La charte, pour la plus grande partie de la nation, avait

l'inconvénient d'être _octroyée_: c'était remuer, par ce mot très

inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire.

Louis XVIII aussi datait son bienfait de l'an dix-neuvième de son

règne, regardant Bonaparte comme non avenu, de même que Charles II

avait sauté à pieds joints par-dessus Cromwel: c'était une espèce

d'insulte aux souverains qui avaient tous reconnu Napoléon, et qui

dans ce moment même se trouvaient dans Paris. Ce langage suranné

et ces prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien à la

légitimité du droit et n'étaient que de puérils anachronismes[479].

À cela près, la charte remplaçant le despotisme, nous apportant la

liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience.

Néanmoins, les royalistes qui en recueillaient tant d'avantages,

qui, sortant ou de leur village, ou de leur foyer chétif, ou des

places obscures dont ils avaient vécu sous l'Empire, étaient appelés

à une haute et publique existence, ne reçurent le bienfait qu'en

grommelant; les libéraux, qui s'étaient arrangés à coeur joie de

la tyrannie de Bonaparte, trouvèrent la charte un véritable code

d'esclaves. Nous sommes revenus au temps de Babel; mais on ne

travaille plus à un monument commun de confusion: chacun bâtit sa

tour à sa propre hauteur, selon sa force et sa taille. Du reste, si

la charte parut défectueuse, c'est que la révolution n'était pas à

son terme; le principe de l'égalité et de la démocratie était au fond

des esprits et travaillait en sens contraire de l'ordre monarchique.

[Note 479: Malgré ce que dit ici Chateaubriand, il n'est que juste

de reconnaître que Louis XVIII avait fait preuve d'une dignité

vraiment royale en ne consentant pas à tenir la couronne des mains

des sénateurs, et en proclamant qu'il la tenait de son droit. Il y

avait dans cette attitude, il le faut bien dire, autant de vérité que

de noblesse. Le comte de Lille, l'exilé d'Hartwell, n'avait d'autre

titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de

Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII.--On

reproche à Louis XVIII d'avoir daté le commencement de son règne,

en 1814, comme s'il eût vraiment été roi depuis la mort de Louis

XVII, et on ne reproche pas à Napoléon, revenant de l'île d'Elbe,

d'avoir voulu biffer de l'histoire tout ce qui s'était fait en son

absence. Lui qui avait, le 11 avril 1814, renoncé solennellement au

trône pour lui et ses héritiers, il déclare, dans sa proclamation

du 1er mars 1815, que _tout ce qui a été fait_ depuis la rentrée

des Bourbons est _illégitime_. Il décrète, le 13 mars, à Lyon, que

«toutes les promotions faites dans la Légion d'honneur par tout

autre grand-maître que lui, et tous brevets signés par d'autres

personnes que le comte Lacépède, grand chancelier _inamovible_ de

la Légion d'honneur, étaient nuls et non avenus». Il ne consent

à donner un acte constitutionnel qu'autant qu'il sera une simple

addition aux constitutions impériales. «Napoléon, dit M. Duvergier

de Hauranne (_Histoire du gouvernement parlementaire_, t. II, p.

501), n'admettait pas qu'un autre eût été le souverain légitime de la

France, et il _prétendait avoir régné pendant ses onze mois de séjour

à l'île d'Elbe_.» C'est ce que reconnaît également le secrétaire de

son cabinet et son confident pendant la tragédie des Cent-Jours, M.

Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome II de ses _Mémoires_, page 45:

«Napoléon fut encore déterminé (à l'Acte additionnel) par une autre

considération: il regardait les Constitutions de l'Empire comme les

titres de propriété de sa couronne, et il aurait craint, en les

annulant, d'opérer une espèce de novation, qui lui aurait donné l'air

de recommencer un nouveau règne. Car Napoléon, après avoir voué au

ridicule les prétentions du «roi d'Hartwell», était enclin lui-même

à se persuader que _son règne n'avait point été interrompu par son

séjour à l'île d'Elbe_.»]

