On m'avait donné un billet de logement dont je ne profitai pas: une

baronne dont j'ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand

à l'auberge et nous offrit un appartement chez elle: elle nous priait

de si bonne grâce! «Vous ne ferez aucune attention,» nous dit-elle,

«à ce que vous contera mon mari: il a la tête ... vous comprenez?

Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire; elle a des moments

terribles, la pauvre enfant! mais elle est du reste douce comme un

mouton. Hélas! ce n'est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin;

c'est mon fils Louis, le dernier de mes enfants: si Dieu n'y met la

main, il sera pire que son père.» Madame de Chateaubriand refusa

poliment d'aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.

Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son

conseil. L'empire de ce grand monarque consistait en une maison

du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une

ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le

chef-lieu d'une préfecture de Bonaparte: ces noms font entre eux un

assez bon nombre d'événements et de siècles.

L'abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma

ministre de l'intérieur par _intérim_[523]. Ma correspondance avec

les _départements_ ne me donnait pas grand'besogne; je mettais

facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets,

maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos

frontières; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais

tomber les clochers; mon budget ne m'enrichissait guère; je n'avais

point de fonds secrets; seulement, par un abus criant, _je cumulais_;

j'étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du

roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit

de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour

d'une table couverte d'un tapis vert dans le cabinet du roi. M.

de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l'instruction

publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore

que sa personne: il citait ses illustres aïeux les rois d'Irlande

et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles Ier

et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et

des paroles qu'il avait versées au conseil, avec une dame accourue

de Paris par enthousiasme de son génie; il cherchait vertueusement à

la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard

plus avant.

[Note 523: Les autres ministres étaient: M. Louis, aux Finances; le

duc de Feltre, à la Guerre; M. Beugnot, à la Marine; M. Dambray,

chancelier de France; M. de Jaucourt, aux Affaires étrangères, par

_intérim_, le prince de Talleyrand étant à Vienne. M. de Blacas

était ministre de la maison du Roi. M. de Lally-Tolendal avait par

_intérim_ le portefeuille de l'Instruction publique.]

Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras

parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque

j'ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de

tout ce que des esprits et des coeurs droits peuvent trouver dans une

conformité de goûts, d'idées, de principes et de sentiments. Madame

de Duras était ambitieuse pour moi: elle seule a connu d'abord ce

que je pouvais valoir en politique; elle s'est toujours désolée de

l'envie et de l'aveuglement qui m'écartaient des conseils du roi;

mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon

caractère apportait à ma fortune: elle me grondait, elle me voulait

corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et

me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu'elle-même ne

pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l'attachement et à

la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d'une amitié

supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer

vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme.

Un homme vous protège par ce qu'il vaut, une femme par ce que vous

valez: voilà pourquoi de ces deux empires l'un est si odieux, l'autre

si doux.

Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse, d'une âme si

noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de

la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de

La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les

inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient

dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous

pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des

jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos

amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer

nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un

remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé

de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur

mort.

La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec

sa mère. Nous faisions, à nous deux, de mauvais couplets sur l'air

de _la Tyrolienne_. J'ai tenu sur mes genoux bien de belles petites

filles qui sont aujourd'hui de jeunes grand'mères. Quand vous avez

quitté une femme, mariée devant vous à seize ans, si vous revenez

seize ans après, vous la retrouvez au même âge: «Ah! madame, vous

n'avez pas pris un jour!» Sans doute: mais c'est à la fille que vous

contez cela, à la fille que vous conduirez encore à l'autel. Mais

vous, triste témoin des deux hymens, vous encoffrez les seize années

que vous avez reçues à chaque union: présent de noces qui hâtera

votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.

Le maréchal Victor[524] était venu se placer auprès de nous, à Gand,

avec une simplicité admirable: il ne demandait rien, n'importunait

jamais le roi de son empressement; on le voyait à peine; je ne sais

si on lui fit jamais l'honneur et la grâce de l'inviter une seule

fois au dîner de Sa Majesté. J'ai retrouvé dans la suite le maréchal

Victor; j'ai été son collègue au ministère et toujours la même

excellente nature m'est apparue. À Paris, en 1823, M. le dauphin

fut d'une grande dureté pour cet honnête militaire: il était bien

bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévouement si modeste une

ingratitude si à l'aise! La candeur m'entraîne et me touche, lors

même qu'en certaines occasions elle arrive à la dernière expression

de sa naïveté. Ainsi le maréchal m'a raconté la mort de sa femme dans

le langage du soldat, et il m'a fait pleurer: il prononçait des mots

scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicité, qu'on

aurait pu même les écrire.

[Note 524: Claude-Victor _Perrin_, _duc de Bellune_ (1766-1841). Le

nom de _Victor_, sous lequel il s'est illustré, n'était qu'un de ses

prénoms. La bataille de Friedland lui valut le bâton de maréchal, et

Napoléon le créa duc de Bellune, le 10 septembre 1808. Pair de France

le 4 juin 1814, il devint, à la seconde rentrée de Louis XVIII, l'un

des quatre majors-généraux de la Garde royale (septembre 1815); il

fut ministre de la Guerre, du 14 décembre 1821 au 10 octobre 1823.

Après la Révolution de 1830, il resta fidèle à la branche aînée des

Bourbons.]

M. de Vaublanc[525] et M. Capelle[526] nous rejoignirent. Le

premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du

Montesquieu? en voici; du Bossuet? en voilà. À mesure que la partie

paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des

voyageurs.

[Note 525: Vincent-Marie Viénot, comte de _Vaublanc_ (1756-1845),

député à la Législative de 1791, au Conseil des Cinq-Cents, au Corps

législatif sous l'Empire et aux Chambres de la Restauration; ministre

de l'Intérieur du 24 septembre 1815 au 8 mai 1816. Il a laissé des

_Mémoires_ qui sont du plus vif intérêt, surtout pour la période

révolutionnaire, pendant laquelle son rôle fut des plus honorables et

des plus courageux.]

[Note 526: Guillaume-Antoine-Benoît, baron _Capelle_ (1775-1843).

Après avoir été préfet de la Méditerranée (Livourne) en 1807 et du

Léman (Genève) en 1810, il reçut de Louis XVIII en 1814 la préfecture

de l'Ain, et en 1815 suivit le roi à Gand. Au retour, il devint

préfet du Doubs (1815), conseiller d'État (1816), secrétaire général

du ministère de l'Intérieur (1822), préfet de Seine-et-Oise (1828).

Il entra, le 19 mai 1830, dans le cabinet reconstitué par M. de

Polignac, après la démission de MM. de Chabrol et de Courvoisier. Un

nouveau département ayant été créé, celui des Travaux publics, il

en devint titulaire. Signataire des Ordonnances de juillet, il fut

condamné par contumace à la prison perpétuelle, rentra en France en

1836, après l'amnistie, et mourut à Montpellier le 25 octobre 1843.

Il était baron de l'Empire.]

L'abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l'auberge où

j'étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux,

et je la veillais. Les deux nouveaux venus s'installèrent dans une

chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison;

il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les

oreilles: entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la

voix; l'abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait

à M. Beugnot: «Toi, ministre? tu ne le seras plus, tu n'as fait que

des sottises!» Je n'entendis pas clairement la réponse de M. le

comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal.

L'abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. À travers

le fracas, je saisis ces mots: «Le duc d'Angoulême? il faut qu'il

achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste

des forêts de l'État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin,

le bois de Boulogne, les Champs-Élysées: à quoi ça sert-il? hein!»

