Un Corse a des Français dévoré l'héritage.

Élite des héros au combat moissonnés,

Martyrs avec la gloire à l'échafaud traînés,

Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance.

Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France.

De ces pleurs, de ce sang un homme est l'héritier.

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Crédule, j'ai longtemps célébré ses conquêtes,

Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes.

.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..

Mais, lorsqu'en fugitif regagnant ses foyers,

Il vint contre l'empire échanger des lauriers,

Je n'ai point caressé sa brillante _infamie_;

Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie

Et, tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs

Lui vendre avec l'État des vers adulateurs,

Le _tyran_ dans sa cour remarqua mon absence;

Car je chante la gloire et non pas la puissance.

(_Promenade_, 1805.)

Madame de Staël portait un jugement non moins rigoureux de Napoléon:

«Ne serait-ce pas une grande leçon pour l'espèce humaine, si ces

directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes très peu

guerriers, se relevaient de leur poussière, et demandaient compte

à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la

République; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris; compte de

trois millions de Français qui ont péri depuis Cadix jusqu'à Moscou;

compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour

la cause de la liberté en France, et qui s'est maintenant changée en

aversion invétérée?»

(_Considérations sur la Révolution française._)

Écoutons Benjamin Constant:

«Celui qui, depuis douze années, se proclamait destiné à conquérir le

monde, a fait amende honorable de ses prétentions .......... Avant

même que son territoire ne soit envahi, il est frappé d'un trouble

qu'il ne peut dissimuler. À peine ses limites sont-elles touchées,

qu'il jette au loin toutes ses conquêtes. Il exige l'abdication d'un

de ses frères, il consacre l'expulsion d'un autre; sans qu'on le lui

demande, il déclare qu'il renonce à tout.

«Tandis que les rois, même vaincus, n'abjurent point leur dignité,

pourquoi le vainqueur de la terre cède-t-il au premier échec? Les

cris de sa famille, nous dit-il, déchirent son coeur. N'étaient-ils

pas de cette famille ceux qui périssaient en Russie dans la triple

agonie des blessures, du froid et de la famine? Mais, tandis qu'ils

expiraient, désertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté;

maintenant, le danger qu'il partage lui donne une sensibilité subite.

«La peur est un mauvais conseiller, là surtout où il n'y a

pas de conscience; il n'y a dans l'adversité, comme dans le

bonheur, de mesure que dans la morale. Où la morale ne gouverne

pas, le bonheur se perd par la démence, l'adversité par

l'avilissement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle

frayeur, cette pusillanimité soudaine, sans exemple encore au milieu

de nos orages? L'orgueil national trouvait (c'était un tort) un

certain dédommagement à n'être opprimé que par un chef invincible.

Aujourd'hui que reste-il? Plus de prestige, plus de triomphes, un

empire mutilé, l'exécration du monde, un trône dont les pompes

sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n'a pour tout

entourage que les ombres errantes du duc d'Enghien, de Pichegru, de

tant d'autres qui furent égorgés pour le fonder[444].»

[Note 444: _De l'esprit de conquête_, édition d'Allemagne. CH.]

Ai-je été aussi loin que cela dans mon écrit _De Bonaparte et des

Bourbons_? Les proclamations des autorités en 1814, que je vais à

l'instant reproduire, n'ont-elles pas redit, affirmé, confirmé ces

opinions diverses? Que les autorités qui s'expriment de la sorte

aient été lâches et dégradées par leur première adulation, cela nuit

aux rédacteurs de ces adresses, mais n'ôte rien à la force de leurs

arguments.

Je pourrais multiplier les citations; mais je n'en rappellerai

plus que deux, à cause de l'opinion des deux hommes: Béranger, ce

constant et admirable admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir

s'excuser lui-même, témoin ces paroles: «Mon admiration enthousiaste

et constante pour le génie de l'empereur, cette idolâtrie, ne

m'aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de

l'Empire.» Paul-Louis Courier, parlant de l'avènement de Napoléon

au trône, dit: «Que signifie, dis-moi .... un homme comme lui,

Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde,

vouloir qu'on l'appelle _majesté_! être Bonaparte et se faire _sire_!

