qui implorait la paix à genoux; Bonaparte avait commandé le carnage
de la Moskowa; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou;
Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine:
à quelles représailles devions-nous donc nous attendre? vous l'allez
voir.
J'avais erré dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis
dévastés par des conquérants dont il ne reste aucune trace, et
j'étais réservé au spectacle des hordes caucasiennes campées dans
la cour du Louvre. Dans ces événements de l'histoire qui, selon
Montaigne, «sont maigres témoins de notre prix et capacité»,
ma langue s'attache à mon palais: _Adhæret lingua mea faucibus
meis_[440].
[Note 440: _Et lingua mea adhoesit faucibus meis_. Psaume XXI, verset
16.]
L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi, à dix
jours seulement de l'anniversaire de la mort du duc d'Enghien, 21
mars 1804. Était-ce la peine à Bonaparte d'avoir commis une action de
si longue mémoire, pour un règne qui devait durer si peu? L'empereur
de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je
les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au dedans de
moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer
le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines
de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître
contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.
Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans
exemple dans les annales du monde: l'ordre, la paix et la modération
régnèrent partout; les boutiques se rouvrirent; des soldats russes
de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues
par de petits polissons français qui se moquaient d'eux, comme des
pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris
pour les vainqueurs; ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient
l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule
l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où logeaient les
rois et les princes étrangers[441]. Le 31 mars 1814, des armées
innombrables occupaient la France; quelques mois après, toutes ces
troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans
verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L'ancienne
France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières; on
partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers; on lui
rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les
avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de
combats, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe à l'autre;
Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-oeuvre conquis et la
liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à
ses lumières qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes,
doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui seul de tous
les souverains de l'Europe avait compris qu'à l'âge de civilisation
auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu'en
vertu d'une constitution libre.
[Note 441: L'empereur Alexandre avait voulu loger, non aux Tuileries,
mais à l'Élysée; il n'y resta du reste, que quelques heures et
accepta l'offre du prince de Talleyrand, qui s'était empressé de
mettre à la disposition du czar son hôtel de la rue Saint-Florentin.
C'est à l'Élysée qu'il reçut une députation de royalistes, composée
de MM. de la Ferté-Meun, de Chateaubriand, Léo de Lévis, Ferrand,
de Semallé et Sosthène de la Rochefoucauld. M. de Semallé dit,
dans ses _Mémoires_, encore inédits: «Alexandre avait d'abord
fixé sa résidence à l'Élysée-Bourbon, et c'est dans ce palais que
la députation fut reçue. M. de Semallé a la certitude que M. de
Talleyrand se rendit dans la nuit auprès de M. de Nesselrode pour lui
faire sentir la nécessité d'une marque de confiance de l'empereur
en venant loger à son hôtel de la rue Saint-Florentin, et par là le
mettre à même de dominer les événements.»
Le roi de Prusse occupa l'hôtel de Villeroi, rue de Bourbon
(aujourd'hui rue de Lille); les princes Henri et Guillaume de
Prusse descendirent à l'hôtel de Salm, quai d'Orsay. Cet hôtel
était, depuis 1802, le palais de la Légion d'honneur. Le prince
de Schwarzenberg qui, au moment de l'entrée des Alliés à Paris,
représentait l'empereur d'Autriche absent, était logé dans l'hôtel
qui lui appartenait rue du Mont-Blanc (aujourd'hui rue de la
Chaussée-d'Antin). L'empereur d'Autriche n'arriva que le 16 avril;
il habita l'ancien hôtel Charost, rue du faubourg Saint-Honoré. Cet
hôtel était contigu à l'Élysée-Bourbon.]
Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étrangers, nous avons
confondu l'invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent
nullement.
Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence
et ne s'attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le
bonheur que ses sujets, privés d'une constitution, avaient d'être
gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue: «Je ne suis
qu'un «accident heureux.»
Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration
de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens;
il lui répliqua: «Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour
cela?» Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se
souvenant que Bonaparte s'était plu dans les palais de Vienne, de
Berlin et de Moscou.
Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme,
il dit: «Si j'étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât.»
Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le
salon de la Paix: «En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il à
Bonaparte?»
Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha
derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir
passer le cortège.
Il avait quelquefois des manières élégamment affectueuses. Visitant
une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des _folles
par amour_ était considérable: «Jusqu'à présent il ne l'est pas,
répondit-elle, mais il est à craindre qu'il n'augmente à dater du
moment de l'entrée de Votre Majesté à Paris.»
Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar: «Il y a longtemps,
sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici.--Je serais
venu plus tôt, répondit-il: n'accusez de mon retard que la valeur
française.» Il est certain qu'en passant le Rhin il avait regretté de
ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.
