Le discours du roi m'avait rempli d'espoir. Des conférences se

tenaient chez le président de la Chambre des députés, M. Lainé. J'y

rencontrai M. de La Fayette: je ne l'avais jamais vu que de loin à

une autre époque, sous l'Assemblée constituante. Les propositions

étaient diverses; la plupart faibles, comme il advient dans le péril:

les uns voulaient que le roi quittât Paris et se retirât au Havre;

les autres parlaient de le transporter dans la Vendée; ceux-ci

barbouillaient des phrases sans conclusion; ceux-là disaient qu'il

fallait attendre et voir venir: ce qui venait était pourtant fort

visible. J'exprimai une opinion fort différente: chose singulière!

M. de La Fayette l'appuya, et avec chaleur[514]. M. Lainé et le

maréchal Marmont étaient aussi de mon avis. Je disais donc:

«Que le roi tienne parole; qu'il reste dans sa capitale. La garde

nationale est pour nous. Assurons-nous de Vincennes. Nous avons les

armes et l'argent: avec l'argent nous aurons la faiblesse et la

cupidité. Si le roi quitte Paris, Paris laissera entrer Bonaparte;

Bonaparte maître de Paris est maître de la France. L'armée n'est

pas passée tout entière à l'ennemi; plusieurs régiments, beaucoup

de généraux et d'officiers, n'ont point encore trahi leur serment:

demeurons ferme, ils resteront fidèles. Dispersons la famille royale,

ne gardons que le roi. Que MONSIEUR aille au Havre, le duc de Berry

à Lille, le duc de Bourbon dans la Vendée, le duc d'Orléans à Metz:

madame la duchesse et M. le duc d'Angoulême sont déjà dans le Midi.

Nos divers points de résistance empêcheront Bonaparte de concentrer

ses forces. Barricadons-nous dans Paris. Déjà les gardes nationales

des départements voisins viennent à notre secours. Au milieu de ce

mouvement, notre vieux monarque, sous la protection du testament de

Louis XVI, la charte à la main, restera tranquille assis sur son

trône aux Tuileries; le corps diplomatique se rangera autour de

lui; les deux Chambres se rassembleront dans les deux pavillons du

château; la maison du roi campera sur le Carrousel et dans le jardin

des Tuileries. Nous borderons de canons les quais et la terrasse de

l'eau: que Bonaparte nous attaque dans cette position; qu'il emporte

une à une nos barricades; qu'il bombarde Paris, s'il le veut et

s'il a des mortiers; qu'il se rende odieux à la population entière,

et nous verrons le résultat de son entreprise! Résistons seulement

trois jours, et la victoire est à nous. Le roi, se défendant dans son

château, causera un enthousiasme universel. Enfin, s'il doit mourir,

qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de Napoléon

soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie,

gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit

de la liberté du genre humain.»

[Note 514: M. de La Fayette confirme, dans des Mémoires précieux pour

les faits que l'on a publiés depuis sa mort, la rencontre singulière

de son opinion et de la mienne au retour de Bonaparte. M. de La

Fayette aimait sincèrement l'honneur et la liberté. (Note de Paris,

1840.) CH.]

Ainsi je parlai: on n'est jamais reçu à dire que tout est perdu quand

on n'a rien tenté. Qu'y aurait-il eu de plus beau qu'un vieux fils

de saint Louis renversant avec des Français, en quelques moments,

un homme que tous les rois conjurés de l'Europe avaient mis tant

d'années à abattre?

Cette résolution, en apparence désespérée, était au fond très

raisonnable et n'offrait pas le moindre danger. Je resterai à

toujours convaincu que Bonaparte, trouvant Paris ennemi et le roi

présent, n'aurait pas essayé de les forcer. Sans artillerie, sans

vivres, sans argent, il n'avait avec lui que des troupes réunies au

hasard, encore flottantes, étonnées de leur brusque changement de

cocarde, de leurs serments prononcés à la volée sur les chemins:

elles se seraient promptement divisées. Quelques heures de retard

perdaient Napoléon; il suffisait d'avoir un peu de coeur. On pouvait

déjà même compter sur une partie de l'armée; les deux régiments

suisses gardaient leur foi: le maréchal Gouvion Saint-Cyr ne fit-il

pas reprendre la cocarde blanche à la garnison d'Orléans deux jours

après l'entrée de Bonaparte dans Paris? De Marseille à Bordeaux,

tout reconnut l'autorité du roi pendant le mois de mars entier: à

Bordeaux, les troupes hésitaient; elles seraient restées à madame

la duchesse d'Angoulême, si l'on avait appris que le roi était

aux Tuileries et que Paris se défendait. Les villes de province

eussent imité Paris. Le 10e de ligne se battit très bien sous le duc

d'Angoulême; Masséna se montrait cauteleux et incertain; à Lille,

la garnison répondit à la vive proclamation du maréchal Mortier. Si

toutes ces preuves d'une fidélité possible eurent lieu en dépit d'une

fuite, que n'auraient-elles point été dans le cas d'une résistance?

Mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de nouveau ravagé

la France; nos princes ne seraient point revenus avec les armées

ennemies; la légitimité eût été sauvée par elle-même. Une seule chose

eût été à craindre après le succès: la trop grande confiance de la

royauté dans ses forces, et par conséquent des entreprises sur les

droits de la nation.

Pourquoi suis-je venu à une époque où j'étais si mal placé? Pourquoi

ai-je été royaliste contre mon instinct dans un temps où une

misérable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre?

Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me

prenaient pour un écervelé, quand je parlais courage; pour un

révolutionnaire, quand je parlais liberté?

Il s'agissait bien de défense! Le roi n'avait aucune frayeur,

et mon plan lui plaisait assez par une certaine grandeur

_louis-quatorzième_; mais d'autres figures étaient allongées.

On emballait les diamants de la couronne (autrefois acquis des

deniers particuliers des souverains), en laissant trente-trois

millions d'écus au trésor et quarante-deux millions en effets. Ces

soixante-quinze millions étaient le fruit de l'impôt: que ne le

rendait-on au peuple plutôt que de le laisser à la tyrannie!

Une double procession montait et descendait les escaliers du pavillon

du Flore; on s'enquérait de ce qu'on avait à faire: point de

réponse. On s'adressait au capitaine des gardes; on interrogeait les

chapelains, les chantres, les aumôniers: rien. De vaines causeries,

de vains débits de nouvelles. J'ai vu des jeunes gens pleurer de

fureur en demandant inutilement des ordres et des armes; j'ai vu

des femmes se trouver mal de colère et de mépris. Parvenir au roi,

impossible; l'étiquette fermait la porte.

La grande mesure décrétée contre Bonaparte fut un ordre de _courir

sus_[515]: Louis XVIII, sans jambes, _courir sus_ le conquérant qui

enjambait la terre! Cette formule des anciennes lois, renouvelée à

cette occasion, suffit pour montrer la portée d'esprit des hommes

d'État de cette époque. _Courir sus_ en 1815! _courir sus!_ et _sus_

qui? _sus_ un loup? _sus_ un chef de brigand? _sus_ un seigneur

félon? Non: _sus_ Napoléon qui avait _couru sus_ les rois, les avait

saisis et marqués pour jamais à l'épaule de son _N_ ineffaçable!

[Note 515: Ordonnance royale du 6 mars, déclarant Bonaparte traître

et rebelle et enjoignant à tout militaire, garde national ou simple

citoyen «de lui courir sus».--_Moniteur_, 7 mars.]

De cette ordonnance, considérée de plus près, sortait une vérité

politique que personne ne voyait: la race légitime, étrangère à la

nation pendant vingt-trois années, était restée au jour et à la place

où la Révolution l'avait prise, tandis que la nation avait marché

dans le temps et l'espace. De là impossibilité de s'entendre et de se

rejoindre; religion, idées, intérêts, langage, terre et ciel, tout

était différent pour le peuple et pour le roi, parce qu'ils étaient

séparés par un quart de siècle équivalant à des siècles.

[Illustration: Benjamin Constant.]

