Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur

qui implorait la paix à genoux; Bonaparte avait commandé le carnage

de la Moskowa; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou;

Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine:

à quelles représailles devions-nous donc nous attendre? vous l'allez

voir.

J'avais erré dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis

dévastés par des conquérants dont il ne reste aucune trace, et

j'étais réservé au spectacle des hordes caucasiennes campées dans

la cour du Louvre. Dans ces événements de l'histoire qui, selon

Montaigne, «sont maigres témoins de notre prix et capacité»,

ma langue s'attache à mon palais: _Adhæret lingua mea faucibus

meis_[440].

[Note 440: _Et lingua mea adhoesit faucibus meis_. Psaume XXI, verset

16.]

L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi, à dix

jours seulement de l'anniversaire de la mort du duc d'Enghien, 21

mars 1804. Était-ce la peine à Bonaparte d'avoir commis une action de

si longue mémoire, pour un règne qui devait durer si peu? L'empereur

de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je

les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au dedans de

moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer

le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines

de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître

contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.

Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans

exemple dans les annales du monde: l'ordre, la paix et la modération

régnèrent partout; les boutiques se rouvrirent; des soldats russes

de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues

par de petits polissons français qui se moquaient d'eux, comme des

pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris

pour les vainqueurs; ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient

l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule

l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où logeaient les

rois et les princes étrangers[441]. Le 31 mars 1814, des armées

innombrables occupaient la France; quelques mois après, toutes ces

troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans

verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L'ancienne

France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières; on

partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers; on lui

rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les

avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de

combats, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe à l'autre;

Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-oeuvre conquis et la

liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à

ses lumières qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes,

doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui seul de tous

les souverains de l'Europe avait compris qu'à l'âge de civilisation

auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu'en

vertu d'une constitution libre.

[Note 441: L'empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries,

mais à l'Élysée; il n'y resta du reste, que quelques heures et

accepta l'offre du prince de Talleyrand, qui s'était empressé de

mettre à la disposition du czar son hôtel de la rue Saint-Florentin.

C'est à l'Élysée qu'il reçut une députation de royalistes, composée

de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo de Lévis, Ferrand,

de Semallé et Sosthène de la Rochefoucauld. M. de Semallé dit,

dans ses _Mémoires_, encore inédits: «Alexandre avait d'abord

fixé sa résidence à l'Élysée-Bourbon, et c'est dans ce palais que

la députation fut reçue. M. de Semallé a la certitude que M. de

Talleyrand se rendit dans la nuit auprès de M. de Nesselrode pour lui

faire sentir la nécessité d'une marque de confiance de l'empereur

en venant loger à son hôtel de la rue Saint-Florentin, et par là le

mettre à même de dominer les événements.»

Le roi de Prusse occupa l'hôtel de Villeroi, rue de Bourbon

(aujourd'hui rue de Lille); les princes Henri et Guillaume de

Prusse descendirent à l'hôtel de Salm, quai d'Orsay. Cet hôtel

était, depuis 1802, le palais de la Légion d'honneur. Le prince

de Schwarzenberg qui, au moment de l'entrée des Alliés à Paris,

représentait l'empereur d'Autriche absent, était logé dans l'hôtel

qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la

Chaussée-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arriva que le 16 avril;

il habita l'ancien hôtel Charost, rue du faubourg Saint-Honoré. Cet

hôtel était contigu à l'Élysée-Bourbon.]

Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étrangers, nous avons

confondu l'invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent

nullement.

Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence

et ne s'attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le

bonheur que ses sujets, privés d'une constitution, avaient d'être

gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue: «Je ne suis

qu'un «accident heureux.»

Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration

de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens;

il lui répliqua: «Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour

cela?» Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se

souvenant que Bonaparte s'était plu dans les palais de Vienne, de

Berlin et de Moscou.

Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme,

il dit: «Si j'étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât.»

Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le

salon de la Paix: «En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il à

Bonaparte?»

Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha

derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir

passer le cortège.

Il avait quelquefois des manières élégamment affectueuses. Visitant

une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des _folles

par amour_ était considérable: «Jusqu'à présent il ne l'est pas,

répondit-elle, mais il est à craindre qu'il n'augmente à dater du

moment de l'entrée de Votre Majesté à Paris.»

Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar: «Il y a longtemps,

sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici.--Je serais

venu plus tôt, répondit-il: n'accusez de mon retard que la valeur

française.» Il est certain qu'en passant le Rhin il avait regretté de

ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.

