Mon _ministère_ me retenait à Gand; madame de Chateaubriand, moins

occupée, alla voir Ostende, où je m'embarquai pour Jersey en 1792.

J'avais descendu exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels

je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé: toujours des

fables dans ma carrière! Les misères et les joies de ma première

émigration revivaient dans ma pensée; je revoyais l'Angleterre, mes

compagnons d'infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir

encore. Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant

des ombres; c'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le

sentiment de ma vie réelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis

jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire: on dirait

que nul ne peut devenir mon compagnon s'il n'a passé à travers la

tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres

trouveront une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle;

qu'un de mes amis s'en aille de la terre, c'est comme s'il venait

demeurer à mes foyers; il ne me quitte plus. À mesure que le monde

présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations

actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les

frais de leur mépris en ce qui me touche: je ne m'aperçois même pas

de leur existence.

Ma toison d'or n'était pas encore à Bruges[534], madame de

Chateaubriand ne me l'apporta pas. À Bruges, en 1426, il y _avait

un homme appelé Jean_, lequel inventa ou perfectionna la peinture à

l'huile: remercions Jean de Bruges[535]; sans la propagation de sa

méthode, les chefs-d'oeuvre de Raphaël seraient aujourd'hui effacés.

Où les peintres flamands ont-ils dérobé la lumière dont ils éclairent

leurs tableaux? Quel rayon de la Grèce s'est égaré au rivage de la

Batavie?

[Note 534: C'est à Bruges que l'Ordre de la Toison d'Or fut institué

en 1429 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.]

[Note 535: Jean _Van Eyck_ (1386-1440), né à Maas-Eyck. Il alla de

bonne heure s'établir à Bruges avec son frère aîné Hubert Van Eyck,

ce qui le fait souvent appeler _Jean de Bruges_.]

Après son voyage d'Ostende, madame de Chateaubriand fit une course

à Anvers. Elle y vit, dans un cimetière, des âmes du purgatoire en

plâtre toutes barbouillées de noir et de feu. À Louvain elle me

recruta un bègue, savant professeur, qui vint tout exprès à Gand pour

contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il

me dit: «Illus ...ttt ...rr ...;» sa parole manqua à son admiration

et je le priai à dîner. Quand l'helléniste eut bu du curaçao, sa

langue se délia. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le

vin nous faisait trouver clair comme de l'eau. À force de tenir tête

à mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais; du moins je ne

me comprenais plus.

Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d'auberge à Anvers: une

jeune Anglaise, nouvellement accouchée, se mourait; pendant deux

heures elle fit entendre des plaintes; puis sa voix s'affaiblit, et

son dernier gémissement, que saisit à peine une oreille étrangère,

se perdit dans un éternel silence. Les cris de cette voyageuse,

solitaire et abandonnée, semblaient préluder aux mille voix de la

mort prêtes à s'élever à Waterloo.

La solitude accoutumée de Gand était rendue plus sensible par la

foule étrangère qui l'animait alors, et qui bientôt s'allait écouler.

Des recrues belges et anglaises apprenaient l'exercice sur les places

et sous les arbres des promenades; des canonniers, des fournisseurs,

des dragons, mettaient à terre des trains d'artillerie, des troupeaux

de boeufs, des chevaux qui se débattaient en l'air tandis qu'on les

descendait suspendus dans des sangles; des vivandières débarquaient

avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris: tout cela se

rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intérêt,

au grand rendez-vous de destruction que leur avait donné Bonaparte.

On voyait des politiques gesticuler le long d'un canal, auprès d'un

pêcheur immobile; des émigrés trotter de chez le roi chez _Monsieur_,

de chez _Monsieur_ chez le roi. Le chancelier de France, M. Dambray,

habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au

conseil pour amender la charte; le duc de Lévis allait faire sa cour

avec des savates débordées qui lui sortaient des pieds, parce que,

fort brave et nouvel Achille, il avait été blessé au talon. Il était

plein d'esprit, on peut en juger par le recueil de ses pensées[536].