À l'Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés qui l'avaient
vaincu à Austerlitz: ils étaient silencieux et sombres; on
n'entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours
désertes et leur église dénudée; Alexandre s'attendrit à ce bruit des
braves: il ordonna qu'on leur ramenât douze canons russes.
On lui proposait de changer le nom du pont d'Austerlitz: «Non,
dit-il, il suffit que j'aie passé sur ce pont avec mon armée.»
Alexandre avait quelque chose de calme et de triste: il se promenait
dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il
avait l'air étonné de son triomphe; ses regards presque attendris
erraient sur une population qu'il semblait considérer comme
supérieure à lui: on eût dit qu'il se trouvait un Barbare au milieu
de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être
aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale
incendiée; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où
il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui
fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune
changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient
profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien.
* * * * *
Que faisait le vainqueur de Borodino? Aussitôt qu'il avait appris
la résolution d'Alexandre, il avait envoyé l'ordre au major
d'artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrière de
Grenelle: Rostopschin avait mis le feu à Moscou; mais il en avait
fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau où il était
revenu, Napoléon s'avança jusqu'à Villejuif: de là il jeta un regard
sur Paris; des soldats étrangers en gardaient les barrières; le
conquérant se rappelait les jours où ses grenadiers veillaient sur
les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.
Les événements détruisent les événements: quelle pauvreté ne nous
paraît pas aujourd'hui la douleur de Henri IV apprenant à Villejuif
la mort de Gabrielle, et retournant à Fontainebleau! Bonaparte
retourna aussi à cette solitude; il n'y était attendu que par le
souvenir de son auguste prisonnier: le captif de la paix venait de
quitter le château afin de le laisser libre pour le captif de la
guerre, tant le _malheur_ est prompt à remplir ses «places.»
La régence s'était retirée à Blois. Bonaparte avait ordonné que
l'impératrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux,
disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits à Vienne en
triomphe; mais en même temps il avait enjoint à Joseph de rester
dans la capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et il
accusa le ci-devant roi d'Espagne d'avoir tout perdu. Les ministres,
les membres de la régence, les frères de Napoléon, sa femme et
son fils, arrivèrent pêle-mêle à Blois, emportés dans la débâcle:
fourgons, bagages, voitures, tout était là; les carrosses même du
roi y étaient et furent traînés à travers les boues de la Beauce à
Chambord, seul morceau de la France laissé à l'héritier de Louis
XIV. Quelques ministres passèrent outre, et s'allèrent cacher
jusqu'en Bretagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise à
porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient:
on parlait de deux camps et d'une réquisition générale. Pendant
plusieurs jours on ignora ce qui se passait à Paris; l'incertitude
ne cessa qu'à l'arrivée d'un roulier dont le passe-port était
contre-signé _Sacken_. Bientôt le général russe Schouwalof descendit
à l'auberge de la Galère: il fut soudain assiégé par les grands,
pressés d'obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant
de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la régence
ses frais de route et l'arriéré de ses appointements: d'une main on
tenait ses passeports, de l'autre son argent, prenant soin d'envoyer
en même temps son adhésion au gouvernement provisoire, car on ne
perdit point la tête. Madame mère et son frère, le cardinal Fesch,
partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise
et son fils de la part de François II. Joseph et Jérôme se retirèrent
en Suisse, après avoir inutilement voulu forcer l'impératrice à
s'attacher à leur sort. Marie-Louise se hâta de rejoindre son père:
médiocrement attachée à Bonaparte, elle trouva le moyen de se
consoler et se félicita d'être délivrée de la double tyrannie de
l'époux et du maître. Quand Bonaparte rapporta l'année suivante cette
confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci, à peine arrachés à leurs
longues tribulations, n'avaient pas eu quatorze ans d'une prospérité
inouïe pour s'accoutumer aux aise du trône.
* * * * *
Cependant Napoléon n'était point encore détrôné; plus de quarante
mille des meilleurs soldats de la terre étaient autour de lui:
il pouvait se retirer derrière la Loire; les armées françaises
arrivées d'Espagne grondaient dans le midi; la population militaire
bouillonnante pouvait répandre ses laves; parmi les chefs étrangers
même, il s'agissait encore de Napoléon ou de son fils pour régner
sur la France: pendant deux jours Alexandre hésita. M. de Talleyrand
inclinait secrètement, comme je l'ai dit, à la politique qui tendait
à couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons; s'il
n'entrait pas alors tout à fait dans le plan de la régence de
Marie-Louise, c'est que Napoléon n'ayant point péri, il craignait,
lui prince de Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une
minorité menacée par l'existence d'un homme inquiet, imprévu,
entreprenant et encore dans la vigueur de l'âge[442].
