comtesse Walewska. Les _Souvenirs_ de Pons (de l'Hérault) renferment
à ce sujet de curieux détails. La chaleur excessive de l'été avait
fatigué l'Empereur, qui avait quitté Porto-Ferrajo pour aller
s'établir sous les châtaigniers touffus de Marciana. «De l'ombre
et de l'eau, avait-il dit en riant, c'est le bonheur, et je vais
chercher le bonheur.» Il fit dresser sous les arbres sa tente de
campagne, pendant que Madame Mère venait habiter l'ermitage de
Marciana. Un matin, une jeune femme accompagnée d'un enfant de quatre
ou cinq ans débarquèrent mystérieusement dans l'île. Au cours de la
traversée, la voyageuse, après avoir dit: «le fils de l'Empereur»,
avait ajouté: «mon fils». Évidemment, c'était l'Impératrice et le
Roi de Rome! Les marins, la population, l'entourage de l'Empereur ne
le mirent pas un instant en doute. Cependant la jeune dame s'était
rendue immédiatement à Marciana et à la tente impériale. «Mme la
comtesse Walewska et son fils, dit Pons (de l'Hérault) (_Souvenirs
et anecdotes de l'île d'Elbe_, pages 213 et 578), restèrent environ
cinquante heures avec l'Empereur; pendant ce temps, l'Empereur ne
reçut plus personne, pas même Madame Mère, et l'on peut dire qu'il
se mit en grande quarantaine. Son isolement fut complet. Mais, après
cinquante heures, la dame alla s'embarquer à Longone pour retourner
sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les
marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger imminent pour
elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation: l'Empereur envoya
un officier d'ordonnance pour faire retarder le départ de l'intrépide
voyageuse; elle était en pleine mer ... L'Empereur eut des heures
d'angoisse. Ses alarmes durèrent jusqu'au moment où Mme la comtesse
Walewska lui eut appris elle-même que le péril était passé.»]
Si nous eussions été moins confiants, il nous eût été facile de
découvrir l'approche d'une catastrophe. Bonaparte était trop près de
son berceau et de ses conquêtes: son île funèbre devait être plus
lointaine et entourée de plus de flots. On ne s'explique pas comment
les alliés avaient imaginé de reléguer Napoléon sur les rochers où
il devait faire l'apprentissage de l'exil: pouvait-on croire qu'à la
vue des Apennins, qu'en sentant la poudre des champs de Montenotte,
d'Arcole et de Marengo, qu'en découvrant Venise, Rome et Naples,
ses trois belles esclaves, les tentations les plus irrésistibles ne
s'empareraient pas de son coeur? Avait-on oublié qu'il avait remué la
terre et qu'il avait partout des admirateurs et des obligés, les uns
et les autres ses complices? Son ambition était déçue, non éteinte;
l'infortune et la vengeance en ranimaient les flammes: quand le
prince des ténèbres du bord de l'univers créé aperçut l'homme et le
monde, il résolut de les perdre.
Avant d'éclater, le terrible captif se contint pendant quelques
semaines. Auprès de l'immense _Pharaon_ public qu'il tenait, son
génie négociait une fortune ou un royaume. Les Fouché, les Guzman
d'Alfarache, pullulaient. Le grand acteur avait établi depuis
longtemps le mélodrame à sa police et s'était réservé la haute scène;
il s'amusait des victimes vulgaires qui disparaissaient dans les
trappes de son théâtre.
Le bonapartisme, dans la première année de la Restauration, passa
du simple désir à l'action, à mesure que ses espérances grandirent
et qu'il eut mieux connu le caractère faible des Bourbons. Quand
l'intrigue fut nouée au dehors, elle se noua au-dedans, et la
conspiration devint flagrante. Sous l'habile administration de M.
Ferrand[507], M. de Lavallette[508] faisait la correspondance: les
courriers de la monarchie portaient les dépêches de l'empire. On ne
se cachait plus; les caricatures annonçaient un retour souhaité:
on voyait des aigles rentrer par les fenêtres du château des
Tuileries, d'où sortaient par les portes un troupeau de dindons;
le _Nain jaune_[509] ou _vert_ parlait de plumes de _cane_.[510]
Les avertissements venaient de toutes parts, et l'on n'y voulait
pas croire. Le gouvernement suisse s'était inutilement empressé de
prévenir le gouvernement du roi des menées de Joseph Bonaparte,
retiré dans le pays de Vaud. Une femme arrivée de l'Île d'Elbe
donnait les détails les plus circonstanciés de ce qui se passait à
Porto-Ferrajo, et la police la fit jeter en prison. On tenait pour
certain que Napoléon n'oserait rien tenter avant la dissolution du
congrès, et que, dans tous les cas, ses vues se tourneraient vers
l'Italie. D'autres, plus avisés encore, faisaient des voeux pour que
le _petit caporal_, _l'ogre_, le _prisonnier_, abordât les côtes de
France; cela serait trop heureux; on en finirait d'un seul coup! M.