[Note 536: Gaston-Pierre-Marc, duc de _Lévis_ (1764-1830). Après

avoir fait partie de la Constituante comme député de la noblesse

du bailliage de Senlis, il émigra pour aller servir à l'armée des

princes (1792). Blessé à Quiberon (1795), il réussit à s'embarquer

pour l'Angleterre, ne revint en France qu'après le 18 brumaire,

et s'occupa alors, non sans succès, de travaux littéraires. Il

publia successivement, de 1808 à 1814, _Maximes et réflexions sur

différents sujets_, la _Suite des quatre Facardins_, imitation des

Contes d'Hamilton, _Voyage de Khani ou Nouvelles Lettres chinoises_,

_Souvenirs et Portraits_, _L'Angleterre au commencement du XIXe

siècle_. Nommé pair de France par Louis XVIII le 4 juin 1814, il

fut fait, en 1815, membre du conseil privé, et entra à l'Académie

française par ordonnance royale en 1816.--Mme de Chateaubriand, dans

ses _Souvenirs_, trace ce piquant portrait du duc de Lévis: «En fait

de femmes de la Société, il n'y avait de Françaises à Gand que Mme

la duchesse de Duras, la duchesse de Lévis, la duchesse de Bellune,

la marquise de la Tour du Pin et moi; encore la duchesse de Lévis y

vint-elle fort tard avec son mari, qui arriva en si piteux équipage

que M. de Chateaubriand fut obligé de lui prêter jusqu'à des bas

pour aller chez le roi: les bas allaient encore, mais pour le reste,

c'était une vraie toilette de carnaval; le bon duc ne s'en mettait

pas plus en peine à Gand qu'aux Tuileries, où sa garde-robe n'était

pas mieux montée. Les souliers, par exemple, manquaient toujours;

il s'était abonné aux savates parce que, disait-il, il avait eu une

blessure au talon qui l'empêchait de relever les quartiers de son

soulier.»]

Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues.

Louis XVIII sortait chaque après-dînée dans un carrosse à six chevaux

avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour

faire le tour de Gand, tout comme s'il eût été dans Paris. S'il

rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en

passant un petit signe de tête de protection.

Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prééminence de son

berceau; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans

une crèche ou dans un temple, sur un autel d'or ou d'argile. Jamais

son infortune ne lui arracha la plus petite concession; sa hauteur

croissait en raison de son abaissement; son diadème était son nom; il

avait l'air de dire: «Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siècles écrits

sur mon front.» Si l'on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui

importait: n'étaient-elles pas gravées sur le globe? Avait-on envoyé

des commissaires les gratter dans tous les coins de l'univers! Les

avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry, en Amérique, à Lima et à

Mexico; dans l'Orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean-d'Acre,

au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée; dans l'Occident, sur

les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l'Escurial, aux

voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l'écusson de

tous les rois? Les avait-on arrachées à l'aiguille de la boussole, où

elles semblent annoncer le règne des lis aux diverses régions de la

terre?

L'idée fixe de la grandeur, de l'antiquité, de la dignité, de la

majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire.

On en sentait la domination; les généraux mêmes de Bonaparte la

confessaient; ils étaient plus intimidés devant ce vieillard

impotent que devant le maître terrible qui les avait commandés dans

cent batailles. À Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques

triomphants l'honneur de dîner à sa table, il passait sans façon

le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la

cour du Louvre; il les traitait comme des vassaux qui n'avaient

fait que leur devoir en amenant des hommes d'armes à leur seigneur

suzerain. En Europe il n'est qu'une monarchie, celle de France; le

destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes

les races royales sont d'hier auprès de la race de Hugues Capet,

et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était

l'ancienne royauté du monde: du bannissement des Capets datera l'ère

de l'expulsion des rois.