Mais si l'ordre de _courir sus_ paraît étrange par la conservation

du vieil idiome de la loi, Bonaparte eut-il d'abord l'intention

d'agir mieux, tout en employant un nouveau langage? Des papiers

de M. d'Hauterive[516], inventoriés par M. Artaud, prouvent qu'on

eut beaucoup de peine à empêcher Napoléon de faire fusiller le duc

d'Angoulême, malgré la pièce officielle du _Moniteur_, pièce de

parade qui nous reste: il trouvait mauvais que ce prince se fût

défendu[517]. Et pourtant le fugitif de l'île d'Elbe, en quittant

Fontainebleau, avait recommandé aux soldats d'être _fidèles au

monarque_ que la France s'était choisi. La famille de Bonaparte avait

été respectée; la reine Hortense avait accepté de Louis XVIII le

titre de duchesse de Saint-Leu; Murat, qui régnait encore à Naples,

n'eut son royaume vendu que par M. de Talleyrand pendant le congrès

de Vienne.

[Note 516: Alexandre-Maurice Blanc de la Nautte _d'Hauterive_

(1754-1830). Il fut, sous le Directoire, l'Empire et la Restauration,

le principal collaborateur de Talleyrand. Il rédigea, pendant qu'il

était aux affaires, 62 traités politiques et commerciaux. On lui doit

plusieurs écrits, dont le plus remarquable, publié en 1800, a pour

titre: _De l'état de la France à la fin de l'an VIII_.]

[Note 517: Postérieurement à l'époque où Chateaubriand écrivait ces

lignes, le chevalier Artaud de Montor a publié l'Histoire de la

_Vie et des travaux du comte d'Hauterive_. On y trouve de curieux

détails sur cet épisode de 1815. Le général de Grouchy avait d'abord

reçu de la bouche d'un des hommes de confiance de l'Empereur

l'ordre de partir pour le Midi, où le duc d'Angoulême commandait

quelques milliers d'hommes, de le prendre et _de le faire fusiller

sur-le-champ_. Le général s'était récrié contre cette commission,

déclarant qu'il ferait la guerre en homme d'honneur, et non en

sauvage, et qu'avant de partir il verrait l'Empereur pour le lui

dire. L'Empereur ne manifesta ni mécontentement ni surprise, il

n'avoua ni ne désavoua l'ordre: «Vous irez, dit-il, dans le Midi,

vous acculerez le prince à la mer jusqu'à ce qu'il s'embarque.

Partez.» Puis il rappela M. de Grouchy et, d'un ton assuré et ferme,

lui dit: «Souvenez-vous surtout de l'ordre que vous recevez de moi:

si vous prenez le prince, gardez-vous bien qu'il tombe un cheveu de

sa tête.» Après un moment et le signe d'une profonde réflexion: «Non,

vous garderez le prince jusqu'à ce que je sois informé et que vous

receviez mes ordres.» Le général partit. (_Vie du comte d'Hauterive_,

page 398.--1839.)]

Cette époque, où la franchise manque à tous, serre le coeur: chacun

jetait en avant une profession de foi, comme une passerelle pour

traverser la difficulté du jour; quitte à changer de direction,

la difficulté franchie: la jeunesse seule était sincère, parce

qu'elle touchait à son berceau. Bonaparte déclare solennellement

qu'il renonce à la couronne; il part et revient au bout de neuf

mois. Benjamin Constant imprime son énergique protestation contre

le tyran[518], et il change en vingt-quatre heures. On verra plus

tard, dans un autre livre de ces _Mémoires_, qui lui inspira ce

noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit pas de

rester fidèle. Le maréchal Soult anime les troupes contre leur ancien

capitaine; quelques jours après il rit aux éclats de sa proclamation

dans le cabinet de Napoléon, aux Tuileries, et devient major général

de l'armée à Waterloo; le maréchal Ney baise les mains du roi, jure

de lui ramener Bonaparte enfermé dans une cage de fer[519], et il

livre à celui-ci tous les corps qu'il commande. Hélas! et le roi de

France? ... Il déclare qu'à soixante ans il ne peut mieux terminer

sa carrière qu'en mourant pour la défense de son peuple .... et il

fuit à Gand! À cette impossibilité de vérité dans les sentiments, à

ce désaccord entre les paroles et les actions, on se sent saisi de

dégoût pour l'espèce humaine.

