pour vous montrer comment d'excellents esprits peuvent voir un
objet sous dix faces différentes. Je n'aime point, comme vous,
Monsieur, la description des tortures; mais elle m'a paru absolument
nécessaire dans un ouvrage sur des _martyrs_. Cela est consacré par
toute l'histoire et par tous les arts. La peinture et la sculpture
chrétiennes ont choisi ces sujets; ce sont là les véritables
_combats_ du sujet. Vous qui savez tout, Monsieur, vous savez
combien j'ai _adouci_ le tableau et ce que j'ai retranché des _Acta
Martyrum_, surtout en faisant disparaître les douleurs _physiques_
et opposant des images gracieuses à d'horribles tourments. Vous
êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui est ou
l'_inconvénient_ du sujet ou la _faute_ du poète.
Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon
ouvrage et d'où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu'on
ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère; c'est ce
_Hiéroclès_ qui égorge les chrétiens au nom de la _philosophie_ et de
la _liberté_. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine,
et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles,
dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu'à un certain degré.
Montrez-moi mes fautes, Monsieur, je les corrigerai. Je ne méprise
que les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons
secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et
l'honneur dans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages
de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.
Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de
vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l'hospitalité
si vous étiez assez aimable pour venir me la demander.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma profonde estime et de ma haute
considération.
DE CHATEAUBRIAND.
Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, département de la Seine.
II
_Val-de-Loup, ce 30 mai 1809._
Bien loin. Monsieur, de m'importuner, vous me faites un plaisir
extrême de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je
passerai condamnation sur le _merveilleux_ chrétien, et je croirai
avec vous que nous autres Français nous ne nous y ferons jamais.
Mais je ne saurais, Monsieur, vous accorder que les _Martyrs_ soient
fondés sur une hérésie. Il ne s'agit point, si je ne me trompe, d'une
_rédemption_, ce qui serait absurde, mais d'une _expiation_, ce qui
est tout à fait conforme à la foi. Dans tous les temps, l'Église a
cru que le sang d'un martyr pouvait effacer les péchés du peuple
et le délivrer de ses maux. Vous savez mieux que moi, sans doute,
qu'autrefois, dans les temps de guerre et de calamités, on enfermait
un religieux dans une tour ou dans une cellule, où il jeûnait et
priait pour le salut de tous. Je n'ai laissé sur mon intention aucun
doute, car je fais dire positivement à l'Éternel, dans le troisième
livre, qu'Eudore attirera les bénédictions du ciel sur les chrétiens
_par le mérite du sang de Jésus-Christ_; ce qui est, comme vous
voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et la leçon même du
catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante d'ailleurs, et
consacrée par toute l'antiquité, a été reçue dans notre religion: la
mission du Christ ne l'a pas détruite; et, pour le dire en passant,
j'espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente tombée
dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre
coupable patrie; ceux que nous avons égorgés prient peut-être en ce
moment même pour _nous_; vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur,
renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.
Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me
font oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d'un
temps où l'on dit à un honnête homme: «Vous aurez sur tel ouvrage
telle opinion; vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas
d'après votre conscience, mais d'après l'esprit du journal où vous
écrivez?» On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des
hommes comme vous qui sont là pour protester contre la bassesse des
temps, et pour conserver au genre humain la tradition de l'honneur.
En dernier résultat, Monsieur, si vous examinez bien les _Martyrs_,
vous y trouverez beaucoup à reprendre, sans doute; mais, tout bien
considéré, vous verrez que pour le plan, les caractères et le style,
c'est le moins mauvais et le moins défectueux de mes faibles écrits.
J'ai en effet en Russie, Monsieur, un neveu appelé Moreau: c'est le
fils du fils d'une soeur de ma mère; je le connais à peine, mais
je le crois un bon sujet. Son père, qui était aussi en Russie, est
revenu en France, il n'y a guère plus d'un an. J'ai été charmé de
l'occasion qui m'a procuré l'honneur de faire connaissance avec
mademoiselle de Meulan[561]: elle m'a paru, comme dans ce qu'elle
écrit, pleine d'esprit, de goût et de raison. Je crains bien de
l'avoir importunée par la longueur de ma visite: j'ai le défaut
de rester partout où je trouve des gens aimables, et surtout des
caractères élevés et des sentiments généreux.
