Allemands: il partageait leurs sentiments élevés, et il était dans
cette position de force qui rend possibles les projets; mais il se
laissa effrayer de la terreur des monarques qui l'environnaient. Ces
monarques ne tinrent point leurs promesses; ils ne donnèrent point
à leurs peuples des institutions généreuses. Les enfants de la Muse
(flamme par qui les masses inertes des soldats avaient été animées)
furent plongés dans des cachots en récompense de leur dévouement
et de leur noble crédulité. Hélas! la génération qui rendit
l'indépendance aux Teutons est évanouie; il n'est demeuré en Germanie
que de vieux cabinets usés. Ils appellent le plus haut qu'ils peuvent
Napoléon un grand homme, pour faire servir leur présente admiration
d'excuse à leur bassesse passée. Dans le sot enthousiasme pour
l'homme qui continue à aplatir les gouvernements après les avoir
fouettés, à peine se souvient-on de Koerner: «Arminius, libérateur de
la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux Grecs qui n'admirent qu'eux,
peu célèbre chez les Romains qu'il avait vaincus; mais les nations
barbares le chantent encore, _caniturque barbaras apud gentes_.»
* * * * *
Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de Leipsick ce combat
que les Allemands ont appelé la _bataille des nations_. Vers la fin
de la seconde journée, les Saxons et les Wurtembergeois, passant
du camp de Napoléon sous les drapeaux de Bernadotte, décidèrent
le résultat de l'action; victoire entachée de trahison. Le prince
de Suède, l'empereur de Russie et le roi de Prusse pénètrent dans
Leipsick à travers trois portes différentes. Napoléon, ayant éprouvé
une perte immense, se retira. Comme il n'entendait rien aux retraites
de sergent, ainsi qu'il l'avait dit, il fit sauter des ponts
derrière lui. Le prince Poniatowski, blessé deux fois, se noie dans
l'Elster: la Pologne s'abîma avec son dernier défenseur[405].
[Note 405: Le prince Poniatowski avait été nommé maréchal de France
sur le champ de bataille, le 16 octobre 1813, à la première des trois
journées de Leipsick. Trois jours après, quand la grande défaite fut
consommée, chargé de protéger la retraite de l'armée, il fit des
prodiges de valeur, et lorsqu'il ne fut plus possible de résister,
il s'élança dans l'Elster plutôt que de se rendre, et s'y noya (19
octobre).]
Napoléon ne s'arrêta qu'à Erfurt: de là son bulletin annonça que
son armée, toujours victorieuse, _arrivait comme une armée battue_:
Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napoléon au faîte de la
prospérité.
Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d'une fortune
abandonnée, essayent d'exterminer à Hanau[406] le reste de nos
soldats. Wrède[407] est renversé par les seuls gardes d'honneur:
quelques conscrits, déjà vétérans, lui passent sur le ventre; ils
sauvent Bonaparte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé
en fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud le 9
novembre; l'infatigable de Lacépède revient lui dire: «Votre Majesté
a tout surmonté.» M. de Lacépède avait parlé convenablement des
ovipares[408]; mais il ne se pouvait tenir debout.
[Note 406: Après le désastre de Leipsick, Napoléon et les débris de
son armée suivirent, pour rentrer en France, la route de Weissenfeld,
Erfurt, Gotha, Fulde, jusqu'à Hanau, où l'armée autrichienne et
bavaroise, commandée par le général Wrède, voulut lui barrer le
chemin. L'armée française, si affaiblie, si épuisée, retrouva son
énergie pour combattre d'anciens alliés devenus inopinément nos
ennemis. On leur passa sur le corps; ils perdirent 6,000 hommes, tués
ou blessés, et 4,000 prisonniers. Notre perte totale fut d'environ
5,000 hommes. Ce dernier effort termina les opérations de la Grande
Armée en Allemagne.]
[Note 407: Charles-Philippe, prince de _Wrède_ (1769-1838),
feld-maréchal bavarois. Par suite de l'étroite alliance qui
unissait la Bavière à la France, il servit Napoléon de 1805 à 1809,
et il le fit avec autant de vaillance que de talent. Pendant la
campagne de Russie, il se couvrit de gloire, surtout à Polotsk et à
Valontina-Cora. À Leipsick, il se battait encore dans nos rang, mais
le désastre éprouvé par Napoléon détacha de lui la Bavière. Lors de
la campagne de France, en 1814, il battit Oudinot à Bar-sur-Aube,
et fut fait prince; il avait été fait feld-maréchal après Wagram.
Le général de Wrède est un des généraux les plus remarquables de la
période napoléonienne.]
[Note 408: Lacépède avait publié en 1788 l'_Histoire générale et
particulière des quadrupèdes ovipares_.]
La Hollande reprend son indépendance et rappelle le prince
d'Orange[409]. Le 1er décembre les puissances alliées déclarent
«qu'elles ne font point la guerre à la France, mais à l'empereur
seul, ou plutôt à cette prépondérance qu'il a trop longtemps exercée,
hors des limites de son empire, pour le malheur de l'Europe et de la
France[410].»
[Note 409: Le 24 novembre 1813, le gouvernement provisoire établi à
Amsterdam à la suite du soulèvement de cette ville (16 novembre),
proclama l'indépendance des Provinces-Unies, et rappela le prince
d'Orange.]
[Note 410: Déclaration de Francfort, signée dans cette ville par les
souverains alliés. Elle est datée du 1er décembre 1813, mais elle ne
parut que dans la _Gazette de Francfort_ du 7.]
Quand on voit s'approcher le moment où nous allions être renfermés
dans notre ancien territoire, on se demande à quoi donc avaient servi
le bouleversement de l'Europe et le massacre de tant de millions
d'hommes? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son
cours.
Par le traité de Valençay du 11 décembre, le misérable Ferdinand
VII est renvoyé à Madrid: ainsi se termina obscurément à la hâte
cette criminelle entreprise d'Espagne, première cause de la perte
de Napoléon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer
un peuple ou un roi; mais le retour est difficile: Jacques Clément
raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud; ses
confrères lui demandèrent en riant combien son ouvrage durerait:
«Assez pour le chemin que j'ai à faire, répondit-il: je dois aller,
non revenir.»
* * * * *
Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813. Étonnant sur
le champ de bataille, remarquable dans son conseil d'État, Bonaparte
n'a plus la même valeur en politique: la langue de la liberté,
il l'ignore: s'il veut exprimer des affections congéniales, des
sentiments paternels, il s'attendrit tout de travers, et il plaque
des paroles émues à son insensibilité: «Mon coeur,» dit-il au Corps
législatif, «a besoin de la présence et de l'affection de mes
_sujets_. Je n'ai jamais été séduit par la prospérité; l'adversité
me trouvera au-dessus de ses atteintes. J'avais conçu et exécuté de
grands desseins pour la prospérité et le bonheur du monde. _Monarque
et père_, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à
celle des familles.»
Un article officiel du _Moniteur_ avait dit, au mois de juillet 1804,
_sous l'Empire_, que _la France ne passerait jamais le Rhin, et que
ses armées ne le passeraient plus_.
Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre 1813, depuis Bâle,
jusqu'à Schaffouse, avec plus de cent mille hommes; le 31 du même
mois, l'armée de Silésie, commandée par Blücher, le franchit à son
tour, depuis Manheim jusqu'à Coblentz.
Par ordre de l'empereur, le Sénat et le Corps législatif avaient
nommé deux commissions chargées de prendre connaissance des
documents relatifs aux négociations avec les puissances coalisées;
prévision d'un pouvoir qui, se refusant à des conséquences devenues
inévitables, voulait en laisser la responsabilité à une autre
autorité[411].
[Note 411: Le Sénat avait désigné comme commissaires MM. de
Fontanes, de Talleyrand, de Saint-Marsan, de Barbé-Marbois, de
Beurnonville.--Le Corps législatif avait choisi MM. Lainé, Raynouard,
Maine de Biran, Flaugergues et Gallois.]
