[Note 489: Pierre-Antoine, comte _Dupont de l'Étang_ (1765-1840).

Il avait été l'un des plus brillants généraux de l'Empire, et

l'heure semblait proche où il serait élevé au maréchalat, lorsque

la capitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses

services et briser son épée. Napoléon l'avait fait traduire devant

une commission militaire (février 1812) qui «le destitua de ses

grades militaires, lui retira ses décorations, raya son nom du

catalogue de la Légion d'honneur, lui défendit à l'avenir de porter

l'habit militaire, de prendre le titre de comte, mit sous séquestre

ses dotations et ordonna son transfert dans une prison d'État, pour

y être détenu jusqu'à nouvel ordre».--La nomination du général

Dupont au ministère de la Guerre est du 9 avril 1814; elle n'est

donc point imputable à Louis XVIII, qui n'était pas encore rentré,

mais à Talleyrand et à ses collègues du gouvernement provisoire.

Le général Dupont, député de la Charente de 1815 à 1830, siégea au

centre-gauche, parmi les constitutionnels. Outre plusieurs écrits en

prose, il a composé une traduction en vers des _Odes_ d'Horace et un

poème en dix chants, _l'Art de la guerre_.]

[Note 490: Le maréchal Soult remplaça le général Dupont au Ministère

de la Guerre le 3 décembre 1814.]

[Note 491: Jules-Jean-Baptiste, comte _Anglès_ (1778-1828). Auditeur,

puis maître des requêtes au Conseil d'État, il était entré en

1809 au ministère de la Police, à la 3e division, chargée de la

correspondance avec les départements annexés. Il fut un moment

ministre de la Police en 1814. Le 22 août 1815, il fut élu à la

Chambre des Députés par le département des Hautes-Alpes. En 1818, il

redevint préfet de police et conserva ces fonctions jusqu'en 1821. Le

comte Anglès était un homme de beaucoup d'esprit, et il n'était pas

le dernier à rire des traits malicieux que Béranger lui décochait

dans ses chansons.]

Le 21 octobre, l'abbé de Montesquiou présenta la première loi au

sujet de la presse; elle soumettait à la censure tout écrit de moins

de vingt feuilles d'impression: M. Guizot élabora cette première loi

de liberté[492].

[Note 492: Voir les _Mémoires_ de M. Guizot, tome I, chapitre II.]

Carnot adressa une lettre au roi[493]; il avouait que les Bourbons

_avaient été reçus avec joie_; mais, ne tenant aucun compte ni de la

brièveté du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait,

avec des conseils hasardés, des leçons hautaines: tout cela ne vaut

quand on doit accepter le rang de _ministre_ et le titre de _comte_

de l'Empire; point ne convient de se montrer fier envers un prince

faible et libéral quand on a été soumis devant un prince violent

et despotique; quand, machine usée de la Terreur, on s'est trouvé

insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne.

Je fis imprimer en réponse les _Réflexions politiques_[494]; elles

contiennent la substance de la _Monarchie selon la Charte_. M. Lainé,

président de la Chambre des députés, parla au roi de cet ouvrage avec

éloge. Le roi paraissait toujours charmé des services que j'avais le

bonheur de lui rendre; le ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules

la casaque de héraut de la légitimité: mais plus l'ouvrage avait

de succès, moins l'auteur plaisait à Sa Majesté. Les _Réflexions

politiques_ divulguèrent mes doctrines constitutionnelles: la cour

en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer.

Louis XVIII disait à ses familiers: «Donnez-vous de garde d'admettre

jamais un poète dans vos affaires: il perdra tout. Ces gens-là ne

sont bons à rien.»

[Note 493: _Mémoire au Roi_, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, six

cent mille exemplaires de cet écrit, qui circulait clandestinement

sous toutes les formes, manuscrit, imprimé et lithographié. (Henry

Houssaye, _1815_, tome I, p. 68.) Sur les incidents relatifs à ce

célèbre _Mémoire_, d'abord destiné à la publicité, ensuite modifié

pour être remis à Louis XVIII, puis publié à l'insu de l'auteur et

désavoué par lui dans le _Journal des Débats_ du 8 octobre 1814,

voyez les _Mémoires de Carnot publiés par son fils_ (tome II, p.

366-372).]

[Note 494: _Réflexions politiques sur quelques écrits du Jour et sur

les intérêts de tous les Français._ (Décembre 1814.) C'est un des

meilleurs écrits de Chateaubriand.]

