l'Autriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, les quatre
puissances s'engageaient, dans le cas où la France n'accepterait pas
les conditions de la paix proposée par les Alliés, le 17 février, à
poursuivre la guerre avec vigueur et à employer tous leurs moyens,
dans un parfait concert, afin de procurer une paix générale.--Chacune
des trois puissances continentales devait tenir constamment en
campagne active 150,000 hommes au complet.--Aucune négociation
séparée n'aurait lieu avec l'ennemi commun.--L'Angleterre fournirait
un subside annuel de 120 millions de francs, à répartir entre ses
trois alliés.--Le but du traité étant de maintenir l'équilibre en
Europe et de prévenir les envahissements qui, depuis si longtemps,
désolaient le monde, la durée en était fixée à une période de vingt
années.]
[Note 421: Elle était placée sous les ordres du maréchal Augereau,
duc de Castiglione.]
[Note 422: Le Congrès de Châtillon, entre les quatre puissances
alliées et la France, s'était ouvert le 5 février 1814. La France
était représentée par le duc de Vicence; l'Autriche, par le comte
de Stadion; la Prusse, par le baron de Humboldt; la Russie, par le
comte Razumowsky; l'Angleterre, par sir Charles Stewart, frère de
lord Castlereagh, chef du cabinet britannique. L'Angleterre était
représentée en outre par lord Cathcart et lord Aberdeen.]
[Note 423: Le 7 mars.]
[Note 424: Le 27 février, Napoléon avait repris Troyes sur les
Alliés, qui réoccupèrent cette ville le 4 mars.]
[Note 425: Le 13 mars, l'empereur entra à Reims, après un combat très
vif avec un corps russe qui s'en était emparé le 12.]
Le 20 mars, une affaire eut lieu près d'Arcis-sur-Aube[426]. Parmi
un feu roulant d'artillerie, un obus étant tombé au front d'un carré
de la garde, le carré parut faire un léger mouvement: Bonaparte se
précipite sur le projectile dont la mèche fume, il la fait flairer à
son cheval; l'obus crève, et l'empereur sort sain et sauf du milieu
de la foudre brisée.
[Note 426: La bataille d'Arcis-sur-Aube dura deux jours (20 et 21
mars). Ce fut la dernière bataille que Napoléon livra en personne
dans cette campagne. Il dut abandonner le terrain à l'ennemi; mais
ces deux journées n'en furent pas moins des plus glorieuses pour nos
soldats et pour leur chef. Les 20,000 hommes de Napoléon avaient
résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40,000 à
90,000.]
La bataille devait recommencer le lendemain; mais Bonaparte, cédant
à l'inspiration du génie, inspiration qui lui fut néanmoins funeste,
se retire afin de se porter sur le derrière des troupes confédérées,
les séparer de leurs magasins et grossir son armée des garnisons des
places frontières. Les étrangers se préparaient à se replier sur
le Rhin, lorsque Alexandre, par un de ces mouvements du ciel qui
changent tout un monde, prit le parti de marcher à Paris dont le
chemin devenait libre[427]. Napoléon croyait entraîner la masse des
ennemis, et il n'était suivi que de dix mille hommes de cavalerie
qu'il pensait être l'avant-garde des principales troupes, et qui lui
masquaient le mouvement réel des Prussiens et des Moscovites. Il
dispersa ses dix mille chevaux à Saint-Dizier et Vitry, et s'aperçut
alors que la grande armée alliée n'était pas derrière; cette armée,
se précipitant sur la capitale, n'avait devant elle que les maréchaux
Marmont et Mortier avec environ douze mille conscrits.
[Note 427: J'ai entendu le général Pozzo raconter que c'était lui
qui avait déterminé l'empereur Alexandre à marcher en avant. CH.--Ce
fut le 24 mars, à Sommepuis, que la résolution de marcher sur Paris
fut prise, dans une conférence à laquelle assistaient l'empereur
Alexandre, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de Nesselrode,
le prince de Schwarzenberg, le roi de Prusse et Blücher. M. Thiers
(tome XVII, p. 546) dit, comme Chateaubriand, que la détermination
d'Alexandre fut due surtout aux conseils et aux instances du comte
Pozzo di Borgo, «lequel, ayant acquis sur les Alliés une influence
proportionnée à son esprit, ne se lassait pas de leur répéter qu'il
fallait marcher sur Paris».]
Napoléon se dirige à la hâte sur Fontainebleau[428]: là une sainte
victime, en se retirant, avait laissé le rémunérateur et le vengeur.
Toujours dans l'histoire marchent ensemble deux choses: qu'un homme
s'ouvre une voie d'injustice, il s'ouvre en même temps une voie de
perdition dans laquelle, à une distance marquée, la première route
vient tomber dans la seconde.
[Note 428: Il arriva à Fontainebleau dans la nuit du 30 au 31 mars.
Dans cette nuit même, à deux heures du matin, la capitulation de
Paris était signée par les colonels Denys et Fabvier, au nom des
maréchaux Mortier et Marmont.]
* * * * *
[Illustration: Napoléon à Brienne.]
Les esprits étaient fort agités: l'espoir de voir cesser, coûte que
coûte, une guerre cruelle qui pesait depuis vingt ans sur la France
rassasiée de malheur et de gloire, l'emportait dans les masses sur la
nationalité. Chacun s'occupait du parti qu'il aurait à prendre dans
la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer
chez madame de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de
la journée. MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, accouraient avec la
foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les
événements retirent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible
et dévouée, que nous retrouverons à Gand, tenait fidèle compagnie à
madame de Chateaubriand. Madame la duchesse de Duras était aussi à
Paris, et j'allais voir souvent madame la marquise de Montcalm, soeur
du duc de Richelieu[429].
[Note 429: La marquise de _Montcalm_ était la demi-soeur du duc de
Richelieu. Leur père, le duc de Fronsac, s'était marié deux fois:
d'abord, avec Mlle d'Hautefort, dont il eut un fils, le futur
ministre de la Restauration; puis avec Mlle de Gallifet, qui lui
donna deux filles, Armande et Simplicie, plus tard marquises de
Montcalm et de Jumilhac.]
Je continuais d'être persuadé, malgré l'approche des champs de
bataille, que les alliés n'entreraient pas à Paris et qu'une
insurrection nationale mettrait fin à nos craintes. L'obsession de
cette idée m'empêchait de sentir aussi vivement que je l'aurais fait
la présence des armées étrangères: mais je ne me pouvais empêcher de
réfléchir aux calamités que nous avions fait éprouver à l'Europe, en
voyant l'Europe nous les rapporter.
Je ne cessais de m'occuper de ma brochure; je la préparais comme un
remède lorsque le moment de l'anarchie viendrait à éclater. Ce n'est
pas ainsi que nous écrivons aujourd'hui, bien à l'aise, n'ayant à
redouter que la guerre des feuilletons: la nuit je m'enfermais à
clef; je mettais mes paperasses sous mon oreiller, deux pistolets
chargés sur ma table: je couchais entre ces deux muses. Mon texte
était double; je l'avais composé sous la forme de brochure, qu'il a
gardée, et en façon de discours, différent à quelques égards de la
brochure; je supposais qu'à la levée de la France, on se pourrait
assembler à l'Hôtel de Ville, et je m'étais préparé sur deux thèmes.
Madame de Chateaubriand a écrit quelques notes à diverses époques
de notre vie commune[430]; parmi ces notes, je trouve le paragraphe
suivant:
«M. de Chateaubriand écrivait sa brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Si cette brochure avait été saisie, le jugement n'était
pas douteux: la sentence était l'échafaud. Cependant l'auteur mettait
une négligence incroyable à la cacher. Souvent, quand il sortait,
il l'oubliait sur sa table; sa prudence n'allait jamais au delà de
la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de
chambre, garçon fort honnête, mais qui pouvait se laisser tenter.
Pour moi, j'étais dans des transes mortelles: aussi, dès que M. de
Chateaubriand était sorti, j'allais prendre le manuscrit et je le
mettais sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperçois
que je ne l'ai plus, et, bien sûre de l'avoir senti en sortant, je
ne doute pas de l'avoir perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit
entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté: je tombe
sans connaissance au milieu du jardin; de bonnes gens m'assistèrent,
ensuite me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel
supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais entre une crainte,
qui était presque une certitude, et un léger espoir d'avoir oublié de
prendre la brochure! En approchant de la chambre de mon mari, je me
sentais de nouveau défaillir; j'entre enfin; rien sur la table, je
m'avance vers le lit; je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien;
je le soulève, je vois le rouleau de papier! Le coeur me bat chaque
fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans
ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si
grand si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud, car enfin
c'était quelqu'un qui m'était bien plus cher que moi-même que j'en
voyais délivré.»