Les princes alliés ne tardèrent pas à quitter Paris: Alexandre, en

se retirant, fit célébrer un sacrifice religieux sur la place de la

Concorde[480]. Un autel fut élevé où l'échafaud de Louis XVI avait

été dressé. Sept prêtres moscovites célébrèrent l'office, et les

troupes étrangères défilèrent devant l'autel. Le _Te Deum_ fut chanté

sur un des beaux airs de l'ancienne musique grecque. Les soldats et

les souverains mirent genou en terre pour recevoir la bénédiction.

La pensée des Français se reportait à 1793 et à 1794, alors que les

boeufs refusaient de passer sur des pavés que leur rendait odieux

l'odeur du sang. Quelle main avait conduit à la fête des expiations

ces hommes de tous les pays, ces fils des anciennes invasions

barbares, ces Tartares, dont quelques-uns habitaient des tentes de

peaux de brebis au pied de la grande muraille de la Chine? Ce sont

là des spectacles que ne verront plus les faibles générations qui

suivront mon siècle.

[Note 480: Chateaubriand commet ici une légère erreur de date.

L'empereur Alexandre quitta Paris le 2 juin 1814. Ce n'est pas à

ce moment, et à la veille de son départ, qu'il fit célébrer un

service religieux sur la place Louis XV. Cette cérémonie avait eu

lieu presque au lendemain de l'entrée des Alliés, alors que ni le

comte d'Artois ni Louis XVIII n'étaient encore arrivés à Paris, le

dimanche 10 avril. Ce jour-là, l'empereur de Russie, le roi de Prusse

et le prince de Schwarzenberg, représentant l'empereur d'Autriche,

passèrent en revue leurs troupes respectives, rangées en ligne, au

nombre de 80 000 hommes, depuis le boulevard de l'Arsenal jusqu'à

celui de la Madeleine. À une heure, sur la place Louis XV, une messe

fut dite par un évêque et six prêtres du rite grec. Un _Te Deum_ fut

chanté pour remercier Dieu d'avoir donné la paix à la France et au

monde. Les troupes alliées défilèrent devant l'autel, qu'entourait

la garde nationale de Paris, sous les ordres de son commandant, le

général Dessolle. (_Journal des Débats_, nº du 11 avril 1814).]

* * * * *

Dans la première année de la Restauration, j'assistai à la troisième

transformation sociale: j'avais vu la vieille monarchie passer à la

monarchie constitutionnelle et celle-ci à la république; j'avais vu

la République se convertir en despotisme militaire, je voyais le

despotisme militaire revenir à une monarchie libre, les nouvelles

idées et les nouvelles générations se reprendre aux anciens principes

et aux vieux hommes. Les maréchaux d'empire devinrent des maréchaux

de France; aux uniformes de la garde de Napoléon se mêlèrent les

uniformes des gardes du corps et de la Maison-Rouge, exactement

taillés sur les anciens patrons, le vieux duc d'Havré[481], avec

sa perruque poudrée et sa canne noire, cheminait en branlant la

tête, comme capitaine des gardes du corps, auprès du maréchal

Victor, boiteux de la façon de Bonaparte; le duc de Mouchy[482],

qui n'avait jamais vu brûler une amorce, défilait à la messe

auprès du maréchal Oudinot[483], criblé de blessures; le château

des Tuileries, si propre et si militaire sous Napoléon, au lieu

de l'odeur de la poudre, se remplissait de la fumée des déjeuners

qui montait de toutes parts: sous messieurs les gentilshommes de

la chambre, avec messieurs les officiers de la bouche et de la

garde-robe, tout reprenait un air de domesticité. Dans les rues, on

voyait des émigrés caducs avec des airs et des habits d'autrefois,

hommes les plus respectables sans doute, mais aussi étrangers parmi

la foule moderne que l'étaient les capitaines républicains parmi les

soldats de Napoléon. Les dames de la cour impériale introduisaient

les douairières du faubourg Saint-Germain et leur enseignaient les

_détours_ du palais. Arrivaient des députations de Bordeaux, ornées

de brassards; des capitaines de paroisse de la Vendée, surmontés

de chapeaux à la Rochejaquelein. Ces personnages divers gardaient

l'expression des sentiments, des pensées, des habitudes, des moeurs

qui leur étaient familières. La liberté, qui était au fond de cette

époque, faisait vivre ensemble ce qui semblait au premier coup

d'oeil ne pas devoir vivre; mais on avait peine à reconnaître cette

liberté parce qu'elle portait les couleurs de l'ancienne monarchie

et du despotisme impérial. Chacun aussi savait mal le langage

constitutionnel; les royalistes faisaient des fautes grossières en

parlant charte; les impérialistes en étaient encore moins instruits;