Plus cette superbe du descendant de saint Louis était impolitique

(elle est devenue funeste à ses héritiers), plus elle plaisait à

l'orgueil national: les Français jouissaient de voir des souverains

qui, vaincus, avaient porté les chaînes d'un homme, porter,

vainqueurs, le joug d'une race.

La foi inébranlable de Louis XVIII dans son sang est la puissance

réelle qui lui rendit le sceptre; c'est cette foi qui, à deux

reprises, fit tomber sur sa tête une couronne pour laquelle l'Europe

ne croyait pas, ne prétendait pas épuiser ses populations et ses

trésors. Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les

batailles qu'il n'avait pas livrées. Louis XVIII était la légitimité

incarnée; elle a cessé d'être visible quand il a disparu.

* * * * *

Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des courses à part.

Les barques glissant sur d'étroits canaux, obligées de traverser dix

à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, avaient l'air de

voguer sur l'herbe; elles me rappelaient les canaux sauvages dans

les marais à folle avoine du Missouri. Arrêté au bord de l'eau,

tandis qu'on immergeait des zones de toile écrue, mes yeux erraient

sur les clochers de la ville; l'histoire m'apparaissait sur les

nuages du ciel.

Les Gantois s'insurgent contre Henri de Châtillon, gouverneur pour la

France; la femme d'Édouard III met au monde Jean de Gand, tige de la

maison de Lancastre; règne populaire d'Artevelle: «Bonnes gens, qui

vous meut? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi? En quoi puis-je

vous avoir courroucés?»--Il vous faut mourir! criait le peuple: c'est

ce que le temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs de

Bourgogne; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les sièges

et les prises de Gand.

Quand j'avais rêvé parmi les siècles, le son d'un petit clairon ou

d'une musette écossaise me réveillait. J'apercevais des soldats

vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la

Batavie: toujours destructions, puissances abattues; et, en fin de

compte, quelques ombres évanouies et des noms passés.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des

compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes

fournissaient près d'un dixième des grenadiers de la vieille garde:

cette terrible milice fut tirée en partie du berceau de nos pères, et

elle s'est venue faire exterminer auprès de ce berceau. La _Lys_[537]

a-t-elle donné sa fleur aux armes de nos rois?

[Note 537: La _Lys_, rivière de France et de Belgique, qui prend sa

source un peu au-dessous de Béthune et se jette dans l'Escaut à

Gand.]

Les moeurs espagnoles impriment leur caractère: les édifices de Gand

me retraçaient ceux de Grenade; moins le ciel de la Vega. Une grande

ville presque sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi

déserts que ces rues ... vingt-six îles formées par ces canaux,

qui n'étaient pas ceux de Venise, une énorme pièce d'artillerie du

moyen-âge, voilà ce qui remplaçait à Gand la cité des Zegris, le

Duero et le Xenil, le Généralife et l'Alhambra: mes vieux songes,

vous reverrai-je jamais?

Madame la duchesse d'Angoulême, embarquée sur la Gironde, nous arriva

par l'Angleterre avec le général Donnadieu et M. Desèze, qui avait

traversé l'Océan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la

duchesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse: ils s'étaient

jetés dans la diligence et sauvés de Paris par la route de Bordeaux.

Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique: «Ce scélérat

de Chateaubriand, disait l'un d'eux, n'est pas si bête! depuis trois

jours, sa voiture était chargée dans sa cour: l'oiseau a déniché. Ce

n'est pas l'embarras, si Napoléon l'avait attrapé!...»

Madame la duchesse de Lévis[538] était une personne très belle, très

bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras était agitée. Elle

ne quittait point madame de Chateaubriand; elle fut à Gand notre

compagne assidue. Personne n'a répandu dans ma vie plus de quiétude,

chose dont j'ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon

existence sont ceux que j'ai passés à Noisiel, chez cette femme dont

les paroles et les sentiments n'entraient dans votre âme que pour y

ramener la sérénité. Je les rappelle avec regret, ces moments écoulés

sous les grands marronniers de Noisiel! L'esprit apaisé, le coeur

convalescent, je regardais les ruines de l'abbaye de Chelles, les

petites lumières des barques arrêtées parmi les saules de la Marne.

