quelques mots du projet de Fouché à Alexandre. Le czar avait cessé
de s'intéresser à Louis XVIII: celui-ci l'avait blessé à Paris par
son affectation de supériorité de race; il l'avait encore blessé en
rejetant le mariage du duc de Berry avec une soeur de l'empereur; on
refusait la princesse pour trois raisons: elle était schismatique;
elle n'était pas d'une assez vieille souche; elle était d'une famille
de fous: raisons qu'on ne présentait pas debout, mais de biais, et
qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet
de plainte contre le vieux souverain de l'exil, le czar accusait
l'alliance projetée entre l'Angleterre, la France et l'Autriche.
Du reste, il semblait que la succession fût ouverte; tout le monde
prétendait hériter des fils de Louis XIV: Benjamin Constant, au nom
de madame Murat, plaidait les droits que la soeur de Napoléon croyait
avoir au royaume de Naples; Bernadotte jetait un regard lointain sur
Versailles, apparemment parce que le roi de Suède venait de Pau.
La Besnardière[546], chef de division aux relations extérieures,
passa à M. de Caulaincourt; il brocha un rapport, _des griefs et
contredits de la France_ à l'endroit de la légitimité. La ruade
lâchée, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport à
Alexandre: mécontent et mobile, l'autocrate fut frappé du pamphlet de
La Besnardière. Tout à coup, en plein congrès, à la stupéfaction de
chacun, le czar demande si ce ne serait pas matière à délibération
d'examiner en quoi M. le duc d'Orléans pourrait convenir comme roi
à la France et à l'Europe. C'est peut-être une des choses les plus
surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-être est-il plus
extraordinaire encore qu'on en ait si peu parlé[547]. Lord Clancarthy
fit échouer la proposition russe: sa seigneurie déclara n'avoir point
de pouvoirs pour traiter une question aussi grave: «Quant à moi,
dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre
M. le duc d'Orléans sur le trône de France serait remplacer une
usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse
aux monarques que toutes les autres usurpations.» Les membres du
congrès allèrent dîner et marquèrent avec le sceptre de saint Louis,
comme avec un fétu, le feuillet où ils en étaient restés dans leurs
protocoles.
[Note 546: Jean-Baptiste de Gouy, comte de _la Besnardière_, né à
Périers (Manche). Employé depuis 1795 au département des affaires
étrangères, il y était devenu le collaborateur intime de Talleyrand,
auquel plaisaient sa personne et son travail. Il accompagna le prince
au Congrès de Vienne; à son retour, fut titré comte par le Roi, le
22 août 1815, nommé conseiller d'État en service extraordinaire, et
directeur des travaux politiques. En 1819, il se retira complètement
en Touraine, venant seulement chaque année passer quelques semaines à
Paris, où il mourut le 30 avril 1843.]
[Note 547: Une brochure qui vient de paraître, intitulée; _Lettres
de l'Étranger_, et qui semble écrite par un diplomate habile et bien
instruit, indique cette étrange négociation russe à Vienne (Paris,
note de 1840).--CH.]
Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit
volte-face: prévoyant que le coup retentirait, il rendit compte à
Louis XVIII (dans une dépêche que j'ai vue et qui portait le nº 25
ou 27) de l'étrange séance du congrès[548]: il se croyait obligé
d'informer Sa Majesté d'une démarche aussi exorbitante, parce que
cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles
du roi: singulière naïveté pour M. le prince de Talleyrand.
[Note 548: On prétend qu'en 1830, M. de Talleyrand a fait enlever des
Archives particulières de la Couronne sa correspondance avec Louis
XVIII, de même qu'il avait fait enlever dans les Archives de l'Empire
tout ce qu'il avait écrit, lui, M. de Talleyrand, relativement à
la mort du duc d'Enghien et aux affaires d'Espagne (Paris, note de
1840).--CH.]