les conventionnels, devenus tour à tour comtes, barons, sénateurs de

Napoléon et pairs de Louis XVIII, retombaient tantôt dans le dialecte

républicain qu'ils avaient presque oublié, tantôt dans l'idiome de

l'absolutisme qu'ils avaient appris à fond. Des lieutenants généraux

étaient promus à la garde des lièvres. On entendait des aides de camp

du dernier tyran militaire discuter de la liberté inviolable des

peuples, et des régicides soutenir le dogme sacré de la légitimité.

[Note 481: Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de _Croy_, duc _d'Havré_

(1744-1839). Il était déjà maréchal de camp, lorsqu'il avait été élu

en 1789 député de la noblesse aux États-Généraux par le bailliage

d'Amiens et de Ham. En 1814, Louis XVIII le nomma pair de France,

lieutenant-général et capitaine des gardes du corps. Il avait alors

70 ans.]

[Note 482: Philippe-Louis-Marie-Antoine de _Noailles_, prince de

_Poix_, duc de _Mouchy_ (1752-1819). Comme le duc d'Havré, il était

maréchal de camp en 1789, et avait été, comme lui, envoyé aux

États-Généraux par la noblesse du bailliage d'Amiens et de Ham.

Comme le duc d'Havré encore, il fut nommé en 1814 pair de France,

lieutenant-général et capitaine des gardes du corps.]

[Note 483: Charles-Nicolas _Oudinot_, duc de _Reggio_ (1767-1847).

Il avait été nommé maréchal de France le 12 juillet 1809 et duc

de Reggio le 14 avril 1810. Louis XVIII le nomma en 1814 ministre

d'État, pair de France et commandant du corps royal des grenadiers

et des chasseurs à pied de France. En 1815, il chercha à s'opposer

à la marche de Napoléon sur Paris, mais ne put conduire ses troupes

plus loin que Troyes. D'abord exilé dans ses terres par l'Empereur,

puis autorisé à habiter Montmorency, il fut nommé, au retour de

Louis XVIII, l'un des majors-généraux de la garde royale, membre du

conseil privé et commandant de la garde nationale de Paris. Ses états

de service constatent qu'il avait reçu vingt blessures; il avait eu

notamment les deux jambes cassées, et la droite cassée deux fois.]

Ces métamorphoses seraient odieuses, si elles ne tenaient en partie

à la flexibilité du génie français. Le peuple d'Athènes gouvernait

lui-même; des harangueurs s'adressaient à ses passions sur la

place publique; la foule souveraine était composée de sculpteurs,

de peintres, d'ouvriers, _regardeurs de discours et auditeurs

d'actions_, dit Thucydide. Mais quand, bon ou mauvais, le décret

était rendu, qui, pour l'exécuter, sortait de cette masse incohérente

et inexperte? Socrate, Phocion, Périclès, Alcibiade.

* * * * *

Est-ce aux royalistes qu'il faut _s'en prendre de la Restauration_,

comme on l'avance aujourd'hui? Pas le moins du monde: ne dirait-on

pas que trente millions d'hommes étaient consternés tandis qu'une

poignée de légitimistes accomplissaient, contre la volonté de tous,

une restauration détestée, en agitant quelques mouchoirs et en

mettant à leur chapeau un ruban de leur femme? L'immense majorité

des Français était, il est vrai, dans la joie; mais cette majorité

n'était point _légitimiste_ dans le sens borné du mot, et comme ne

s'appliquant qu'aux rigides partisans de la vieille monarchie. Cette

majorité était une foule prise dans toutes les nuances des opinions,

heureuse d'être délivrée, et violemment animée contre l'homme qu'elle

accusait de tous ses malheurs[484]; de là le succès de ma brochure.

Combien comptait-on d'aristocrates avoués proclamant le nom du roi?

MM. Mathieu et Adrien de Montmorency, MM. de Polignac, échappés de

leur geôle, M. Alexis de Noailles, M. Sosthène de La Rochefoucauld.

Ces sept ou huit hommes, que le peuple méconnaissait et ne suivait

pas, faisaient-ils la loi à toute une nation?