Une forte et vive amitié remplissait alors mon coeur: la duchesse

de Duras[495] avait de l'imagination, et un peu même dans le visage

de l'expression de madame de Staël: on a pu juger de son talent

d'auteur par _Ourika_. Rentrée de l'émigration, renfermée pendant

plusieurs années dans son château d'Ussé, au bord de la Loire, ce

fut dans les beaux jardins de Méréville que j'en entendis parler

pour la première fois, après avoir passé auprès d'elle à Londres

sans l'avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l'éducation de ses

charmantes filles, Félicie et Clara[496]. Des rapports de famille,

de province, d'opinions littéraires et politiques, m'ouvrirent la

porte de sa société. La chaleur de l'âme, la noblesse du caractère,

l'élévation de l'esprit, la générosité de sentiments, en faisaient

une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me

prit sous sa protection; car, malgré ce que j'avais fait pour la

monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir

reçus de moi, j'avais été mis si fort à l'écart que je songeais à me

retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait: dans ces solitudes

que Napoléon m'avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes,

n'aurais-je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries? Quand

j'entrai dans ces salons au retour de la légitimité, ils me firent

une impression presque aussi pénible que le jour où j'y vis Bonaparte

prêt à tuer le duc d'Enghien. Madame de Duras parla de moi à M. de

Blacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aller où je voudrais.

Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses

amis, qu'on déterra une ambassade vacante, l'ambassade de Suède.

Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire

présent de moi à son bon frère le roi Bernadotte[497]. Celui-ci ne se

figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockholm pour le détrôner? Eh!

bon Dieu! princes de la terre, je ne détrône personne; gardez vos

couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je

_n'en veux mie_.

[Note 495: Claire de Coetnempren de _Kersaint_, duchesse de

_Duras_ (1777-1829). Fille du comte Guy de Kersaint, député à la

Législative et à la Convention, guillotiné le 4 décembre 1793,

elle quitta la France après l'exécution de son père, et passa avec

sa mère à Philadelphie, puis à la Martinique, patrie de Mme de

Kersaint. Celle-ci étant morte à son tour, et un parent, établi aux

colonies, ayant laissé à la jeune orpheline une succession assez

considérable, elle vint en Angleterre, où, en 1797, elle épousa

Amédée-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus tard, à la mort

de son père, allait être le duc de Duras. Elle rentra en France à

l'époque du Consulat, mais se tint à l'écart de la cour impériale,

retirée le plus souvent au château d'Ussé, en Touraine. Au retour

des Bourbons, le duc de Duras fut nommé pair de France et premier

gentilhomme de la Chambre. La duchesse eut alors un salon, qui fut

bientôt l'un des plus recherchés de Paris, et dont M. Villemain, l'un

des habitués, parle en ces termes: «Le salon de Mme la duchesse de

Duras était naturellement _monarchique_, mais avec des nuances très

marquées de _constitutionalisme_ anglais, de _libéralisme_ français,

d'amour des lettres, de goût des arts, et en particulier d'admiration

pour M. de Chateaubriand et d'impatient désir de le voir ministre».

Elle a écrit plusieurs petits romans: _Édouard_, _Ourika_, _Frère

Ange_, _Olivier_, les _Mémoires de Sophie_. Les deux premiers, que

ses amis publièrent presque de force, parurent en 1820 et 1824,

avec le plus vif succès. Les trois autres sont encore inédits. La

duchesse de Duras avait composé pendant ses dernières années des

pages éminemment chrétiennes, qui ont paru en 1839 sous ce titre:

_Réflexions et prières inédites_.]

[Note 496: L'aînée, Claire-Louise-Augustine-_Félicité_-Magloire,

que l'on appelait _Félicie_, née en émigration le 19 août 1798,

avait épousé, le 30 septembre 1813, Charles-Léopold-Henri de la

Trémoille, prince de Talmont, fils du héros vendéen. Devenue veuve le

7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 septembre

1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaquelein, maréchal

de camp, frère cadet des généraux vendéens, Henri et Louis.--La

cadette, _Claire_-Henriette-Philippine-Benjamine, dite _Clara_, née à

Londres le 25 septembre 1799, épousa, le 30 août 1819, Henri-Louis,

comte de Chastellux, secrétaire de la légation française à Berlin.

Le comte de Chastellux, à l'occasion de son mariage, fut créé duc de

Rauzan et autorisé, par ordonnance royale du 15 août 1819, à ajouter

à son nom celui de Duras. Il est dénommé, dans l'acte de naissance

d'un de ses enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de

Rauzan.--La duchesse de Rauzan est morte à Paris le 11 novembre 1863.]

[Note 497: Dans les derniers moments de la première Restauration,

Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Stockholm. Il allait se

rendre--sans enthousiasme--auprès de Bernadotte, quand Napoléon

débarqua de l'île d'Elbe.]

Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l'appeler

ma soeur, que j'eus le bonheur de revoir à Paris pendant plusieurs

années, est allée mourir à Nice[498]: encore une plaie rouverte. La

duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Staël: je ne puis

comprendre comment je ne fus pas attiré sur les traces de madame

Récamier, revenue d'Italie en France; j'aurais salué le secours qui

venait en aide à ma vie: déjà je n'appartenais plus à ces matins

qui se consolent eux-mêmes, je touchais à ces heures du soir qui ont

besoin d'être consolées.

[Note 498: Au mois de janvier 1829.]

* * * * *

Le 30 décembre de l'année 1814, les Chambres législatives furent

ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour

l'assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent

exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai à

cette exhumation dans le cimetière[499] où Fontaine et Percier ont

élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l'imitation

d'une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus

remarquable de Paris. Ce cloître formé d'un enchaînement de tombeaux,

saisit l'imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de

ces _Mémoires_, j'ai parlé des exhumations de 1815[500]: au milieu

des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que

cette tête m'avait adressé à Versailles.

[Note 499: L'ancien cimetière de la Madeleine, rue

d'Anjou-Saint-Honoré, nº 48.]

[Note 500: Voir tome I, page 205.]

Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui

devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l'a jamais été.

J'écrivis la pompe funèbre du 21 janvier; je disais: «Ces religieux

qui vinrent avec l'oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis,

ne recevront point le descendant du saint roi. _Dans ces demeures

souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis

XVI se trouvera seul! ..._ Comment tant de morts se sont-ils levés?

Pourquoi Saint-Denis est-il désert? Demandons plutôt pourquoi son

toit est rétabli, pourquoi son autel est debout? Quelle main a

reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides!

La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons.

Ô Providence! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne

faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI[501].»

[Note 501: _Le Vingt-et-un janvier_, par M. de Chateaubriand. 1815,

Le Normant, éditeur, in-8º, 24 p.]

J'ai désiré assez longtemps que l'image de Louis XVI fût placée dans

le lieu même où le martyr répandit son sang: je ne serais plus de cet

avis. Il faut louer les Bourbons d'avoir, dès le premier moment de

leur retour, songé à Louis XVI; ils devaient toucher leur front avec

ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant

je crois qu'ils n'auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à

Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la

Convention entière; de là le reproche annuel qu'une cérémonie funèbre

répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une

assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à

la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs

malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et

des autres: nous avons eu des solennités pour les barricades, des

chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet;

mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des

jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d'âge en âge

le saint le plus obscur? Si les jeûnes et les prières institués pour

le sacrifice de Charles Ier durent encore, c'est qu'en Angleterre

l'État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique,

et qu'en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1649 est devenu

jour _férié_. En France, il n'en est pas de la sorte: Rome seule

a le droit de commander en religion; dès lors, qu'est-ce qu'une

ordonnance qu'un prince publie, un décret qu'une assemblée politique

promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de

les effacer? Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une fête

qui peut être abolie, que le témoignage d'une catastrophe tragique

non consacrée par le culte, n'est pas convenablement placé sur le

chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs.

Par le temps actuel, il serait à craindre qu'un monument élevé dans

le but d'imprimer l'effroi des excès populaires donnât le désir de

les imiter: le mal tente plus que le bien; en voulant perpétuer la

douleur, on ne fait souvent que perpétuer l'exemple. Les siècles

n'adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de

pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.

En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux[502],

chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi; je

le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI

reprit sa couche à Saint-Denis; Louis XVIII, de son côté, dormit au

Louvre: les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois

et de sceptres légitimes: vaine restauration du trône et de la tombe

dont le temps a déjà balayé la double poussière.

[Note 502: M. Desclozeaux (et non _Ducluzeau_, comme le portent les

précédentes éditions des _Mémoires_), était un fidèle royaliste, qui

s'était rendu propriétaire de l'ancien cimetière de la Madeleine,

pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profanés.]

Puisque j'ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se

répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j'étais oppressé quand,

la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à

demi détendue: que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines

parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite: morale vulgaire

qui sortait du spectacle même; mais mon esprit ne s'arrêtait pas

là; je perçais jusqu'à la nature de l'homme. Tout est-il vide et

absence dans la région des sépulcres? N'y a-t-il rien dans ce rien?

N'est-il point d'existences de néant, des pensées de poussière? Ces

ossements n'ont-ils point des modes de vie qu'on ignore? Qui sait

les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts? Les

choses qu'ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des

idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux? Songes, avenirs, joies,

douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et

vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies,

intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions

d'un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans

lesquels elles s'engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit

un coeur? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des

tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et éternel? Ce rire est-il

le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l'imposture de

cet univers? Fermons les yeux; remplissons l'abîme désespéré de la

vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr: «Je suis

chrétien.»