Il avait été question d'une déclaration de l'Alliance, afin de
bien avertir le monde qu'on n'en voulait qu'à Napoléon; qu'on ne
prétendait imposer à la France ni une forme obligée de gouvernement,
ni un souverain qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie
de la déclaration fut supprimée, mais elle fut positivement annoncée
dans le journal officiel de Francfort. L'Angleterre, dans ses
négociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage
libéral, qui n'est qu'une précaution contre la tribune parlementaire.
On voit qu'à la seconde restauration, pas plus qu'à la première, les
alliés ne se souciaient point du rétablissement de la légitimité:
l'événement seul a tout fait. Qu'importait à des souverains dont
la vue était si courte que la mère des monarchies de l'Europe fût
égorgée? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes et d'avoir des
gardes? Aujourd'hui les monarques sont si solidement assis, le globe
dans une main, l'épée dans l'autre!
M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à Vienne, craignait
que les Anglais, dont l'opinion ne lui était plus aussi favorable,
engageassent la partie militaire avant que toutes les armées
fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la
prépondérance: c'est pourquoi il voulait amener le roi à rentrer par
les provinces du sud-est, afin qu'il se trouvât sous la tutelle des
troupes de l'Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington
avait donc l'ordre précis de ne point commencer les hostilités; c'est
donc Napoléon qui a voulu la bataille de Waterloo: on n'arrête point
les destinées d'une telle nature.
Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été
généralement ignorés; c'est encore de même qu'on s'est formé une
opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la France: on
les a crus l'oeuvre unique d'une troupe de souverains victorieux
acharnés à notre perte; malheureusement, s'ils sont durs, ils ont été
envenimés par une main française: quand M. de Talleyrand ne conspire
pas, il trafique.
La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tôt ou tard sera sa proie;
la France devait favoriser ce désir, car la Saxe obtenant un
dédommagement dans les cercles du Rhin, Landau nous restait avec
nos enclaves; Coblentz et d'autres forteresses passaient à un petit
État ami qui, placé entre nous et la Prusse, empêchait les points
de contact; les clefs de la France n'étaient point livrées à l'ombre
de Frédéric. Pour trois millions qu'il en coûta à la Saxe, M. de
Talleyrand s'opposa aux combinaisons du cabinet de Berlin; mais,
afin d'obtenir l'assentiment d'Alexandre à l'existence de la vieille
Saxe, notre ambassadeur fut obligé d'abandonner la Pologne au czar,
bien que les autres puissances désirassent qu'une Pologne quelconque
rendît les mouvements du Moscovite moins libres dans le Nord. Les
Bourbons de Naples se rachetèrent, comme le souverain de Dresde, à
prix d'argent[549]. M. de Talleyrand prétendait qu'il avait droit à
une subvention, en échange de son duché de Bénévent: il vendait sa
livrée en quittant son maître. Lorsque la France perdait tant, M.
de Talleyrand n'aurait-il pu perdre aussi quelque chose? Bénévent,
d'ailleurs, n'appartenait pas au grand chambellan: en vertu du
rétablissement des anciens traités, cette principauté dépendait des
États de l'Église.
[Note 549: «Ce qui est certain, dit Sainte-Beuve, c'est que M.
de Talleyrand, au congrès de Vienne, ne perdit pas l'occasion de
reprendre sous mains ses habitudes de trafic et de marchés: 6
millions lui furent promis par les Bourbons de Naples pour favoriser
leur restauration, et l'on a su les circonstances assez particulières
et assez piquantes qui en accompagnèrent le payement.» Un de ses
hommes de confiance, M. de Perray, qui l'avait accompagné à Vienne,
et qui avait été témoin des engagements contractés à prix d'argent,
fut, au mois de juin 1815, dépêché à Naples par le prince, pour
hâter le payement des 6 millions promis. On faisait des difficultés,
parce que Talleyrand n'avait, paraît-il, traité avec Ferdinand que
déjà assuré de la décision du congrès qui rétablissait les Bourbons
de Naples. Bref, de Perray rapporta les 6 millions en traites sur
la maison Baring, de Londres. Talleyrand l'embrassa de joie à son
arrivée. Cependant de Perray, à qui il avait été alloué 1 500 francs
pour ses frais de voyage, en avait dépensé 2 000; il en fut pour 500
francs de retour, mais il eut l'embrassade du prince. Il y avait,
de plus, gagné une décoration de l'ordre de Saint-Ferdinand, qui
se portait au cou. M. de Talleyrand, quand il la vit, s'en montra
mécontent, parce que cela affichait le voyage. (Sainte-Beuve,
_Nouveaux Lundis_, tome XII, p. 80.)]
Telles étaient les transactions diplomatiques que l'on passait à
Vienne, tandis que nous séjournions à Gand. Je reçus, dans cette
dernière résidence, cette lettre de M. de Talleyrand:
«Vienne, le 4 avril.
«J'ai appris avec grand plaisir, monsieur, que vous étiez à Gand, car
les circonstances exigent que le roi soit entouré d'hommes forts et
indépendants.
«Vous aurez sûrement pensé qu'il était utile de réfuter par des
publications fortement raisonnées toute la nouvelle doctrine que l'on
veut établir dans les pièces officielles qui paraissent en France.
«Il y aurait de l'utilité à ce qu'il parût quelque chose dont l'objet
serait d'établir que la déclaration du 31 mars, faite à Paris par les
alliés, que la déchéance, que l'abdication, que le traité du 11 avril
qui en a été la conséquence, sont autant de conditions préliminaires,
indispensables et absolues du traité du 30 mai; c'est-à-dire que sans
ces conditions préalables le traité n'eût pas été fait. Cela posé,
celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation,
rompt la paix que ce traité a établie. Ce sont donc lui et ses
complices qui déclarent la guerre à l'Europe.
«Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce
sens ferait du bien; il faut seulement qu'elle soit bien faite,
ainsi chargez-vous-en.
«Agréez, monsieur, l'hommage de mon sincère attachement et de ma
haute considération,
«TALLEYRAND.
«J'espère avoir l'honneur de vous voir à la fin du mois.»
* * * * *
Notre ministre à Vienne était fidèle à sa haine contre la grande
chimère échappée des ombres; il redoutait un coup de fouet de son
aile. Cette lettre montre du reste tout ce que M. de Talleyrand
était capable de faire, quand il écrivait seul: il avait la bonté
de m'enseigner le _motif_, s'en rapportant à mes fioritures. Il
s'agissait bien de quelques phrases diplomatiques sur la déchéance,
sur l'abdication, sur le traité du 11 avril et du 30 mai, pour
arrêter Napoléon! Je fus très reconnaissant des instructions en vertu
de mon brevet d'_homme fort_, mais je ne les suivis pas: ambassadeur
_in petto_, je ne me mêlais point en ce moment des _affaires
étrangères_; je ne m'occupais que de mon _ministère de l'intérieur
par intérim_.
Mais que se passait-il à Paris?
APPENDICE
I
L'ARTICLE DU MERCURE[550]
[Note 550: Ci-dessus, p. 8.]
L'article du _Mercure_ fut un événement. Il parut le 4 juillet
1807. L'empire était à son apogée. Napoléon venait d'avoir à Tilsit
son entrevue avec Alexandre. Si sa gloire n'avait jamais été plus
haute, jamais son despotisme n'avait été plus absolu. L'attaquer en
face à ce moment, faire entendre, au milieu du silence universel,
une voix libre, fière, indépendante, dénoncer les vices du pouvoir
absolu, rappeler à la France et à l'Europe ces Bourbons, dont le nom
est presque aboli, mais dont le droit et les titres ne se peuvent
prescrire, une telle entreprise était, à une telle heure, d'une
intrépidité rare, et, seule, elle suffirait à rendre immortel le nom
de Chateaubriand.
On a lu, dans le précédent volume, la page superbe, qui ouvre
l'article: «C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né
dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus,
et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du
maître du monde ...» Puis, c'est la Turquie, dont l'écrivain évoque
l'image, à propos du despotisme impérial: «Si nous avions jamais
pensé que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements
possibles, _quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien
guéri de cette opinion_.» Et comme si le sens des allusions, éparses
dans l'article, n'eût pas été assez clair, l'auteur parlait, avec
un respect attendri, des princes de la Maison de France: «En quel
lieu du monde, disait-il, nos tempêtes n'ont-elles point jeté les
enfants de saint Louis? ... Il nous était réservé de retrouver au
fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois[551],
dont nous avions entendu prononcer l'oraison funèbre dans un grenier
à Londres. Ah! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura
vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français
aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les
respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'eussent été rien
pour des princesses; la prière d'un chrétien, en terre étrangère,
aura peut-être été agréable à des saintes.» D'autres passages
montraient l'auteur se complaisant à l'idée du génie en lutte contre
la force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il
disait: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien
qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n'est pas
anéanti, quoique le temple soit désert.» Et, s'animant, à cette
idée, il écrivait: «Après tout, qu'importent les revers, si notre
nom prononcé dans la postérité va faire battre un coeur généreux
deux mille ans après notre vie!» Et il ajoutait, pour plus de clarté
dans l'allusion: «Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius,
les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison
ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre
toute la puissance de Sylla.»
[Note 551: _Mesdames_ Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis
XVI. Toutes deux avaient été enterrées à Trieste, où elles étaient
mortes, Mme Victoire, le 8 juin 1799, et Mme Adélaïde, le 18 février
1800.]
D'après Chateaubriand, quand l'article fut mis sous les yeux de
l'Empereur, celui-ci se serait écrié: «Chateaubriand croit-il que
je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer
sur les marches des Tuileries.»--Sainte-Beuve ne veut pas que
Napoléon se soit laissé aller à cette violence de langage et qu'il
ait proféré une telle menace. Il semble bien pourtant qu'ici encore
Chateaubriand ne s'est pas départi de son habituelle exactitude.
M. Villemain, qui avait été sous l'Empire, le disciple chéri et le
confident de Fontanes, raconte, en effet, cet incident dans les mêmes
termes que Chateaubriand, mais avec des détails plus précis, qu'il
tenait évidemment de Fontanes lui-même: «Après le lourd et méticuleux
silence, écrit-il, qu'imposait alors la police de l'Empire, Napoléon
fut très irrité de cet article du _Mercure_. Il en parla lui-même
dans sa cour avec impatience et menace. «Chateaubriand, dit-il _à M.
de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc_, croit-il que je suis
un imbécile, que je ne le comprends pas? je le ferai sabrer sur les
marches de mon palais[552].»
[Note 552: Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 160.]
Je trouve encore un écho de la grande et très réelle colère de
Napoléon, dans la lettre qu'il écrivait de Saint-Cloud à M. de
Lavallette, le 14 août 1807: «Il est temps enfin que ceux qui ont,
directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons,
se souviennent de l'Histoire sainte et de ce qu'a fait David[553]
contre la race d'Achab. _Cette observation est bonne aussi pour M. de
Chateaubriand et pour sa clique[554]._»
[Note 553: Il veut dire _Jéhu_.]
[Note 554: _Lettres inédites de Napoléon Ier_, publiées par Léon
Lecestre, t. I, p. 100.--1897.]
Et à quelques jours de là, le 1er septembre, Joubert, qui avait
un instant tremblé pour son ami, écrivait à Chênedollé: «Le
_pauvre garçon_ (Chateaubriand) a eu pour sa part d'assez grièves
tribulations. L'article qui m'avait tant mis en colère est resté
quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin _le tonnerre a
grondé, le nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à
Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé_. Tout cela a
été vif _et même violent_, mais court...»