[Note 538: Pauline-Louise-Françoise de Paule _Charpentier d'Ennery_,

mariée au duc de Lévis par contrat du 26 mai 1785. Elle mourut le 2

novembre 1819.]

Le souvenir de madame de Lévis est pour moi celui d'une silencieuse

soirée d'automne. Elle a passé en peu d'heures; elle s'est mêlée

à la mort comme à la source de tout repos. Je l'ai vue descendre

sans bruit dans son tombeau au cimetière du Père-Lachaise; elle est

placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprès de son

fils Saint-Marcellin, tué en duel. C'est ainsi qu'en m'inclinant au

monument de madame de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres

sépulcres; l'homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une

autre; pendant la nuit, les diverses fleurs qui ne s'ouvrent qu'à

l'ombre s'épanouissent.

À l'affectueuse bonté de Madame de Lévis pour moi était jointe

l'amitié de M. le duc de Lévis le père: je ne dois plus compter que

par générations. M. de Lévis écrivait bien; il avait l'imagination

variée et féconde qui sentait sa noble race comme on la retrouvait à

Quiberon dans son sang répandu sur les grèves.

Tout ne devait pas finir là; c'était le mouvement d'une amitié qui

passait à la seconde génération. M. le duc de Lévis le fils,[539]

aujourd'hui attaché à M. le comte de Chambord, s'est approché de moi;

mon affection héréditaire ne lui manquera pas plus que ma fidélité à

son auguste maître. La nouvelle et charmante duchesse de Lévis[540],

sa femme, réunit au grand nom de d'Aubusson les plus brillantes

qualités du coeur et de l'esprit: il y a de quoi vivre quand les

grâces empruntent à l'histoire des ailes infatigables!

[Note 539: Gaston-François-Christophe-Victor, _duc de Ventadour

et de Lévis_ (1794-1863). Il reçut sous l'Empire un brevet de

sous-lieutenant, devint aide de camp du duc d'Angoulême en 1814, prit

part, en 1823, à la guerre d'Espagne, comme chef de bataillon, et, en

1828, à l'expédition de Morée, comme colonel. Appelé à succéder comme

pair de France à son père, mort le 15 février 1830, il refusa de

siéger après la révolution de Juillet, et il accompagna dans l'exil

la famille royale. Il fut longtemps un des principaux conseillers du

comte de Chambord et mourut à Venise le 9 février 1863.]

[Note 540: Marie-Catherine-Amanda _d'Aubusson_, fille de

Pierre-Raymond-Hector d'Aubusson, comte de la Feuillade, et de sa

première femme Agathe-Renée Barberie de Refuveille. Née en 1798,

elle épousa le 10 mars 1821, Gaston-François-Christophe-Victor, duc

de Ventadour, plus tard duc de Lévis. Elle mourut sans enfants le

10 mars 1854.--Sa soeur aînée, Henriette-Blanche, s'était mariée en

1812 à Auguste de Caulaincourt, frère du duc de Vicence et général de

division, qui fut tué, cinq mois après son mariage, à la bataille de

la Moskowa.]

* * * * *

À Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan[541] existait. Chaque jour

apportait de France à Monsieur des nouvelles qu'enfantait l'intérêt

ou l'imagination.

[Note 541: Au château des Tuileries, le pavillon Marsan, à l'angle du

Jardin et de la rue de Rivoli, était, sous Louis XVIII, habité par le

comte d'Artois.]

M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour royale, ami

intime de Fouché[542], descendit au milieu de nous; il se fit

reconnaître et fut mis en rapport avec M. Capelle.

[Note 542: M. Gaillard avait été secrétaire de Fouché. Voir les

_Mémoires de Madame de Chastenay_, tome I, p. 49.]