[Note 484: Le témoignage de Mme de Chastenay, dans ses intéressants

_Mémoires_, concorde ici pleinement avec celui de Chateaubriand. On

vit dès lors, écrit-elle (tome II, page 304), revêtus du signe du

royalisme, ceux qui, voués à sa cause par le seul instinct de leur

naissance, avaient aspiré toute leur vie à son rétablissement et

n'avaient cessé de l'espérer; ceux qui avaient cessé de le croire

possible et qui s'empressaient de donner le change aux calculs passés

de leur raison, qui leur semblaient maintenant une infidélité;

enfin, les hommes de l'ancienne noblesse qui, ayant pris parti sous

le gouvernement de Bonaparte, pensaient se targuer d'avoir pris de

l'expérience dans une des deux carrières ouvertes, et de ne point

offrir au roi des services incapables et inutiles ... D'autres, et

dans toutes les classes, ne comptant plus sur rien de ce qu'ils

avaient pu obtenir ou mériter sous un régime écrasé de son propre

poids, saluaient une aurore nouvelle; _d'autres enfin, au seul

titre de citoyens, d'hommes honnêtes et éclairés, réprouvaient le

destructeur de la France qui, pour prix de tant de sang et de gloire,

l'avait livrée aux étrangers; ils acclamaient un régime de paix

qu'une heureuse nécessité forçait désormais d'accueillir, et ceux-ci

étaient les plus nombreux_.»]

Madame de Montcalm m'avait envoyé un sac de douze cents francs pour

les distribuer à la pure race légitimiste: je le lui renvoyai,

n'ayant pas trouvé à placer un écu. On attacha une ignoble corde

au cou de la statue qui surmontait la colonne de la place Vendôme;

il y avait si peu de royalistes pour faire du train à la gloire

et pour tirer sur la corde, que ce furent les autorités, toutes

bonapartistes, qui descendirent l'image de leur maître à l'aide d'une

potence: le colosse courba de force la tête; il tomba aux pieds de

ces souverains de l'Europe, tant de fois prosternés devant lui.

Ce sont les hommes de la République et de l'Empire qui saluèrent

avec enthousiasme la Restauration. La conduite et l'ingratitude des

personnages élevés par la Révolution furent abominables envers celui

qu'ils affectent aujourd'hui de regretter et d'admirer.

Impérialistes et libéraux, c'est vous entre les mains desquels

est échu le pouvoir, vous qui vous êtes agenouillés devant les

fils de Henri IV! Il était tout naturel que les royalistes fussent

heureux de retrouver leurs princes et de voir finir le règne de

celui qu'ils regardaient comme un usurpateur; mais vous, créatures

de cet usurpateur, vous dépassiez en exagération les sentiments

des royalistes. Les ministres, les grands dignitaires, prêtèrent

à l'envi serment à la légitimité; toutes les autorités civiles et

judiciaires faisaient queue pour jurer haine à la nouvelle dynastie

proscrite, amour à la race antique qu'elles avaient cent et cent fois

condamnée. Qui composait ces proclamations, ces adresses adulatrices

et outrageantes pour Napoléon, dont la France était inondée? des

royalistes? Non: les ministres, les généraux, les autorités choisis

et maintenus par Bonaparte. Où se tripotait la Restauration? chez

des royalistes? Non: chez M. de Talleyrand. Avec qui? avec M. de

Pradt, aumônier du _dieu Mars_ et saltimbanque mitré. Avec qui et

chez qui dînait en arrivant le lieutenant général du royaume? chez

des royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'évêque d'Autun,

avec M. de Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux _infâmes princes

étrangers_? aux châteaux des royalistes? Non: à la Malmaison, chez

l'impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier,

par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement? à la

légitimité. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre, chez ce

brutal Tartare? les classes de l'Institut, les savants, les gens de

lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres;

ils en revenaient charmés, comblés d'éloges et de tabatières. Quant

à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle

part; on nous comptait pour rien. Tantôt on nous faisait dire dans

la rue d'aller nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne pas

crier trop haut _Vive le roi!_ d'autres s'étant chargés de ce soin.

Loin de forcer aucun à être légitimiste, les puissants déclaraient

que personne ne serait obligé de changer de rôle et de langage, que

l'évêque d'Autun ne serait pas plus contraint de dire la messe sous

la royauté qu'il n'avait été contraint d'y aller sous l'Empire. Je

n'ai point vu de châtelaine, point de Jeanne d'Arc, proclamer le

souverain de droit, un faucon sur le poing ou la lance à la main;

mais madame de Talleyrand[485], que Bonaparte avait attachée à son

mari comme un écriteau, parcourait les rues en calèche, chantant des

hymnes sur la pieuse famille des Bourbons. Quelques draps pendillants

aux fenêtres des familiers de la cour impériale faisaient croire

aux bons Cosaques qu'il y avait autant de lis dans les coeurs des

bonapartistes convertis que de chiffons blancs à leurs croisées.

C'est merveille en France que la contagion, et l'on crierait _À bas

ma tête!_ si on l'entendait crier à son voisin. Les impérialistes

entraient jusque dans nos maisons et nous faisaient, nous autres

bourbonistes, exposer en drapeau sans tache les restes de blanc

renfermés dans nos lingeries: c'est ce qui arriva chez moi; mais

madame de Chateaubriand n'y voulut entendre, et défendit vaillamment

ses mousselines[486].

[Note 485: Elle était née à Pondichéry, où son père, nommé Worley,

était capitaine de port. À seize ans, elle épousa un Suisse, _M.

Grant_, qui résida successivement avec elle à Chandernagor et à

Calcutta; elle se laissa enlever et emmener en Europe. Après de

nombreuses aventures, elle devint, sous le Directoire, la maîtresse

de Talleyrand et vécut publiquement avec lui. Le premier Consul

intima à son ministre l'ordre de l'épouser, ce qui fut fait, après

que Talleyrand eût reçu de la cour de Rome un bref qui le déliait

de ses voeux, et après que M. Grant, alors à Paris eut consenti à

divorcer, moyennant une grosse somme et une bonne place ... au Cap

de Bonne-Espérance. Le mariage de l'ancien évêque d'Autun fut du

reste purement civil. Quand vint la Restauration, il fit à sa femme

une pension de 60,000 livres, à la condition qu'elle irait se fixer

en Angleterre. Un jour qu'elle était revenue à Paris (c'était sous

le ministère Decazes), Louis XVIII demanda, non sans malice, au

prince de Talleyrand, s'il était vrai que sa femme se fût permis

de débarquer en France et d'arriver d'un trait de Calais à Paris:

«Rien de plus vrai, sire, répondit-il; il fallait bien que moi aussi

j'eusse mon vingt mars.»]

[Note 486: La plupart des traits de cette admirable page sont

empruntés à Mme de Chateaubriand qui, dans ses _Souvenirs_, décrit

ainsi La journée du 31 mars 1814 et celles qui suivirent:

«P***, M*** et P*** étaient à l'avant-garde de toutes les parades

du moment, et chacun savait par eux que le prince de Bénévent, en

changeant de maître, ne serait obligé de changer ni de rôle ni de

langage; que l'ex-évêque d'Autun ne serait pas plus obligé à la messe

sous les Bourbons que sous Bonaparte, et qu'il serait aussi bon

ministre sous la Restauration qu'il l'avait été sous l'Empire, Mme de

Talleyrand (femme divorcée de M. Grant) parcourait les rues dans une

calèche découverte, en chantant des hymnes à la louange de la pieuse

famille des Bourbons. Elle et les dames de sa suite avaient fait

autant de drapeaux de leurs mouchoirs, qu'elles agitaient avec une

grâce infinie. Cinquante calèches suivaient et imitaient le mouvement

donné, de sorte que les Alliés, qui arrivaient en ce moment par la

place Vendôme, crurent qu'il y avait réellement autant de lis dans le

coeur des Français que de drapeaux blancs en l'air. Les bons Cosaques

n'auraient jamais osé croire que ces belles bourbonnéennes du 31 mars

étaient des enragées bonapartistes le 30. Il n'y a qu'en France qu'on

sait si bien se retourner ... Les royalistes accouraient aussi de

leur côté, mais pas si vite que ceux qui croyaient ne pouvoir faire

assez tôt l'hommage d'un dévouement dont on pouvait douter. Bientôt

les cris de: Vive le Roi! se firent entendre de toutes parts. L'élan

était donné, et, en France surtout, on crierait _à bas ma tête!_ si

on l'entendait crier à ses voisins. On envahissait les maisons pour

avoir des rubans et même des jupons blancs, que l'on coupait pour

faire des cocardes, les boutiques ne pouvant y suffire. Le bleu et

le rouge étaient foulés aux pieds, surtout par les bonapartistes;