Je vous renouvelle bien sincèrement. Monsieur, l'assurance de ma
haute estime, de ma reconnaissance et de mon dévouement. J'attends
avec une vive impatience le moment où je vous recevrai dans mon
ermitage, ou celui qui me conduira à votre solitude. Agréez, je
vous en prie, Monsieur, mes très humbles salutations et toutes mes
civilités.
DE CHATEAUBRIAND.
Val-de-Loup, près d'Aunay, par Antony, ce 30 mai 1809.
[Note 561: Mlle Pauline de Meulan, que M. Guizot devait épouser trois
ans plus tard, le 7 avril 1812.]
III
_Val-de-Loup, ce 12 juin 1809._
J'ai été absent de ma vallée. Monsieur, pendant quelques jours, et
c'est ce qui m'a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Me
voilà bien convaincu d'hérésie; j'avoue que le mot _racheté_ m'est
échappé, à la vérité, contre mon intention. Mais enfin il y est; je
vais sur-le-champ l'effacer pour la première édition.
J'ai lu vos deux premiers articles. Monsieur. Je vous en renouvelle
mes remercîments: ils sont excellents, et vous me louerez toujours au
delà du peu que je vaux.
Ce qu'on a dit, Monsieur, sur l'église du Saint-Sépulcre est très
exact. Cette description n'a pu être faite que par quelqu'un qui
connaît les lieux. Mais le Saint-Sépulcre lui-même aurait bien pu
échapper à l'incendie sans qu'il y ait eu pour cela aucun miracle.
Il forme, au milieu de la nef circulaire de l'église, une espèce de
catafalque de marbre blanc: la coupole de cèdre, en tombant, aurait
pu l'écraser, mais non pas y mettre le feu. C'est cependant une
circonstance très extraordinaire et qui mériterait de plus longs
détails que ceux qu'on peut renfermer dans les bornes d'une lettre.
Je voudrais bien. Monsieur, pouvoir aller vous donner moi-même ces
détails dans votre solitude. Malheureusement, madame de Chateaubriand
est malade, je suis obligé de rester auprès d'elle. Je ne renonce
pourtant point à l'espoir d'aller vous chercher ni à celui de vous
recevoir dans mon ermitage: les honnêtes gens doivent, surtout à
présent, se réunir pour se consoler. Les idées généreuses et les
sentiments élevés deviennent tous les jours si rares qu'on est trop
heureux quand on les retrouve. Je serais enchanté, Monsieur, que ma
Société pût vous être agréable, ainsi qu'à M. Stapfer, que je vous
prie de remercier beaucoup pour moi.
Agréez de nouveau, Monsieur, je vous en prie, l'assurance de ma haute
considération et de mon dévouement sincère, et, si vous le permettez,
d'une amitié que nous commençons sous les auspices de la franchise et
de l'honneur.
DE CHATEAUBRIAND.
La meilleure description de Jérusalem est celle de Danville, mais
le petit traité est fort rare; en général, tous les voyageurs sont
fort exacts sur la Palestine. Il y a une lettre dans les _Lettres
édifiantes_ (Missions du Levant) qui ne laisse rien à désirer. Quant
à M. de Volney, il est bon sur le gouvernement des Turcs, mais il est
évident qu'il n'a jamais vu Jérusalem. Il est probable qu'il n'a pas
passé Ramlé ou Rama, l'ancienne Arimathie.
Vous pourriez consulter encore le _Theatrum Terræ Sancto_
d'Adrichomius.
III
ARMAND DE CHATEAUBRIAND[562]
[Note 562: Ci-dessus, p. 24.]
M. le comte G. de Contades, dans son livre, _Émigrés et
Chouans_[563], a consacré une intéressante et très complète étude
à Armand de Chateaubriand. Si l'on rapproche son travail des pages
des _Mémoires d'outre-tombe_, il ressort de cette comparaison
que Chateaubriand, même dans les plus petits détails, est resté
scrupuleusement exact, et que son récit ne renferme pas une seule
erreur.
[Note 563: Un vol. in-18, Perrin et Cie, éditeurs, 1895.]