Quand je me rendais chez Monsieur[543], ce qui était rare, son

entourage m'entretenait, à paroles couvertes et avec maints soupirs,

d'un _homme qui (il fallait en convenir) se conduisait à merveille:

il entravait toutes les opérations de l'empereur; il défendait le

faubourg Saint-Germain_, etc., etc. Le fidèle maréchal Soult était

aussi l'objet des prédilections de Monsieur, et, après Fouché,

l'homme le plus loyal de France.

[Note 543: Le comte d'Artois avait son pavillon Marsan à l'_hôtel

des Pays-Bas_, place d'armes, où il était logé avec sa suite et ses

équipages, et payait mille francs par jour.--Louis XVIII occupait

l'hôtel que le comte J.-B. d'Hane de Steenhuyse, l'un des habitants

notables de la ville, avait mis à sa disposition. Cet hôtel est

aujourd'hui en partie transformé en magasin d'épicerie.]

Un jour, une voiture s'arrête à la porte de mon auberge, j'en vois

descendre madame la baronne de Vitrolles: elle arrivait chargée

des pouvoirs du duc d'Otrante. Elle remporta un billet écrit de

la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une

reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché

n'en voulait pas davantage; armé de ce billet, il était sûr de son

avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question

à Gand que des immenses obligations que l'on avait à l'excellent

M. Fouché de Nantes, que de l'impossibilité de rentrer en France

autrement que par le bon plaisir de ce juste: l'embarras était de

faire goûter au roi le nouveau rédempteur de la monarchie.

Après les Cent-Jours, madame de Custine me força de dîner chez elle

avec Fouché. Je l'avais vu une fois, cinq ans auparavant, à propos

de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. L'ancien ministre

savait que je m'étais opposé à sa nomination à Roye, à Gonesse, à

Arnouville; et comme il me supposait puissant, il voulait faire sa

paix avec moi. Ce qu'il y avait de mieux en lui, c'était la mort de

Louis XVI: le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que tous

les révolutionnaires, battant l'air de phrases vides, il débitait un

ramas de lieux communs farcis de _destin_, de _nécessité_, de _droit

des choses_, mêlant à ce non-sens philosophique des non-sens sur le

progrès et la marche de la société, d'impudentes maximes au profit du

fort contre le faible; ne se faisant faute d'aveux effrontés sur la

justice des succès, le peu de valeur d'une tête qui tombe, l'équité

de ce qui prospère, l'iniquité de ce qui souffre, affectant de parler

des plus affreux désastres avec légèreté et indifférence, comme un

génie au-dessus de ces niaiseries. Il ne lui échappa, à propos de

quoi que ce soit, une idée choisie, un aperçu remarquable. Je sortis

en haussant les épaules au crime.

M. Fouché ne m'a jamais pardonné ma sécheresse et le peu d'effet

qu'il produisit sur moi. Il avait pensé me fasciner en faisant

monter et descendre à mes yeux, comme une gloire du Sinaï, le

coutelas de l'instrument fatal; il s'était imaginé que je tiendrais

à colosse l'énergumène qui, parlant du sol de Lyon, avait dit:

«Ce sol sera bouleversé; sur les débris de cette ville superbe et

rebelle s'élèveront des chaumières éparses que les amis de l'égalité

s'empresseront de venir habiter ........... Nous aurons le courage

énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs ......

Il faut que leurs cadavres ensanglantés, précipités dans le Rhône,

offrent sur les deux rives et à son embouchure l'impression de

l'épouvante et l'image de la toute-puissance du peuple ..............

Nous célébrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux

cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.»

Ces horribles pretintailles ne m'imposèrent point: parce que M.

_de Nantes_ avait délayé des forfaits républicains dans de la boue

impériale; que le sans-culotte, métamorphosé en duc, avait enveloppé

la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d'honneur, il ne

m'en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jacobins détestent

les hommes qui ne font aucun cas de leurs atrocités et qui méprisent

leurs meurtres; leur orgueil est irrité, comme celui des auteurs dont

on conteste le talent.