Il aspire à descendre: mais non, il croit monter en s'égalant aux

rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses idées sont

au-dessous de sa fortune. Ce César l'entendait bien mieux, et aussi

c'était un autre homme: il ne prit point de titres usés; mais il fit

de son nom un titre supérieur à celui des rois[445].» Les talents

vivants ont pris la route de la même indépendance, M. de Lamartine à

la tribune[446], M. de Latouche dans la retraite[447]: dans deux ou

trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces nobles

accents:

Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires,

Cet homme ignorant Dieu, qui l'avait envoyé, etc.[448]

[Note 445: Lettre à M. N..., datée de _Plaisance, mai 1804_.

(_Oeuvres de Paul-Louis Courier_, t. III, p. 51.)]

[Note 446: Dans son admirable discours du 26 mai 1840, sur la

translation des restes mortels de Napoléon, il fit entendre ces

prophétiques paroles: «Quoique admirateur de ce grand homme, je

n'ai pas un enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance. Je ne me

prosterne pas devant cette mémoire; je ne suis pas de cette religion

napoléonienne, de ce culte de la force que l'on veut depuis quelque

temps substituer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse

de la liberté. Je ne crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi

sans cesse la guerre, de surexciter ces bouillonnements déjà trop

impétueux du sang français, qu'on nous représente comme impatient

de couler après une trêve de vingt-cinq ans, comme si la paix, qui

est le bonheur et la gloire du monde, pouvait être la bonté des

nations. J'ai bien vu un philosophe déifier aussi la gloire et

diviniser ce fléau de Dieu. Je n'ai fait qu'en rire. Dans la bouche

d'un philosophe, ces paradoxes brillants n'ont aucun danger; ce n'est

qu'un sophisme. Dans la bouche d'un homme d'État, cela prend un

autre caractère. Les sophismes des gouvernements deviennent bientôt

les crimes ou les malheurs des nations. _Prenez garde de donner une

pareille épée pour jouet à un pareil peuple!_»]

[Note 447: Hyacinte Thabaud de _Latouche_ (1785-1851), poète et

romancier. Son nom restera attaché à la publication des _Poésies_

d'André Chénier (1819). Il eut aussi l'honneur, compatriote de George

Sand, de la deviner tout d'abord, de lui indiquer la vraie voie et de

lui rendre les premiers pas plus faciles. Possesseur, à Aulnay, d'une

petite maison voisine de celle qu'avait habitée Chateaubriand, il

s'appelait volontiers l'_Ermite de la Vallée-aux-Loups_.]

[Note 448: _Odes et Ballades_, ode sur _Buonaparte_. Voir aussi, dans

le même recueil, l'ode qui a pour titre: _Les Deux Îles_.]

Enfin, à l'extérieur, le jugement européen était tout aussi sévère.

Je ne citerai parmi les Anglais que le sentiment des hommes de

l'opposition, lesquels s'accommodaient de tout dans notre Révolution

et la justifiaient de tout: lisez Mackintosh dans sa plaidoirie

pour Peltier. Sheridan, à l'occasion de la paix d'Amiens, disait au

parlement: «Quiconque arrive en Angleterre, en sortant de France,

croit s'échapper d'un donjon pour respirer l'air et la vie de

l'indépendance.»

Lord Byron, dans son Ode à Napoléon, le traite de la plus indigne

manière:

'T is done--but yesterday a king!

And arm'd with kings to strive,

And now thou art a namless thing

So abject--yet alive.

«C'en est fait! hier encore un roi! et armé pour combattre les

rois! Et aujourd'hui tu es une _chose_ sans nom, si abjecte! vivant

néanmoins.»

L'ode entière est de ce train; chaque strophe enchérit sur l'autre,

ce qui n'a pas empêché lord Byron de célébrer le tombeau de

Sainte-Hélène. Les poètes sont des oiseaux: tout bruit les fait

chanter.