Du même âge que son cousin, et comme lui né à Saint-Malo en 1768,
Armand de Chateaubriand était capitaine au régiment de Poitou,
lorsqu'il émigra en 1790. À l'armée des princes il servit, en
qualité de simple soldat, dans la même compagnie que le futur
auteur du _Génie du christianisme_. Tous deux portèrent l'uniforme
des gentilshommes bretons, couleur bleu de roi avec retroussis
à l'hermine. Tous deux, après s'être battus sous les murs de
Thionville, durent aller chercher un refuge à Jersey; mais tandis
que François s'en éloignait bientôt pour aller à Londres, Armand
restait dans l'île et s'y mariait. À l'époque de son mariage (1795),
Armand de Chateaubriand était chargé de la correspondance des princes
avec les royalistes de Bretagne. Nul service n'était plus périlleux.
Armand de Chateaubriand le continua, une fois marié, avec le même
zèle et la même audace. De 1794 à 1797, il ne fit pas moins de
vingt-cinq voyages, des îles anglaises en France[564], bravant, avec
une inconcevable témérité, et les périls de la mer et les dangers de
la côte.
[Note 564: _Livre des rapports des différents voyages faits en
France, et des différentes missions remplies par M. de Chateaubriand
par ordre du prince de Bouillon, depuis le mois de décembre 1794
jusqu'au mois d'août 1797. British Museum, Puisaye papers_, t. XXVI.]
À la suite du traité de paix d'Amiens (25 mars 1802), le gouvernement
français exigea de l'Angleterre que certains agents particulièrement
actifs fussent éloignés de Jersey. Armand de Chateaubriand était
de ceux-là, et il lui fallut se rendre à Londres. C'était, pour le
proscrit, comme un second exil dans l'exil même.
Dès que la paix fut rompue, il reprit le chemin de Jersey, et demanda
bientôt qu'il lui fût permis de reprendre son dangereux service,
de courir de nouveau les périls d'autrefois. Ce fut seulement en
1808 que l'autorisation lui en fut donnée. Le 25 septembre, il
s'embarquait à Jersey pour la côte de France. Le même jour, à 11
heures du soir, il abordait près de Saint-Cast. C'est à ce moment que
le prend le récit des _Mémoires_, pour le conduire jusqu'à la plaine
de Grenelle, le matin du 31 mars 1809.
Sainte-Beuve a pris texte de ce douloureux épisode pour adresser à
Chateaubriand le plus sanglant des reproches. Il l'accuse de n'avoir
rien fait pour empêcher l'exécution de son cousin, de s'être refusé
à le sauver alors qu'il lui était facile de le faire. «Napoléon,
dit-il, lui aurait très probablement accordé la grâce de son cousin,
arrêté pour conspiration, qui n'aurait pas été fusillé, si l'écrivain
qui se posait en adversaire avait consenti à la demander directement
au maître et à lui en savoir gré. Les _Mémoires_ laissés par Mme de
Rémusat, s'ils sont publiés, nous diront un jour cela.»--Et plus
loin, revenant sur ce sujet et insistant, Sainte-Beuve ajoute: «La
vérité est que M. de Chateaubriand ayant fait parler à l'Empereur
par Mme de Rémusat en faveur de ce cousin, l'Empereur répondit très
nettement: «M. de Chateaubriand veut la grâce de son cousin? pourquoi
ne la demande-t-il pas lui-même?» Mais M. de Chateaubriand, qui,
apparemment, ne voulait pas en savoir gré ensuite ni contracter
une obligation personnelle, ne fit point de demande en grâce toute
franche et directe, et la condamnation eut son effet. _Il tenait
plus à son grief et à sa vengeance future qu'à son cousin[565]»._
[Note 565: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t.
I, p. 103 et 385.]
De telles et si odieuses accusations se doivent prouver. Où est
la preuve de Sainte-Beuve? Elle se trouve, selon lui, dans les
_Mémoires_ de Mme de Rémusat: «_Ils nous diront un jour cela_»,
écrit-il avec assurance. De deux choses l'une: ou Sainte-Beuve
n'avait pas lu les Mémoires de Mme de Rémusat, et alors comment
osait-il être aussi affirmatif? ou il les avait lus, et alors
il mentait. Ces Mémoires, en effet, ont été publiés en 1879, et
nous savons maintenant qu'ils ne disent pas un mot du procès et
de l'exécution d'Armand de Chateaubriand,--et cela pour une bonne
raison: l'exécution est du mois de mars 1809, et les Mémoires de Mme
de Rémusat ne vont pas au delà du mois de mars 1808.