[Note 430: Voir au tome II, l'Appendice nº X: _Le Cahier rouge._]
Que je serais malheureux si j'avais pu causer un moment de peine à
madame de Chateaubriand!
J'avais pourtant été obligé de mettre un imprimeur[431] dans mon
secret: il avait consenti à risquer l'affaire; d'après les nouvelles
de chaque heure, il me rendait ou venait reprendre des épreuves à
moitié composées, selon que le bruit du canon se rapprochait ou
s'éloignait de Paris: pendant près de quinze jours je jouai ainsi ma
vie à croix ou pile.
[Note 431: M. Mame.]
* * * * *
Le cercle se resserrait autour de la capitale: à chaque instant
on apprenait un progrès de l'ennemi. Pêle-mêle entraient, par les
barrières, des prisonniers russes et des blessés français traînés
dans des charrettes: quelques-uns à demi morts tombaient sous les
roues qu'ils ensanglantaient. Des conscrits appelés de l'intérieur
traversaient la capitale en longue file, se dirigeant sur les armées.
La nuit on entendait passer sur les boulevards extérieurs des trains
d'artillerie, et l'on ne savait si les détonations lointaines
annonçaient la victoire décisive ou la dernière défaite.
La guerre vint s'établir enfin aux barrières de Paris. Du haut des
tours de Notre-Dame on vit paraître la tête des colonnes russes,
ainsi que les premières ondulations du flux de la mer sur une plage.
Je sentis ce qu'avait dû éprouver un Romain lorsque, du faîte du
Capitole, il découvrit les soldats d'Alaric et la vieille cité des
Latins à ses pieds, comme je découvrais les soldats russes, et à
mes pieds la vieille cité des Gaulois. Adieu donc, Lares paternels,
foyers conservateurs des traditions du pays, toits sous lesquels
avaient respiré et cette Virginie sacrifiée par son père à la pudeur
et à la liberté, et cette Héloïse vouée par l'amour aux lettres et à
la religion.
Paris depuis des siècles n'avait point vu la fumée des camps de
l'ennemi, et c'est Bonaparte qui, de triomphe en triomphe, a amené
les Thébains à la vue des femmes de Sparte. Paris était la borne dont
il était parti pour courir la terre: il y revenait laissant derrière
lui l'énorme incendie de ses inutiles conquêtes.
On se précipitait au Jardin des Plantes que jadis aurait pu protéger
l'abbaye fortifiée de Saint-Victor: le petit monde des cygnes et des
bananiers, à qui notre puissance avait promis une paix éternelle,
était troublé. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand cèdre,
par-dessus les greniers d'abondance que Bonaparte n'avait pas eu le
temps d'achever, au delà de l'emplacement de la Bastille et du donjon
de Vincennes (lieux qui racontaient notre successive histoire), la
foule regardait les feux de l'infanterie au combat de Belleville.
Montmartre est emporté; les boulets tombent jusque sur les boulevards
du Temple. Quelques compagnies de la garde nationale sortirent et
perdirent trois cents hommes dans les champs autour du tombeau des
_martyrs_. Jamais la France militaire ne brilla d'un plus vif éclat
au milieu de ses revers; les derniers héros furent les cent cinquante
jeunes gens de l'École polytechnique, transformés en canonniers
dans les redoutes du chemin de Vincennes. Environnés d'ennemis, ils
refusaient de se rendre; il fallut les arracher de leurs pièces:
le grenadier russe les saisissait noircis de poudre et couverts de
blessures; tandis qu'ils se débattaient dans ses bras, il élevait en
l'air avec des cris de victoire et d'admiration ces jeunes palmes
françaises, et les rendait toutes sanglantes à leurs mères.