Lorsque l'élite des esprits les plus divers se trouve d'accord dans

un jugement, aucune admiration factice ou sincère, aucun arrangement

de faits, aucun système imaginé après coup, ne sauraient infirmer la

sentence. Quoi! on pourrait, comme le fit Napoléon, substituer sa

volonté aux lois, persécuter toute vie indépendante, se faire une

joie de déshonorer les caractères, de troubler les existences, de

violenter les moeurs particulières autant que les libertés publiques;

et les oppositions généreuses qui s'élèveraient contre ces énormités

seraient déclarées calomnieuses et blasphématrices! Qui voudrait

défendre la cause du faible contre le fort, si le courage, exposé à

la vengeance des viletés du présent, devait encore attendre le blâme

des lâchetés de l'avenir!

Cette illustre minorité, formée en partie des enfants des Muses,

devint graduellement la majorité nationale: vers la fin de l'Empire

tout le monde détestait le despotisme impérial. Un reproche grave

s'attachera à la mémoire de Bonaparte: il rendit son joug si pesant

que le sentiment hostile contre l'étranger s'en affaiblit, et qu'une

invasion, déplorable aujourd'hui en souvenir, prit, au moment de son

accomplissement, quelque chose d'une délivrance: c'est l'opinion

républicaine même, énoncée par mon infortuné et brave ami Carrel.

«Le retour des Bourbons, avait dit à son tour Carnot, produisit en

France un enthousiasme universel; ils furent accueillis avec une

effusion de coeur inexprimable, les anciens républicains partagèrent

sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait

particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société

avaient tellement souffert, qu'il ne se trouvait personne qui ne fût

réellement dans l'ivresse[449].»

[Note 449: _Mémoire au Roi_, par Carnot; 1814.]

Il ne manque à la sanction de ces opinons qu'une autorité qui les

confirme: Bonaparte s'est chargé d'en certifier la vérité. En prenant

congé de ses soldats dans la cour de Fontainebleau, il confesse

hautement que la France le rejette: «La France elle-même, dit-il, a

voulu d'autres destinées.» Aveu inattendu et mémorable, dont rien ne

peut diminuer le poids ni amoindrir la valeur.

Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice: dans les

moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la

désapprobation d'un honnête homme veille, et qu'elle demeure comme un

frein à l'absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes

qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné,

lorsqu'il y avait tant d'avantages à l'être, tant de grâces à

recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir

pour des sincérités. Honneur donc aux La Fayette, aux de Staël, aux

Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lemercier, aux

Lanjuinais, aux Chénier, qui, debout au milieu de la foule rampante

des peuples et des rois, ont osé mépriser la victoire et protester

contre la tyrannie!

* * * * *

Le 2 avril les sénateurs, à qui l'on ne doit qu'un seul article de la

charte de 1814, l'ignoble article qui leur conserve leurs pensions,

décrétèrent la déchéance de Bonaparte. Si ce décret, libérateur pour

la France, infâme pour ceux qui l'ont rendu, fait à l'espèce humaine

un affront, en même temps il enseigne à la postérité le prix des

grandeurs et de la fortune, quand elles ont dédaigné de s'asseoir sur

les bases de la morale, de la justice et de la liberté.

DÉCRET DU SÉNAT CONSERVATEUR

«Le Sénat conservateur, considérant que dans une monarchie

constitutionnelle le monarque n'existe qu'en vertu de la constitution

ou du pacte social;

«Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d'un gouvernement

ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter, pour

l'avenir, sur des actes de sagesse et de justice; mais qu'ensuite il

a déchiré le pacte qui l'unissait au peuple français, notamment en

levant des impôts, en établissant des taxes autrement qu'en vertu de

la loi, contre la teneur expresse du serment qu'il avait prêté à son

avènement au trône, conformément à l'article 53 des constitutions du

28 floréal an XII;

«Qu'il a commis cet attentat aux droits du peuple, lors même qu'il

venait d'ajourner sans nécessité le Corps législatif, et de faire

supprimer, comme criminel, un rapport de ce corps, auquel il

contestait son titre et son rapport à la représentation nationale;

«Qu'il a entrepris une suite de guerres, en violation de l'article 50

de l'acte des constitutions de l'an VIII, qui veut que la déclaration

de guerre soit proposée, discutée, décrétée et promulguée, comme des

lois;

«Qu'il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs décrets portant

peine de mort, nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant

à faire considérer comme nationale une guerre qui n'avait lieu que

dans l'intérêt de son ambition démesurée;

«Qu'il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les

prisons d'État;

«Qu'il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les

pouvoirs, et détruit l'indépendance des corps judiciaires;

«Considérant que la liberté de la presse, établie et consacrée comme

l'un des droits de la nation, a été constamment soumise à la censure

arbitraire de sa police, et qu'en même temps il s'est toujours servi

de la presse pour remplir la France et l'Europe de faits controuvés,

de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme, et

d'outrages contre les gouvernements étrangers;

«Que des actes et rapports, entendus par le Sénat, ont subi des

altérations dans la publication qui en a été faite;

«Considérant que, au lieu de régner dans la seule vue de l'intérêt,

du bonheur et de la gloire du peuple français, aux termes de son

serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie par son

refus de traiter à des conditions que l'intérêt national obligeait

d'accepter et qui ne compromettaient pas l'honneur français; par

l'abus qu'il a fait de tous les moyens qu'on lui a confiés en hommes

et en argent; par l'abandon des blessés sans secours, sans pansement,

sans subsistances; par différentes mesures dont les suites étaient

la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les

maladies contagieuses;

«Considérant que, par toutes ces causes, le gouvernement impérial

établi par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, ou 18 mai

1804, a cessé d'exister, et que le voeu manifeste de tous les

Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le

rétablissement de la paix générale et qui soit aussi l'époque d'une

réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille

européenne, le Sénat déclare et décrète ce qui suit: _Napoléon déchu

du trône; le droit d'hérédité aboli dans sa famille; le peuple

français et l'armée déliés envers lui du serment de fidélité._»

Le Sénat Romain fut moins dur lorsqu'il déclara Néron ennemi public:

l'histoire n'est qu'une répétition des mêmes faits appliqués à des

hommes et à des temps divers.

Se représente-t-on l'empereur lisant le document officiel à

Fontainebleau? Que devait-il penser de ce qu'il avait fait, et des

hommes qu'il avait appelés à la complicité de son oppression de

nos libertés? Quand je publiai ma brochure _De Bonaparte et des

Bourbons_, pouvais-je m'attendre à la voir amplifiée et convertie

en décret de déchéance par le Sénat? Qui empêcha ces législateurs,

aux jours de la prospérité, de découvrir les maux dont ils

reprochaient à Bonaparte d'être l'auteur, de s'apercevoir que la

constitution avait été violée? Quel zèle saisissait tout à coup

ces muets _pour la liberté de la presse_? Ceux qui avaient accablé

Napoléon d'adulations au retour de chacune de ses guerres, comment

trouvaient-ils maintenant qu'il ne les avait entreprises que _dans

l'intérêt de son ambition démesurée_? Ceux qui lui avaient jeté tant

de conscrits à dévorer, comment s'attendrissaient-ils soudain sur

des soldats blessés, _abandonnés sans secours, sans pansement, sans

subsistances_? Il y a des temps où l'on ne doit dépenser le mépris

qu'avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux: je le leur

plains pour cette heure, parce qu'ils en auront encore besoin pendant

et après les Cent-Jours.

