baronne dont j'ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand
à l'auberge et nous offrit un appartement chez elle: elle nous priait
de si bonne grâce! «Vous ne ferez aucune attention,» nous dit-elle,
«à ce que vous contera mon mari: il a la tête ... vous comprenez?
Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire; elle a des moments
terribles, la pauvre enfant! mais elle est du reste douce comme un
mouton. Hélas! ce n'est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin;
c'est mon fils Louis, le dernier de mes enfants: si Dieu n'y met la
main, il sera pire que son père.» Madame de Chateaubriand refusa
poliment d'aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.
Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son
conseil. L'empire de ce grand monarque consistait en une maison
du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une
ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le
chef-lieu d'une préfecture de Bonaparte: ces noms font entre eux un
assez bon nombre d'événements et de siècles.
L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma
ministre de l'intérieur par _intérim_[523]. Ma correspondance avec
les _départements_ ne me donnait pas grand'besogne; je mettais
facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets,
maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos
frontières; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais
tomber les clochers; mon budget ne m'enrichissait guère; je n'avais
point de fonds secrets; seulement, par un abus criant, _je cumulais_;
j'étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du
roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit
de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour
d'une table couverte d'un tapis vert dans le cabinet du roi. M.
de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l'instruction
publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore
que sa personne: il citait ses illustres aïeux les rois d'Irlande
et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles Ier
et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et
des paroles qu'il avait versées au conseil, avec une dame accourue
de Paris par enthousiasme de son génie; il cherchait vertueusement à
la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard
plus avant.
[Note 523: Les autres ministres étaient: M. Louis, aux Finances; le
duc de Feltre, à la Guerre; M. Beugnot, à la Marine; M. Dambray,
chancelier de France; M. de Jaucourt, aux Affaires étrangères, par
_intérim_, le prince de Talleyrand étant à Vienne. M. de Blacas
était ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal avait par
_intérim_ le portefeuille de l'Instruction publique.]
Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras
parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque
j'ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de
tout ce que des esprits et des coeurs droits peuvent trouver dans une
conformité de goûts, d'idées, de principes et de sentiments. Madame
de Duras était ambitieuse pour moi: elle seule a connu d'abord ce
que je pouvais valoir en politique; elle s'est toujours désolée de
l'envie et de l'aveuglement qui m'écartaient des conseils du roi;
mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon
caractère apportait à ma fortune: elle me grondait, elle me voulait
corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et
me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-même ne
pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l'attachement et à
la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amitié
supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer
vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme.
Un homme vous protège par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous
valez: voilà pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre
si doux.
Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse, d'une âme si
noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de
la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de
La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les
inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient
dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous
pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des
jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos
amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer
nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un
remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé
de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur
mort.
La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec
sa mère. Nous faisions, à nous deux, de mauvais couplets sur l'air
de _la Tyrolienne_. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites
filles qui sont aujourd'hui de jeunes grand'mères. Quand vous avez
quitté une femme, mariée devant vous à seize ans, si vous revenez
seize ans après, vous la retrouvez au même âge: «Ah! madame, vous
n'avez pas pris un jour!» Sans doute: mais c'est à la fille que vous
contez cela, à la fille que vous conduirez encore à l'autel. Mais
vous, triste témoin des deux hymens, vous encoffrez les seize années
que vous avez reçues à chaque union: présent de noces qui hâtera
votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.
Le maréchal Victor[524] était venu se placer auprès de nous, à Gand,
avec une simplicité admirable: il ne demandait rien, n'importunait
jamais le roi de son empressement; on le voyait à peine; je ne sais
si on lui fit jamais l'honneur et la grâce de l'inviter une seule
fois au dîner de Sa Majesté. J'ai retrouvé dans la suite le maréchal
Victor; j'ai été son collègue au ministère et toujours la même
excellente nature m'est apparue. À Paris, en 1823, M. le dauphin
fut d'une grande dureté pour cet honnête militaire: il était bien
bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévouement si modeste une
ingratitude si à l'aise! La candeur m'entraîne et me touche, lors
même qu'en certaines occasions elle arrive à la dernière expression
de sa naïveté. Ainsi le maréchal m'a raconté la mort de sa femme dans
le langage du soldat, et il m'a fait pleurer: il prononçait des mots
scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicité, qu'on
aurait pu même les écrire.
[Note 524: Claude-Victor _Perrin_, _duc de Bellune_ (1766-1841). Le
nom de _Victor_, sous lequel il s'est illustré, n'était qu'un de ses
prénoms. La bataille de Friedland lui valut le bâton de maréchal, et
Napoléon le créa duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair de France
le 4 juin 1814, il devint, à la seconde rentrée de Louis XVIII, l'un
des quatre majors-généraux de la Garde royale (septembre 1815); il
fut ministre de la Guerre, du 14 décembre 1821 au 10 octobre 1823.
Après la Révolution de 1830, il resta fidèle à la branche aînée des
Bourbons.]
M. de Vaublanc[525] et M. Capelle[526] nous rejoignirent. Le
premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du
Montesquieu? en voici; du Bossuet? en voilà. À mesure que la partie
paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des
voyageurs.
[Note 525: Vincent-Marie Viénot, comte de _Vaublanc_ (1756-1845),
député à la Législative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au Corps
législatif sous l'Empire et aux Chambres de la Restauration; ministre
de l'Intérieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816. Il a laissé des
_Mémoires_ qui sont du plus vif intérêt, surtout pour la période
révolutionnaire, pendant laquelle son rôle fut des plus honorables et
des plus courageux.]
[Note 526: Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_ (1775-1843).
Après avoir été préfet de la Méditerranée (Livourne) en 1807 et du
Léman (Genève) en 1810, il reçut de Louis XVIII en 1814 la préfecture
de l'Ain, et en 1815 suivit le roi à Gand. Au retour, il devint
préfet du Doubs (1815), conseiller d'État (1816), secrétaire général
du ministère de l'Intérieur (1822), préfet de Seine-et-Oise (1828).
Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet reconstitué par M. de
Polignac, après la démission de MM. de Chabrol et de Courvoisier. Un
nouveau département ayant été créé, celui des Travaux publics, il
en devint titulaire. Signataire des Ordonnances de juillet, il fut
condamné par contumace à la prison perpétuelle, rentra en France en
1836, après l'amnistie, et mourut à Montpellier le 25 octobre 1843.
Il était baron de l'Empire.]
L'abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l'auberge où
j'étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux,
et je la veillais. Les deux nouveaux venus s'installèrent dans une
chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison;
il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les
oreilles: entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la
voix; l'abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait
à M. Beugnot: «Toi, ministre? tu ne le seras plus, tu n'as fait que
des sottises!» Je n'entendis pas clairement la réponse de M. le
comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal.
L'abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. À travers
le fracas, je saisis ces mots: «Le duc d'Angoulême? il faut qu'il
achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste
des forêts de l'État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin,
le bois de Boulogne, les Champs-Élysées: à quoi ça sert-il? hein!»
La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis; son talent
était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des
finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un
autre secret qu'Orphée, qui _faisoit aller après soi les bois par
son beau vieller_. Dans l'argot du temps on appelait M. Louis un
homme _spécial_; sa spécialité financière l'avait conduit à entasser
l'argent des contribuables dans le trésor, pour le faire prendre par
Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n'avait pas
voulu de cet homme spécial, qui n'était pas du tout un homme unique.
L'abbé Louis était venu jusqu'à Gand réclamer son ministère: il était
fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié
solennellement à la première fédération du Champ de Mars: l'évêque
faisait le prêtre, l'abbé Louis le diacre et l'abbé Desrenaudes[527]
le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable
profanation, disait au baron Louis: «L'abbé, tu étais bien beau en
diacre au Champ de Mars!» Nous avons supporté cette honte derrière la
grande tyrannie de Bonaparte: devions-nous la supporter plus tard?
[Note 527: On a imprimé à tort, dans toutes les éditions des
_Mémoires_, l'abbé _d'Ernaud_. Le sous-diacre de Talleyrand à la
fameuse messe du 14 juillet 1790 était l'abbé _Desrenaudes_.--Martial
Borye Desrenaudes était, à l'époque de la Révolution, grand vicaire
de l'évêque d'Autun. Très instruit, doué d'un véritable talent
d'écrivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire précieux. Au moment
où la Constituante allait se séparer, l'évêque d'Autun soumit à
ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan
d'instruction publique, ayant à sa base l'école communale, et à
son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit deux séances (10 et
11 septembre 1791), fut entendue jusqu'au bout avec la plus grande
faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet ouvrage
«un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style
embellissent les idées philosophiques». Talleyrand, pour la rédaction
de ce célèbre rapport, avait eu recours à la plume de Desrenaudes.
Le sous-diacre de la messe de la Fédération cessa en 1792 d'exercer
les fonctions ecclésiastiques, devint, après le 18 brumaire, membre
du Tribunat, puis conseiller de l'Université et censeur impérial. Il
continua d'être censeur sous la Restauration et mourut en 1825.]
Le roi _très chrétien_ s'était mis à l'abri de tout reproche de
cagoterie: il possédait dans son conseil un évêque marié, M. de
Talleyrand; un prêtre concubinaire, M. Louis; un abbé peu pratiquant,
M. de Montesquiou.
Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d'une certaine
facilité de parole, avait l'esprit étroit et dénigrant, le coeur
haineux, le caractère aigre. Un jour que j'avais péroré au Luxembourg
pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant
moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup
de genou dans la cuisse, ce qui n'était pas de bon goût; je le lui
rendis, ce qui n'était pas poli: nous jouions au coadjuteur et au duc
de La Rochefoucauld. L'abbé de Montesquiou appelait plaisamment M. de
Lally-Tolendal «un animal à l'anglaise.»
On pêche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat:
nous allions, _tutti quanti_, manger ce bon poisson dans une
guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M.
Laborie ne manquait point au rendez-vous: je l'avais rencontré
pour la première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il
entra par une fenêtre chez madame de Beaumont, et se sauva par une
autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que
ses billets, aimant à rendre des services comme d'autres aiment à
les recevoir, il a été calomnié: la calomnie n'est pas l'accusation
du calomnié, c'est l'excuse du calomniateur. J'ai vu se lasser des
promesses dont M. Laborie était riche; mais pourquoi? Les chimères
sont comme la torture: ça fait toujours passer une heure ou deux.
J'ai souvent mené en main, avec une bride d'or, de vieilles rosses de
souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de
jeunes et fringantes espérances.
Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier[528], homme de
raison et de probité. M. Guizot[529] daignait nous honorer de sa
présence[530].
[Note 528: Claude-Philibert-Édouard, baron _Mounier_ (1784-1843),
fils du célèbre constituant Joseph Mounier. Il avait été, sous
l'Empire, nommé maître des requêtes au Conseil d'État et intendant
des domaines de la couronne. Louis XVIII l'avait confirmé dans ces
deux postes. Conseiller d'État en 1816, président de la commission
mixte de liquidation en 1817, directeur général de l'administration
départementale et de la police en 1818, il se retira à la chute du
ministère Richelieu, fut nommé pair de France le 5 mars 1819, reprit
ses fonctions d'intendant des bâtiments de la couronne et rentra
au Conseil d'État sous le ministère Martignac. Il abandonna ses
fonctions salariées à la révolution de juillet et continua seulement
de siéger à la Chambre des pairs.--Le comte d'Hérisson a publié en
1896 les _Souvenirs intimes et Notes du baron Mounier_.]
[Note 529: Sur le voyage à Gand de M. Guizot, voir ses _Mémoires_,
tome I, chapitre III.]
[Note 530: Louis XVIII lui-même, très friand du poisson qu'on y
servait, se faisait quelquefois conduire à cette guinguette appelée
le _strop_ (_Louis XVIII à Gand_, par M. Édouard Romberg).]
* * * * *
On avait établi à Gand un _Moniteur_[531]: mon rapport au roi du
12 mai[532], inséré dans ce journal, prouve que mes sentiments sur
la liberté de la presse et sur la domination étrangère ont en tout
temps été les mêmes. Je puis aujourd'hui citer ces passages; ils ne
démentent point ma vie:
«Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institutions dont vous
aviez posé la base ... Vous aviez déterminé une époque pour le
commencement de la pairie héréditaire; le ministère eût acquis plus
d'unité; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres,
selon l'esprit même de la charte; une loi eût été proposée afin
qu'on pût être élu membre de la Chambre des députés avant quarante
ans et que les citoyens eussent une véritable carrière politique.
On allait s'occuper d'un code pénal pour les délits de la presse,
après l'adoption de laquelle loi la presse eût été entièrement
libre, car cette liberté est inséparable de tout gouvernement
représentatif...........
«Sire, et c'est ici l'occasion d'en faire la protestation solennelle:
tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont
inviolablement attachés aux principes d'une sage liberté; ils puisent
auprès de vous cet amour des lois, de l'ordre et de la justice, sans
lesquels il n'est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu'il nous
soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la
dernière goutte de notre sang, à vous suivre au bout de la terre, à
partager avec vous les tribulations qu'il plaira au Tout-Puissant
de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous
maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple,
que le voeu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des
Français. S'il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours
morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée; mais nous
n'aurions plus été que vos soldats, nous aurions cessé d'être vos
conseillers et vos ministres..................
«Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse; il
n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa
vie pour prévenir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Français,
nous sommes Français! Sensibles à l'honneur de notre patrie, fiers de
la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous
voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu'à la dernière
goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager
avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus
profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays.»
[Note 531: Presqu'en arrivant à Gand, c'est-à-dire dans la première
quinzaine d'avril, le roi et son conseil fondèrent un journal dont
la direction fut confiée aux frères Bertin et qui s'appela le
_Moniteur_. Sur la réclamation du gouvernement des Pays-Bas, qui
voyait des difficultés à la coexistence dans le royaume de deux
_Moniteurs_, on remplaça bientôt le premier titre par celui de
_Journal universel_, mais ce n'en était pas moins l'organe officiel
de Louis XVIII.]
[Note 532: _Rapport sur l'état de la France, fait au roi dans son
conseil_, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire
de S. M. Très-Chrétienne près la cour de Suède. Gand, de l'imprimerie
royale, mai 1815, in-8º, 63 pages.]
Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la charte ce qui lui manquait
encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui
menaçait la France: je n'étais pourtant qu'un banni dont les voeux
étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les
portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les États des
souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la
liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et
dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers: ces circonstances
ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j'osais exprimer.
Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand retentissement; il
fut réimprimé par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette
occasion, et pour lequel j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir
un brevet stérile d'imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir
d'une manière peu digne de lui: à l'occasion de mon rapport on fit
ce que le Directoire avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de
Cléry, on en falsifia des lambeaux: j'étais censé proposer à Louis
XVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour
les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si
l'impression de la pièce originale dans le _Moniteur de Gand_, à date
fixe et connue, ne confondait pas l'imposture: mais on avait besoin
d'un mensonge d'une heure. Le pseudonyme chargé d'un pamphlet sans
sincérité était un militaire d'un grade assez élevé: il fut destitué
après les Cent-Jours; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il
avait tenue envers moi; il m'envoya ses amis; ils me prièrent de
m'interposer afin qu'un homme de mérite ne perdît pas ses seuls
moyens d'existence: j'écrivis au ministre de la guerre, et j'obtins
une pension de retraite pour cet officier[533]. Il est mort: la
femme de cet officier est restée attachée à madame de Chateaubriand
avec une reconnaissance à laquelle j'étais loin d'avoir des droits.
Certains procédés sont trop estimés; les personnes les plus vulgaires
sont susceptibles de ces générosités. On se donne un renom de vertu
à peu de frais: l'âme supérieure n'est pas celle qui pardonne; c'est
celle qui n'a pas besoin de pardon.
[Note 533: Tout ceci--est-il besoin de le dire?--est rigoureusement
exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un très louable sentiment
de discrétion, n'a pas cru devoir nommer dans ses _Mémoires_, était
un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques lignes de la lettre
que Chateaubriand écrivit en sa faveur au duc de Feltre, ministre de
la guerre:
«_Paris, 22 août 1816._
«Un monsieur Bail, inspecteur aux revues, a fait une brochure contre
moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place. Oserais-je, monsieur
le duc, espérer de votre indulgence que vous voudrez bien lui rendre
vos bontés. La personne du roi est respectée dans la brochure.
Veuillez, Monsieur le Maréchal, oublier ce qui ne regarde que moi.»
(Lettre autographe au duc de Feltre.--Catalogues Charavay.)]
Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé que _j'avais rendu
à Gand des services essentiels_: s'il jugeait trop favorablement mon
rôle, du moins il y avait dans son sentiment une appréciation de ma
valeur politique.
* * * * *
Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues
antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux; car, au
fond, dans notre mesquine catastrophe j'apercevais la catastrophe
de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants
était l'_enclos du Béguinage_: je parcourais ce petit univers
de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses oeuvres
chrétiennes; région calme, placée comme les syrtes africaines au
bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le
sentiment religieux est si haut, qu'il n'est jamais étranger aux plus
graves révolutions: les solitaires de la Thébaïde et les Barbares,
destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et
des existences qui s'excluent.
J'étais reçu gracieusement dans l'enclos comme l'auteur du _Génie du
christianisme_: partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés
m'arrivent; ensuite les mères m'amènent leurs enfants; ceux-ci me
récitent mon chapitre sur la _première communion_. Puis se présentent
des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le
bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est
annoncé comme celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis touché
de cette double réputation: c'est le seul souvenir agréable de moi
que je conserve; je me déplais dans tout le reste de ma personne et
de ma renommée.
J'étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M.
et madame d'Ops, père et mère vénérables entourés d'une trentaine
d'enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M.
Coppens, un gala, que je fus forcé d'accepter, se prolongea depuis
une heure de l'après-midi jusqu'à huit heures du soir. Je comptai
neuf services: on commença par les confitures et l'on finit par les
côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux
seuls savent composer un livre.