Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta

tant de victoires n'est _plus même Français_! Lorsqu'au temps de la

Ligue Du Bourg rendit la Bastille à Henri IV, il refusa de quitter

l'écharpe noire et de prendre l'argent qu'on lui offrait pour la

reddition de la place. Sollicité de reconnaître le roi, il répondit

«que c'était sans doute un très bon prince, mais qu'il avait donné sa

foi à M. de Mayenne; qu'au reste Brissac était un traître, et que,

pour le lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques, en

présence du roi, et lui mangerait le coeur du ventre.» Différence des

temps et des hommes!

Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au

peuple français; elle lui disait:

«Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef

un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères

de la grandeur. Sur les ruines de l'anarchie, il n'a fondé que le

despotisme; il devait au moins _par reconnaissance devenir Français_

avec vous: _il ne l'a jamais été_. Il n'a cessé d'entreprendre sans

but et sans motif des guerres injustes, en aventurier qui veut être

fameux. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques, même

quand des revers inouïs punissent avec tant d'éclat l'orgueil et

l'abus de la victoire. Il n'a su régner ni dans l'intérêt national,

ni dans l'intérêt même de son despotisme. Il a détruit tout ce qu'il

voulait créer, et recréé tout ce qu'il voulait détruire. Il ne

croyait qu'à la force; la force l'accable aujourd'hui: juste retour

d'une ambition insensée.»

Vérités incontestables, malédictions méritées; mais qui les donnait,

ces malédictions? que devenait ma pauvre petite brochure, serrée

entre ces virulentes adresses? ne disparaît-elle pas entièrement? Le

même jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les signes

et les emblèmes du gouvernement impérial; si l'Arc de Triomphe eût

existé, on l'aurait abattu. Mailhe, qui vota le premier la mort de

Louis XVI[460], Cambacérès, qui salua le premier Napoléon du nom

d'empereur, reconnurent avec empressement les actes du gouvernement

provisoire.

[Note 460: Jean Baptiste _Mailhe_ (1754-1834), député de la

Haute-Garonne à la Convention. Par suite du roulement qui s'opéra

entre les départements pour les appels nominaux, il fut appelé le

premier à voter dans le procès du roi. En avril 1814, il envoya une

adresse au Sénat pour le féliciter d'avoir prononcé la déchéance de

Napoléon.]

Le 6, le Sénat broche une constitution: elle reposait à peu près

sur les bases de la charte future; le Sénat était maintenu comme

Chambre haute; la dignité des sénateurs était déclarée inamovible

et héréditaire; à leur titre de majorat était attachée la dotation

des sénatoreries; la constitution rendait ces titres et majorats

transmissibles aux descendants du possesseur: heureusement que ces

ignobles hérédités avaient en elles des Parques, comme disaient les

anciens.

L'effronterie sordide de ces sénateurs qui, au milieu de l'invasion

de leur patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe même dans

l'immensité des événements publics.

N'aurait-il pas été plus commode pour les Bourbons d'adopter en

arrivant le gouvernement établi, un Corps législatif muet, un Sénat

secret et esclave, une presse enchaînée? À la réflexion, on trouve

la chose impossible: les libertés naturelles, se redressant dans

l'absence du bras qui les courbait, auraient repris leur ligne

verticale sous la faiblesse de la compression. Si les princes

légitimes avaient licencié l'armée de Bonaparte, comme ils auraient

dû le faire, (c'était l'opinion de Napoléon à l'île d'Elbe), et

s'ils eussent conservé en même temps le gouvernement impérial, c'eût

été trop de briser l'instrument de la gloire pour ne garder que

l'instrument de la tyrannie: la charte était la rançon de Louis XVIII.