[Note 518: L'article de Benjamin Constant parut dans le _Journal des

Débats_ du 19 mars. Voici la fin de cette éloquente philippique,

de cet inoubliable article,--que seul, son auteur devait, dès le

lendemain, oublier: «Du côté du Roi, la liberté constitutionnelle, la

sûreté, la paix; du côté de Bonaparte, la servitude, l'anarchie et

la guerre. Qui pourrait hésiter? Quel peuple serait plus digne que

nous de mépris si nous lui tendions les bras? Nous deviendrions la

risée de l'Europe après en avoir été la terreur ...; et, du sein de

cette abjection profonde, qu'aurions-nous à dire à ce Roi que nous

aurions pu ne pas rappeler, car les puissances voulaient respecter

l'indépendance du voeu national? ... Lui dirions-nous: Vous avez cru

aux Français, vous êtes venu au milieu de nous, seul et désarmé ...;

si vos ministres ont commis beaucoup de fautes, vous avez été noble,

bon, sensible; une année de votre règne n'a pas fait répandre autant

de larmes, qu'un seul jour du règne de Bonaparte. Mais, il reparaît

sur l'extrémité de notre territoire, il reparaît, cet homme teint de

notre sang et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes. Il se

montre, il menace, et ni les serments ne nous retiennent, ni votre

confiance ne nous attendrit, ni votre vieillesse ne nous frappe de

respect! Vous avez cru trouver une nation, vous n'avez trouvé qu'un

troupeau d'esclaves. Parisiens, tel ne sera pas votre langage, tel

ne sera pas du moins le mien. J'ai vu que la liberté était possible

sous la Monarchie, j'ai vu le Roi se rallier à la nation. Je n'irai

pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir

l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour

racheter une vie honteuse!»]

[Note 519: C'est le 7 mars que le maréchal Ney, après avoir baisé la

main du roi, lui avait dit: «Sire, j'espère bien venir à bout de le

ramener dans une cage de fer.» Louis XVIII, qui avait le sentiment

des convenances, dit à mi-voix après le départ de Ney: «Je ne lui en

demandais pas tant!» (_Souvenirs du baron de Barante_, II, 105).--Ney

arriva le 10 mars à Besançon, siège de son commandement. Tout fier

encore de ses paroles au roi, il les répéta au sous-préfet de

Poligny, et celui-ci ayant objecté que mieux vaudrait le ramener mort

dans un tombereau, le maréchal reprit: «--Non, vous ne connaissez

pas Paris; il faut que les Parisiens voient.» Il disait encore:

«--C'est bien heureux que l'homme de l'île d'Elbe ait tenté sa folle

entreprise, car ce sera le dernier acte de sa tragédie, le dénouement

de la _Napoléonade_.» Toutes ses paroles révélaient l'exaltation et

même la haine: «--Je fais mon affaire de Bonaparte, répétait-il, nous

allons attaquer la bête fauve.» Henry Houssaye, _1815_, tome II, p.

301.]

Louis XVIII, au 20 mars, prétendait mourir au milieu de la France;

s'il eût tenu parole, la légitimité pouvait encore durer un

siècle; la nature même semblait avoir ôté au vieux roi la faculté

de se retirer, en l'enchaînant d'infirmités salutaires; mais les

destinées futures de la race humaine eussent été entravées par

l'accomplissement de la résolution de l'auteur de la charte.

Bonaparte accourut au secours de l'avenir; ce Christ de la mauvaise

puissance prit par la main le nouveau paralytique et lui dit:

«Levez-vous et emportez votre lit; _surge, tolle lectum tuum_.»

* * * * *

Il était évident que l'on méditait une escampative: dans la crainte

d'être retenu, on n'avertissait pas même ceux qui, comme moi,

auraient été fusillés une heure après l'entrée de Napoléon à Paris.

Je rencontrai le duc de Richelieu dans les Champs-Élysées: «On nous

trompe,» me dit-il; «je monte la garde ici, car je ne compte pas

attendre tout seul l'empereur aux Tuileries.»

Madame de Chateaubriand avait envoyé, le soir du 19, un domestique

au Carrousel, avec ordre de ne revenir que lorsqu'il aurait la

certitude de la fuite du roi. À minuit, le domestique n'étant pas

rentré, je m'allai coucher. Je venais de me mettre au lit quand M.

Clausel de Coussergues entra. Il nous apprit que Sa Majesté était

partie et qu'elle se dirigeait sur Lille. Il m'apportait cette

nouvelle de la part du chancelier, qui, me sachant en danger, violait

pour moi le secret et m'envoyait douze mille francs à reprendre sur

mes appointements de ministre de Suède. Je m'obstinai à rester,

ne voulant quitter Paris que quand je serais physiquement sûr du

déménagement royal. Le domestique envoyé à la découverte revint: il

avait vu défiler les voitures de la cour. Madame de Chateaubriand me

poussa dans sa voiture, le 20 mars, à quatre heures du matin. J'étais

dans un tel accès de rage que je ne savais où j'allais ni ce que je

faisais.

Nous sortîmes par la barrière Saint-Martin. À l'aube, je vis des

corbeaux descendre paisiblement des ormes du grand chemin où ils

avaient passé la nuit pour prendre aux champs leur premier repas,

sans s'embarrasser de Louis XVIII et de Napoléon: ils n'étaient pas,

eux, obligés de quitter leur patrie, et, grâce à leurs ailes, ils

se moquaient de la mauvaise route où j'étais cahoté. Vieux amis de

Combourg! nous nous ressemblions davantage quand jadis, au lever du

jour, nous déjeunions des mûres de la ronce dans nos halliers de la

Bretagne!

La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, madame de

Chateaubriand souffrante: elle regardait à tout moment par la lucarne

du fond de la voiture si nous n'étions pas poursuivis. Nous couchâmes

à Amiens, où naquit Du Cange; ensuite à Arras, patrie de Robespierre:

là, je fus reconnu. Ayant envoyé demander des chevaux, le 22 au

matin, le maître de poste les dit retenus pour un général qui portait

à Lille la nouvelle de _l'entrée triomphale de l'empereur et roi à

Paris_; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais

pour moi. Je courus à la poste et, avec de l'argent, je levai la

difficulté.

Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux heures du matin,

nous trouvâmes les portes fermées; ordre était de ne les ouvrir à

qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le roi était

entré dans la ville. J'engageai le postillon pour quelques louis à

gagner, en dehors des glacis, l'autre côté de la place et à nous

conduire à Tournai; j'avais, en 1792, fait à pied, pendant la nuit,

ce même chemin avec mon frère. Arrivé à Tournai, j'appris que Louis

XVIII était certainement entré dans Lille avec le maréchal Mortier,

et qu'il comptait s'y défendre. Je dépêchai un courrier à M. de

Blacas[520], le priant de m'envoyer une permission pour être reçu

dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant,

mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand

à Tournai, je remontais en voiture pour me rendre à Lille, lorsque

le prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le roi était

parti et que le maréchal Mortier l'avait fait accompagner jusqu'à

la frontière. D'après ces explications, il restait prouvé que Louis

XVIII n'était plus à Lille lorsque ma lettre y parvint.

[Note 520: Pierre-Louis-Jean-Casimir, duc de _Blacas d'Aulps_

(1771-1839). Capitaine de cavalerie au moment de la Révolution, il

émigra dès 1790, et servit à l'armée de Condé et en Vendée. Étant

passé en Italie, il obtint la confiance du comte de Provence (depuis

Louis XVIII), confiance qu'il justifia par le service le plus

constant et le plus désintéressé. Il suivit Louis XVIII à Mittau et à

Hartwell et ne rentra en France qu'avec lui. Les titres de ministre

de la maison du roi, de grand-maître de la garde-robe, d'intendant

des bâtiments récompensèrent alors son dévouement. À la seconde

Restauration, le roi, qu'il avait accompagné à Gand le fit pair de

France, ambassadeur à Naples, puis à Rome. Il fut créé duc le 30

avril 1821. M. de Blacas, qui après 1830 avait voulu une fois encore

partager l'exil de ses princes, mourut à Prague le 17 novembre 1839.]