Pozzo di Borgo déclarait à Vienne que le délinquant serait accroché
à une branche d'arbre. Si l'on pouvait avoir certains papiers, on y
trouverait la preuve que dès 1814 une conspiration militaire était
ourdie et marchait parallèlement avec la conspiration politique
que le prince de Talleyrand conduisait à Vienne, à l'instigation
de Fouché. Les amis de Napoléon lui écrivirent que s'il ne hâtait
son retour, il trouverait sa place prise aux Tuileries par le duc
d'Orléans: ils s'imaginent que cette révélation servit à précipiter
le retour de l'empereur. Je suis convaincu de l'existence de ces
menées, mais je crois aussi que la cause déterminante qui décida
Bonaparte était tout simplement la nature de son génie.
[Note 507: Antoine-François-Claude, comte _Ferrand_ (1751-1825). Il
était directeur général des Postes. À la seconde Restauration, il
fut nommé pair de France et entra à l'Académie française. Il avait
composé plusieurs ouvrages, dont le principal est _l'Esprit de
l'Histoire, ou Lettres politiques et morales d'un père à son fils sur
la manière d'étudier l'histoire en général et particulièrement celle
de la France_. Ses _Mémoires_ ont été publiés en 1897 par le vicomte
de Broc.]
[Note 508: Antoine-Marie Chamant, comte de _Lavallette_ (1769-1830),
directeur général des Postes sous l'Empire. Ses _Mémoires_ ont paru
en 1831.]
[Note 509: Le _Nain Jaune_, qui paraissait depuis 1810 avec ce
sous-titre: _Journal des arts, des sciences et de la littérature_,
se transforma en journal semi-politique à la fin de 1814, sous
l'inspiration, dit-on, des habitués du salon de l'ex-reine Hortense.
Les rédacteurs du _Nain Jaune_, Cauchois-Lemaire, Bory-Saint-Vincent,
Étienne, Jouy, Harel, étaient en effet bonapartistes, mais ils
eurent soin de cacher leur drapeau, n'attaquèrent jamais le roi
et prirent pour épigraphe: _Le Roi et la Charte_. Sous le couvert
de ce pavillon, ils déversèrent le ridicule sur les hommes et les
tendances du ministère et du parti royaliste. Louis XVIII, qui avait
du goût pour l'esprit, s'amusait des épigrammes du mordant journal.
À des courtisans qui réclamaient la suppression du _Nain Jaune_,
il répondit un jour: «Non, c'est par cette feuille que j'ai appris
des choses qu'un roi ne doit point ignorer.»--Voir Henry Houssaye,
_1815_, tome I, page 67.]
[Note 510: Un correspondant du _Nain Jaune_ lui écrivait, à la date
du 28 février 1815: «J'ai usé dix plumes d'oie à vous écrire, sans
pouvoir obtenir de réponse; peut-être serai-je plus heureux avec une
plume de _canne_: j'en essayerai.» (_Le Nain Jaune_ du 5 mars.)--La
ville de _Cannes_ est à peu de distance du golfe Jouan.]
La conspiration de Drouet d'Erlon et de Lefebvre-Desnoëttes venait
d'éclater[511]. Quelques jours avant la levée de boucliers de ces
généraux, je dînais chez M. le maréchal Soult, nommé ministre de la
guerre le 3 décembre 1814; un niais racontait l'exil de Louis XVIII
à Hartwell; le maréchal écoutait; à chaque circonstance il répondait
par ces deux mots: «C'est historique.»--On apportait les pantoufles
de Sa Majesté.--«C'est historique!» Le roi avalait, les jours
maigres, trois oeufs frais avant de commencer son dîner.--«C'est
historique!» Cette réponse me frappa. Quand un gouvernement n'est
pas solidement établi, tout homme dont la conscience ne compte pas
devient, selon le plus ou moins d'énergie de son caractère, un quart,
une moitié, un trois quarts de conspirateur; il attend la décision de
la fortune: les événements font plus de traîtres que les opinions.