Lorsque je demande ce que Napoléon à Fontainebleau pensait des actes

du Sénat, sa réponse était faite: un ordre du jour du 5 avril 1814,

non publié officiellement, mais recueilli dans divers journaux au

dehors de la capitale, remerciait l'armée de sa fidélité en ajoutant:

«Le Sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a

oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;

que c'est lui qui a sauvé une partie de ses membres de l'orage de la

Révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre contre la haine de

la nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la constitution pour

la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches à l'empereur

sans remarquer que, comme premier corps de l'État, il a pris part à

tous les événements. Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles

publiés contre les gouvernements étrangers: il oublie qu'ils furent

rédigés dans son sein. Si longtemps que la fortune s'est montrée

fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle

plainte n'a été entendue sur les abus du pouvoir. Si l'empereur

avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde

reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son

mépris[450].»

[Note 450: Le texte complet de cet ordre du jour a été donné par le

baron Fain dans son _Manuscrit de Mil huit cent quatorze_, p. 375.]

C'est un hommage rendu par Bonaparte lui-même à la liberté de

la presse: il devait croire qu'elle avait quelque chose de bon,

puisqu'elle lui offrait un dernier abri et un dernier secours.

Et moi qui me débats contre le temps, moi qui cherche à lui faire

rendre compte de ce qu'il a vu, moi qui écris ceci si loin des

événements passés, sous le règne de Philippe, héritier contrefait

d'un si grand héritage, que suis-je entre les mains de ce Temps, ce

grand dévorateur des siècles que je croyais arrêtés, de ce Temps qui

me fait pirouetter dans les espaces avec lui?

Alexandre était descendu chez M. de Talleyrand[451]. Je n'assistai

point aux conciliabules: on les peut lire dans les récits de l'abbé

de Pradt[452] et des divers tripotiers qui maniaient dans leurs sales

et petites mains le sort d'un des plus grands hommes de l'histoire

et la destinée du monde. Je comptais pour rien dans la politique en

dehors des masses; il n'y avait pas d'intrigant subalterne qui n'eût

aux antichambres beaucoup plus de droit et de faveur que moi: homme

futur de la Restauration possible, j'attendais sous les fenêtres,

dans la rue.

[Note 451: M. de Talleyrand habitait l'hôtel qui fait le coin de la

place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin. Après la mort du

prince de Talleyrand, il fut occupé par la princesse de Liéven. Il

est aujourd'hui la propriété de M. Alphonse de Rothschild.]

[Note 452: _Récit historique sur la restauration de la royauté en

France le 31 mars 1814_, par M. de Pradt, 1815.]

Par les machinations de l'hôtel de la rue Saint-Florentin, le

Sénat conservateur nomma un gouvernement provisoire composé du

général Beurnonville[453], du sénateur Jaucourt[454], du duc

de Dalberg[455], de l'abbé de Montesquiou[456] et de Dupont de

Nemours[457]; le prince de Bénévent se nantit de la présidence.

[Note 453: Pierre-Riel, marquis de _Beurnonville_ (1752-1821).

Ministre de la guerre (4 février--11 mars 1793); général en chef de

l'armée de Sambre-et-Meuse, puis de l'armée du Nord; ambassadeur à

Berlin, puis à Madrid, sous le Consulat; sénateur le 1er février

1805; comte de l'Empire le 23 mai 1808.--Louis XVIII le nomma

ministre d'État, pair de France le 4 juin 1814, maréchal de France le

3 juillet 1816. En 1817, il le créa marquis et, en 1820, lui donna le

cordon bleu à l'occasion de la naissance du duc de Bordeaux.]

[Note 454: Arnail-François, marquis de _Jaucourt_ (1757-1852). Il

était sénateur depuis le 31 octobre 1803. Napoléon l'avait fait comte

le 26 avril 1808. Nommé, le 13 mai 1814, par Louis XVIII, ministre

d'État et pair de France, il fut chargé, le 4 juin, de l'intérim des

Affaires étrangères, tandis que Talleyrand représentait la France

au Congrès de Vienne. Pendant les Cent-Jours, il fut de ceux que

Napoléon mit hors la loi. Il suivit le roi à Gand, et à la seconde

Restauration, après avoir été quelque temps ministre de la marine, il

devint membre du conseil privé.]