Napoléon, d'ailleurs, ne s'en tint point à une simple menace.
Chateaubriand, nous l'avons vu, avait acheté la propriété du
_Mercure_ pour une somme de 20,000 francs. C'était à peu près
toute sa fortune. Il en fut dépossédé. Au mois d'octobre 1807, le
privilège du _Mercure_ lui fut retiré, et ce recueil fut réuni à _la
Décade_, organe du parti opposé, et qui s'intitulait alors: _Revue
philosophique, littéraire et politique_[555].
[Note 555: _Histoire politique et littéraire de la Presse en France_,
par Eugène Hatin, t. VII, p. 569.]
Chateaubriand était ruiné; mais, outre que la chose pour lui n'était
pas nouvelle, il se pouvait consoler en voyant le prodigieux succès
de son article. On en multipliait les copies, on en apprenait par
coeur les passages les plus significatifs, M. Guizot relate, à ce
sujet, dans ses _Mémoires_, un curieux épisode de sa jeunesse:
En août 1807, dit-il, je m'arrêtai quelques jours en Suisse en
allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement
de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu'encore
inconnu moi-même, j'écrivis à Mme de Staël pour lui demander
l'honneur de la voir. Elle m'invita à dîner à Ouchy, près de
Lausanne, où elle se trouvait alors. J'étais assis à côté
d'elle; je venais de Paris; elle me questionna sur ce qui s'y
passait, ce qu'on y disait, ce qui occupait le public et les
salons. Je parlai d'un article de M. de Chateaubriand dans le
_Mercure_, qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une
phrase surtout m'avait frappé, et je la citai textuellement,
car elle s'était gravée dans ma mémoire: «Lorsque, dans le
silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la
chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble
devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa
faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé
de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère,
Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des
cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré
à un enfant obscur la gloire du maître du monde.» Mon accent
était sans doute ému et saisissant, comme j'étais ému et saisi
moi-même; Mme de Staël me prit vivement par le bras en me
disant: «Je suis sûre que vous joueriez très bien la tragédie;
restez avec nous et prenez place dans _Andromaque_.» C'était
là, chez elle, le goût et l'amusement du moment. Je me défendis
de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint à
M. de Chateaubriand et à son article, qu'on admira beaucoup
en s'en inquiétant un peu. On avait raison d'admirer, car la
phrase était vraiment éloquente, et aussi de s'inquiéter, car
le _Mercure_ fut supprimé précisément à cause de cette phrase.
Ainsi, l'empereur Napoléon, vainqueur de l'Europe et maître
absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir qu'on dît
que son historien futur naîtrait peut-être sous son règne, et se
tenait pour obligé de prendre l'honneur de Néron sous sa garde.
C'était bien la peine d'être un si grand homme pour avoir de
telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger[556]!
[Note 556: _Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps_, par M.
Guizot, t. I. p. 11.]
II
LES MARTYRS ET M. GUIZOT[557]
Les _Martyrs_, lors de leur apparition, furent l'objet de nombreuses
et violentes critiques. Ces attaques ne restèrent pas d'ailleurs sans
réponse. Le _Bulletin de Lyon_, dans une suite de _sept_ articles,
publiés à partir du 13 mai 1809, se livra à un examen approfondi
de l'ouvrage et s'attacha à le défendre, surtout au point de vue
du Christianisme. Ces articles, bientôt réunis en brochure[558],
étaient anonymes; ils avaient pour auteur M. Guy-Marie Deplace,
homme instruit et religieux, qui devait avoir l'honneur, quelques
années plus tard, d'être chargé par Joseph de Maistre de préparer
l'édition du _Pape_. Si remarquable qu'elle fût, la brochure de M.