[Note 511: Un complot, mi-impérialiste, mi-révolutionnaire, avait
éclaté, le 9 mars 1815, dans les départements du Nord. Les généraux
Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, partis de Cambrai et de Laon,
devaient, d'après le plan concerté par les conjurés, se rendre à
La Fère, s'emparer du parc d'artillerie, entraîner le régiment en
garnison dans cette ville, se réunir à Noyon au général Drouet
d'Erlon et aux troupes qu'il aurait amenées de Lille, et de là
marcher sur Paris. L'énergie du général d'Aboville, qui commandait à
La Fère, fit échouer la conjuration.]
* * * * *
Tout à coup le télégraphe annonça aux braves et aux incrédules
le débarquement de l'homme[512]: _Monsieur_ court à Lyon avec le
duc d'Orléans et le maréchal Macdonald; il en revient aussitôt. Le
maréchal Soult, dénoncé à la Chambre des députés, cède sa place le 11
mars au duc de Feltre. Bonaparte rencontra devant lui, pour ministre
de la guerre de Louis XVIII en 1815, le général qui avait été son
dernier ministre de la guerre en 1814.
[Note 512: Le maréchal Masséna, dans la soirée du 3 mars, adressa
de Marseille au ministre de la Guerre la dépêche qui annonçait le
débarquement de Bonaparte au golfe Jouan. En 1815, le télégraphe
aérien s'arrêtait à Lyon. La dépêche fut donc portée par un courrier
jusqu'à Lyon et n'arriva à Paris que le 5 mars vers midi. Ému de la
gravité de la nouvelle, Chappe, le directeur-général des télégraphes
(frère de l'inventeur) prit sur lui d'apporter cette dépêche à M. de
Vitrolles, au cabinet du roi, au lieu de la transmettre au maréchal
Soult. Vitrolles présenta la dépêche toute cachetée à Louis XVIII
qui la lut plusieurs fois de suite et la jeta sur la table en disant
avec le plus grand calme: «--C'est Bonaparte qui est débarqué sur
les côtes de Provence. Il faut porter cette lettre au ministre
de la Guerre. Il verra ce qu'il y aura à faire.»--(_Mémoires de
M. de Vitrolles_, tome II, p. 283-285).--Pendant deux jours, le
Gouvernement tint la nouvelle secrète, et c'est seulement le 7 mars
qu'elle fut annoncée officiellement dans le _Moniteur_.]
La hardiesse de l'entreprise était inouïe. Sous le point de vue
politique, on pourrait regarder cette entreprise comme le crime
irrémissible et la faute capitale de Napoléon. Il savait que les
princes encore réunis au congrès, que l'Europe encore sous les
armes, ne souffriraient pas son rétablissement; son jugement devait
l'avertir qu'un succès, s'il l'obtenait, ne pouvait être que d'un
jour: il immolait à sa passion de reparaître sur la scène le repos
d'un peuple qui lui avait prodigué son sang et ses trésors; il
exposait au démembrement la patrie dont il tenait tout ce qu'il avait
été dans le passé et tout ce qu'il sera dans l'avenir. Il y eut dans
cette conception fantastique un égoïsme féroce, un manque effroyable
de reconnaissance et de générosité envers la France.
Tout cela est vrai selon la raison pratique, pour un homme à
entrailles plutôt qu'à cervelle; mais, pour les êtres de la nature de
Napoléon, une raison d'une autre sorte existe; ces créatures à haut
renom ont une allure à part: les comètes décrivent des courbes qui
échappent au calcul; elles ne sont liées à rien, ne paraissent bonnes
à rien; s'il se trouve un globe sur leur passage, elles le brisent
et rentrent dans les abîmes du ciel; leurs lois ne sont connues
que de Dieu. Les individus extraordinaires sont les monuments de
l'intelligence humaine; ils n'en sont pas la règle.
Bonaparte fut donc moins déterminé à son entreprise par les faux
rapports de ses amis que par la nécessité de son génie: il se croisa
en vertu de la foi qu'il avait en lui. Ce n'est pas tout de naître,
pour un grand homme: il faut mourir. L'île d'Elbe était-elle une
fin pour Napoléon? Pouvait-il accepter la souveraineté d'un carré
de légumes, comme Dioclétien à Salone? S'il eût attendu plus tard,
aurait-il eu plus de chances de succès, alors qu'on eût été moins ému
de son souvenir, que ses vieux soldats eussent quitté l'armée, que
les nouvelles positions sociales eussent été prises?
Eh bien! il fit un coup de tête contre le monde: à son début, il dut
croire ne s'être pas trompé sur le prestige de sa puissance.
Une nuit, entre le 25 et le 26 février, au sortir d'un bal dont la
princesse Borghèse faisait les honneurs, il s'évade avec la victoire,
longtemps sa complice et sa camarade; il franchit une mer couverte
de nos flottes, rencontre deux frégates, un vaisseau de 74 et le
brick de guerre _le Zéphyr_ qui l'accoste et l'interroge; il répond
lui-même aux questions du capitaine; la mer et les flots le saluent,
et il poursuit sa course. Le tillac de _l'Inconstant_, son petit
navire, lui sert de promenoir et de cabinet; il dicte au milieu des
vents, et fait copier sur cette table agitée trois proclamations
à l'armée et à la France; quelques felouques, chargées de ses
compagnons d'aventure, portent, autour de sa barque amirale, pavillon
blanc semé d'étoiles. Le 1er mars, à trois heures du matin, il aborde
la côte de France entre Cannes et Antibes, dans le golfe Jouan, il
descend, parcourt la rivière, cueille des violettes et bivouaque
dans une plantation d'oliviers. La population stupéfaite se retire.
Il manque Antibes et se jette dans les montagnes de Grasse, traverse
Sernon, Barrème, Digne et Gap. À Sisteron, vingt hommes le peuvent
arrêter, et il ne trouve personne. Il s'avance sans obstacle parmi
ces habitants qui, quelques mois auparavant, avaient voulu l'égorger.
Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre
quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction
de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient
pas; il se cache dans sa gloire, comme le lion du Sahara se cache
dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs
éblouis. Enveloppés dans une trombe ardente, les fantômes sanglants
d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, d'Eylau,
de la Moskowa, de Lützen, de Bautzen, lui font un cortège avec un
million de morts. Du sein de cette colonne de feu et de nuée, sortent
à l'entrée des villes quelques coups de trompette mêlés aux signaux
du labarum tricolore: et les portes des villes tombent. Lorsque
Napoléon passa le Niémen à la tête de quatre cent mille fantassins
et de cent mille chevaux pour faire sauter le palais des czars à
Moscou, il fut moins étonnant que lorsque, rompant son ban, jetant
ses fers au visage des rois, il vint seul, de Cannes à Paris, coucher
paisiblement aux Tuileries.
Auprès du prodige de l'invasion d'un seul homme, il en faut placer
un autre qui fut le contre-coup du premier: la légitimité tomba en
défaillance; la pâmoison du coeur de l'État gagna les membres et
rendit la France immobile. Pendant vingt jours, Bonaparte marche par
étapes; ses aigles volent de clocher en clocher, et, sur une route
de deux cents lieues, le gouvernement, maître de tout, disposant de
l'argent et des bras, ne trouve ni le temps ni le moyen de couper
un pont, d'abattre un arbre, pour retarder au moins d'une heure la
marche d'un homme à qui les populations ne s'opposaient pas, mais
qu'elles ne suivaient pas non plus.
Cette torpeur du gouvernement semblait d'autant plus déplorable que
l'opinion publique à Paris était fort animée; elle se fût prêtée à
tout, malgré la défection du maréchal Ney. Benjamin Constant écrivait
dans les gazettes:
«Après avoir versé tous les fléaux sur notre patrie, il a quitté le
sol de la France. Qui n'eût pensé qu'il le quittait pour toujours?
Tout à coup il se présente et promet encore aux Français la liberté,
la victoire, la paix. Auteur de la constitution la plus tyrannique
qui ait régi la France, il parle aujourd'hui de liberté? Mais
c'est lui qui, durant quatorze ans, a miné et détruit la liberté.