* * * * *

En même temps que Fouché envoyait à Gand M. Gaillard négocier avec

le frère de Louis XVI, ses agents à Bâle pourparlaient avec ceux du

prince de Metternich au sujet de Napoléon II, et M. de Saint-Léon,

dépêché par ce même Fouché, arrivait à Vienne pour traiter de la

couronne _possible_ de M. le duc d'Orléans. Les amis du duc d'Otrante

ne pouvaient pas plus compter sur lui que ses ennemis: au retour des

princes légitimes, il maintint sur la liste des exilés son ancien

collègue M. Thibaudeau[544], tandis que de son côté M. de Talleyrand

retranchait de la liste ou ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit,

selon son caprice. Le faubourg Saint-Germain n'avait-il pas bien

raison de croire en M. Fouché?

[Note 544: Auguste-Clair _Thibaudeau_ (1765-1854), membre de la

Convention, où il vota la mort du roi, puis député au Conseil

des Cinq-Cents, il fut l'un des serviteurs les plus empressés de

Napoléon, qui le fit conseiller d'État, préfet de la Gironde et

des Bouches-du-Rhône, comte de l'Empire (31 décembre 1809). Aux

Cent-Jours, il fut nommé commissaire dans la 6e division militaire

et promu pair. Frappé d'exil par l'Ordonnance du 24 juillet 1815,

il ne rentra en France qu'après la révolution de Juillet. Napoléon

III en fit un sénateur et un grand officier de la Légion d'honneur.

Thibaudeau a laissé de nombreux écrits: _Mémoires sur la Convention

et le Directoire_ (1824); _Mémoires sur le Consulat_ (1826);

_Histoire générale de Napoléon Bonaparte_ (1827-1828); _le Consulat

et l'Empire ou Histoire de France et de Napoléon Bonaparte, de 1799

à 1815_ (1837-1838, 10 vol. in-8º); _Histoire des États généraux_

(1843).]

M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets dont l'un

était adressé à M. de Talleyrand: le duc d'Otrante proposait à

l'ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s'il y voyait jour,

le fils d'Égalité. Quelle probité dans ces négociations! qu'on était

heureux d'avoir affaire à de si honnêtes gens! Nous avons pourtant

admiré, encensé, béni ces Cartouche; nous leur avons fait la cour;

nous les avons appelés monseigneur! Cela explique le monde actuel. M.

de Montrond vint de surcroît après M. de Saint-Léon[545].

[Note 545: M. de Saint-Léon était une créature de Fouché; M.

de Montrond était un des familiers de Talleyrand, et le plus

spirituel de tous. Avec lui, le prince n'avait jamais le dernier

mot.--«Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime assez Montrond? disait

un jour M. de Talleyrand; c'est parce qu'il n'a pas beaucoup de

préjugés.»--«Savez-vous, duchesse, pourquoi j'aime tant M. de

Talleyrand? ripostait Montrond; c'est qu'il n'en a pas du tout.»]

M. le duc d'Orléans ne conspirait pas de fait, mais de consentement;

il laissait intriguer les affinités révolutionnaires: douce société!

Au fond de ce bois, le plénipotentiaire du roi de France prêtait

l'oreille aux ouvertures de Fouché.

À propos de l'arrestation de M. de Talleyrand à la barrière d'Enfer,

j'ai dit quelle avait été jusqu'alors l'idée fixe de M. de Talleyrand

sur la régence de Marie-Louise: il fut obligé de se ranger par

l'événement à l'éventualité des Bourbons; mais il était toujours mal

à l'aise; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un

évêque marié ne serait jamais sûr de sa place. L'idée de substituer

la branche cadette à la branche aînée lui sourit donc, et d'autant

plus qu'il avait eu d'anciennes liaisons avec le Palais-Royal.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 37 / 42 段