_La vérité est_, n'en déplaise à Sainte-Beuve, que Chateaubriand fit
l'impossible pour sauver la vie de son compagnon d'enfance. Il eut
tout d'abord recours à Fontanes, et celui-ci s'adressa à l'Empereur;
ce fut en vain. Il eut recours aussi à Mme de Rémusat, qui n'eut
pas de peine à décider l'impératrice Joséphine et la reine Hortense
à intervenir: elles ne purent rien obtenir. Chateaubriand alors
se résolut à une démarche, qui dut singulièrement lui coûter. Il
sollicita une audience de Fouché et implora de lui la grâce de son
parent. De tout cela, Sainte-Beuve ne veut rien savoir. D'après lui,
une seule démarche pouvait être utile: il fallait que Chateaubriand
écrivît directement à l'Empereur, et il ne l'a pas voulu faire,
il s'est refusé à cette démarche nécessaire. Or il se trouve que,
contrairement à l'affirmation de Sainte-Beuve, Chateaubriand a fait
cette démarche. Il a écrit directement à Napoléon, et Napoléon a jeté
sa lettre au feu.
Mme de Chateaubriand, dans ses _Souvenirs_, partout si exacts et
si sincères, a donné sur tous ces épisodes des détails, dont la
précision ne saurait laisser place à aucun doute:
Nous apprîmes, dit-elle, que notre cousin Armand de
Chateaubriand avait été arrêté sur les côtes de Bretagne
et qu'il était déjà depuis treize jours en prison à Paris.
Malgré sa répugnance, mon mari demanda une audience à Fouché
et se rendit chez lui avec Mme de Custine qui le connaissait
beaucoup. Fouché nia que notre cousin fût arrêté, et plus
tard, quand il se vit obligé d'en convenir, il dit qu'il nous
l'avait caché, parce que lui-même n'était pas sûr que le
détenu fût M. de Chateaubriand. Il n'était déjà plus temps de
sauver ce malheureux jeune homme: il fut condamné. Mon mari
écrivit à Bonaparte, mais comme quelques expressions de la
lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit: «Chateaubriand
me demande justice, il l'aura»; et Fouché ayant fait presser
l'exécution, Armand fut fusillé le lendemain, jour du
Vendredi-Saint, à 4 heures du matin, dans la plaine de Grenelle
... Mon mari fut averti du moment de l'exécution, mais seulement
à 5 heures; quand il arriva dans la plaine de Grenelle, son
malheureux cousin avait déjà payé sa dette à la fidélité; il
était encore palpitant et couvert du sang qu'il venait de
répandre pour les Bourbons ... Pendant le procès du malheureux
Armand, l'impératrice Joséphine et la reine Hortense firent
tout ce qu'elles purent pour le sauver; et en général, hors le
cardinal Fesch, toute la famille fut admirable.
Chateaubriand porta le deuil de son cousin, et, le croirait-on? les
entours de l'Empereur--sinon l'Empereur lui-même--lui en firent un
crime. On lit dans les _Mémoires_ du baron de Méneval, secrétaire de
Napoléon:
M. de Chateaubriand saisit plus tard (l'auteur vient de parler
de l'article du _Mercure_) une autre occasion _de braver
l'Empereur, en portant, avec une affectation insultante, le
deuil d'un de ses cousins_. Celui-ci, chargé d'une mission
secrète des princes de la maison de Bourbon, avait été arrêté en
état de flagrant délit et condamné à mort[566].
[Note 566: _Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier_,
par le baron DE MÉNEVAL, t. I, p. 318.--Cf. _Souvenirs du comte de
Semallé_, p. 114 et suiv.]
IV
LE DISCOURS DE RÉCEPTION À L'ACADÉMIE[567].
[Note 567: Ci-dessus, p. 33.]
Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Sa mort laissait
vacante une place à l'Institut, dans la _seconde classe_, affectée à
la langue et à la _littérature française_. Il ne se pouvait guère que
Chateaubriand songeât à le remplacer et qu'il posât sa candidature.