Il n'avait pas l'excuse des souvenirs, l'habitude du pouvoir; il
n'était pas né sous la pourpre. Ce sont ses concitoyens qu'il a
asservis, ses égaux qu'il a enchaînés. Il n'avait pas hérité de la
puissance; il a voulu et médité la tyrannie: quelle liberté peut-il
promettre? Ne sommes-nous pas mille fois plus libres que sous son
empire? Il promet la victoire, et trois fois il a laissé ses troupes,
en Égypte, en Espagne et en Russie, livrant ses compagnons d'armes à
la triple agonie du froid, de la misère et du désespoir. Il a attiré
sur la France l'humiliation d'être envahie; il a perdu les conquêtes
que nous avions faites avant lui. Il promet la paix, et son nom seul
est un signal de guerre. Le peuple assez malheureux pour le servir
redeviendrait l'objet de la haine européenne; son triomphe serait le
commencement d'un combat à mort contre le monde civilisé ... Il n'a
donc rien à réclamer ni à offrir. Qui pourrait-il convaincre, ou qui
pourrait-il séduire? La guerre intestine, la guerre extérieure, voilà
les présents qu'il nous apporte.»
* * * * *
L'ordre du jour du maréchal Soult, daté du 8 mars 1815, répète à peu
près les idées de Benjamin Constant avec une effusion de loyauté:
«Soldats,
«Cet homme qui naguère abdiqua aux yeux de l'Europe un pouvoir
usurpé, dont il avait fait un si fatal usage, est descendu sur le sol
français qu'il ne devait plus revoir.
«Que veut-il? la guerre civile: que cherche-t-il? des traîtres: où
les trouvera-t-il? serait-ce parmi ces soldats qu'il a trompés et
sacrifiés tant de fois, en égarant leur bravoure? Serait-ce au sein
de ces familles que son nom seul remplit encore d'effroi?
«Bonaparte nous méprise assez pour croire que nous pourrons
abandonner un souverain légitime et bien-aimé pour partager le sort
d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le croit, l'insensé!
et son dernier acte de démence achève de le faire connaître.
«Soldats, l'armée française est la plus brave armée de l'Europe, elle
sera aussi la plus fidèle.
«Rallions-nous autour de la bannière des lis, à la voix de ce père
du peuple, de ce digne héritier des vertus du grand Henri. Il vous a
tracé lui-même les devoirs que vous avez à remplir. Il met à votre
tête ce prince, modèle des chevaliers français, dont l'heureux retour
dans notre patrie a déjà chassé l'usurpateur, et qui aujourd'hui va,
par sa présence, détruire son seul et dernier espoir.»
* * * * *
Louis XVIII se présenta le 16 mars à la Chambre des députés; il
s'agissait du destin de la France et du monde. Quand Sa Majesté
entra, les députés et les spectateurs dans les tribunes se
découvrirent et se levèrent; une acclamation ébranla les murs de la
salle. Louis XVIII monte lentement à son trône; les princes, les
maréchaux et les capitaines des gardes se rangent aux deux côtés du
roi. Les cris cessent; tout se tait: dans cet intervalle de silence,
on croyait entendre les pas lointains de Napoléon. Sa Majesté,
assise, regarde un moment l'assemblée et prononce ce discours d'une
voix ferme:
«Messieurs,
«Dans ce moment de crise où l'ennemi public a pénétré dans une partie
de mon royaume et qu'il menace la liberté de tout le reste, je viens
au milieu de vous resserrer encore les liens qui, vous unissant
avec moi, font la force de l'État; je viens, en m'adressant à vous,
exposer à toute la France mes sentiments et mes voeux.
«J'ai revu ma patrie; je l'ai réconciliée avec les puissances
étrangères, qui seront, n'en doutez pas, fidèles aux traités qui
nous ont rendus à la paix; j'ai travaillé au bonheur de mon peuple;
j'ai recueilli, je recueille tous les jours les marques les plus
touchantes de son amour; pourrais-je à soixante ans mieux terminer ma
carrière qu'en mourant pour sa défense?
«Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains pour la France:
celui qui vient allumer parmi nous les torches de la guerre civile
y apporte aussi le fléau de la guerre étrangère; il vient remettre
notre patrie sous son joug de fer; il vient enfin détruire cette
charte constitutionnelle que je vous ai donnée, cette charte, mon
plus beau titre aux yeux de la postérité, cette charte que tous les
Français chérissent et que je jure ici de maintenir: rallions-nous
donc autour d'elle.»
* * * * *
Le roi parlait encore quand un nuage répandit l'obscurité dans la
salle; les yeux se tournèrent vers la voûte pour chercher la cause
de cette soudaine nuit. Lorsque le monarque législateur cessa de
parler, les cris de _Vive le roi!_ recommencèrent au milieu des
larmes. «L'assemblée, dit avec vérité le _Moniteur_, électrisée par
les sublimes paroles du roi, était debout, les mains étendues vers le
trône. On n'entendait que ces mots: _Vive le roi! mourir pour le roi!
le roi à la vie à la mort!_ répétés avec un transport que tous les
coeurs français partageront.»