[Note 455: Emerick-Joseph-Wolfgand-Héribert, duc de _Dalberg_

(1773-1833). Il était le neveu de Charles de Dalberg, qui fut

archichancelier de l'Empire, prince-primat de la Confédération du

Rhin et grand-duc de Francfort. Naturalisé Français après le traité

de Vienne (1809), et chargé de négocier le mariage de Napoléon avec

Marie-Louise, Emerick de Dalberg fut créé duc de l'Empire (14 août

1810), conseiller d'État (14 octobre suivant), et reçut une dotation

de quatre millions. Il suivit M. de Talleyrand dans sa disgrâce et se

retrouva à ses côtés en 1814.]

[Note 456: François-Xavier-Marc-Antoine, duc de

_Montesquiou-Fezensac_ (1756-1832). Député du clergé de la ville de

Paris à l'Assemblée constituante, il avait été l'un des principaux

orateurs du côté droit. L'Empire l'avait exilé à Menton. Il fut

ministre de l'Intérieur du 13 mai 1814 au 20 mars 1815. Pair de

France le 17 août 1815, membre de l'Académie française en vertu

de l'ordonnance du 21 mars 1816, créé comte en 1817, puis duc en

1821, il fut autorisé à transmettre la pairie à son neveu Raymond

de Montesquiou, plus tard duc de Fezensac et auteur des _Souvenirs

militaires de 1804 à 1814_.]

[Note 457: Voir sur Dupont de Nemours la note 2 de la page 383. Il

ne fit pas partie, à proprement parler, du Gouvernement provisoire,

auprès duquel il remplissait seulement les fonctions de secrétaire.]

En rencontrant ce nom pour la première fois, je devrais parler du

personnage qui prit dans les affaires d'alors une part remarquable;

mais je réserve son portrait pour la fin de mes _Mémoires_.

L'intrigue qui retint M. de Talleyrand à Paris, lors de l'entrée des

alliés, a été la cause de ses succès au début de la Restauration.

L'empereur de Russie le connaissait pour l'avoir vu à Tilsit. Dans

l'absence des autorités françaises, Alexandre descendit à l'hôtel de

l'Infantado[458] que le maître de l'hôtel se hâta de lui offrir.

[Note 458: Au commencement du règne de Louis XVI, l'hôtel de la

rue Saint-Florentin appartenait au duc de Fitz-James, qui le

vendit en 1787 à la duchesse de l'Infantado. De là le nom que lui

donne ici Chateaubriand et qui est celui sous lequel cet hôtel

était généralement désigné sous l'Empire et au commencement de la

Restauration.]

Dès lors, M. de Talleyrand passa pour l'arbitre du monde; ses salons

devinrent le centre des négociations. Composant le gouvernement

provisoire à sa guise, il y plaça les partners de son whist: l'abbé

de Montesquiou y figura seulement comme une réclame de la légitimité.

Ce fut à l'infécondité de l'évêque d'Autun que les premières oeuvres

de la Restauration furent confiées: il frappa cette Restauration de

stérilité, et lui communiqua un germe de flétrissure et de mort.

* * * * *

Les premiers actes du gouvernement provisoire, placé sous la

dictature de son président, furent des proclamations adressées aux

soldats et au peuple.

«Soldats, disaient-elles aux premiers, la France vient de briser le

joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d'années. Voyez

tout ce que vous avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps

de finir les maux de la patrie. Vous êtes ses plus nobles enfants;

vous ne pouvez appartenir à celui qui l'a ravagée, qui a voulu

rendre votre nom odieux à toutes les nations, qui aurait peut-être

compromis votre gloire si un homme qui N'EST PAS MÊME FRANÇAIS

pouvait jamais affaiblir l'honneur de nos armes et la générosité de

nos soldats[459].»

[Note 459: _Adresse du Gouvernement provisoire aux armées

françaises_, en date du 2 avril 1814.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 29 / 42 段