La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis; son talent

était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des

finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un

autre secret qu'Orphée, qui _faisoit aller après soi les bois par

son beau vieller_. Dans l'argot du temps on appelait M. Louis un

homme _spécial_; sa spécialité financière l'avait conduit à entasser

l'argent des contribuables dans le trésor, pour le faire prendre par

Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n'avait pas

voulu de cet homme spécial, qui n'était pas du tout un homme unique.

L'abbé Louis était venu jusqu'à Gand réclamer son ministère: il était

fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié

solennellement à la première fédération du Champ de Mars: l'évêque

faisait le prêtre, l'abbé Louis le diacre et l'abbé Desrenaudes[527]

le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable

profanation, disait au baron Louis: «L'abbé, tu étais bien beau en

diacre au Champ de Mars!» Nous avons supporté cette honte derrière la

grande tyrannie de Bonaparte: devions-nous la supporter plus tard?

[Note 527: On a imprimé à tort, dans toutes les éditions des

_Mémoires_, l'abbé _d'Ernaud_. Le sous-diacre de Talleyrand à la

fameuse messe du 14 juillet 1790 était l'abbé _Desrenaudes_.--Martial

Borye Desrenaudes était, à l'époque de la Révolution, grand vicaire

de l'évêque d'Autun. Très instruit, doué d'un véritable talent

d'écrivain, il fut pour Talleyrand un auxiliaire précieux. Au moment

où la Constituante allait se séparer, l'évêque d'Autun soumit à

ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan

d'instruction publique, ayant à sa base l'école communale, et à

son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit deux séances (10 et

11 septembre 1791), fut entendue jusqu'au bout avec la plus grande

faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet ouvrage

«un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style

embellissent les idées philosophiques». Talleyrand, pour la rédaction

de ce célèbre rapport, avait eu recours à la plume de Desrenaudes.

Le sous-diacre de la messe de la Fédération cessa en 1792 d'exercer

les fonctions ecclésiastiques, devint, après le 18 brumaire, membre

du Tribunat, puis conseiller de l'Université et censeur impérial. Il

continua d'être censeur sous la Restauration et mourut en 1825.]

Le roi _très chrétien_ s'était mis à l'abri de tout reproche de

cagoterie: il possédait dans son conseil un évêque marié, M. de

Talleyrand; un prêtre concubinaire, M. Louis; un abbé peu pratiquant,

M. de Montesquiou.

Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d'une certaine

facilité de parole, avait l'esprit étroit et dénigrant, le coeur

haineux, le caractère aigre. Un jour que j'avais péroré au Luxembourg

pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant

moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup

de genou dans la cuisse, ce qui n'était pas de bon goût; je le lui

rendis, ce qui n'était pas poli: nous jouions au coadjuteur et au duc

de La Rochefoucauld. L'abbé de Montesquiou appelait plaisamment M. de

Lally-Tolendal «un animal à l'anglaise.»

On pêche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat:

nous allions, _tutti quanti_, manger ce bon poisson dans une

guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M.

Laborie ne manquait point au rendez-vous: je l'avais rencontré

pour la première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il

entra par une fenêtre chez madame de Beaumont, et se sauva par une

autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que

ses billets, aimant à rendre des services comme d'autres aiment à

les recevoir, il a été calomnié: la calomnie n'est pas l'accusation

du calomnié, c'est l'excuse du calomniateur. J'ai vu se lasser des

promesses dont M. Laborie était riche; mais pourquoi? Les chimères

sont comme la torture: ça fait toujours passer une heure ou deux.

J'ai souvent mené en main, avec une bride d'or, de vieilles rosses de

souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de

jeunes et fringantes espérances.

Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier[528], homme de

raison et de probité. M. Guizot[529] daignait nous honorer de sa

présence[530].