La commission du Corps législatif, que présidait M. Lainé, osa dire
«que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français
étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre
une patrie et des lois protectrices; que Sa Majesté doit être
suppliée de maintenir l'entière et constante exécution des lois qui
garantissent aux Français les droits de la liberté, de la propriété,
et à la nation le libre exercice de ses droits politiques[412].»
[Note 412: Le Corps législatif, réuni en comité secret, le 29
décembre, entendit le rapport de la commission. M. Raynouard l'avait
terminé par le conseil de rédiger une adresse à l'Empereur. On
décida, à la majorité de 223 voix sur 254, que le rapport serait
imprimé pour les membres seuls du Corps législatif, afin qu'ils
pussent le méditer, et voter sur le projet d'adresse en connaissance
de cause. Le 30, Napoléon assembla un conseil de gouvernement, auquel
furent appelés les ministres et les grands dignitaires. Malgré
l'opposition de l'archichancelier Cambacérès et celle de plusieurs
autres membres du conseil, Napoléon signa le décret qui prononçait
pour le lendemain, 31 décembre, l'ajournement du Corps législatif,
et il ordonna au duc de Rovigo de faire enlever à l'imprimerie et
partout où il en serait trouvé les copies du rapport de M. Lainé.]
Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les épreuves
du rapport; un décret du 31 décembre ajourne le Corps législatif;
les portes de la salle sont fermées. Bonaparte traite les membres
de la commission législative d'_agents payés par l'Angleterre_: «Le
nommé Lainé, disait-il, est un traître qui correspond avec le prince
régent par l'intermédiaire de Desèze; Raynouard, Maine de Biran et
Flaugergues sont des factieux[413].»
[Note 413: Allocution de Napoléon adressée, le 1er janvier, à la
députation du Corps législatif.]
Le soldat s'étonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu'il
abandonnait et qui, en se noyant pour lui obéir, criaient encore:
«Vive l'empereur!» Il appelait le rapport de la commission une motion
sortie d'un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans
lequel n'éclate son aversion pour la République dont il était sorti;
mais il en détestait moins les crimes que les libertés. À propos de
ce même rapport il ajoutait: «Voudrait-on rétablir la souveraineté du
peuple? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple; car je prétends être
toujours là où réside la souveraineté.» Jamais despote n'a expliqué
plus énergiquement sa nature: c'est le mot retourné de Louis XIV:
«L'État, c'est moi.»
À la réception du premier jour de l'an 1814, on s'attendait à quelque
scène. J'ai connu un homme attaché à cette cour, lequel se préparait
à tout hasard à mettre l'épée à la main. Napoléon ne dépassa pas
néanmoins la violence des paroles, mais il s'y laissa aller avec
cette plénitude qui causait quelquefois de la confusion à ses
hallebardiers mêmes: «Pourquoi, s'écria-t-il, parler devant l'Europe
de ces débats domestiques? Il faut laver son linge sale en famille.
Qu'est-ce qu'un trône? un morceau de bois recouvert d'un morceau
d'étoffe: tout dépend de celui qui s'y assied. La France a plus
besoin de moi que je n'ai besoin d'elle. Je suis un de ces hommes
qu'on tue, mais qu'on ne déshonore pas. Dans trois mois nous aurons
la paix, ou l'ennemi sera chassé de notre territoire, ou je serai
mort.»
C'était dans le sang que Bonaparte était accoutumé à laver le linge
des Français. Dans trois mois on n'eut point la paix, l'ennemi ne fut
point chassé de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie:
la mort n'était point son fait. Accablée de tant de malheurs et de
l'ingrate obstination du maître qu'elle s'était donné, la France se
voyait envahie avec l'inerte stupeur qui naît du désespoir.
Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un bataillons de gardes
nationales[414]; un autre décret avait formé un conseil de régence
présidé par Cambacérès et composé de ministres, à la tête duquel
était placée l'impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, revenu
d'Espagne avec ses pillages, est déclaré commandant général de Paris.
Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l'armée, et va
jeter une éclatante flamme en s'éteignant.
[Note 414: Décret du 6 janvier 1814.]
* * * * *
La surveille, le pape avait été rendu à l'indépendance; la main qui
allait à son tour porter des chaînes fut contrainte de briser les
fers qu'elle avait donnés: la Providence avait changé les fortunes,
et le vent qui soufflait au visage de Napoléon poussait les alliés à
Paris.
Pie VII, averti de sa délivrance[415], se hâta de faire une courte
prière dans la chapelle de François Ier; il monta en voiture et
traversa cette forêt qui, selon la tradition populaire, voit paraître
le grand veneur de la mort quand un roi va descendre à Saint-Denis.
[Note 415: Chateaubriand a été ici induit en erreur par le _Manuscrit
de 1814_, du baron Fain, lequel est d'ordinaire très exact. M. Fain
et, avec lui, la plupart des historiens ont prétendu que Napoléon, à
cette fin de janvier 1814, avait décidé de mettre le pape en liberté
et l'avait fait partir pour Rome. M. Thiers, mieux informé, a très
bien montré que Napoléon n'avait nullement en vue, à ce moment, la
délivrance de l'auguste captif. Déjà les armées ennemies avaient
occupé Dijon. Leurs coureurs d'avant-garde et quelques bandes de
cosaques avaient apparu aux environs de Montereau. L'empereur,
qui allait quitter Paris pour se rendre à Châlons et commencer la
campagne de France, ne se souciait pas de laisser le Saint-Père à
portée d'un coup de main de ses adversaires; il ne voulait pas non
plus le rendre libre, de peur de compliquer ses affaires d'Italie. Il
le fit donc partir de Fontainebleau, sous la conduite d'un commandant
de gendarmerie, qui avait mission de le conduire, non à Rome, mais
à Savone. Ce fut seulement le 10 mars, alors qu'il était obligé de
se retirer sur Soissons, après les combats malheureux sur Laon,
que Napoléon se décida à publier un décret par lequel il annonçait
rétablir le pape dans la possession de ses États. Le même jour, il
mandait au duc de Rovigo: «Écrivez à l'officier de gendarmerie qui
est auprès du pape de le conduire, par la route d'Asti, de Tortone
et de Plaisance, à Parme, d'où il le remettra aux avant-postes
napolitains. L'officier de gendarmerie dira au Saint-Père que, sur
la demande qu'il a faite de retourner à son siège, j'y ai consenti,
et que j'ai donné ordre qu'on le transportât aux avant-postes
napolitains.»--Voir Thiers, t. XVII, p. 208, et d'Haussonville,
_L'Église romaine et le premier Empire_, t. V, p. 316, 325, 326.]
Le pape voyageait sous la surveillance d'un officier de
gendarmerie[416] qui l'accompagnait dans une seconde voiture. À
Orléans, il apprit le nom de la ville dans laquelle il entrait.
[Note 416: Le colonel de gendarmerie Lagorsse.]
Il suivit la route du Midi aux acclamations de la foule, de ces
provinces où Napoléon devait bientôt passer, à peine en sûreté sous
la garde des commissaires étrangers. Sa Sainteté fut retardée dans
sa marche par la chute même de son oppresseur: les autorités avaient
cessé leurs fonctions; on n'obéissait à personne; un ordre écrit de
Bonaparte, ordre qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu
la plus haute tête et fait tomber un royaume, était un papier sans
cours: quelques minutes de puissance manquèrent à Napoléon pour qu'il
pût protéger le captif que sa puissance avait persécuté. Il fallut
qu'un mandat provisoire des Bourbons achevât de rendre la liberté au
pontife qui avait ceint de leur diadème une tête étrangère: quelle
confusion de destinées!