Pendant ce temps-là Cambacérès s'enfuyait avec Marie-Louise, le roi
de Rome et la régence. On lisait sur les murs cette proclamation:
_Le roi Joseph, lieutenant général de l'Empereur,
commandant en chef de la garde nationale._
«Citoyens de Paris,
«Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de l'impératrice et du
roi de Rome: je reste avec vous. Armons-nous pour défendre cette
ville, ses monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout
ce qui nous est cher. Que cette vaste cité devienne un camp pour
quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ses murs
qu'il espère franchir en triomphe.»
Rostopschin n'avait pas prétendu défendre Moscou; il le brûla. Joseph
annonçait qu'il ne quitterait jamais les Parisiens, et il décampait à
petit bruit, nous laissant son courage placardé au coin des rues.
M. de Talleyrand faisait partie de la régence nommée par Napoléon. Du
jour où l'évêque d'Autun cessa d'être, sous l'Empire, ministre des
relations extérieures, il n'avait rêvé qu'une chose, la disparition
de Bonaparte suivie de la régence de Marie-Louise; régence dont lui,
prince de Bénévent, aurait été le chef. Bonaparte, en le nommant
membre d'une régence provisoire en 1814, semblait avoir favorisé
ses désirs secrets. La mort napoléonienne n'était point survenue;
il ne resta à M. de Talleyrand qu'à clopiner aux pieds du colosse
qu'il ne pouvait renverser, et à tirer parti du moment pour ses
intérêts: le savoir-faire était le génie de cette homme de compromis
et de marchés. La position se présentait difficile: demeurer dans la
capitale était chose indiquée; mais si Bonaparte revenait, le prince
séparé de la régence fugitive, le prince retardataire, courait risque
d'être fusillé; d'un autre côté, comment abandonner Paris au moment
où les alliés y pouvaient pénétrer? Ne serait-ce pas renoncer au
profit du succès, trahir ce lendemain des événements, pour lequel M.
de Talleyrand était fait? Loin de pencher vers les Bourbons, il les
craignait à cause de ses diverses apostasies. Cependant, puisqu'il
y avait une chance quelconque pour eux, M. de Vitrolles[432],
avec l'assentiment du prélat marié, s'était rendu à la dérobée au
congrès de Châtillon, en chuchoteur non avoué de la légitimité. Cette
précaution apportée, le prince, afin de se tirer d'embarras à Paris,
eut recours à un de ces tours dans lesquels il était passé maître.
[Note 432: Eugène-François-Auguste d'Armand, baron de _Vitrolles_
(1774-1854). Il s'enrôla à dix-sept ans dans l'armée de Condé;
rayé de la liste des émigrés sous le Consulat, il fut créé baron
de l'Empire le 15 juin 1812. Lié avec le duc de Dalberg et avec
Talleyrand, il s'associa aux vues de ce dernier en 1814, se rendit
auprès des Alliés, plaida auprès du czar la cause des Bourbons. Après
une entrevue à Nancy avec le comte d'Artois, il le précéda à Paris
et fut nommé par ce prince secrétaire d'État provisoire (16 avril
1814). Pendant les Cent-Jours, il essaya d'organiser la résistance
dans le Midi, fut arrêté et enfermé à Vincennes, puis à l'Abbaye. Un
ordre de Fouché lui rendit la liberté après Waterloo. Député de 1815
à 1816, ministre d'État et membre du Conseil privé (septembre 1816),
il devint le principal agent de la politique personnelle de Monsieur.
En 1818, il perdit son titre de secrétaire d'État, que le roi ne
lui rendit que le 7 janvier 1834. Il fut nommé, en 1827, ministre
plénipotentiaire à Florence et fut appelé à la pairie le 7 janvier
1830. La chute de la branche aînée le rendit à la vie privée. Il a
laissé des _Mémoires_ aussi intéressants que spirituels.]
M. Laborie[433], devenu peu après, sous M. Dupont de Nemours[434],
secrétaire particulier du gouvernement provisoire, alla trouver M.
de Laborde[435], attaché à la garde nationale; il lui révéla le
départ de M. de Talleyrand: «Il se dispose, lui dit-il, à suivre
la régence; il vous semblera peut-être nécessaire de l'arrêter,
afin d'être à même de négocier avec les alliés, si besoin est.» La
comédie fut jouée en perfection. On charge à grand bruit les voitures
du prince; il se met en route en plein midi, le 30 mars: arrivé à la
barrière d'Enfer, on le renvoie inexorablement chez lui, malgré ses
protestations[436]. Dans le cas d'un retour miraculeux, les preuves
étaient là, attestant que l'ancien ministre avait voulu rejoindre
Marie-Louise et que la force armée lui avait refusé le passage.
[Note 433: Sur _Laborie_, voir la note 1 de la page 268 du tome II.]
[Note 434: Pierre-Samuel _Dupont de Nemours_ (1739-1817). Il avait
fait partie de la Constituante et du Conseil des Anciens. Sous le
Consulat et l'Empire, il refusa les fonctions publiques que Napoléon
lui offrit. Au mois d'avril 1814, il accepta la place de secrétaire
du gouvernement provisoire et fut nommé par Louis XVIII conseiller
d'État et intendant de la marine à Toulon. Quand Napoléon revint de
l'île d'Elbe, Dupont de Nemours s'embarqua pour l'Amérique, où il
avait déjà habité, de 1799 à 1802, et où ses deux fils dirigeaient
une importante exploitation agricole. Une chute qu'il fit dans
une rivière et les attaques de la goutte dont il souffrait depuis
longtemps l'enlevèrent deux ans après (6 août 1817).]
[Note 435: Sur M. de Laborde, voir ci-dessus la note 3 de la page
251.]
[Note 436: Voir Henry Houssaye, _1814_, p. 519.]
* * * * *
Cependant, à la présence des alliés, le comte Alexandre de Laborde et
M. Tourton, officiers supérieurs de la garde nationale, avaient été
envoyés auprès du généralissime prince de Schwarzenberg, lequel avait
été l'un des généraux de Bonaparte pendant la campagne de Russie.
La proclamation du généralissime fut connue à Paris dans la soirée
du 30 mars. Elle disait: «Depuis vingt ans l'Europe est inondée de
sang et de larmes: les tentatives pour mettre un terme à tant de
malheurs ont été inutiles, parce qu'il existe, dans le principe même
du gouvernement qui vous opprime, un obstacle insurmontable à la
paix. Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie: la
conservation et la tranquillité de votre ville seront l'objet des
soins des alliés. C'est dans ces sentiments que l'Europe, en armes
devant vos murs, s'adresse à vous.»
Quelle magnifique confession de la grandeur de la France: _L'Europe,
en armes devant vos murs, s'adresse à vous!_
Nous qui n'avions rien respecté, nous étions respectés de ceux
dont nous avions ravagé les villes et qui, à leur tour, étaient
devenus les plus forts. Nous leur paraissions une nation sacrée; nos
terres leur semblaient une campagne d'Élide que, de par les dieux,
aucun bataillon ne pouvait fouler. Si, nonobstant, Paris eût cru
devoir faire une résistance, fort aisée, de vingt-quatre heures,
les résultats étaient changés; mais personne, excepté les soldats
enivrés de feu et d'honneur, ne voulait plus de Bonaparte, et, dans
la crainte de le conserver, on se hâta d'ouvrir les barrières.
Paris capitula le 31 mars: la capitulation militaire est signée aux
noms des maréchaux Mortier et Marmont par les colonels Denys[437]
et Fabvier[438]; la capitulation civile eut lieu au nom des maires
de Paris. Le conseil municipal et départemental députa au quartier
général russe pour régler les divers articles: mon compagnon d'exil,
Christian de Lamoignon, était du nombre des mandataires[439].
Alexandre leur dit:
«Votre empereur, qui était mon allié, est venu jusque dans le coeur
de mes États y apporter des maux dont les traces dureront longtemps;
une juste défense m'a amené jusqu'ici. Je suis loin de vouloir rendre
à la France les maux que j'en ai reçus. Je suis juste, et je sais que
ce n'est pas le tort des Français. Les Français sont mes amis, et
je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal.
Napoléon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spéciale à la
ville de Paris; je protégerai, je conserverai tous les établissements
publics; je n'y ferai séjourner que des troupes d'élite; je
conserverai votre garde nationale, qui est composée de l'élite de vos
citoyens. C'est à vous d'assurer votre bonheur à venir; il faut vous
donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure
à l'Europe. C'est à vous à émettre votre voeu: vous me trouverez
toujours prêt à seconder vos efforts.»
[Note 437: Charles-Marie _Denys_, comte de _Damrémont_ (1783-1837).
Il était, en 1814, aide de camp du duc de Raguse. En 1815, il suivit
le roi à Gand. Il se signala en 1823 par sa brillante conduite dans
la guerre d'Espagne, fit partie, en 1830, de l'expédition d'Alger,
s'empara de Bône et d'Oran, fut nommé pair de France en 1835 et fut
tué, le 12 octobre 1837, au siège de Constantine.]
[Note 438: Charles-Nicolas, baron _Fabvier_ (1782-1855). Réformé,
puis mis en disponibilité sous la seconde Restauration, il prit
part à la conspiration militaire d'août 1820, quitta la France et,
en 1823, se rendit en Grèce, où il offrit ses services à la cause
de l'indépendance. En 1828, il fut chargé d'accompagner les troupes
françaises envoyées en Morée. Le gouvernement de Juillet le fit
lieutenant général et pair de France. La République de 1848 le mit
à la retraite comme général de division, mais le nomma ambassadeur
à Constantinople. De 1849 à 1851, il fit partie de l'Assemblée
législative et vota avec la majorité monarchiste. Il refusa toute
faveur après le coup d'État de décembre 1851 et rentra dans la vie
privée.]
[Note 439: Sur la conduite et la noble attitude de Christian de
Lamoignon en cette circonstance, voyez les _Mémoires du chancelier
Pasquier_, tome II, p. 238.]
Paroles qui furent accomplies ponctuellement: le bonheur de la
victoire aux yeux des alliés l'emportait sur tout autre intérêt.
Quels devaient être les sentiments d'Alexandre, lorsqu'il aperçut
les dômes des édifices de cette ville où l'étranger n'était jamais
entré que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles de notre
civilisation et de notre intelligence; de cette inviolable cité,
défendue pendant douze siècles par ses grands hommes; de cette
capitale de la gloire que Louis XIV semblait encore protéger de son
ombre, et Bonaparte de son retour!
LIVRE II
Entrée des alliés dans Paris. -- Bonaparte à Fontainebleau. --
La régence à Blois. -- Publication de ma brochure: _De Bonaparte
et des Bourbons_. -- Le Sénat rend le décret de déchéance.
-- Hôtel de la rue Saint-Florentin. -- M. de Talleyrand. --
Adresses du gouvernement provisoire. -- Constitution proposée
par le Sénat. -- Arrivée du comte d'Artois. -- Abdication de
Bonaparte à Fontainebleau. -- Itinéraire de Napoléon à l'île
d'Elbe. -- Louis XVIII à Compiègne. -- Son entrée à Paris.
-- La vieille garde. -- Faute irréparable. -- Déclaration de
Saint-Ouen. -- Traité de Paris. -- La Charte. -- Départ des
alliés. -- Première année de la Restauration. -- Est-ce aux
royalistes qu'il faut s'en prendre de la Restauration? --
Premier ministère. -- Je publie les _Réflexions politiques_.
-- Madame la duchesse de Duras. -- Je suis nommé ambassadeur
en Suède. -- Exhumation des restes de Louis XVI. -- Premier 21
janvier à Saint-Denis.
Dieu avait prononcé une de ces paroles par qui le silence de
l'éternité est de loin en loin interrompu. Alors se souleva, au
milieu de la présente génération, le marteau qui frappa l'heure que
Paris n'avait entendu sonner qu'une fois: le 25 décembre 496, Reims
annonça le baptême de Clovis, et les portes de Lutèce s'ouvrirent
aux Francs; le 30 mars 1814, après le baptême de sang de Louis
XVI, le vieux marteau resté immobile se leva de nouveau au beffroi
de l'antique monarchie; un second coup retentit, les Tartares
pénétrèrent dans Paris. Dans l'intervalle de mille trois cent
dix-huit ans, l'étranger avait insulté les murailles de la capitale
de notre empire sans y pouvoir entrer jamais, hormis quand il s'y
glissa appelé par nos propres divisions. Les Normands assiégèrent la
cité des _Parisii_; les _Parisii_ donnèrent la volée aux éperviers
qu'ils portaient sur le poing; Eudes, enfant de Paris et roi
futur, _rex futurus_, dit Abbon, repoussa les pirates du Nord: les
_Parisiens_ lâchèrent leurs aigles en 1814; les alliés entrèrent au
Louvre.