Sans doute les plus grands écrivains avaient toujours tenu à honneur
d'être membres de l'Académie française. Mais il convient ici de se
rappeler qu'en 1811 l'Académie n'était pas ce qu'elle avait été avant
1789 et ce qu'elle est redevenue depuis 1816. La Convention avait
supprimé l'Académie française le 8 août 1793. Lorsqu'elle avait créé
l'Institut, le 25 octobre 1795, non seulement elle ne l'avait pas
rétablie, mais elle s'était attachée à en abolir jusqu'aux derniers
vestiges; elle s'était appliquée à en rendre le retour impossible.
Dans le nouvel _Institut, la Littérature_--c'est-à-dire ce qui
avait été autrefois l'Académie française--était reléguée au dernier
rang, dans ce qu'on appelait la «troisième classe». Sur les huit
sections dont se composait cette classe, on avait réservé aux lettres
deux sections seulement, celles de _Grammaire_ et de _Poésie_.
Chacune de ces deux sections devait être composée de douze membres,
dont six résidant à Paris et six résidant dans les départements.
Vingt-quatre membres, dont _douze_ obligatoirement pris parmi les
_grammairiens_ et les _poètes_ de chefs-lieux de district, voilà ce
qui restait des _Quarante_! Il est vrai que, pour rehausser leur
prestige, la Convention leur donnait pour confrères des comédiens
et des chanteurs, _la déclamation_ étant mise sur la même ligne
que la poésie. Comme les poètes de département, les _comédiens de
province_ avaient droit, eux aussi, à un certain nombre de places
dans la troisième classe de l'Institut! Du reste, plus de secrétaire
perpétuel, plus de discours de réception, plus de recrutement par les
membres de la classe même; les choix étaient faits par l'Institut
tout entier. Une vacance se produisait-elle dans la section de
_Poésie_, c'étaient les mathématiciens et les chimistes, les
géomètres et les comédiens qui décidaient de l'élection. L'oeuvre de
destruction était donc complète.
Lorsqu'il rétablit l'ordre en France, Napoléon Bonaparte fit, pour
les lettres, les sciences et les arts, ce qu'il avait fait pour la
religion, pour la magistrature, l'administration et les finances. Il
rendit, le 23 janvier 1803, un arrêté signé de son nom, à l'exclusion
de ceux de ses deux collègues[568]. Cet arrêté, sous couleur de
réorganiser l'Institut n'allait à rien moins qu'à détruire l'oeuvre
de la Convention: il mettait à néant le décret du 25 octobre 1795.
[Note 568: Arrêté du Gouvernement contenant une nouvelle organisation
de l'Institut. 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803).]
L'arrêté du 23 janvier, en effet, supprimait la classe des sciences
morales et politiques.
Il rétablissait l'Académie des inscriptions et belles-lettres sous le
nom de classe d'histoire et de littérature ancienne.
Il donnait à la classe des sciences mathématiques et physiques
l'ancienne forme de l'Académie royale des sciences.
Il faisait, dans une certaine mesure, revivre l'Académie française
sous le nom de classe de la langue et de la littérature française.
Il rétablissait les secrétaires perpétuels.
Il rétablissait au profit du chef du gouvernement le droit de
confirmer ou non les élections.
Il supprimait les 144 associés pris dans les départements, et les
remplaçait par des «correspondants», qui ne porteraient pas le titre
de membres ni l'habit de l'Institut.
Il supprimait la section de _Déclamation_ et fermait les portes de
l'Institut aux comédiens et aux chanteurs.
Il supprimait les élections faites en commun par l'Institut tout
entier et y substituait les nominations faites par chacune des
classes où des places viendraient à vaquer.
Il supprimait l'interdiction faite aux membres de l'Institut d'être
de plusieurs classes à la fois.
Il supprimait les quatre séances publiques annuelles dans lesquelles
toutes les classes étaient réunies.
Ce décret réparateur avait été préparé par Chaptal, alors ministre de
l'Intérieur, dont le rapport n'est rien moins qu'un très habile et
très éloquent réquisitoire contre l'oeuvre de la Convention. Sur deux
points cependant, Bonaparte n'avait pas accepté les propositions de
Chaptal. Il avait bien consenti à restaurer les anciennes académies,
mais il n'avait pu se décider à leur rendre leur nom. Ce nom les
faisait dater du règne des Bourbons, et c'est ce qu'il ne voulait
pas. De plus, l'Académie française rétablie avec son nom, c'était
la littérature replacée au premier rang et au-dessus des sciences,
ce qui n'était pas conforme à ses idées. «C'était surtout, dit M.