Pie VII cheminait au milieu des cantiques et des larmes, au son des
cloches, aux cris de: Vive le pape! Vive le chef de l'Église! On lui
apportait, non les clefs des villes, des capitulations trempées de
sang et obtenues par le meurtre, mais on lui présentait des malades
à guérir, de nouveaux époux à bénir au bord de sa voiture; il disait
aux premiers: «Dieu vous console!» Il étendait sur les seconds ses
mains pacifiques; il touchait de petits enfants dans les bras de
leurs mères. Il ne restait aux villes que ceux qui ne pouvaient
marcher. Les pèlerins passaient la nuit sur les champs pour attendre
l'arrivée d'un vieux prêtre délivré. Les paysans, dans leur naïveté
trouvaient que le saint-père ressemblait à Notre-Seigneur; des
protestants attendris disaient: «Voilà le plus grand homme de son
siècle.» Telle est la grandeur de la véritable société chrétienne,
où Dieu se mêle sans cesse avec les hommes; telle est sur la force
du glaive et du sceptre la supériorité de la puissance du faible,
soutenu de la religion et du malheur.
Pie VII traversa Carcassonne, Béziers, Montpellier et Nîmes,
pour réapprendre l'Italie. Au bord du Rhône, il semblait que les
innombrables croisés de Raymond de Toulouse passaient encore la revue
à Saint-Remy. Le pape revit Nice, Savone, Imola, témoins de ses
afflictions récentes et des premières macérations de sa vie: on aime
à pleurer où l'on a pleuré. Dans les conditions ordinaires, on se
souvient des lieux et des temps du bonheur. Pie VII repassait sur ses
vertus et sur ses souffrances, comme un homme dans sa mémoire revit
de ses passions éteintes.
À Bologne, le pape fut laissé aux mains des autorités autrichiennes.
Murat, Joachim-Napoléon, roi de Naples, lui écrivit le 4 avril 1814:
«Très saint père, le sort des armes m'ayant rendu maître des États
que vous possédiez lorsque vous fûtes forcé de quitter Rome, je ne
balance pas à les remettre sous votre autorité, renonçant en votre
faveur à tous mes droits de conquête sur ces pays.»
Qu'a-t-on laissé à Joachim et à Napoléon mourants?
Le pape n'était pas encore arrivé à Rome qu'il offrit un asile à la
mère de Bonaparte. Des légats avaient repris possession de la ville
éternelle. Le 23 mai, au milieu du printemps, Pie VII aperçut le dôme
de Saint-Pierre. Il a raconté avoir répandu des larmes en revoyant
le dôme sacré. Prêt à franchir la Porte du Peuple, le Pontife fut
arrêté: vingt-deux orphelines vêtues de robes blanches, quarante-cinq
jeunes filles portant de grandes palmes dorées, s'avancèrent en
chantant des cantiques. La multitude criait: Hosanna! Pignatelli,
qui commandait les troupes sur le Quirinal lorsque Radet emporta
d'assaut le jardin des Olives de Pie VII, conduisait à présent la
marche des palmes. En même temps que Pignatelli changeait de rôle, de
nobles parjures, à Paris, reprenaient derrière le fauteuil de Louis
XVIII leurs fonctions de grands domestiques: la prospérité nous est
transmise avec ses esclaves, comme autrefois une terre seigneuriale
était vendue avec ses serfs.
* * * * *
Au second livre de ces _Mémoires_, on lit (je revenais alors de mon
premier exil de Dieppe): «On m'a permis de revenir à ma vallée. La
terre tremble sous les pas du soldat étranger: j'écris, comme les
derniers Romains, au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour je
trace des pages aussi agitées que les événements de ce jour; la
nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois
solitaires, je retourne au silence des années qui dorment dans la
tombe et à la paix de mes plus jeunes souvenirs.»
Ces pages agitées que je traçais le jour étaient des notes
relatives aux événements du moment, lesquelles, réunies, devinrent
ma brochure: _De Bonaparte et des Bourbons_. J'avais une si haute
idée du génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats, qu'une
invasion de l'étranger, heureuse jusque dans ses derniers résultats,
ne me pouvait tomber dans la tête: mais je pensais que cette
invasion, en faisant sentir à la France le danger où l'ambition de
Napoléon l'avait réduite, amènerait un mouvement intérieur, et
que l'affranchissement des Français s'opérerait de leurs propres
mains. C'était dans cette idée que j'écrivais mes notes, afin que
si nos assemblées politiques arrêtaient la marche des alliés, et se
résolvaient à se séparer d'un grand homme, devenu un fléau, elles
sussent à qui recourir; l'abri me paraissait être dans l'autorité,
modifiée selon les temps, sous laquelle nos aïeux avaient vécu
pendant huit siècles: quand dans l'orage on ne trouve à sa portée
qu'un vieil édifice, tout en ruines qu'il est, on s'y retire.