* * * * *

Le 12 avril, le comte d'Artois arriva en qualité de lieutenant

général du royaume. Trois ou quatre cents hommes à cheval allèrent

au-devant de lui; j'étais de la troupe. Il charmait par sa

bonne grâce, différente des manières de l'Empire. Les Français

reconnaissaient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes moeurs,

leur ancienne politesse et leur ancien langage; la foule l'entourait

et le pressait; consolante apparition du passé, double abri qu'il

était contre l'étranger vainqueur et contre Bonaparte encore

menaçant. Hélas! ce prince ne remettait le pied sur le sol français

que pour y voir assassiner son fils et pour retourner mourir sur

cette terre d'exil dont il revenait; il y a des hommes à qui la vie a

été jetée au cou comme une chaîne.

On m'avait présenté au frère du roi, on lui avait fait lire ma

brochure, autrement il n'aurait pas su mon nom: il ne se rappelait ni

de m'avoir vu à la cour de Louis XVI, ni au camp de Thionville, et

n'avait sans doute jamais entendu parler du _Génie du christianisme_:

c'était tout simple. Quand on a beaucoup et longuement souffert,

on ne se souvient plus que de soi; l'infortune personnelle est une

compagne un peu froide, mais exigeante; elle vous obsède; elle ne

laisse de place à aucun autre sentiment, ne vous quitte point,

s'empare de vos genoux et de votre couche.

La veille du jour de l'entrée du comte d'Artois, Napoléon, après

avoir inutilement négocié avec Alexandre par l'entremise de M. de

Caulaincourt, avait fait connaître l'acte de son abdication:

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était

le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur

Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce pour lui et ses

héritiers au trône de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun

sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire

à l'intérêt des Français.»

À ces paroles éclatantes l'empereur ne tarda pas de donner, par son

retour, un démenti non moins éclatant: il ne lui fallut que le temps

d'aller à l'île d'Elbe. Il resta à Fontainebleau jusqu'au 20 avril.

Le 20 d'avril étant arrivé, Napoléon descendit le perron à deux

branches qui conduit au péristyle du château désert de la monarchie

des Capets. Quelques grenadiers, restes des soldats vainqueurs de

l'Europe, se formèrent en ligne dans la grande cour, comme sur leur

dernier champ de bataille; ils étaient entourés de ces vieux arbres,

compagnons mutilés de François Ier et de Henri IV. Bonaparte adressa

ces paroles aux derniers témoins de ses combats:

«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde,

je vous fais mes adieux: depuis vingt ans je suis content de vous; je

vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi, une

partie de l'armée a trahi ses devoirs et _la France elle-même a voulu

d'autres destinées_.

«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu

entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été

malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.

«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi;

n'abandonnez pas notre chère patrie, trop longtemps malheureuse!

Aimez-la toujours, aimez-la bien, cette chère patrie.

«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux lorsque je

saurai que vous l'êtes.

«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai

sans cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous

avons fait.

«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général ...

Venez, général ...» (Il serre le général Petit[461] dans ses bras.)

«Qu'on m'apporte l'aigle!...» (Il la baise.) «Chère aigle! que ces

baisers retentissent dans le coeur de tous les braves! ... Adieu, mes

enfants! ... Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon

souvenir[462].»

[Note 461: Le baron _Petit_ (1772-1856). Il était, depuis le 23 juin

1813, général de brigade de la garde impériale. Au lendemain des

adieux de Fontainebleau, il prêta serment à Louis XVIII, qui le fit

chevalier de Saint-Louis. À Waterloo, il était à côté de Cambronne,

et, à la tête des survivants de la garde, il protégea la fuite de

l'empereur. Louis-Philippe le créa pair de France le 3 octobre 1837

et l'appela, en 1842, au commandement de l'hôtel des Invalides.

Napoléon III le nomma sénateur le 27 mars 1852. À sa mort, le général

Petit fut enterré aux Invalides, dont il avait gardé le commandement

sous les ordres du prince Jérôme Bonaparte.]

[Note 462: Dans son _Histoire de la Restauration_ (tome I. p. 215),

après avoir reproduit le discours de Fontainebleau, tel que le

donne Chateaubriand, M. Alfred Nettement ajoute: «Nous adoptons

la version de ce discours donnée par M. de Chateaubriand dans ses

_Mémoires d'Outre-Tombe_. C'est celle qui nous a paru la plus

vraisemblable, par le désordre même des idées et par ce qu'elle a

d'entrecoupé dans l'accent. Sans doute, M. de Chateaubriand n'était

pas à Fontainebleau, mais il était parfaitement en mesure de savoir

ce que l'empereur avait dit, et il n'est pas douteux qu'il ait fait

tous ses efforts pour rétablir l'exactitude textuelle des paroles de

l'empereur.» Dans le _Manuscrit de 1814_, le baron Fain a donné de

ce discours une version qui diffère sur quelques points de celle des

_Mémoires d'Outre-Tombe_. «C'est, dit Alfred Nettement, la version

du bonapartisme militant et hostile, celle où toutes les paroles

qui pouvaient sembler favorables aux Bourbons avaient disparu et où

le désordre des idées a fait place à une composition plus étudiée.

C'est le même discours, si l'on veut, mais avec des corrections, des

retranchements et des retouches.»]

Cela dit, Napoléon lève sa tente qui couvrait le monde.

* * * * *

Bonaparte avait demandé à l'Alliance des commissaires, afin d'être

protégé par eux jusqu'à l'île que les souverains lui accordaient en

toute propriété et en avancement d'hoirie. Le comte Schouwalof fut

nommé pour la Russie, le général Koller pour l'Autriche, le colonel

Campbell pour l'Angleterre, et le comte Waldbourg-Truchsess pour la

Prusse; celui-ci a écrit l'_Itinéraire de Napoléon de Fontainebleau

à l'île d'Elbe_. Cette brochure et celle de l'abbé de Pradt sur

l'ambassade de Pologne sont les deux comptes rendus dont Napoléon

a été le plus affligé. Il regrettait sans doute alors le temps de

sa libérale censure, quand il faisait fusiller le pauvre Palm,

libraire allemand, pour avoir distribué à Nuremberg l'écrit de M. de

Gentz: _L'Allemagne dans son profond abaissement_[463]. Nuremberg, à

l'époque de la publication de cet écrit, étant encore ville libre,

n'appartenait point à la France: Palm n'aurait-il pas dû deviner

cette conquête!

[Note 463: La famille du malheureux libraire a publié à Nuremberg, en

1814, un livre qui raconte de la manière la plus complète et la plus

saisissante le procès et l'exécution de _Johann Philipp Palm_. Cet

épisode eut dans toute l'Allemagne un retentissement considérable.]

Le comte de Waldbourg fait d'abord le récit de plusieurs

conversations qui précédèrent à Fontainebleau le départ. Il rapporte

que Bonaparte donnait les plus grands éloges à lord Wellington et

s'informait de son caractère et de ses habitudes. Il s'excusait

de n'avoir pas fait la paix à Prague, à Dresde et à Francfort; il

convenait qu'il avait eu tort, mais qu'il avait alors d'autres

vues. «Je n'ai point été usurpateur, ajoutait-il, parce que je n'ai

accepté la couronne que d'après le voeu unanime de la nation, tandis

que Louis XVIII l'a usurpée, n'étant appelé au trône que par un vil

Sénat, dont plus de dix membres ont voté la mort de Louis XVI.»

Le comte de Waldbourg poursuit ainsi son récit:

«L'empereur se mit en route, avec ses quatre autres voitures, le 21

vers midi, après avoir eu encore avec le général Koller un long

entretien dont voici le résumé: Eh bien! vous avez entendu hier mon

discours à la vieille garde; il vous a plu et vous avez vu l'effet

qu'il a produit. Voilà comme il faut parler et agir avec eux, et si

Louis XVIII ne suit pas cet exemple, il ne fera jamais rien du soldat

français . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Les cris de _Vive l'empereur_ cessèrent dès que les troupes

françaises ne furent plus avec nous. À Moulins nous vîmes les

premières cocardes blanches, et les habitants nous reçurent aux

acclamations de _Vivent les alliés!_ Le colonel Campbell partit

de Lyon en avant, pour aller chercher à Toulon ou à Marseille une

frégate anglaise qui pût, d'après le voeu de Napoléon, le conduire

dans son île.