Le duc d'Orléans suivit de près le prince de Condé. Mécontent en

apparence, il était aise au fond de se trouver hors de la bagarre;

l'ambiguïté de sa déclaration et de sa conduite portait l'empreinte

de son caractère. Quant au vieux prince de Condé, l'émigration était

son dieu Lare. Lui n'avait pas peur de monsieur de Bonaparte; il

se battait si l'on voulait, il s'en allait si l'on voulait: les

choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle; il ne savait pas

trop s'il s'arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s'il

irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant

nous, me chargeant de recommander le café de l'auberge à ceux de sa

maison qu'il avait laissés derrière lui. Il ignorait que j'avais

donné ma démission à la mort de son petit-fils; il n'était pas bien

sûr d'avoir eu un petit-fils; il sentait seulement dans son nom un

certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir à quelque

Condé qu'il ne se rappelait plus.

Vous souvient-il de mon premier passage à Tournai avec mon frère,

lors de ma première émigration? Vous souvient-il, à ce propos, de

l'homme métamorphosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle

sortaient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui mettaient

le feu partout? En 1815, nous étions bien nous-mêmes une pluie de

corbeaux; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hélas! je n'étais

plus avec mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la République et

l'Empire avaient passé: que de révolutions s'étaient aussi accomplies

dans ma vie! Le temps m'avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes

générations du moment, laissez venir vingt-trois années, et vous

direz à ma tombe où en sont vos amours et vos illusions d'aujourd'hui.

À Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin: M. Bertin de

Vaux[521] s'en retourna à Paris; l'autre Bertin, Bertin l'aîné, était

mon ami. Vous savez par ces _Mémoires_ ce qui m'attachait à lui.

[Note 521: Louis-François _Bertin de Vaux_ (1771-1842) fut l'un des

fondateurs du _Journal des Débats_, ce qui ne l'empêcha pas d'être

agent de change, de créer (1801) une maison de banque à Paris et de

siéger comme juge et comme vice-président au Tribunal de Commerce

de la Seine (1805). Député de Versailles sous la Restauration, il

accepta la place de conseiller d'État lorsque Chateaubriand entra

dans le premier ministère Villèle, et il démissionna le jour où

Chateaubriand se vit arracher son portefeuille. Rentré au Conseil

d'État sous le ministère Martignac, il se retira de nouveau à

l'avènement du cabinet Polignac et fit partie des 221. Il fut

nommé pair de France le 11 octobre 1832. Ses fonctions publiques

ne l'empêchèrent pas de continuer jusqu'à sa mort, au _Journal des

Débats_, sa très active direction.]

De Tournai nous allâmes à Bruxelles: là je ne retrouvai ni le baron

de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus

morts ou vieux, ce qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier

qui m'avait donné asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume;

de soldat j'étais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis

XVIII; il était à Gand, où l'avaient conduit MM. de Blacas et de

Duras[522]: leur intention avait été d'abord d'embarquer le roi pour

l'Angleterre. Si le roi avait consenti à ce projet, jamais il ne

serait remonté sur le trône.

[Note 522: Amédée-Bretagne-Malo de Durfort, duc de _Duras_

(1771-1838). Premier gentilhomme de la Chambre du roi, il accompagna

Louis XVIII à Gand et revint avec lui. Il avait été nommé pair de

France le 4 juin 1814; après la Révolution de 1830, il se retira de

la vie politique.]

Étant entré dans un hôtel garni pour examiner un appartement,

j'aperçus le duc de Richelieu fumant à demi couché sur un sofa, au

fond d'une chambre noire. Il me parla des princes de la manière la

plus brutale, déclarant qu'il s'en allait en Russie et ne voulait

plus entendre parler de ces gens-là. Madame la duchesse de Duras,

arrivée à Bruxelles, eut la douleur d'y perdre sa nièce.

La capitale du Brabant m'est en horreur; elle n'a jamais servi que

de passage à mes exils; elle a toujours porté malheur à moi ou à mes

amis.

Un ordre du roi m'appela à Gand. Les volontaires royaux et la petite

armée du duc de Berry avaient été licenciés à Béthune, au milieu de

la boue et des accidents d'une débâcle militaire: on s'était fait des

adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du roi restèrent

et furent cantonnés à Alost; mes deux neveux, Louis et Christian de

Chateaubriand, faisaient partie de ce corps.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 35 / 42 段