Il avait été l'un des plus brillants généraux de l'Empire, et
l'heure semblait proche où il serait élevé au maréchalat, lorsque
la capitulation de Baylen (juillet 1808) vint effacer tous ses
services et briser son épée. Napoléon l'avait fait traduire devant
une commission militaire (février 1812) qui «le destitua de ses
grades militaires, lui retira ses décorations, raya son nom du
catalogue de la Légion d'honneur, lui défendit à l'avenir de porter
l'habit militaire, de prendre le titre de comte, mit sous séquestre
ses dotations et ordonna son transfert dans une prison d'État, pour
y être détenu jusqu'à nouvel ordre».--La nomination du général
Dupont au ministère de la Guerre est du 9 avril 1814; elle n'est
donc point imputable à Louis XVIII, qui n'était pas encore rentré,
mais à Talleyrand et à ses collègues du gouvernement provisoire.
Le général Dupont, député de la Charente de 1815 à 1830, siégea au
centre-gauche, parmi les constitutionnels. Outre plusieurs écrits en
prose, il a composé une traduction en vers des _Odes_ d'Horace et un
poème en dix chants, _l'Art de la guerre_.]
[Note 490: Le maréchal Soult remplaça le général Dupont au Ministère
de la Guerre le 3 décembre 1814.]
[Note 491: Jules-Jean-Baptiste, comte _Anglès_ (1778-1828). Auditeur,
puis maître des requêtes au Conseil d'État, il était entré en
1809 au ministère de la Police, à la 3e division, chargée de la
correspondance avec les départements annexés. Il fut un moment
ministre de la Police en 1814. Le 22 août 1815, il fut élu à la
Chambre des Députés par le département des Hautes-Alpes. En 1818, il
redevint préfet de police et conserva ces fonctions jusqu'en 1821. Le
comte Anglès était un homme de beaucoup d'esprit, et il n'était pas
le dernier à rire des traits malicieux que Béranger lui décochait
dans ses chansons.]
Le 21 octobre, l'abbé de Montesquiou présenta la première loi au
sujet de la presse; elle soumettait à la censure tout écrit de moins
de vingt feuilles d'impression: M. Guizot élabora cette première loi
de liberté[492].
[Note 492: Voir les _Mémoires_ de M. Guizot, tome I, chapitre II.]
Carnot adressa une lettre au roi[493]; il avouait que les Bourbons
_avaient été reçus avec joie_; mais, ne tenant aucun compte ni de la
brièveté du temps ni de tout ce que la charte accordait, il donnait,
avec des conseils hasardés, des leçons hautaines: tout cela ne vaut
quand on doit accepter le rang de _ministre_ et le titre de _comte_
de l'Empire; point ne convient de se montrer fier envers un prince
faible et libéral quand on a été soumis devant un prince violent
et despotique; quand, machine usée de la Terreur, on s'est trouvé
insuffisant au calcul des proportions de la guerre napoléonienne.
Je fis imprimer en réponse les _Réflexions politiques_[494]; elles
contiennent la substance de la _Monarchie selon la Charte_. M. Lainé,
président de la Chambre des députés, parla au roi de cet ouvrage avec
éloge. Le roi paraissait toujours charmé des services que j'avais le
bonheur de lui rendre; le ciel semblait m'avoir jeté sur les épaules
la casaque de héraut de la légitimité: mais plus l'ouvrage avait
de succès, moins l'auteur plaisait à Sa Majesté. Les _Réflexions
politiques_ divulguèrent mes doctrines constitutionnelles: la cour
en reçut une impression que ma fidélité aux Bourbons n'a pu effacer.
Louis XVIII disait à ses familiers: «Donnez-vous de garde d'admettre
jamais un poète dans vos affaires: il perdra tout. Ces gens-là ne
sont bons à rien.»
[Note 493: _Mémoire au Roi_, par Carnot. Il se vendit, assure-t-on, six
cent mille exemplaires de cet écrit, qui circulait clandestinement
sous toutes les formes, manuscrit, imprimé et lithographié. (Henry
Houssaye, _1815_, tome I, p. 68.) Sur les incidents relatifs à ce
célèbre _Mémoire_, d'abord destiné à la publicité, ensuite modifié
pour être remis à Louis XVIII, puis publié à l'insu de l'auteur et
désavoué par lui dans le _Journal des Débats_ du 8 octobre 1814,
voyez les _Mémoires de Carnot publiés par son fils_ (tome II, p.