et tout ce qui restait des trois couleurs fut, dit-on, porté dans

les cachettes du Luxembourg en attendant que leur tour revînt. Un de

nos amis vint me demander la permission de faire main-basse sur ma

garde-robe; mais il me trouva peu disposée à chanter la victoire

avant de connaître les résultats, et je gardai mes jupons...»]

Le Corps législatif transformé en Chambre des députés, et la Chambre

des pairs, composée de cent cinquante-quatre membres, nommés à vie,

dans lesquels on comptait plus de soixante sénateurs, formèrent

les deux premières Chambres législatives[487]. M. de Talleyrand,

installé au ministère des affaires étrangères, partit pour le

congrès de Vienne, dont l'ouverture était fixée au 3 de novembre, en

exécution de l'article 32 du traité du 30 mai; M. de Jaucourt eut

le portefeuille pendant un intérim qui dura jusqu'à la bataille de

Waterloo. L'abbé de Montesquiou devint ministre de l'intérieur, ayant

pour secrétaire général M. Guizot; M. Malouet entra à la marine; il

décéda et fut remplacé par M. Beugnot[488]; le général Dupont[489]

obtint le département de la guerre; on lui substitua le maréchal

Soult[490], qui s'y distingua par l'érection du monument funèbre

de Quiberon; le duc de Blacas fut ministre de la maison du roi, M.

Anglès[491] préfet de police, le conseiller Dambray ministre de la

justice, l'abbé Louis ministre des finances.

[Note 487: Le Corps législatif de l'Empire était conservé jusqu'aux

élections prochaines; il changeait seulement de nom et prenait

celui de Chambre des députés. Quant à la Chambre des pairs, nommée

par le roi, si elle ne se composait pas exclusivement d'anciens

sénateurs, ces derniers y étaient cependant de beaucoup les plus

nombreux: «Quatorze maréchaux de l'Empire, dit M. Alfred Nettement,

représentaient les illustrations militaires de la nouvelle armée, et

formaient, avec quatre-vingt-sept membres de l'ancien Sénat impérial,

les deux tiers de la nouvelle Chambre des pairs, qui contenait ainsi

en tout _quatre-vingt-onze anciens sénateurs_, car sur les quatorze

maréchaux il y en avait quatre revêtus de ce titre. La part faite

aux hommes de la Révolution et de l'Empire était donc de cent-un

membres sur cent cinquante-quatre ... La part faite aux représentants

de l'ancienne société française était seulement de cinquante-trois

membres, et parmi les pairs de cette catégorie il y en avait

plusieurs qui appartenaient aux opinions qui dominaient depuis la

Révolution». (_Histoire de la Restauration_, par Alfred Nettement,

tome I, p. 444.)]

[Note 488: Jacques-Claude, comte _Beugnot_ (1761-1835). Ancien

membre de la Législative de 1791, où il s'était signalé par son

courage et son talent, il avait été successivement sous l'Empire

préfet de Rouen, conseiller d'État, ministre des Finances du roi

Jérôme et préfet de Lille. Louis XVIII lui confia le portefeuille de

la Marine, le 3 décembre 1814. Il suivit le roi à Gand et reçut au

retour la direction générale des Postes. Député de 1816 à 1820, pair

de France de 1830 à 1835, le comte Beugnot a laissé la réputation

d'un des hommes les plus spirituels de son temps. Une de ses plus

fines plaisanteries est celle qu'il laissa échapper dans une séance

des comités secrets de la Chambre de 1815. Un membre ayant demandé

que la figure du Christ sur la croix fût placée au-dessus de la

tête du président: «Je demande en outre, ajouta le comte Beugnot,

qu'on inscrive au-dessous ses dernières paroles: «_Mon Dieu,

pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font!_»--Il avait

écrit de très spirituels _Mémoires_, qui ont été publiés par son

fils.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 32 / 42 段