[Note 442: Voyez plus loin _les Cent-Jours à Gand_ et le portrait
de M. de Talleyrand, vers la fin de ces _Mémoires_. (Paris, note de
1839.) CH.]
Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma brochure _De
Bonaparte et des Bourbons_ pour faire pencher la balance[443]: on
sait quel fut son effet. Je me jetai à corps perdu dans la mêlée pour
servir de bouclier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore
debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai au nom de
la légitimité, afin d'ajouter à ma parole l'autorité des affaires
positives. J'appris à la France ce que c'était que l'ancienne famille
royale; je dis combien il existait de membres de cette famille,
quels étaient leurs noms et leur caractère: c'était comme si j'avais
fait le dénombrement des enfants de l'empereur de la Chine, tant
la République et l'Empire avaient envahi le présent et relégué les
Bourbons dans le passé. Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs
fois mentionné, que ma brochure lui avait plus profité qu'une armée
de cent mille hommes; il aurait pu ajouter qu'elle avait été pour lui
un certificat de vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la
couronne par l'heureuse issue de la guerre d'Espagne.
[Note 443: Voici le titre complet de l'écrit de Chateaubriand:
_De Buonaparte, des Bourbons et de la nécessité de se rallier à
nos princes légitimes pour le bonheur de la France et celui de
l'Europe._ D'après M. de Lescure (_Chateaubriand_, p. 93), il aurait
paru le 30 mars 1814. Cela n'est pas tout à fait exact, non plus
que l'indication donnée par M. Henry Houssaye, dans les premières
éditions de son très remarquable ouvrage sur 1814, où il est dit,
page 570: «La philippique de Chateaubriand parut le 3 avril.» C'est
le 4 avril seulement que le _Journal des Débats_ publia un premier
extrait de la fameuse brochure; la mise en vente eut lieu le mercredi
5 avril.
Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, le grand écrivain,
en composant et en publiant son éloquente philippique, n'a pas
manqué aux lois de la générosité, de l'honneur et du patriotisme. On
oublie trop aisément que ces pages véhémentes, passionnées, ont été
préparées, écrites avant la chute de l'Empire, à quelques pas des
Tuileries, sous l'oeil d'une police qui pénétrait partout et pour
laquelle il n'y avait rien de sacré. On oublie trop aisément que, dès
le 5 août 1806, alors que l'Empire était à l'apogée de sa grandeur
et se pouvait rire des vaines attaques d'une presse impuissante,
Napoléon écrivait lui-même à l'un de ses maréchaux, à Berthier, une
lettre datée de Saint-Cloud, pour lui signifier qu'il eût à faire
fusiller dans les vingt-quatre heures les libraires d'Augsbourg et
de Nuremberg, coupables d'avoir vendu une brochure de M. de Gentz
dirigée contre sa politique. Il ordonnait en même temps que les
libraires de Vienne et de Lintz, expéditeurs de la même brochure,
fussent condamnés comme contumaces et fusillés s'ils étaient saisis.
(_Correspondance de Napoléon_, t. XIII, p. 7.) Ordres terribles, qui
reçurent leur exécution dans la mesure du possible: le libraire Palm,
arrêté à Nuremberg le 26 août, fut traduit sur-le-champ devant une
commission militaire et fusillé trois heures après sa condamnation.
Reconnaissons-le donc, il y avait bien quelque courage à préparer
une brochure telle que celle de Chateaubriand sous la domination,
ébranlée sans doute, mais encore formidable, de l'homme qui avait
écrit la lettre de Saint-Cloud.
Rien de moins fondé, d'ailleurs, que le reproche adressé à l'auteur
de _Buonaparte et les Bourbons_ d'avoir brisé entre les mains de
l'empereur une arme dont celui-ci pouvait encore se servir avec
succès pour le salut de la patrie. Lorsque parurent, dans le _Journal
des Débats_ du 4 avril les premiers extraits de la brochure, la
déchéance de Napoléon avait déjà été votée par le Sénat, par le
Conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif
présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé, la
veille, avec le prince de Schwarzenberg, la Convention d'Essonnes (3
avril), et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre,
Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier avaient arraché à l'empereur son
abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer
la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter
loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et
lui seul attirés.
À cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et
les coalisés: la Victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,
s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne
s'agissait plus que de savoir si le trône, d'où il allait descendre,
appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de
Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se
pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire
pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon le
mot de Louis XVIII, plus qu'une armée.
Pour apprécier, du reste, avec une entière équité un écrit de la
nature de celui de Chateaubriand, il faut consulter avant tout
l'opinion des contemporains. Or, voici ce qu'au mois d'avril 1814
Mme de Rémusat, qui avait vu de près l'empereur, écrivait à son
fils: «Malheureusement, cet écrit ne renferme pas une exagération
par rapport à l'empereur. Vous savez que je suis vraie, incapable de
haine et naturellement généreuse. Eh bien! mon enfant, je mettrais
mon nom à chacune des pages de ce livre, s'il en était besoin, pour
attester qu'il est un tableau fidèle de tout ce dont j'étais témoin.»
(_Correspondance de M. de Rémusat_, t. I, avril 1814.)]
Dès le début de ma carrière politique je devins populaire dans la
foule, mais dès lors aussi je manquai ma fortune auprès des hommes
puissants. Tout ce qui avait été esclave sous Bonaparte m'abhorrait;
d'un autre côté j'étais suspect à tous ceux qui voulaient mettre la
France en vasselage. Je n'eus pour moi dans le premier moment, parmi
les souverains, que Bonaparte lui-même. Il parcourut ma brochure à
Fontainebleau: le duc de Bassano la lui avait portée; il la discuta
avec impartialité, disant: «Ceci est juste; cela n'est pas juste. Je
n'ai point de reproche à faire à Chateaubriand; il m'a résisté dans
ma puissance; mais ces canailles, tels et tels!» et il les nommait.
Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère, alors
même que j'attaquais Napoléon avec le plus de vivacité.
La postérité n'est pas aussi équitable dans ses arrêts qu'on le dit;
il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme
il y a des passions, des erreurs de proximité. Quand la postérité
admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains
de l'homme admiré n'eussent pas de cet homme l'idée qu'elle en
a. Cela s'explique pourtant: les choses qui blessaient dans ce
personnage sont passées; ses infirmités sont mortes avec lui; il
n'est resté de ce qu'il fut que sa vie impérissable; mais le mal
qu'il causa n'en est pas moins réel; mal en soi-même et dans son
essence, et surtout pour ceux qui l'ont supporté.
Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte: les
patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris
de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la France
épuisée, labourant son sol avec des femmes; on ne voit plus les
parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants des villages
frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire; on
ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues,
les passants attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y
cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères,
de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se
lamentait des triomphes; on oublie que la moindre allusion contre
Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec
transport; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les
ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression
et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée
toujours, de cette existence remise en question chaque matin par
l'impossibilité du repos.
La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même:
si la France eût été fanatique de Bonaparte, l'eût-elle abandonné
deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort
pour le garder; si la France devait tout à Bonaparte, gloire,
liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures,
monuments, littérature, beaux-arts; si, avant lui, la nation n'avait
rien fait elle-même; si la République, dépourvue de génie et de
courage, n'avait ni défendu, ni agrandi le sol; la France a donc été
bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de
ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité
d'un pareil bienfaiteur?
Ce reproche, qu'on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait
pas cependant, et pourquoi? Parce qu'il est évident qu'au moment
de sa chute la France n'a pas prétendu défendre Napoléon; dans nos
dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l'auteur et le
contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus:
c'est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à
répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.
La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun
espérait qu'elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions
nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu'elles nous
avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires
qu'elle remportait étaient gagnées en notre nom; avec elle il
n'était question que de la France; c'était toujours la France qui
avait triomphé, qui avait vaincu; c'étaient nos soldats qui avaient
tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou
funèbres; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient
une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics: tels
furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert; les deux derniers destinés à
tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain
le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur
mort tout à coup après ses triomphes d'Altenkirken, de Neuwied et de
Kleinnister.
Sous l'Empire, nous disparûmes; il ne fut plus question de nous, tout
appartenait à Bonaparte: _J'ai ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé; mes
aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets._
Qu'arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables
et opposées? Nous n'abandonnâmes point la République dans ses revers;
elle nous tuait, mais elle nous honorait; nous n'avions pas la honte
d'être la propriété d'un homme; grâce à nos efforts, elle ne fut
point envahie; les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer
à Zurich.
Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acquisitions, il a
succombé, non parce qu'il était vaincu, mais parce que la France n'en
voulait plus. Grande leçon! qu'elle nous fasse à jamais ressouvenir
qu'il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de
l'homme.
Les esprits indépendants de toute nuance et de toute opinion tenaient
un langage uniforme à l'époque de la publication de ma brochure. La
Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de
Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et écrivaient
comme moi. Lanjuinais disait: «Nous avons été chercher un maître
parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves.»
Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur: