que le sous-préfet d'Aix était dans cet endroit, il le fit appeler,
et l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en
uniforme autrichien; j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des
insultes des Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu
de vous, tandis que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de
ma garde. Je ne trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie.
C'est une méchante race que les Provençaux; ils ont commis toutes
sortes d'horreurs et de crimes dans la Révolution et sont tout prêts
à recommencer: mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors
ce sont des lâches. Jamais la Provence ne m'a fourni un seul régiment
dont j'aurais pu être content. Mais ils seront peut-être demain aussi
acharnés contre Louis XVIII qu'ils le paraissent aujourd'hui contre
moi,_ etc.
[Note 466: Chef-lieu de canton du Var, à quatre lieues de Brignoles.]
«Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne
ferait jamais rien de la nation française s'il la traitait avec trop
de ménagements. Puis, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il
lève des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt
la haine de ses sujets_.
«Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé
en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux
royalistes qui devaient être pendus pour avoir porté la cocarde
blanche. _Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces
enragés; et aujourd'hui,_ continua-t-il, _ces hommes recommenceraient
les mêmes excès contre celui d'entre eux qui se refuserait à porter
la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple français!_
«Nous apprîmes qu'il y avait au Luc[467] deux escadrons de hussards
autrichiens: et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes
l'ordre au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter
l'empereur jusqu'à Fréjus.»
[Note 467: Le Luc, chef-lieu de canton du Var.]
Ici finit la narration du comte de Waldbourg: ces récits font mal à
lire. Quoi! les commissaires ne pouvaient-ils mieux protéger celui
dont ils avaient l'honneur de répondre? Qu'étaient-ils pour affecter
des airs si supérieurs avec un pareil homme? Bonaparte dit avec
raison que, s'il l'eût voulu, il aurait pu voyager accompagné d'une
partie de sa garde. Il est évident qu'on était indifférent à son
sort; on jouissait de sa dégradation; on consentait avec plaisir aux
marques de mépris que la victime requérait pour sa sûreté: il est si
doux de tenir sous ses pieds la destinée de celui qui marchait sur
les plus hautes têtes, de se venger de l'orgueil par l'insulte! Aussi
les commissaires ne trouvent pas un mot, même un mot de sensibilité
philosophique, sur un tel changement de fortune, pour avertir l'homme
de son néant et de la grandeur des jugements de Dieu! Dans les rangs
des alliés, les anciens adulateurs de Napoléon avaient été nombreux:
quand on s'est mis à genoux devant la force, on n'est pas reçu à
triompher du malheur. La Prusse, j'en conviens, avait besoin d'un
effort de vertu pour oublier ce qu'elle avait souffert, elle, son
roi et sa reine; mais cet effort devait être fait. Hélas! Bonaparte
n'avait eu pitié de rien; tous les coeurs s'étaient refroidis pour
lui. Le moment où il s'est montré le plus cruel, c'est à Jaffa; le
plus petit, c'est sur la route de l'île d'Elbe: dans le premier cas,
les nécessités militaires lui ont servi d'excuse; dans le second, la
dureté des commissaires étrangers donne le change aux sentiments des
lecteurs et diminue son abaissement.
Le gouvernement provisoire de France ne me semble pas lui-même tout
à fait irréprochable: je rejette les calomnies de Maubreuil[468];
néanmoins, dans la terreur qu'inspirait encore Napoléon à ses anciens
domestiques, une catastrophe fortuite aurait pu ne se présenter à
leurs yeux que comme un malheur.
[Note 468: D'après plusieurs historiens, le marquis de _Maubreuil_,
aventurier besoigneux, aussi dénué de scrupules que d'argent,
aurait été chargé par Talleyrand, au mois d'avril 1814 d'assassiner
Napoléon. Le ministre de la guerre Dupont, Anglès ministre de la
police et Bourrienne, directeur des postes, les commandants des
troupes russes et autrichiennes, l'empereur de Russie, l'empereur
d'Autriche lui-même auraient approuvé la mission donnée à Maubreuil.
C'est là une abominable calomnie.