En effet, le spectacle était pathétique: un vieux roi infirme, qui,
pour prix du massacre de sa famille et vingt-trois années d'exil,
avait apporté à la France la paix, la liberté, l'oubli de tous les
outrages et de tous les malheurs; ce patriarche des souverains venant
déclarer aux députés de la nation qu'à son âge, après avoir revu sa
patrie, il ne pouvait mieux terminer sa carrière qu'en mourant pour
la défense de son peuple! Les princes jurèrent fidélité à la charte;
ces serments tardifs furent clos par celui du prince de Condé et
par l'adhésion du père du duc d'Enghien. Cette héroïque race prête
à s'éteindre, cette race d'épée patricienne, cherchant derrière
la liberté un bouclier contre une épée plébéienne, plus jeune,
plus longue et plus cruelle, offrait, en raison d'une multitude de
souvenirs, quelque chose d'extrêmement triste.
Le discours de Louis XVIII, connu au dehors, excita des transports
inexprimables. Paris était tout royaliste et demeura tel pendant les
Cent-Jours. Les femmes particulièrement étaient bourbonistes.
La jeunesse adore aujourd'hui le souvenir de Bonaparte, parce qu'elle
est humiliée du rôle que le gouvernement actuel fait jouer à la
France en Europe; la jeunesse, en 1814, saluait la Restauration,
parce qu'elle abattait le despotisme et relevait la liberté. Dans
les rangs des volontaires royaux on comptait M. Odilon Barrot, grand
nombre d'élèves de l'École de médecine, et l'École de droit tout
entière[513]; celle-ci adressa la pétition suivante, le 13 mars, à la
Chambre des députés:
«Messieurs,
«Nous nous offrons au roi et à la patrie; l'École de droit tout
entière demande à marcher. Nous n'abandonnerons ni notre souverain,
ni notre constitution. Fidèles à l'honneur français, nous vous
demandons des armes. Le sentiment d'amour que nous portons à Louis
XVIII vous répond de la constance de notre dévouement. Nous ne
voulons plus de fers, nous voulons la liberté. Nous l'avons, on vient
nous l'arracher: nous la défendrons jusqu'à la mort. Vive le roi!
vive la constitution!»
[Note 513: La formation du bataillon des élèves de l'École de droit
eut lieu dès le 14 mars 1815; l'effectif s'élevait à 1,200 hommes; le
drapeau avait été offert par les dames otages de Marie-Antoinette;
il portait sur la cravate cette devise: _Pour le bon droit_. Après
avoir été exercés à Vincennes, les volontaires, au nombre de sept
cents environ, rejoignirent les gardes du corps à Beauvais, le 26
mars, jour de Pâques; ils passèrent la frontière, et furent cantonnés
à Ypres. Louis XVIII les assimila aux officiers de sa maison et fit
délivrer des brevets de sous-lieutenants à ceux qui voulurent rester
dans l'armée. Le 30 juillet, le bataillon rentrait à Paris, aux
applaudissements d'une foule immense venue à sa rencontre.--Retenus
en France par leur âge, les professeurs de l'École refusèrent
du moins de se rendre auprès de Napoléon, et ce ne fut que sur
l'invitation expresse du ministre de l'Intérieur qu'ils envoyèrent
une adresse dans laquelle ils se déclaraient reconnaissants de voir
l'Empereur renoncer à tout esprit de conquête.--_L'École de droit de
Paris en 1814, 1815, 1816, d'après des documents inédits_, par M.
Colmet d'Aage, doyen honoraire. Voir aussi la très curieuse brochure
de M. Alexandre Guillemin, avocat à la Cour royale de Paris, _le
Patriotisme des volontaires royaux de l'École de droit de Paris_,
1822.]
Dans ce langage énergique, naturel et sincère, on sent la générosité
de la jeunesse et l'amour de la liberté. Ceux qui viennent nous dire
aujourd'hui que la Restauration fut reçue avec dégoût et douleur
par la France sont ou des ambitieux qui jouent une partie, ou des
hommes naissants qui n'ont point connu l'oppression de Bonaparte,
ou de vieux menteurs révolutionnaires impérialisés qui, après
avoir applaudi comme les autres au retour des Bourbons, insultent
maintenant, selon leur coutume, ce qui est tombé, et retournent à
leur instinct de meurtre, de police et de servitude.
* * * * *