À l'Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés qui l'avaient

vaincu à Austerlitz: ils étaient silencieux et sombres; on

n'entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours

désertes et leur église dénudée; Alexandre s'attendrit à ce bruit des

braves: il ordonna qu'on leur ramenât douze canons russes.

On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz: «Non,

dit-il, il suffit que j'aie passé sur ce pont avec mon armée.»

Alexandre avait quelque chose de calme et de triste: il se promenait

dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il

avait l'air étonné de son triomphe; ses regards presque attendris

erraient sur une population qu'il semblait considérer comme

supérieure à lui: on eût dit qu'il se trouvait un Barbare au milieu

de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être

aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale

incendiée; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où

il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui

fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune

changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient

profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien.

* * * * *

Que faisait le vainqueur de Borodino? Aussitôt qu'il avait appris

la résolution d'Alexandre, il avait envoyé l'ordre au major

d'artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrière de

Grenelle: Rostopschin avait mis le feu à Moscou; mais il en avait

fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau où il était

revenu, Napoléon s'avança jusqu'à Villejuif: de là il jeta un regard

sur Paris; des soldats étrangers en gardaient les barrières; le

conquérant se rappelait les jours où ses grenadiers veillaient sur

les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.

Les événements détruisent les événements: quelle pauvreté ne nous

paraît pas aujourd'hui la douleur de Henri IV apprenant à Villejuif

la mort de Gabrielle, et retournant à Fontainebleau! Bonaparte

retourna aussi à cette solitude; il n'y était attendu que par le

souvenir de son auguste prisonnier: le captif de la paix venait de

quitter le château afin de le laisser libre pour le captif de la

guerre, tant le _malheur_ est prompt à remplir ses «places.»

La régence s'était retirée à Blois. Bonaparte avait ordonné que

l'impératrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux,

disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits à Vienne en

triomphe; mais en même temps il avait enjoint à Joseph de rester

dans la capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et il

accusa le ci-devant roi d'Espagne d'avoir tout perdu. Les ministres,

les membres de la régence, les frères de Napoléon, sa femme et

son fils, arrivèrent pêle-mêle à Blois, emportés dans la débâcle:

fourgons, bagages, voitures, tout était là; les carrosses même du

roi y étaient et furent traînés à travers les boues de la Beauce à

Chambord, seul morceau de la France laissé à l'héritier de Louis

XIV. Quelques ministres passèrent outre, et s'allèrent cacher

jusqu'en Bretagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise à

porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient:

on parlait de deux camps et d'une réquisition générale. Pendant

plusieurs jours on ignora ce qui se passait à Paris; l'incertitude

ne cessa qu'à l'arrivée d'un roulier dont le passe-port était

contre-signé _Sacken_. Bientôt le général russe Schouwalof descendit

à l'auberge de la Galère: il fut soudain assiégé par les grands,

pressés d'obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant

de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la régence

ses frais de route et l'arriéré de ses appointements: d'une main on

tenait ses passeports, de l'autre son argent, prenant soin d'envoyer

en même temps son adhésion au gouvernement provisoire, car on ne

perdit point la tête. Madame mère et son frère, le cardinal Fesch,

partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise

et son fils de la part de François II. Joseph et Jérôme se retirèrent

en Suisse, après avoir inutilement voulu forcer l'impératrice à

s'attacher à leur sort. Marie-Louise se hâta de rejoindre son père:

médiocrement attachée à Bonaparte, elle trouva le moyen de se

consoler et se félicita d'être délivrée de la double tyrannie de

l'époux et du maître. Quand Bonaparte rapporta l'année suivante cette

confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci, à peine arrachés à leurs

longues tribulations, n'avaient pas eu quatorze ans d'une prospérité

inouïe pour s'accoutumer aux aise du trône.

* * * * *

Cependant Napoléon n'était point encore détrôné; plus de quarante

mille des meilleurs soldats de la terre étaient autour de lui:

il pouvait se retirer derrière la Loire; les armées françaises

arrivées d'Espagne grondaient dans le midi; la population militaire

bouillonnante pouvait répandre ses laves; parmi les chefs étrangers

même, il s'agissait encore de Napoléon ou de son fils pour régner

sur la France: pendant deux jours Alexandre hésita. M. de Talleyrand

inclinait secrètement, comme je l'ai dit, à la politique qui tendait

à couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons; s'il

n'entrait pas alors tout à fait dans le plan de la régence de

Marie-Louise, c'est que Napoléon n'ayant point péri, il craignait,

lui prince de Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une

minorité menacée par l'existence d'un homme inquiet, imprévu,

entreprenant et encore dans la vigueur de l'âge[442].