Le zèle royaliste dont Maubreuil avait fait preuve, après l'entrée
des Alliés à Paris, lui avait valu les bonnes grâces de M. Laborie,
secrétaire adjoint du gouvernement provisoire; mais son protecteur
n'ayant rien pu lui procurer, il imagina, pour se tirer d'affaire, le
coup le plus hardi.
Sous prétexte d'aller à la recherche d'une partie des diamants de
la couronne, qui avaient été emportés hors de Paris et que l'on
ne retrouvait pas, il arrêta, le 21 avril, au village de Fossard,
près de Montereau, la reine de Westphalie, qui retournait en
Allemagne, et s'empara de onze caisses contenant les bijoux et
les diamants de la princesse et quatre-vingt mille francs en or.
Lorsque la nouvelle de ce beau coup vint à Paris, les souverains,
et en particulier l'empereur Alexandre, témoignèrent la plus vive
irritation et demandèrent la punition des coupables. Maubreuil
cependant était revenu à Paris, dans la nuit du 23 au 24 avril; il
porta aux Tuileries les caisses qu'il avait prises et dont l'une
s'était, disait-il, brisée et vidée en route. Il remit en même temps
quatre sacs, contenant de l'or, suivant lui. Le lendemain, lorsque
les caisses furent ouvertes par le serrurier qui avait fabriqué les
clefs, elles se trouvèrent presque vides; les sacs renfermaient
des pièces d'argent de vingt sous, au lieu de pièces d'or de vingt
francs. La police eut bientôt la preuve que la caisse brisée, celle
précisément qui contenait les objets les plus précieux, avait été
ouverte, à Versailles, dans une chambre d'auberge, par Maubreuil et
son complice, un sieur Dasies. De plus, dans un des appartements
occupés par Maubreuil à Paris,--il en avait trois ou quatre--on
trouva sur le lit un superbe diamant ayant appartenu à la reine
de Westphalie. Les preuves du vol étaient certaines. Maubreuil
paya d'audace. Il déclara qu'il était parti de Paris avec mission
d'assassiner l'empereur; que cette mission lui avait été donnée par
M. de Talleyrand; que, malgré l'horreur qu'elle lui inspirait, il
s'en était chargé, de peur qu'elle ne fût donnée à un autre. «Il
avait, continuait-il, tout arrangé pour tromper les criminelles
intentions de ceux qui l'avaient employé, et il avait cherché, en
leur apportant un trésor, en satisfaisant leur avidité, à apaiser
leur mécontentement.» Cela ne tenait pas debout; mais, dans les
circonstances où l'on se trouvait, ces mensonges pouvaient produire
dans le public, surtout parmi les soldats, l'effet le plus déplorable
et le plus funeste. Le gouvernement crut que le plus sage était de
ne rien précipiter, de garder les prévenus en prison, d'attendre du
temps et de la marche des événements conseil et secours.
M. Pasquier a donné sur cet épisode, au tome II de ses _Mémoires_
(pages 365 à 375), les détails les plus circonstanciés. Son récit ne
laisse rien subsister du roman de Maubreuil. Le témoignage du baron
Pasquier est ici d'autant moins suspect qu'il se montre en toute
rencontre très hostile à Talleyrand. «Cette aventure, dit-il en
terminant, a eu dans le monde un bien long retentissement. Au moment
où j'écris, après treize années écoulées, elle a servi de prétexte à
une _calomnie_ qui a porté à M. de Talleyrand un des coups les plus
sensibles qui pussent atteindre sa vieillesse, en donnant à entendre
qu'il avait pu connaître un projet d'attentat contre la vie de
l'empereur Napoléon. J'ai dit avec une entière sincérité tout ce qui
est venu à ma connaissance sur cette affaire. Rien ne peut justifier,
_rien ne peut donner une apparence de fondement à cette odieuse
allégation_.» Voir aussi les _Souvenirs du comte de Semallé_, pages
198 à 206.]
On voudrait douter de la vérité des faits rapportés par le comte de
Waldbourg-Truchsess, mais le général Koller a confirmé, dans une
_suite de l'Itinéraire de Waldbourg_, une partie de la narration
de son collègue; de son côté, le général Schouwalof m'a certifié
l'exactitude des faits: ses paroles contenues en disaient plus que
le récit expansif de Waldbourg. Enfin l'_Itinéraire de Fabry_[469]
est composé sur des documents français authentiques, fournis par des
témoins oculaires.
[Note 469: _Itinéraire de Buonaparte de Doulevent à Fréjus_ (par
Fabry), 1814.--Jean-Baptiste-Germain _Fabry_ (1780-1821) est l'auteur
de nombreuses publications, écrites avec talent et animées d'un
esprit profondément religieux et royaliste. Sous ce titre: _Le
Spectateur français au XIXe siècle_, il fit paraître, de 1805 à 1815,
un recueil formé des meilleurs articles publiés dans le _Mercure_
et le _Journal des Débats_, par Chateaubriand, Bonald, Dussault,
de Féletz, etc. De 1814 à 1819, il publia, outre l'_Itinéraire de
Doulevent à Fréjus_, _La Régence à Blois ou les derniers moments
du gouvernement impérial_ (1814); _l'Itinéraire de Buonaparte
de l'île d'Elbe à l'île Sainte-Hélène_ (1816); _Le Génie de la
Révolution considéré dans l'éducation_ (3 volumes, 1817-1818); _Les
Missionnaires de 1793_ (1819).]
Maintenant que j'ai fait justice des commissaires et des alliés,
est-ce bien le vainqueur du monde que l'on aperçoit dans
l'_Itinéraire de Waldbourg_? Le héros réduit à des déguisements et
à des larmes, pleurant sous une veste de courrier au fond d'une
arrière-chambre d'auberge! Était-ce ainsi que Marius se tenait
sur les ruines de Carthage, qu'Annibal mourut en Bithynie, César
au Sénat! Comment Pompée se déguisa-t-il? en se couvrant la tête
de sa toge. Celui qui avait revêtu la pourpre se mettant à l'abri
sous la cocarde blanche, poussant le cri de salut: Vive le roi! ce
roi dont il avait fait fusiller un héritier! Le maître des peuples
encourageant les humiliations que lui prodiguaient les commissaires
afin de le mieux cacher, enchanté que le général Koller sifflât
devant lui, qu'un cocher lui fumât à la figure, forçant l'aide de
camp du général Schouwalof à jouer le rôle de l'empereur, tandis que
lui Bonaparte portait l'habit d'un colonel autrichien et se couvrait
du manteau d'un général russe! Il fallait cruellement aimer la vie:
ces immortels ne peuvent consentir à mourir.
Moreau disait de Bonaparte: «Ce qui le caractérise, c'est le mensonge
et l'amour de la vie: je le battrai et je le verrai à mes pieds me
demander grâce.» Moreau pensait de la sorte, ne pouvant comprendre la
nature de Bonaparte; il tombait dans la même erreur que Lord Byron.
Au moins, à Sainte-Hélène, Napoléon, agrandi par les Muses, bien
que peu noble dans ses démêlés avec le gouverneur anglais, n'eut à
supporter que le poids de son immensité. En France, le mal qu'il
avait fait lui apparut personnifié dans les veuves et les orphelins,
et le contraignit de trembler sous les mains de quelques femmes.
Cela est trop vrai; mais Bonaparte ne doit pas être jugé d'après les
règles que l'on applique aux grands génies, parce que la magnanimité
lui manquait. Il y a des hommes qui ont la faculté de monter et qui
n'ont pas la faculté de descendre. Lui, Napoléon, possédait les deux
facultés: comme l'ange rebelle, il pouvait raccourcir sa taille
incommensurable pour la renfermer dans un espace mesuré; sa ductilité
lui fournissait des moyens de salut et de renaissance: avec lui tout
n'était pas fini quand il semblait avoir fini. Changeant à volonté
de moeurs et de costume, aussi parfait dans le comique que dans le
tragique, cet acteur savait paraître naturel sous la tunique de
l'esclave comme sous le manteau de roi, dans le rôle d'Attale ou dans
le rôle de César. Encore un moment, et vous verrez, du fond de sa
dégradation, le nain relever sa tête de Briarée; Asmodée sortira en
fumée énorme du flacon où il s'était comprimé. Napoléon estimait la
vie pour ce qu'elle lui rapportait; il avait l'instinct de ce qui lui
restait encore à peindre; il ne voulait pas que la toile lui manquât
avant d'avoir achevé ses tableaux.