Dans l'hiver de 1813 à 1814, je pris un appartement rue de
Rivoli[417], en face de la première grille du jardin des Tuileries,
devant laquelle j'avais entendu crier la mort du duc d'Enghien.
On ne voyait encore dans cette rue que les arcades bâties par le
gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur
dentelure latérale de pierres d'attente.
[Note 417: Dans une maison appartenant à son ami Alexandre de
Laborde. Voir ci-dessus la note de la page 58.]
Il ne fallait rien moins que les maux dont la France était écrasée,
pour se maintenir dans l'éloignement que Napoléon inspirait et pour
se défendre en même temps de l'admiration qu'il faisait renaître
sitôt qu'il agissait: c'était le plus fier génie d'action qui ait
jamais existé; sa première campagne en Italie et sa dernière campagne
en France (je ne parle pas de Waterloo) sont ses deux plus belles
campagnes; Condé dans la première, Turenne dans la seconde, grand
guerrier dans celle-là, grand homme dans celle-ci; mais différentes
dans leurs résultats: par l'une il gagna l'empire, par l'autre il
le perdit. Ses dernières heures de pouvoir, toutes déracinées,
toutes déchaussées qu'elles étaient, ne purent être arrachées, comme
les dents d'un lion, que par les efforts du bras de l'Europe. Le
nom de Napoléon était encore si formidable que les armées ennemies
ne passèrent le Rhin qu'avec terreur; elles regardaient sans cesse
derrière elles pour bien s'assurer que la retraite leur serait
possible; maîtresses de Paris, elles tremblaient encore. Alexandre
jetant les yeux sur la Russie, en entrant en France, félicitait les
personnes qui pouvaient s'en aller, et il écrivait à sa mère ses
anxiétés et ses regrets.
Napoléon bat les Russes à Saint-Dizier, les Prussiens et les Russes
à Brienne, comme pour honorer les champs dans lesquels il avait
été élevé[418]. Il culbute l'armée de Silésie à Montmirail, à
Champaubert, et une partie de la grande armée à Montereau[419]. Il
fait tête partout; va et revient sur ses pas; repousse les colonnes
dont il est entouré. Les alliés proposent un armistice; Bonaparte
déchire les préliminaires de la paix offerte et s'écrie: «Je suis
plus près de Vienne que l'empereur d'Autriche de Paris!»
[Note 418: Reprise de Saint-Dizier par Napoléon en personne, le 27
janvier. Combat victorieux de Brienne, le 29.]
[Note 419: Victoire de Champaubert, le 10 février; victoire de
Montmirail, le 11; victoire de Montereau, le 18.]
La Russie, l'Autriche, la Prusse et l'Angleterre, pour se
réconforter mutuellement, conclurent à Chaumont un nouveau traité
d'alliance[420]; mais au fond, alarmées de la résistance de
Bonaparte, elles songeaient à la retraite. À Lyon, une armée se
formait sur le flanc des Autrichiens[421]; dans le midi, le maréchal
Soult arrêtait les Anglais; le congrès de Châtillon, qui ne fut
dissous que le 18 mars, négociait encore[422]. Bonaparte chassa
Blücher des hauteurs de Craonne[423]. La grande armée alliée n'avait
triomphé le 27 février, à Bar-sur-Aube, que par la supériorité du
nombre. Bonaparte se multipliant avait recouvré Troyes que les alliés
réoccupèrent[424]. De Craonne il s'était porté sur Reims. «Cette
nuit, dit-il, j'irai prendre mon beau-père à Troyes[425].»