«À Lyon, où nous passâmes vers les onze heures du soir, il s'assembla

quelques groupes qui crièrent _Vive Napoléon!_ Le 24, vers midi,

nous rencontrâmes le maréchal Augereau près de Valence. L'empereur

et le maréchal descendirent de voiture; Napoléon ôta son chapeau,

et tendit les bras à Augereau, qui l'embrassa, mais sans le saluer.

_Où vas-tu comme ça_? lui dit l'empereur en le prenant par le bras,

_tu vas à la cour_? Augereau répondit que pour le moment il allait

à Lyon; ils marchèrent près d'un quart d'heure ensemble, en suivant

la route de Valence. L'empereur fit au maréchal des reproches sur

sa conduite envers lui et lui dit: _Ta proclamation est bien bête;

pourquoi des injures contre moi? Il fallait simplement dire: Le voeu

de la nation s'étant prononcé en faveur d'un nouveau souverain, le

devoir de l'armée est de s'y conformer. Vive le roi! vive Louis

XVIII!_ Augereau alors se mit aussi à tutoyer Bonaparte, et lui fit

à son tour d'amers reproches sur son insatiable ambition, à laquelle

il avait tout sacrifié, même le bonheur de la France entière. Ce

discours fatiguant l'empereur, il se tourna avec brusquerie du côté

du maréchal, l'embrassa, lui ôta encore son chapeau, et se jeta dans

sa voiture.

«Augereau, les mains derrière le dos, ne dérangea pas sa casquette

de dessus sa tête; et seulement, lorsque l'empereur fut remonté dans

sa voiture, il lui fit un geste méprisant de la main en lui disant

adieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Le 25 nous arrivâmes à Orange; nous fûmes reçus aux cris de: _Vive

le roi! vive Louis XVIII!_

«Le même jour, le matin, l'empereur trouva un peu en avant d'Avignon,

à l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple

rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux

cris de: _Vive le roi! vivent les alliés! À bas le tyran, le coquin,

le mauvais gueux! ..._ Cette multitude vomit encore contre lui mille

invectives.

«Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour arrêter ce scandale, et

diviser la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de

ces forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils,

les avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que

d'augmenter encore leur misère....

«Dans tous les endroits que nous traversâmes, il fut reçu de la

même manière. À Orgon[464], petit village où nous changeâmes de

chevaux, la rage du peuple était à son comble; devant l'auberge même

où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence à laquelle était

suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de sang, avec

une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel sera tôt

ou tard le sort du tyran_.

[Note 464: Chef-lieu de canton du département des Bouches-du-Rhône,

sur la rive gauche de la Durance.]

«Le peuple se cramponnait à la voiture de Napoléon, et cherchait à le

voir pour lui adresser les plus fortes injures. L'empereur se cachait

derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle

et défait, ne disant pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous

parvînmes à le tirer de ce mauvais pas.

«Le comte Schouwalof, à côté de la voiture de Bonaparte, harangua

la populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un

malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation

où il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers

et qui se trouve aujourd'hui à la merci de votre générosité!

Abandonnez-le à lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est

la seule arme que vous devez employer contre cet homme, qui a cessé

d'être dangereux. Il serait au-dessous de la nation française d'en

prendre une autre vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours,

et Bonaparte, voyant l'effet qu'il produisait, faisait des signes

d'approbation à Schouwalolf, et le remercia ensuite du service qu'il

lui avait rendu.

«À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la

précaution de se déguiser: il mit une mauvaise redingote bleue,

un chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un

cheval de poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi

pour un courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes

à Saint-Cannat[465] bien après lui. Ignorant les moyens qu'il avait

pris pour se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus

grand danger, car nous voyions sa voiture entourée de gens furieux

qui cherchaient à ouvrir les portières: elles étaient heureusement

bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La ténacité des

femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le leur livrer,

disant: «Il l'a si bien mérité envers nous et envers vous-mêmes, que

nous ne vous demandons qu'une chose juste.»

[Note 465: Village du canton de Lambesc, arrondissement d'Aix

(Bouches-du-Rhône).]

«À une demi-lieue de Saint-Cannat, nous atteignîmes la voiture de

l'empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge

située sur la grande route et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes,

et ce n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement

dont il s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur

de ce bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul

courrier; sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée

de cocardes blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés

à l'avance. Son valet de chambre, qui vint au-devant de nous, nous

pria de faire passer l'empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en

arrivant il s'était annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de

nous conformer à ce désir, et j'entrai le premier dans une espèce

de chambre où je fus frappé de trouver le ci-devant souverain du

monde plongé dans de profondes réflexions, la tête appuyée dans ses

mains. Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il

se leva en sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir

son visage arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me

fit asseoir près de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la

chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais lorsqu'elle

sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le

laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps

dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.

«Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell

avait passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à

Toulon. Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghers.

«On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui

avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune

nourriture, dans la crainte d'être empoisonné. Cependant, nous voyant

manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs

qui l'agitaient, et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant

d'y goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois

il jetait dessous la table ce qu'il avait accepté, pour faire croire

qu'il l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un

flacon de vin qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même

avec nous.

«Il parla beaucoup et fut d'une amabilité très remarquable. Lorsque

nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, il

nous fit connaître combien il croyait sa vie en danger; il était

persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le

faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

«Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il

pourrait se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple

d'Aix, car on l'avait prévenu qu'une très grande foule l'attendait

à la poste. Il nous déclara donc que ce qui lui paraissait le plus

convenable, c'était de retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de là

une autre route pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en

aucun cas, consentir à ce projet, et nous cherchâmes à le persuader

de se rendre directement à Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous

tâchâmes de le convaincre qu'il était impossible que le gouvernement

français pût avoir des intentions si perfides à son égard sans que

nous en fussions instruits, et que la populace, malgré les indécences

auxquelles elle se portait, ne se rendrait pas coupable d'un crime de

cette nature.

«Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point

ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui

s'était passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu.--Eh

bien! lui avait-elle dit, avez-vous rencontré Bonaparte?--_Non_,

avait-il répondu.--Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il

pourra se sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer:

aussi faut-il convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi

donc, on va l'embarquer pour son île?--_Mais oui._--On le noiera,

n'est-ce pas?--_Je l'espère bien!_ lui répliqua Napoléon. _Vous voyez

donc_, ajouta-t-il, _à quel danger je suis exposé_.

«Alors, il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses

irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas

quelque part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper,

ou si la fenêtre, dont il avait fait fermer les volets en arrivant,

n'était pas trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.

«La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras

extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il

tressaillait et changeait de couleur.

«Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions; et comme, de temps

en temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en

avait témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«L'aide de camp du général Schouwalof vint dire que le peuple qui

était ameuté dans la rue était presque entièrement retiré. L'empereur

résolut de partir à minuit.

«Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens pour

ne pas être reconnu.

«Il contraignit, par ses instances, l'aide de camp du général

Schouwalof de se vêtir de la redingote bleue et du chapeau rond avec

lesquels il était arrivé dans l'auberge.

«Bonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel

autrichien, mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de

Sainte-Thérèse, que portait le général, mit une casquette de voyage

sur sa tête, et se couvrit du manteau du général Schouwalof.

«Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi

équipé, les voitures s'avancèrent; mais, avant de descendre, nous

fîmes une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous

devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite

le soi-disant empereur, l'aide de camp du général Schouwalof, ensuite

le général Koller, l'empereur, le général Schouwalof et moi qui avais

l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit

la suite de l'empereur.

«Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine

extrême pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait

_son tyran_.

«L'aide de camp de Schouwalof (le major Olewief) prit la place

de Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général

Koller dans sa calèche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Toutefois l'empereur ne se rassurait pas; il restait toujours dans

la calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer,

afin que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même

le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit qu'il ne

savait pas chanter, Bonaparte lui dit de siffler.

«C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la

calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du

général et encensé par la fumée du cocher.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 30 / 42 段