Sur les frayeurs de Napoléon, Walter Scott, moins injuste que les
commissaires, remarque avec candeur que la fureur du peuple fit
beaucoup d'impression sur Bonaparte, qu'il répandit des larmes, qu'il
montra plus de faiblesse que n'en admettait son courage reconnu; mais
il ajoute: «Le danger était d'une espèce particulièrement horrible et
propre à intimider ceux à qui la terreur des champs de bataille était
familière: le plus brave soldat peut frémir devant la mort des de
Witt.»
Napoléon fut soumis à ces angoisses révolutionnaires dans les mêmes
lieux où il commença sa carrière avec la Terreur.
Le général prussien, interrompant une fois son récit s'est cru
obligé de révéler un mal que l'empereur ne cachait pas: le comte de
Waldbourg a pu confondre ce qu'il voyait avec les souffrances dont
M. de Ségur avait été témoin dans la campagne de Russie, lorsque
Bonaparte, contraint de descendre de cheval, s'appuyait la tête
contre des canons[470]. Au nombre des infirmités des guerriers
illustres, la véritable histoire ne compte que le poignard qui perça
le coeur de Henri IV, ou le boulet qui emporta Turenne.
[Note 470: Ségur, livre VII, chapitre X.]
Après le récit de l'arrivée de Bonaparte à Fréjus, Walter Scott,
débarrassé des grandes scènes, retombe avec joie dans son talent;
il s'en _va en bavardin_, comme parle madame de Sévigné; il devise
du passage de Napoléon à l'île d'Elbe, de la séduction exercée par
Bonaparte sur les matelots anglais, excepté sur Hinton, qui ne
pouvait entendre les louanges données à l'empereur sans murmurer le
mot _humbug_. Quand Napoléon partit, Hinton souhaita à _son honneur_
bonne santé et meilleure chance une autre fois. Napoléon était toutes
les misères et toutes les grandeurs de l'homme.
* * * * *
Tandis que Bonaparte, connu de l'univers, s'échappait de France au
milieu des malédictions, Louis XVIII, oublié partout, sortait de
Londres sous une voûte de drapeaux blancs et de couronnes. Napoléon,
en débarquant à l'île d'Elbe, y retrouva sa force. Louis XVIII, en
débarquant à Calais[471], eût pu voir Louvel[472]; il y rencontra
le général Maison[473], chargé, seize ans après, d'embarquer Charles
X à Cherbourg. Charles X, apparemment pour le rendre digne de sa
mission future, donna dans la suite à M. Maison le bâton de maréchal
de France, comme un chevalier, avant de se battre, conférait la
chevalerie à l'homme inférieur avec lequel il daignait se mesurer.
[Note 471: Louis XVIII débarqua à Calais le 24 avril 1814. Il avait
quitté la France le 22 juin 1791.]
[Note 472: Louvel a déclaré lui-même dans un de ses interrogatoires,
que dès le premier jour de la Restauration, il avait juré
d'_exterminer tous les Bourbons_, et qu'au mois d'avril 1814, il
s'était rendu à pied de Metz à Calais dans le dessein de frapper
Louis XVIII.]
[Note 473: Nicolas-Joseph _Maison_ (1771-1840). Il avait pris une
part glorieuse à toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire.