LIVRE IV

L'Île d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour de l'Île

d'Elbe. -- Torpeur de la légitimité. -- Article de Benjamin

Constant. -- Ordre du jour du maréchal Soult. -- Séance royale.

-- Pétition de l'école de droit à la Chambre des Députés. --

Projet de défense de Paris. -- Fuite du roi. -- Je pars avec

Madame de Chateaubriand. -- Embarras de la route. -- Le duc

d'Orléans et le prince de Condé. -- Tournai. -- Bruxelles. --

Souvenirs. -- Le duc de Richelieu. -- Le roi à Gand m'appelle

auprès de lui. -- Les Cent-Jours à Gand. -- Suite des Cent-Jours

à Gand. -- Affaires à Vienne.

Bonaparte avait refusé de s'embarquer sur un vaisseau français, ne

faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu'elle était

victorieuse; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages

dont il avait accablé la perfide Albion; il ne voyait plus de digne

de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l'_Undaunted_

qui le transporta au port de son premier exil; il n'était pas sans

inquiétude sur la manière dont il serait reçu: la garnison française

lui remettrait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires

italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer

libres de tout maître; le drapeau tricolore et le drapeau blanc

flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout

s'arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec

des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir

l'_auguste victime_. Les autorités civiles et religieuses furent

ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire

général, publia un mandement: «La divine Providence,» disait la

pieuse injonction, «a voulu que nous fussions à l'avenir les sujets

de Napoléon le Grand. L'île d'Elbe, élevée à un honneur aussi

sublime, reçoit dans son sein l'oint du Seigneur. Nous ordonnons

qu'un _Te Deum_ solennel soit chanté en actions de grâces, etc.»

L'empereur avait écrit au général Dalesme[503], commandant de la

garnison française, qu'il eût à faire connaître aux Elbois qu'il

_avait fait choix_ de leur île pour son séjour, en considération de

la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Il mit pied à terre à

Porto-Ferrajo[504], au milieu du double salut de la frégate anglaise

qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit

sous le dais de la paroisse à l'église où l'on chanta le _Te Deum_.

Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui

ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut

ensuite conduit à la mairie; son logement y était préparé. On déploya

le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d'une bande rouge

semée de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le

suivaient avec des raclements d'allégresse. Le trône, dressé à la

hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et

de loques d'écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier

s'arrangeait de ces parades: Napoléon jouait à la chapelle, comme il

amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur de son

palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps.

Il forma sa maison: elle se composait de quatre chambellans, de trois

officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara

qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du

soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y résider, du pavillon

destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa

vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le

pouvoir royal; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son

rang de son génie; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place

publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de

lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient

dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes,

du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie

et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l'île d'Elbe.

[Note 503: Jean-Baptiste, baron _Dalesme_ (1763-1832). Général de

brigade, député de la Haute-Vienne au Corps législatif, de 1802 à

1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui

le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours,

il fut gouverneur de l'île d'Elbe, et quitta le service à la seconde

Restauration. Réintégré en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.]

[Note 504: Le 4 mai 1814.]

Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,

Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[505],

Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait de

traverser; il n'avait point renoncé à déchirer son suaire; mais il

lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de

son monument quelque apparition de fantôme. C'est pourquoi, comme

sil n'eût pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans ses

carrières de fer cristallisé et d'aimant; on l'eût pris pour l'ancien

inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d'avoir

affecté jadis le revenu des forges d'_Illua_ à la Légion d'honneur;

500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baignée

dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers: «Où avais-je la

tête? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides décrets de cette

nature.» Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait

d'en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit

cinq ou six toises de grand chemin et traça l'emplacement de quatre

grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage.

Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il voulait

vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d'Angleterre:

et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la

vue de la mer qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces

mots lui échappèrent: «Diable! il faut l'avouer, mon île est très

petite.» Dans quelques heures il eut visité son domaine; il y voulut

joindre un rocher appelé _Pianosa_. «L'Europe va m'accuser, dit-il

en riant, d'avoir déjà fait une conquête.» Les puissances alliées se

réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats;

il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le

drapeau.

[Note 505: _Énéide_, livre X, vers 174.]

La présence de Napoléon sur les côtes de l'Italie, qui avait vu

commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat

était voisin; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou

publiquement à sa retraite; sa mère et sa soeur, la princesse

Pauline, le visitèrent; on s'attendait à voir bientôt arriver

Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant:

reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au

coin le plus écarté de l'île: sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait

de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l'écouter, songeait à se

défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord

reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit

dans sa yole blanche.[506]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 33 / 42 段