[Note 528: Claude-Philibert-Édouard, baron _Mounier_ (1784-1843),

fils du célèbre constituant Joseph Mounier. Il avait été, sous

l'Empire, nommé maître des requêtes au Conseil d'État et intendant

des domaines de la couronne. Louis XVIII l'avait confirmé dans ces

deux postes. Conseiller d'État en 1816, président de la commission

mixte de liquidation en 1817, directeur général de l'administration

départementale et de la police en 1818, il se retira à la chute du

ministère Richelieu, fut nommé pair de France le 5 mars 1819, reprit

ses fonctions d'intendant des bâtiments de la couronne et rentra

au Conseil d'État sous le ministère Martignac. Il abandonna ses

fonctions salariées à la révolution de juillet et continua seulement

de siéger à la Chambre des pairs.--Le comte d'Hérisson a publié en

1896 les _Souvenirs intimes et Notes du baron Mounier_.]

[Note 529: Sur le voyage à Gand de M. Guizot, voir ses _Mémoires_,

tome I, chapitre III.]

[Note 530: Louis XVIII lui-même, très friand du poisson qu'on y

servait, se faisait quelquefois conduire à cette guinguette appelée

le _strop_ (_Louis XVIII à Gand_, par M. Édouard Romberg).]

* * * * *

On avait établi à Gand un _Moniteur_[531]: mon rapport au roi du

12 mai[532], inséré dans ce journal, prouve que mes sentiments sur

la liberté de la presse et sur la domination étrangère ont en tout

temps été les mêmes. Je puis aujourd'hui citer ces passages; ils ne

démentent point ma vie:

«Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institutions dont vous

aviez posé la base ... Vous aviez déterminé une époque pour le

commencement de la pairie héréditaire; le ministère eût acquis plus

d'unité; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres,

selon l'esprit même de la charte; une loi eût été proposée afin

qu'on pût être élu membre de la Chambre des députés avant quarante

ans et que les citoyens eussent une véritable carrière politique.

On allait s'occuper d'un code pénal pour les délits de la presse,

après l'adoption de laquelle loi la presse eût été entièrement

libre, car cette liberté est inséparable de tout gouvernement

représentatif...........

«Sire, et c'est ici l'occasion d'en faire la protestation solennelle:

tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont

inviolablement attachés aux principes d'une sage liberté; ils puisent

auprès de vous cet amour des lois, de l'ordre et de la justice, sans

lesquels il n'est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu'il nous

soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la

dernière goutte de notre sang, à vous suivre au bout de la terre, à

partager avec vous les tribulations qu'il plaira au Tout-Puissant

de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous

maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple,

que le voeu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des

Français. S'il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours

morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée; mais nous

n'aurions plus été que vos soldats, nous aurions cessé d'être vos

conseillers et vos ministres..................

«Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse; il

n'y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa

vie pour prévenir l'invasion de la France. Sire, vous êtes Français,

nous sommes Français! Sensibles à l'honneur de notre patrie, fiers de

la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous

voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu'à la dernière

goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager

avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu'avec la plus

profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays.»

[Note 531: Presqu'en arrivant à Gand, c'est-à-dire dans la première

quinzaine d'avril, le roi et son conseil fondèrent un journal dont

la direction fut confiée aux frères Bertin et qui s'appela le

_Moniteur_. Sur la réclamation du gouvernement des Pays-Bas, qui

voyait des difficultés à la coexistence dans le royaume de deux

_Moniteurs_, on remplaça bientôt le premier titre par celui de

_Journal universel_, mais ce n'en était pas moins l'organe officiel

de Louis XVIII.]

[Note 532: _Rapport sur l'état de la France, fait au roi dans son

conseil_, par le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire

de S. M. Très-Chrétienne près la cour de Suède. Gand, de l'imprimerie

royale, mai 1815, in-8º, 63 pages.]

Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la charte ce qui lui manquait

encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui

menaçait la France: je n'étais pourtant qu'un banni dont les voeux

étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les

portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les États des

souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la

liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et

dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers: ces circonstances

ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j'osais exprimer.

Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand retentissement; il

fut réimprimé par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette

occasion, et pour lequel j'ai eu toutes les peines du monde à obtenir

un brevet stérile d'imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir

d'une manière peu digne de lui: à l'occasion de mon rapport on fit

ce que le Directoire avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de

Cléry, on en falsifia des lambeaux: j'étais censé proposer à Louis

XVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour

les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si

l'impression de la pièce originale dans le _Moniteur de Gand_, à date

fixe et connue, ne confondait pas l'imposture: mais on avait besoin

d'un mensonge d'une heure. Le pseudonyme chargé d'un pamphlet sans

sincérité était un militaire d'un grade assez élevé: il fut destitué

après les Cent-Jours; on motiva sa destitution sur la conduite qu'il

avait tenue envers moi; il m'envoya ses amis; ils me prièrent de

m'interposer afin qu'un homme de mérite ne perdît pas ses seuls

moyens d'existence: j'écrivis au ministre de la guerre, et j'obtins

une pension de retraite pour cet officier[533]. Il est mort: la

femme de cet officier est restée attachée à madame de Chateaubriand

avec une reconnaissance à laquelle j'étais loin d'avoir des droits.

Certains procédés sont trop estimés; les personnes les plus vulgaires

sont susceptibles de ces générosités. On se donne un renom de vertu

à peu de frais: l'âme supérieure n'est pas celle qui pardonne; c'est

celle qui n'a pas besoin de pardon.

[Note 533: Tout ceci--est-il besoin de le dire?--est rigoureusement

exact. Cet officier, que Chateaubriand, par un très louable sentiment

de discrétion, n'a pas cru devoir nommer dans ses _Mémoires_, était

un inspecteur aux revues, M. Bail. Voici quelques lignes de la lettre

que Chateaubriand écrivit en sa faveur au duc de Feltre, ministre de

la guerre:

«_Paris, 22 août 1816._

«Un monsieur Bail, inspecteur aux revues, a fait une brochure contre

moi. Il a, pour ce fait, dit-il, perdu sa place. Oserais-je, monsieur

le duc, espérer de votre indulgence que vous voudrez bien lui rendre

vos bontés. La personne du roi est respectée dans la brochure.

Veuillez, Monsieur le Maréchal, oublier ce qui ne regarde que moi.»

(Lettre autographe au duc de Feltre.--Catalogues Charavay.)]

Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé que _j'avais rendu

à Gand des services essentiels_: s'il jugeait trop favorablement mon

rôle, du moins il y avait dans son sentiment une appréciation de ma

valeur politique.

* * * * *

Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues

antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux; car, au

fond, dans notre mesquine catastrophe j'apercevais la catastrophe

de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants

était l'_enclos du Béguinage_: je parcourais ce petit univers

de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses oeuvres

chrétiennes; région calme, placée comme les syrtes africaines au

bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le

sentiment religieux est si haut, qu'il n'est jamais étranger aux plus

graves révolutions: les solitaires de la Thébaïde et les Barbares,

destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et

des existences qui s'excluent.

J'étais reçu gracieusement dans l'enclos comme l'auteur du _Génie du

christianisme_: partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés

m'arrivent; ensuite les mères m'amènent leurs enfants; ceux-ci me

récitent mon chapitre sur la _première communion_. Puis se présentent

des personnes malheureuses qui me disent le bien que j'ai eu le

bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est

annoncé comme celui d'un missionnaire et d'un médecin. Je suis touché

de cette double réputation: c'est le seul souvenir agréable de moi

que je conserve; je me déplais dans tout le reste de ma personne et

de ma renommée.

J'étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M.

et madame d'Ops, père et mère vénérables entourés d'une trentaine

d'enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M.

Coppens, un gala, que je fus forcé d'accepter, se prolongea depuis

une heure de l'après-midi jusqu'à huit heures du soir. Je comptai

neuf services: on commença par les confitures et l'on finit par les

côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux

seuls savent composer un livre.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 36 / 42 段