Napoléon l'avait créé baron (2 juillet 1808), puis comte (14 août
1813). Louis XVIII le nomma grand cordon de Saint-Louis et de la
Légion d'honneur, gouverneur de Paris et pair de France (4 juin
1814). Pendant les Cent-Jours, il ne voulut accepter aucune charge
de l'Empereur, et, le 31 août 1817, il fut fait marquis. Le 22
février 1829, à la suite de l'expédition de Morée, qu'il avait
dirigée en chef, il reçut le bâton de maréchal de France. Sous la
monarchie de Juillet, il fut ambassadeur à Vienne (de 1831 à 1833),
et à Saint-Pétersbourg (de 1833 à 1835). Ministre de la guerre,
du 30 avril 1835 au 6 septembre 1836, il était aux côtés du roi
Louis-Philippe lors de l'attentat de Fieschi.]
Je craignais l'effet de l'apparition de Louis XVIII. Je me hâtai de
le devancer dans cette résidence d'où Jeanne d'Arc tomba aux mains
des Anglais[474] et où l'on me montra un volume atteint d'un des
boulets lancés contre Bonaparte. Qu'allait-on penser à l'aspect de
l'invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu dire comme
Attila: «L'herbe ne croît plus partout où mon cheval a passé!» Sans
mission et sans goût j'entrepris (on m'avait jeté un sort) une tâche
assez difficile, celle de peindre _l'arrivée à Compiègne_, de faire
voir le fils de saint Louis tel que je l'idéalisai à l'aide des
Muses. Je m'exprimai ainsi:
[Note 474: Compiègne. Louis XVIII y arriva le 29 avril.]
«Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de
France, qui étaient allés au devant de S. M. Ce n'a plus été des cris
de _Vive le roi!_ mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne
distinguait rien que les accents de l'attendrissement et de la joie.
Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et
des épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de
velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or. Quand il est assis
dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne
entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans .......
Les maréchaux Macdonald, Ney, Moncey, Sérurier, Brune, le prince de
Neuchâtel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont
obtenu pareillement du roi les paroles les plus affectueuses. Telle
est en France la force du souverain légitime, cette magie attachée au
nom du roi. Un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout, sans
suite, sans gardes, sans richesses; il n'a rien à donner, presque
rien à promettre. Il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d'une
jeune femme; il se montre à des capitaines qui ne l'ont jamais vu, à
des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? c'est
le roi! Tout le monde tombe à ses pieds[475].»
[Note 475: COMPIÈGNE, _avril 1814_; par M. de Chateaubriand. Paris,
Le Normant, 1814, in-8.--_Oeuvres complètes_, Tome XXIV, _Mélanges
politiques_.]
Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais
d'atteindre, était vrai quant aux chefs; mais je mentais à l'égard
des soldats. J'ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore,
le spectacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant dans
Paris le 3 mai, alla descendre à Notre-Dame: on avait voulu épargner
au roi l'aspect des troupes étrangères; c'était un régiment de la
vieille garde à pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à
Notre-Dame, le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que figures
humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et
d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de
l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs
têtes, qui sentaient le feu et la poudre; ces mêmes hommes, privés
de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide
du temps, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée
de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie
de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient
descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas
voir; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le
mépris de la rage; les autres, à travers leurs moustaches, laissaient
voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes,
c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait
trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont été mis à une
pareille épreuve et n'ont souffert un tel supplice. Si dans ce
moment ils eussent été appelés à la vengeance, il aurait fallu les
exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mangé la terre.
Au bout de la ligne était un jeune hussard, à cheval; il tenait un
sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement
convulsif de colère. Il était pâle; ses yeux pivotaient dans leur
orbite; il ouvrait la bouche et la fermait tour à tour en faisant
claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait que
le premier son. Il aperçut un officier russe: le regard qu'il lui
lança ne peut se dire. Quand la voiture du roi passa devant lui, il
fit bondir son cheval, et certainement il eut la tentation de se
précipiter sur le roi.
La Restauration, à son début, commit une faute irréparable:
elle devait licencier l'armée en conservant les maréchaux, les
généraux, les gouverneurs militaires, les officiers dans leurs
pensions, honneurs et grades; les soldats seraient rentrés ensuite
successivement dans l'armée reconstituée, comme ils l'ont fait depuis
dans la garde royale: la légitimité n'eût pas eu d'abord contre elle
ces soldats de l'Empire organisés, embrigadés, dénommés comme ils
l'étaient aux jours de leurs victoires, sans cesse causant entre eux
du temps passé, nourrissant des regrets et des sentiments hostiles à
leur nouveau maître.
La misérable résurrection de la Maison-Rouge[476], ce mélange de
militaires de la vieille monarchie et de soldats du nouvel empire,
augmenta le mal: croire que des vétérans illustrés sur mille champs
de bataille ne seraient pas choqués de voir des jeunes gens[477],
très braves sans doute, mais pour la plupart neufs au métier des
armes, de les voir porter, sans les avoir gagnées, les marques d'un
haut grade militaire, c'était ignorer la nature humaine.
[Note 476: Les mousquetaires de la Maison militaire du Roi, qui
étaient ainsi nommés à cause de leur uniforme rouge.]
[Note 477: Alfred de Vigny, alors âgé de dix-sept ans, fut placé dans
les mousquetaires de la Maison du Roi. Aux Cent-Jours, les quatre
compagnies rouges accompagnèrent Louis XVIII jusqu'à la frontière.
«Mes camarades, dit Alfred de Vigny, étaient en avant, sur la route,
à la suite du roi Louis XVIII; je voyais leurs manteaux blancs et
leurs habits rouges, tout à l'horizon, au nord; les lanciers de
Bonaparte, qui surveillaient et suivaient notre retraite pas à pas,
montraient de temps en temps la flamme tricolore de leurs lances à
l'autre horizon». _Servitude et grandeur militaires_, page 44.]
Pendant le séjour que Louis XVIII avait fait à Compiègne, Alexandre
était venu le visiter. Louis XVIII le blessa par sa hauteur: il
résulta de cette entrevue la déclaration du 2 mai, de Saint-Ouen.
Le roi y disait: qu'il était résolu à donner pour base de la
constitution qu'il destinait à son peuple les garanties suivantes:
_le gouvernement représentatif divisé en deux corps, l'impôt
librement consenti, la liberté publique et individuelle, la liberté
de la presse, la liberté des cultes, les propriétés inviolables et
sacrées, la vente des biens nationaux irrévocable, les ministres
responsables, les juges inamovibles et le pouvoir judiciaire
indépendant, tout Français admissible à tous les emplois_, etc., etc.
Cette déclaration, quoiqu'elle fût naturelle à l'esprit de Louis
XVIII, n'appartenait néanmoins ni à lui, ni à ses conseillers;
c'était tout simplement le temps qui partait de son repos: ses ailes
avaient été ployées, sa fuite suspendue depuis 1792; il reprenait
son vol ou son cours. Les excès de la Terreur, le despotisme de
Bonaparte, avaient fait rebrousser les idées; mais, sitôt que les
obstacles qu'on leur avait opposés furent détruits, elles affluèrent
dans le lit qu'elles devaient à la fois suivre et creuser. On reprit
les choses au point où elles s'étaient arrêtées; ce qui s'était passé
fut comme non avenu: l'espèce humaine, reportée au commencement de
la Révolution, avait seulement perdu quarante ans[478] de sa vie;
or, qu'est-ce que quarante ans dans la vie générale de la société?
Cette lacune a disparu lorsque les tronçons coupés du temps se sont
rejoints.
[Note 478: Le manuscrit des _Mémoires_ porte bien _quarante_ ans.
Est-ce simplement un _lapsus calami_, ou Chateaubriand, qui était,
il est vrai, un assez pauvre calculateur, comptait-il vraiment
_quarante_ ans, de 1792 à 1814?]
Le 30 mai 1814 fut conclu le traité de Paris entre les alliés et
la France. On convint que dans le délai de deux mois toutes les
puissances qui avaient été engagées de part et d'autre dans la
présente guerre enverraient des plénipotentiaires à Vienne pour
régler dans un congrès général les arrangements définitifs.
Le 4 juin, Louis XVIII parut en séance royale dans une assemblée
collective du Corps législatif et d'une fraction du Sénat. Il
prononça un noble discours; vieux, passés, usés, ces fastidieux
détails ne servent plus que de fil historique.