366-372).]
[Note 494: _Réflexions politiques sur quelques écrits du Jour et sur
les intérêts de tous les Français._ (Décembre 1814.) C'est un des
meilleurs écrits de Chateaubriand.]
Une forte et vive amitié remplissait alors mon coeur: la duchesse
de Duras[495] avait de l'imagination, et un peu même dans le visage
de l'expression de madame de Staël: on a pu juger de son talent
d'auteur par _Ourika_. Rentrée de l'émigration, renfermée pendant
plusieurs années dans son château d'Ussé, au bord de la Loire, ce
fut dans les beaux jardins de Méréville que j'en entendis parler
pour la première fois, après avoir passé auprès d'elle à Londres
sans l'avoir rencontrée. Elle vint à Paris pour l'éducation de ses
charmantes filles, Félicie et Clara[496]. Des rapports de famille,
de province, d'opinions littéraires et politiques, m'ouvrirent la
porte de sa société. La chaleur de l'âme, la noblesse du caractère,
l'élévation de l'esprit, la générosité de sentiments, en faisaient
une femme supérieure. Au commencement de la Restauration, elle me
prit sous sa protection; car, malgré ce que j'avais fait pour la
monarchie légitime et les services que Louis XVIII confessait avoir
reçus de moi, j'avais été mis si fort à l'écart que je songeais à me
retirer en Suisse. Peut-être eussé-je bien fait: dans ces solitudes
que Napoléon m'avait destinées comme à son ambassadeur aux montagnes,
n'aurais-je pas été plus heureux qu'au château des Tuileries? Quand
j'entrai dans ces salons au retour de la légitimité, ils me firent
une impression presque aussi pénible que le jour où j'y vis Bonaparte
prêt à tuer le duc d'Enghien. Madame de Duras parla de moi à M. de
Blacas. Il répondit que j'étais bien libre d'aller où je voudrais.
Madame de Duras fut si orageuse, elle avait un tel courage pour ses
amis, qu'on déterra une ambassade vacante, l'ambassade de Suède.
Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire
présent de moi à son bon frère le roi Bernadotte[497]. Celui-ci ne se
figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockholm pour le détrôner? Eh!
bon Dieu! princes de la terre, je ne détrône personne; gardez vos
couronnes, si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je
_n'en veux mie_.
[Note 495: Claire de Coetnempren de _Kersaint_, duchesse de
_Duras_ (1777-1829). Fille du comte Guy de Kersaint, député à la
Législative et à la Convention, guillotiné le 4 décembre 1793,
elle quitta la France après l'exécution de son père, et passa avec
sa mère à Philadelphie, puis à la Martinique, patrie de Mme de
Kersaint. Celle-ci étant morte à son tour, et un parent, établi aux
colonies, ayant laissé à la jeune orpheline une succession assez
considérable, elle vint en Angleterre, où, en 1797, elle épousa
Amédée-Bretagne-Malo de Durfort qui, trois ans plus tard, à la mort
de son père, allait être le duc de Duras. Elle rentra en France à
l'époque du Consulat, mais se tint à l'écart de la cour impériale,
retirée le plus souvent au château d'Ussé, en Touraine. Au retour
des Bourbons, le duc de Duras fut nommé pair de France et premier
gentilhomme de la Chambre. La duchesse eut alors un salon, qui fut
bientôt l'un des plus recherchés de Paris, et dont M. Villemain, l'un
des habitués, parle en ces termes: «Le salon de Mme la duchesse de
Duras était naturellement _monarchique_, mais avec des nuances très
marquées de _constitutionalisme_ anglais, de _libéralisme_ français,
d'amour des lettres, de goût des arts, et en particulier d'admiration
pour M. de Chateaubriand et d'impatient désir de le voir ministre».
Elle a écrit plusieurs petits romans: _Édouard_, _Ourika_, _Frère
Ange_, _Olivier_, les _Mémoires de Sophie_. Les deux premiers, que
ses amis publièrent presque de force, parurent en 1820 et 1824,
avec le plus vif succès. Les trois autres sont encore inédits. La
duchesse de Duras avait composé pendant ses dernières années des
pages éminemment chrétiennes, qui ont paru en 1839 sous ce titre:
_Réflexions et prières inédites_.]
[Note 496: L'aînée, Claire-Louise-Augustine-_Félicité_-Magloire,
que l'on appelait _Félicie_, née en émigration le 19 août 1798,
avait épousé, le 30 septembre 1813, Charles-Léopold-Henri de la
Trémoille, prince de Talmont, fils du héros vendéen. Devenue veuve le
7 septembre 1815, elle se maria, en secondes noces, le 14 septembre
1819, avec Auguste du Vergier, comte de la Rochejaquelein, maréchal
de camp, frère cadet des généraux vendéens, Henri et Louis.--La
cadette, _Claire_-Henriette-Philippine-Benjamine, dite _Clara_, née à
Londres le 25 septembre 1799, épousa, le 30 août 1819, Henri-Louis,
comte de Chastellux, secrétaire de la légation française à Berlin.
Le comte de Chastellux, à l'occasion de son mariage, fut créé duc de
Rauzan et autorisé, par ordonnance royale du 15 août 1819, à ajouter
à son nom celui de Duras. Il est dénommé, dans l'acte de naissance
d'un de ses enfants (1824), marquis de Duras-Chastellux, duc de
Rauzan.--La duchesse de Rauzan est morte à Paris le 11 novembre 1863.]
[Note 497: Dans les derniers moments de la première Restauration,
Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Stockholm. Il allait se
rendre--sans enthousiasme--auprès de Bernadotte, quand Napoléon
débarqua de l'île d'Elbe.]
Madame de Duras, femme excellente qui me permettait de l'appeler
ma soeur, que j'eus le bonheur de revoir à Paris pendant plusieurs
années, est allée mourir à Nice[498]: encore une plaie rouverte. La
duchesse de Duras connaissait beaucoup madame de Staël: je ne puis
comprendre comment je ne fus pas attiré sur les traces de madame
Récamier, revenue d'Italie en France; j'aurais salué le secours qui
venait en aide à ma vie: déjà je n'appartenais plus à ces matins
qui se consolent eux-mêmes, je touchais à ces heures du soir qui ont
besoin d'être consolées.
[Note 498: Au mois de janvier 1829.]
* * * * *
Le 30 décembre de l'année 1814, les Chambres législatives furent
ajournées au 1er mai 1815, comme si on les eût convoquées pour
l'assemblée du champ de mai de Bonaparte. Le 18 janvier furent
exhumés les restes de Marie-Antoinette et de Louis XVI. J'assistai à
cette exhumation dans le cimetière[499] où Fontaine et Percier ont
élevé depuis, à la pieuse voix de madame la Dauphine et à l'imitation
d'une église sépulcrale de Rimini, le monument peut-être le plus
remarquable de Paris. Ce cloître formé d'un enchaînement de tombeaux,
saisit l'imagination et la remplit de tristesse. Dans le livre IV de
ces _Mémoires_, j'ai parlé des exhumations de 1815[500]: au milieu
des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que
cette tête m'avait adressé à Versailles.
[Note 499: L'ancien cimetière de la Madeleine, rue
d'Anjou-Saint-Honoré, nº 48.]
[Note 500: Voir tome I, page 205.]
Le 21 janvier on posa la première pierre des bases de la statue qui
devait être élevée sur la place Louis XV, et qui ne l'a jamais été.
J'écrivis la pompe funèbre du 21 janvier; je disais: «Ces religieux
qui vinrent avec l'oriflamme au-devant de la châsse de Saint-Louis,
ne recevront point le descendant du saint roi. _Dans ces demeures
souterraines où dormaient ces rois et ces princes anéantis, Louis
XVI se trouvera seul! ..._ Comment tant de morts se sont-ils levés?
Pourquoi Saint-Denis est-il désert? Demandons plutôt pourquoi son
toit est rétabli, pourquoi son autel est debout? Quelle main a
reconstruit la voûte de ces caveaux, et préparé ces tombeaux vides!
La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons.
Ô Providence! il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne
faisait que bâtir le tombeau de Louis XVI[501].»
[Note 501: _Le Vingt-et-un janvier_, par M. de Chateaubriand. 1815,
Le Normant, éditeur, in-8º, 24 p.]
J'ai désiré assez longtemps que l'image de Louis XVI fût placée dans
le lieu même où le martyr répandit son sang: je ne serais plus de cet
avis. Il faut louer les Bourbons d'avoir, dès le premier moment de
leur retour, songé à Louis XVI; ils devaient toucher leur front avec
ses cendres, avant de mettre sa couronne sur leur tête. Maintenant
je crois qu'ils n'auraient pas dû aller plus loin. Ce ne fut pas à
Paris comme à Londres une commission qui jugea le monarque, ce fut la
Convention entière; de là le reproche annuel qu'une cérémonie funèbre
répétée semblait faire à la nation, en apparence représentée par une
assemblée complète. Tous les peuples ont fixé des anniversaires à
la célébration de leurs triomphes, de leurs désordres ou de leurs
malheurs, car tous ont également voulu garder la mémoire des uns et
des autres: nous avons eu des solennités pour les barricades, des
chants pour la Saint-Barthélemi, des fêtes pour la mort de Capet;
mais n'est-il pas remarquable que la loi est impuissante à créer des
jours de souvenir, tandis que la religion a fait vivre d'âge en âge
le saint le plus obscur? Si les jeûnes et les prières institués pour
le sacrifice de Charles Ier durent encore, c'est qu'en Angleterre
l'État unit la suprématie religieuse à la suprématie politique,
et qu'en vertu de cette suprématie le 30 janvier 1649 est devenu
jour _férié_. En France, il n'en est pas de la sorte: Rome seule
a le droit de commander en religion; dès lors, qu'est-ce qu'une
ordonnance qu'un prince publie, un décret qu'une assemblée politique
promulgue, si un autre prince, une autre assemblée, ont le droit de
les effacer? Je pense donc aujourd'hui que le symbole d'une fête
qui peut être abolie, que le témoignage d'une catastrophe tragique
non consacrée par le culte, n'est pas convenablement placé sur le
chemin de la foule allant insouciante et distraite à ses plaisirs.
Par le temps actuel, il serait à craindre qu'un monument élevé dans
le but d'imprimer l'effroi des excès populaires donnât le désir de
les imiter: le mal tente plus que le bien; en voulant perpétuer la
douleur, on ne fait souvent que perpétuer l'exemple. Les siècles
n'adoptent point les legs de deuil, ils ont assez de sujet présent de
pleurer sans se charger de verser encore des larmes héréditaires.
En voyant le catafalque qui partait du cimetière de Desclozeaux[502],
chargé des restes de la reine et du roi, je me sentis tout saisi; je
le suivais des yeux avec un pressentiment funeste. Enfin Louis XVI
reprit sa couche à Saint-Denis; Louis XVIII, de son côté, dormit au
Louvre: les deux frères commençaient ensemble une autre ère de rois
et de sceptres légitimes: vaine restauration du trône et de la tombe
dont le temps a déjà balayé la double poussière.
[Note 502: M. Desclozeaux (et non _Ducluzeau_, comme le portent les
précédentes éditions des _Mémoires_), était un fidèle royaliste, qui
s'était rendu propriétaire de l'ancien cimetière de la Madeleine,
pour que les restes du roi et de la reine ne fussent pas profanés.]
Puisque j'ai parlé de ces cérémonies funèbres qui si souvent se
répétèrent, je vous dirai le cauchemar dont j'étais oppressé quand,
la cérémonie finie, je me promenais le soir dans la basilique à
demi détendue: que je songeasse à la vanité des grandeurs humaines
parmi ces tombeaux dévastés, cela va de suite: morale vulgaire
qui sortait du spectacle même; mais mon esprit ne s'arrêtait pas
là; je perçais jusqu'à la nature de l'homme. Tout est-il vide et
absence dans la région des sépulcres? N'y a-t-il rien dans ce rien?
N'est-il point d'existences de néant, des pensées de poussière? Ces
ossements n'ont-ils point des modes de vie qu'on ignore? Qui sait
les passions, les plaisirs, les embrassements de ces morts? Les
choses qu'ils ont rêvées, crues, attendues, sont-elles comme eux des
idéalités, engouffrées pêle-mêle avec eux? Songes, avenirs, joies,
douleurs, libertés et esclavages, puissances et faiblesses, crimes et
vertus, honneurs et infamies, richesses et misères, talents, génies,
intelligences, gloires, illusions, amours, êtes-vous des perceptions
d'un moment, perceptions passées avec les crânes détruits dans
lesquels elles s'engendrèrent, avec le sein anéanti où jadis battit
un coeur? Dans votre éternel silence, ô tombeaux, si vous êtes des
tombeaux, n'entend-on qu'un rire moqueur et éternel? Ce rire est-il
le Dieu, la seule réalité dérisoire, qui survivra à l'imposture de
cet univers? Fermons les yeux; remplissons l'abîme désespéré de la
vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr: «Je suis
chrétien.»
LIVRE IV
L'Île d'Elbe. -- Commencement des Cent-Jours. -- Retour de l'Île
d'Elbe. -- Torpeur de la légitimité. -- Article de Benjamin
Constant. -- Ordre du jour du maréchal Soult. -- Séance royale.
-- Pétition de l'école de droit à la Chambre des Députés. --
Projet de défense de Paris. -- Fuite du roi. -- Je pars avec
Madame de Chateaubriand. -- Embarras de la route. -- Le duc
d'Orléans et le prince de Condé. -- Tournai. -- Bruxelles. --
Souvenirs. -- Le duc de Richelieu. -- Le roi à Gand m'appelle
auprès de lui. -- Les Cent-Jours à Gand. -- Suite des Cent-Jours
à Gand. -- Affaires à Vienne.
Bonaparte avait refusé de s'embarquer sur un vaisseau français, ne
faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu'elle était
victorieuse; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages
dont il avait accablé la perfide Albion; il ne voyait plus de digne
de son admiration que le parti triomphant, et ce fut l'_Undaunted_
qui le transporta au port de son premier exil; il n'était pas sans
inquiétude sur la manière dont il serait reçu: la garnison française
lui remettrait-elle le territoire qu'elle gardait? Des insulaires
italiens, les uns voulaient appeler les Anglais, les autres demeurer
libres de tout maître; le drapeau tricolore et le drapeau blanc
flottaient sur quelques caps rapprochés les uns des autres. Tout
s'arrangea néanmoins. Quand on apprit que Bonaparte arrivait avec
des millions, les opinions se décidèrent généreusement à recevoir
l'_auguste victime_. Les autorités civiles et religieuses furent
ramenées à la même conviction. Joseph-Philippe Arrighi, vicaire
général, publia un mandement: «La divine Providence,» disait la
pieuse injonction, «a voulu que nous fussions à l'avenir les sujets
de Napoléon le Grand. L'île d'Elbe, élevée à un honneur aussi
sublime, reçoit dans son sein l'oint du Seigneur. Nous ordonnons
qu'un _Te Deum_ solennel soit chanté en actions de grâces, etc.»
L'empereur avait écrit au général Dalesme[503], commandant de la
garnison française, qu'il eût à faire connaître aux Elbois qu'il
_avait fait choix_ de leur île pour son séjour, en considération de
la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Il mit pied à terre à
Porto-Ferrajo[504], au milieu du double salut de la frégate anglaise
qui le portait et des batteries de la côte. De là, il fut conduit
sous le dais de la paroisse à l'église où l'on chanta le _Te Deum_.
Le bedeau, maître des cérémonies, était un homme court et gros, qui
ne pouvait pas joindre ses mains autour de sa personne. Napoléon fut
ensuite conduit à la mairie; son logement y était préparé. On déploya
le nouveau pavillon impérial, fond blanc, traversé d'une bande rouge
semée de trois abeilles d'or. Trois violons et deux basses le
suivaient avec des raclements d'allégresse. Le trône, dressé à la
hâte dans la salle des bals publics, était décoré de papier doré et
de loques d'écarlate. Le côté comédien de la nature du prisonnier
s'arrangeait de ces parades: Napoléon jouait à la chapelle, comme il
amusait sa cour avec de vieux petits jeux dans l'intérieur de son
palais aux Tuileries, allant après tuer des hommes par passe-temps.
Il forma sa maison: elle se composait de quatre chambellans, de trois
officiers d'ordonnance et de deux fourriers du palais. Il déclara
qu'il recevrait les dames deux fois par semaine, à huit heures du
soir. Il donna un bal. Il s'empara, pour y résider, du pavillon
destiné au génie militaire. Bonaparte retrouvait sans cesse dans sa
vie les deux sources dont elle était sortie, la démocratie et le
pouvoir royal; sa puissance lui venait des masses citoyennes, son
rang de son génie; aussi le voyez-vous passer sans effort de la place
publique au trône, des rois et des reines qui se pressaient autour de
lui à Erfurt, aux boulangers et aux marchands d'huile qui dansaient
dans sa grange à Porto-Ferrajo. Il avait du peuple parmi les princes,
du prince parmi les peuples. À cinq heures du matin, en bas de soie
et en souliers à boucles, il présidait ses maçons à l'île d'Elbe.
[Note 503: Jean-Baptiste, baron _Dalesme_ (1763-1832). Général de
brigade, député de la Haute-Vienne au Corps législatif, de 1802 à
1809, baron de l'Empire (1810), il se rallia à la Restauration, qui
le fit lieutenant-général le 21 octobre 1814. Pendant les Cent-Jours,
il fut gouverneur de l'île d'Elbe, et quitta le service à la seconde
Restauration. Réintégré en 1830, il mourut gouverneur des Invalides.]
[Note 504: Le 4 mai 1814.]
Établi dans son empire, inépuisable en acier dès les jours de Virgile,
Insula inexhaustis Chalybum generosa metallis[505],
Bonaparte n'avait point oublié les outrages qu'il venait de
traverser; il n'avait point renoncé à déchirer son suaire; mais il
lui convenait de paraître enseveli, de faire seulement autour de
son monument quelque apparition de fantôme. C'est pourquoi, comme
sil n'eût pensé à autre chose, il s'empressa de descendre dans ses
carrières de fer cristallisé et d'aimant; on l'eût pris pour l'ancien
inspecteur des mines de ses ci-devant États. Il se repentit d'avoir
affecté jadis le revenu des forges d'_Illua_ à la Légion d'honneur;
500,000 fr. lui semblaient alors mieux valoir qu'une croix baignée
dans le sang sur la poitrine de ses grenadiers: «Où avais-je la
tête? dit-il; mais j'ai rendu plusieurs stupides décrets de cette
nature.» Il fit un traité de commerce avec Livourne et se proposait
d'en faire un autre avec Gênes. Vaille que vaille, il entreprit
cinq ou six toises de grand chemin et traça l'emplacement de quatre
grandes villes, de même que Didon dessina les limites de Carthage.
Philosophe revenu des grandeurs humaines, il déclara qu'il voulait
vivre désormais comme un juge de paix dans un comté d'Angleterre:
et pourtant, en gravissant un morne qui domine Porto-Ferrajo, à la
vue de la mer qui s'avançait de tous côtés au pied des falaises, ces
mots lui échappèrent: «Diable! il faut l'avouer, mon île est très
petite.» Dans quelques heures il eut visité son domaine; il y voulut
joindre un rocher appelé _Pianosa_. «L'Europe va m'accuser, dit-il
en riant, d'avoir déjà fait une conquête.» Les puissances alliées se
réjouissaient de lui avoir laissé en dérision quatre cents soldats;
il ne lui en fallait pas davantage pour les rappeler tous sous le
drapeau.
[Note 505: _Énéide_, livre X, vers 174.]
La présence de Napoléon sur les côtes de l'Italie, qui avait vu
commencer sa gloire et qui garde son souvenir, agitait tout. Murat
était voisin; ses amis, des étrangers, abordaient secrètement ou
publiquement à sa retraite; sa mère et sa soeur, la princesse
Pauline, le visitèrent; on s'attendait à voir bientôt arriver
Marie-Louise et son fils. En effet parut une femme et un enfant:
reçue en grand mystère, elle alla demeurer dans une villa retirée, au
coin le plus écarté de l'île: sur le rivage d'Ogygie, Calypso parlait
de son amour à Ulysse, qui, au lieu de l'écouter, songeait à se
défendre des prétendants. Après deux jours de repos, le cygne du Nord
reprit la mer pour aborder aux myrtes de Baïes, emportant son petit
dans sa yole blanche.[506]