Deplace n'arriva point à Paris et n'y eut aucun écho. Heureusement,
à cette même date, Chateaubriand allait trouver, à Paris même, un
autre défenseur, dont les articles, pleins de vigueur et d'éclat,
obtinrent un vif succès. Insérés dans _le Publiciste_, le journal de
M. Suard, ils étaient signés _G_; leur auteur était M. Guizot, alors
à ses débuts[559]. Chateaubriand en fut très touché et s'empressa
de le témoigner au jeune écrivain. Un demi-siècle plus tard, M.
Guizot relisait encore avec plaisir cette correspondance, et il a eu
la bonne idée d'insérer dans ses _Mémoires_ trois des lettres que
l'auteur des _Martyrs_ lui écrivit à cette époque[560]. Ces lettres
sont trop intéressantes, elles seront ici trop bien à leur place,
pour que nous hésitions à les reproduire.
[Note 557: Ci-dessus, p. 14.]
[Note 558: Examen de la critique des _Martyrs_, insérée dans le
_Journal de l'Empire_; extrait du _Bulletin de Lyon_.--Lyon, s. d.
in-8º, 95 p.]
[Note 559: Les articles de M. Guizot ont été reproduits dans le
_Temps passé_, mélanges de critique littéraire et de morale, par M.
et Mme Guizot, tome II, pp. 216 à 286.--Paris 1887.]
[Note 560: _Mémoires_ de M. Guizot, tome I, pp. 377 et suivantes.]
I
_Val-de-Loup, ce 12 mai 1809._
Mille remercîments, Monsieur; j'ai lu vos articles avec un extrême
plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant
d'éloges que vous pouvez affaiblir _celles-ci_; il en restera
toujours assez pour satisfaire ma vanité d'auteur, et toujours plus
que je n'en mérite.
Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m'a frappé par
la finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas,
comme les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce
que nous n'y avons pas été formés et habitués par de grands poètes:
cela est très ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez
bon pour dire que je commencerai pour nous cette mythologie, on
pourrait répondre que je viens trop tard, que notre goût est formé
sur d'autres modèles, etc., etc.... Cependant, il resterait toujours
le Tasse et tous les poèmes latins _catholiques_ du moyen âge. C'est
la seule objection de fait que l'on trouve contre votre critique.
Véritablement, Monsieur, je le dis très sincèrement, les critiques
qui ont jusqu'à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine
honte pour les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble
avoir compris mon ouvrage, que les règles de l'épopée sont si
généralement oubliées que l'on juge un ouvrage de sens et d'un
immense travail comme on parlerait d'un ouvrage d'un jour et d'un
roman? Et tous ces cris contre le merveilleux! ne dirait-on pas que
c'est moi qui suis l'auteur de ce merveilleux? que c'est une chose
inouïe, singulière, inconnue? Et pourtant nous avons le Tasse,
Milton, Klopstock, Gessner, Voltaire même! Et si l'on ne peut pas
employer le _merveilleux_ chrétien, il n'y aura donc plus d'épopée
chez les modernes, car le merveilleux est essentiel au poème épique,
et je pense qu'on ne veut pas faire intervenir Jupiter dans un sujet
tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, comme tout
en France. La question était de savoir si mon ouvrage était bon ou
mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s'embarrasser de savoir
s'il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette
espèce.
Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d'opinion sur mon propre ouvrage;
je ne puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est
tout à fait décidé en faveur des _Martyrs_. Il trouve cet ouvrage
fort supérieur à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du
style et des caractères. Ce qui me paraît singulier, c'est que le
IIIe livre, que vous n'aimez pas, lui semble un des meilleurs de
l'ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je ne l'ai jamais
porté plus haut que dans la peinture du bonheur des justes, dans la
description de la lumière du ciel et dans le morceau sur la Vierge.
Il excuse la longueur des deux discours du Père et du Fils sur la
_nécessité_ d'établir ma _machine_ épique. Sans ces discours plus de
_récit_, plus d'_action_; le récit et l'action sont motivés par les
discours des essences incréées.