Paul Mesnard dans son excellente _Histoire de l'Académie française_,
la littérature reconnue comme une puissance et cherchant peut-être
à ressaisir cette direction de l'opinion publique qui, au XVIIIe
siècle, l'avait rendue si redoutable»[569]. Bonaparte ne l'entendait
pas ainsi. L'arrêté consulaire du 23 janvier maintint la division
de l'Institut en classes. _Les sciences physiques et mathématiques_
restèrent dans la première. _La langue et la littérature française_
furent placées dans la seconde. Par le nombre de ses membres, par son
mode d'élection, par plusieurs de ses prérogatives, cette seconde
classe était bien la reproduction de l'ancienne Académie française,
mais elle n'en portait pas le nom, et cela suffisait pour qu'elle
ne recouvrât ni son autorité ni son prestige. _Membre de l'Académie
française_, il n'y avait presque rien au-dessus de ce titre. _Membre
de la IIe Classe_, cela ne disait rien au public. Chateaubriand
était donc médiocrement soucieux d'un honneur qui n'ajouterait
rien à son illustration. Et dans tous les cas il ne pouvait lui
convenir de remplacer Chénier, puisqu'aussi bien il lui faudrait
alors faire l'éloge d'un homme qui n'avait pas seulement poursuivi
de ses railleries _Atala_ et le _Génie du christianisme_,--ce qui,
après tout, se pouvait pardonner,--mais qui avait voté la mort de
Louis XVI, qui avait bafoué le pape et traîné le catholicisme dans
la boue. Ses amis pensèrent autrement. Ils estimèrent que l'Institut
serait pour lui un abri protecteur, et comme un lieu d'asile où il
serait moins exposé aux tracasseries de la police. Et pendant que
ses amis le pressaient ainsi de poser sa candidature, il se trouva
que, dans les plus hautes régions du pouvoir, et au ministère même
de la police, on travaillait à lui ouvrir les portes de l'Académie.
Bourrienne[570], dont le témoignage est appuyé par celui du duc de
Rovigo[571], raconte que tous deux s'intéressaient à sa nomination;
Rovigo se chargeait de vaincre les difficultés qui pourraient
venir de l'empereur. Mais, loin de rencontrer de ce côté aucune
opposition, la candidature de Chateaubriand était, au contraire,
accueillie très favorablement par le souverain. D'après le baron de
Méneval, secrétaire de Napoléon, ce serait l'Empereur lui-même qui
aurait désigné l'auteur du _Génie du christianisme_ aux suffrages
de l'Académie. Le témoignage de Méneval est ici confirmé par celui
de Las Cases, dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_[572], où il est
raconté qu'un jour, aux Tuileries, Napoléon, après une lecture de
quelques pages du grand écrivain, aurait dit tout d'un coup: «Comment
se fait-il que Chateaubriand ne soit pas de l'Institut?»
[Note 569: Paul Mesnard, p. 213.]
[Note 570: _Mémoires de M. de Bourrienne_, t. IX, p. 51.]
[Note 571: _Mémoires du duc de Rovigo_, t. V, p. 17.]
[Note 572: Tome II, p. 632.--Édition Bourdin, 1842.]
Amis et adversaires s'unissaient donc pour poser sa candidature, et
il lui devenait impossible de s'y soustraire. Les adversaires étaient
même plus pressants que les amis, s'il en faut croire une lettre de
Chateaubriand lui-même, écrite à M. Abel le 29 septembre 1815, et où
nous trouvons ces lignes: «J'avais reçu l'ordre du duc de Rovigo de
me présenter pour candidat à l'Institut, sous peine d'être renfermé à
Vincennes pour le reste de mes jours.»[573]
[Note 573: Charavay, Vente d'autographes du 15 juillet 1878
(Collection Fillon, sections V à VIII, n. 1173, p. 129).]
Il commença donc ses visites. Il y a plus d'une manière de faire
les visites académiques. On peut les faire, par exemple, à la façon
de Sainte-Beuve, façon si bien décrite par Théodore Pavie, dans une
lettre à son frère Victor: