications et qui obligerait un fils à produire l'acte de
décès de sa mère!_
Or, ce trait se retrouvera plus tard dans les _Mémoires
d'Outre-Tombe_: «Quelle critique que celle qui force un honnête homme
à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire
l'extrait mortuaire de sa mère!»
Damaze de Raymond eut à ce moment son heure de gloire. Il venait
d'inscrire son nom au bas de celui de Chateaubriand. Peut-être
était-il appelé à conquérir plus tard une renommée durable. Un
malheureux événement arrêta soudain les espérances que ses brillants
débuts avaient fait concevoir. Le 27 février 1813, il périt en duel
à la suite d'une querelle de jeu.
TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
LIVRE V
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_
du mois de juillet 1807. -- J'achète la _Vallée-aux-Loups_
et je m'y retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de
Chateaubriand. -- Années 1811, 1812, 1813, 1814. --
Publication de l'_Itinéraire_. -- Lettre du cardinal de
Bausset. -- Mort de Chénier. -- Je suis reçu membre de
l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix décennaux.
-- L'_Essai sur les Révolutions_. -- _Les Natchez._ 1
TROISIÈME PARTIE
LIVRE PREMIER
De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche
particulière des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et
enfance de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli.
-- Deux pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. --
Journées de Vendémiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie.
-- Congrès de Rastadt. -- Retour de Napoléon en France. --
Napoléon est nommé chef de l'armée dite d'Angleterre. -- Il
part pour l'expédition d'Égypte. -- _Expédition d'Égypte._
-- Malte. -- Bataille des Pyramides. -- Le Caire. --
Napoléon dans la grande pyramide. -- Suez. -- Opinion de
l'armée. -- Campagne de Syrie. -- Retour en Égypte. --
Conquête de la Haute-Égypte. -- Bataille d'Aboukir. --
Billets et lettres de Napoléon. -- Il repasse en France. --
Dix-huit brumaire. -- Deuxième coalition. -- Position de la
France au retour de Bonaparte de la campagne d'Égypte. --
_Consulat._ -- Deuxième campagne d'Italie. -- Victoire de
Marengo. -- Victoire de Hohenlinden. -- Paix de Lunéville.
-- Paix d'Amiens. -- Rupture du traité. -- Bonaparte élevé
à l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie. --
Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Traité de paix
de Presbourg. -- Le Sanhédrin. -- Quatrième coalition.
-- Campagne de Prusse. -- Décret de Berlin. -- Guerre en
Pologne contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage
du monde entre Napoléon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre
d'Espagne. -- Erfurt. -- Apparition de Wellington. --
Pie VII. -- Réunion des États romains à la France. --
Protestation du Souverain Pontife. -- Il est enlevé de
Rome. -- Cinquième coalition. -- Prise de Vienne. --
Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signée
dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. --
Napoléon épouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome. 63
LIVRE II