[Note 442: Voyez plus loin _les Cent-Jours à Gand_ et le portrait

de M. de Talleyrand, vers la fin de ces _Mémoires_. (Paris, note de

1839.) CH.]

Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma brochure _De

Bonaparte et des Bourbons_ pour faire pencher la balance[443]: on

sait quel fut son effet. Je me jetai à corps perdu dans la mêlée pour

servir de bouclier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore

debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai au nom de

la légitimité, afin d'ajouter à ma parole l'autorité des affaires

positives. J'appris à la France ce que c'était que l'ancienne famille

royale; je dis combien il existait de membres de cette famille,

quels étaient leurs noms et leur caractère: c'était comme si j'avais

fait le dénombrement des enfants de l'empereur de la Chine, tant

la République et l'Empire avaient envahi le présent et relégué les

Bourbons dans le passé. Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs

fois mentionné, que ma brochure lui avait plus profité qu'une armée

de cent mille hommes; il aurait pu ajouter qu'elle avait été pour lui

un certificat de vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la

couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne.

[Note 443: Voici le titre complet de l'écrit de Chateaubriand:

_De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à

nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de

l'Europe._ D'après M. de Lescure (_Chateaubriand_, p. 93), il aurait

paru le 30 mars 1814. Cela n'est pas tout à fait exact, non plus

que l'indication donnée par M. Henry Houssaye, dans les premières

éditions de son très remarquable ouvrage sur 1814, où il est dit,

page 570: «La philippique de Chateaubriand parut le 3 avril.» C'est

le 4 avril seulement que le _Journal des Débats_ publia un premier

extrait de la fameuse brochure; la mise en vente eut lieu le mercredi

5 avril.

Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, le grand écrivain,

en composant et en publiant son éloquente philippique, n'a pas

manqué aux lois de la générosité, de l'honneur et du patriotisme. On

oublie trop aisément que ces pages véhémentes, passionnées, ont été

préparées, écrites avant la chute de l'Empire, à quelques pas des

Tuileries, sous l'oeil d'une police qui pénétrait partout et pour

laquelle il n'y avait rien de sacré. On oublie trop aisément que, dès

le 5 août 1806, alors que l'Empire était à l'apogée de sa grandeur

et se pouvait rire des vaines attaques d'une presse impuissante,

Napoléon écrivait lui-même à l'un de ses maréchaux, à Berthier, une

lettre datée de Saint-Cloud, pour lui signifier qu'il eût à faire

fusiller dans les vingt-quatre heures les libraires d'Augsbourg et

de Nuremberg, coupables d'avoir vendu une brochure de M. de Gentz

dirigée contre sa politique. Il ordonnait en même temps que les

libraires de Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochure,

fussent condamnés comme contumaces et fusillés s'ils étaient saisis.

(_Correspondance de Napoléon_, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui

reçurent leur exécution dans la mesure du possible: le libraire Palm,

arrêté à Nuremberg le 26 août, fut traduit sur-le-champ devant une

commission militaire et fusillé trois heures après sa condamnation.

Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque courage à préparer

une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination,

ébranlée sans doute, mais encore formidable, de l'homme qui avait

écrit la lettre de Saint-Cloud.

Rien de moins fondé, d'ailleurs, que le reproche adressé à l'auteur

de _Buonaparte et les Bourbons_ d'avoir brisé entre les mains de

l'empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec

succès pour le salut de la patrie. Lorsque parurent, dans le _Journal

des Débats_ du 4 avril les premiers extraits de la brochure, la

déchéance de Napoléon avait déjà été votée par le Sénat, par le

Conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif

présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé, la

veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d'Essonnes (3

avril), et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre,

Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier avaient arraché à l'empereur son

abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer

la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter

loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et

lui seul attirés.

À cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et

les coalisés: la Victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,

s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne

s'agissait plus que de savoir si le trône, d'où il allait descendre,

appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de

Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se

pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire

pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon le

mot de Louis XVIII, plus qu'une armée.

Pour apprécier, du reste, avec une entière équité un écrit de la

nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout

l'opinion des contemporains. Or, voici ce qu'au mois d'avril 1814

Mme de Rémusat, qui avait vu de près l'empereur, écrivait à son

fils: «Malheureusement, cet écrit ne renferme pas une exagération

par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de

haine et naturellement généreuse. Eh bien! mon enfant, je mettrais

mon nom à chacune des pages de ce livre, s'il en était besoin, pour

attester qu'il est un tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin.»

(_Correspondance de M. de Rémusat_, t. I, avril 1814.)]

Dès le début de ma carrière politique je devins populaire dans la

foule, mais dès lors aussi je manquai ma fortune auprès des hommes

puissants. Tout ce qui avait été esclave sous Bonaparte m'abhorrait;

d'un autre côté j'étais suspect à tous ceux qui voulaient mettre la

France en vasselage. Je n'eus pour moi dans le premier moment, parmi

les souverains, que Bonaparte lui-même. Il parcourut ma brochure à

Fontainebleau: le duc de Bassano la lui avait portée; il la discuta

avec impartialité, disant: «Ceci est juste; cela n'est pas juste. Je

n'ai point de reproche à faire à Chateaubriand; il m'a résisté dans

ma puissance; mais ces canailles, tels et tels!» et il les nommait.

Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère, alors

même que j'attaquais Napoléon avec le plus de vivacité.

La postérité n'est pas aussi équitable dans ses arrêts qu'on le dit;

il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme

il y a des passions, des erreurs de proximité. Quand la postérité

admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains

de l'homme admiré n'eussent pas de cet homme l'idée qu'elle en

a. Cela s'explique pourtant: les choses qui blessaient dans ce

personnage sont passées; ses infirmités sont mortes avec lui; il

n'est resté de ce qu'il fut que sa vie impérissable; mais le mal

qu'il causa n'en est pas moins réel; mal en soi-même et dans son

essence, et surtout pour ceux qui l'ont supporté.

Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte: les

patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris

de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la France

épuisée, labourant son sol avec des femmes; on ne voit plus les

parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants des villages

frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire; on

ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues,

les passants attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y

cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères,

de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se

lamentait des triomphes; on oublie que la moindre allusion contre

Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec

transport; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les

ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression

et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée

toujours, de cette existence remise en question chaque matin par

l'impossibilité du repos.

La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même:

si la France eût été fanatique de Bonaparte, l'eût-elle abandonné

deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort

pour le garder; si la France devait tout à Bonaparte, gloire,

liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures,

monuments, littérature, beaux-arts; si, avant lui, la nation n'avait

rien fait elle-même; si la République, dépourvue de génie et de

courage, n'avait ni défendu, ni agrandi le sol; la France a donc été

bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de

ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité

d'un pareil bienfaiteur?

Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait

pas cependant, et pourquoi? Parce qu'il est évident qu'au moment

de sa chute la France n'a pas prétendu défendre Napoléon; dans nos

dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur et le

contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus:

c'est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à

répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.

La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun

espérait qu'elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions

nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu'elles nous

avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires

qu'elle remportait étaient gagnées en notre nom; avec elle il

n'était question que de la France; c'était toujours la France qui

avait triomphé, qui avait vaincu; c'étaient nos soldats qui avaient

tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou

funèbres; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient

une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics: tels

furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert; les deux derniers destinés à

tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain

le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur

mort tout à coup après ses triomphes d'Altenkirken, de Neuwied et de

Kleinnister.

Sous l'Empire, nous disparûmes; il ne fut plus question de nous, tout

appartenait à Bonaparte: _J'ai ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé; mes

aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets._

Qu'arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables

et opposées? Nous n'abandonnâmes point la République dans ses revers;

elle nous tuait, mais elle nous honorait; nous n'avions pas la honte

d'être la propriété d'un homme; grâce à nos efforts, elle ne fut

point envahie; les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer

à Zurich.

Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acquisitions, il a

succombé, non parce qu'il était vaincu, mais parce que la France n'en

voulait plus. Grande leçon! qu'elle nous fasse à jamais ressouvenir

qu'il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de

l'homme.

Les esprits indépendants de toute nuance et de toute opinion tenaient

un langage uniforme à l'époque de la publication de ma brochure. La

Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de

Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et écrivaient

comme moi. Lanjuinais disait: «Nous avons été chercher un maître

parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves.»

Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur:

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 28 / 42 段