Napoléon revenu deux cent cinquante mille hommes; l'inépuisable
France vit sortir de son sang par ses blessures de nouveaux soldats.
Alors on entendit une voix depuis longtemps oubliée; quelques
vieilles oreilles françaises crurent en reconnaître le son: c'était
la voix de Louis XVIII; elle s'élevait du fond de l'exil[384]. Le
frère de Louis XVI annonçait des principes à établir un jour dans une
charte constitutionnelle; premières espérances de liberté qui nous
venaient de nos anciens rois.
[Note 384: Louis XVIII était alors établi, dans le comté de
Buckingham, au château de Hartwell, domaine agreste et modeste d'un
particulier anglais, M. Sée.]
Alexandre, entré à Varsovie, adresse une proclamation à l'Europe:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Si le Nord imite le sublime exemple qu'offrent les Castillans,
le deuil du monde est fini. L'Europe, sur le point de devenir la
proie d'_un monstre_, recouvrerait à la fois son indépendance et sa
tranquillité. Puisse enfin de ce _colosse sanglant qui menaçait le
continent de sa criminelle éternité_ ne rester qu'un long souvenir
d'horreur et de pitié!»
Ce _monstre_, ce _colosse sanglant qui menaçait le continent de
sa criminelle éternité_, était si peu instruit par l'infortune
qu'à peine échappé aux Cosaques, il se jeta sur un vieillard qu'il
retenait prisonnier.
* * * * *
Nous avons vu l'enlèvement du pape à Rome, son séjour à Savone, puis
sa détention à Fontainebleau. La discorde s'était mise dans le sacré
collège: des cardinaux voulaient que le saint-père résistât pour
le spirituel, et ils eurent ordre de ne porter que des bas noirs;
quelques-uns furent envoyés en exil dans les provinces; quelques
chefs du clergé français enfermés à Vincennes: d'autres cardinaux
opinaient à la soumission complète du pape; ils conservèrent leurs
bas rouges: c'était une seconde représentation des cierges de la
Chandeleur.
Lorsqu'à Fontainebleau le pape obtenait quelque relâchement de
l'obsession des cardinaux rouges, il se promenait seul dans les
galeries de François Ier: il y reconnaissait la trace des arts qui
lui rappelaient la ville sacrée, et de ses fenêtres il voyait les
pins que Louis XVI avait plantés en face des appartements sombres
où Monaldeschi fut assassiné. De ce désert, comme Jésus, il pouvait
prendre en pitié les royaumes de la terre. Le septuagénaire à moitié
mort, que Bonaparte lui-même vint tourmenter, signa machinalement
ce concordat de 1813[385], contre lequel il protesta bientôt après
l'arrivée des cardinaux Pacca et Consalvi.
[Note 385: Il fut signé au palais de Fontainebleau, le 25 janvier
1813. En voici les principales dispositions:--La résidence à Paris
n'est pas textuellement imposée au Saint-Père; il est seulement
indiqué en termes un peu vagues qu'il se fixera en France ou dans le
royaume d'Italie.--Les domaines qu'il possédait, et _qui ne sont pas
aliénés_, seront administrés par ses agents ou chargés d'affaires.
Ceux qui seraient aliénés seront remplacés jusqu'à concurrence de
2,000,000 de francs de revenus.--_Dans les six mois_ qui suivront la
notification d'usage de la _nomination par l'empereur aux archevêchés
et évêchés de l'Empire et du royaume d'Italie_, le pape donnera
l'institution canonique. _Les six mois expirés_ sans que le pape ait
accordé l'institution, le _métropolitain_, et, à son défaut, ou s'il
s'agit du métropolitain, l'évêque le plus ancien de la province,
_procédera à l'institution de l'évêque nommé_.]
Lorsque Pacca rejoignit le captif avec lequel il était parti de Rome,
il s'imaginait trouver une grande foule autour de la geôle royale; il
ne rencontra dans les cours que de rares serviteurs et une sentinelle
placée au haut de l'escalier en fer à cheval. Les fenêtres et les
portes du palais étaient fermées: dans la première antichambre des
appartements était le cardinal Doria, dans les autres salles se
tenaient quelques évêques français. Pacca fut introduit auprès de Sa
Sainteté: elle était debout, immobile, pâle, courbée, amaigrie, les
yeux enfoncés dans la tête.
Le cardinal lui dit qu'il avait hâté son voyage pour se jeter à ses
pieds; le pape répondit: «Ces cardinaux nous ont entraîné à la table
et nous ont fait signer.» Pacca se retira à l'appartement qu'on lui
avait préparé, confondu qu'il était de la solitude des demeures, du
silence des yeux, de l'abattement des visages et du profond chagrin
empreint sur le front du pape. Retourné auprès de Sa Sainteté, il
«la trouva (c'est lui qui parle) dans un état digne de compassion
et qui faisait craindre pour ses jours. Elle était anéantie par une
tristesse inconsolable en parlant de ce qui était arrivé; cette
pensée de tourment l'empêchait de dormir et ne lui permettait de
prendre de nourriture que ce qui suffisait pour ne pas consentir à
mourir:--De cela, disait-elle, je mourrai fou comme Clément XIV.»
Dans le secret de ces galeries déshabitées où la voix de saint Louis,
de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV ne se faisait plus
entendre, le saint-père passa plusieurs jours à écrire la minute
et la copie de la lettre qui devait être remise à l'empereur. Le
cardinal Pacca emportait caché dans sa robe le papier dangereux à
mesure que le pape y ajoutait quelques lignes. L'ouvrage achevé, le
pape le remit, le 24 mars 1813, au colonel Lagorsse et le chargea de
le porter à l'empereur. Il fit lire en même temps une allocution aux
divers cardinaux qui se trouvaient près de lui: il regarde comme nul
le bref qu'il avait donné à Savone et le concordat du 23 janvier.
«Béni soit le Seigneur, dit l'allocution, qui n'a pas éloigné de
nous sa miséricorde! Il a bien voulu nous humilier par une salutaire
confusion. À nous donc soit l'humiliation pour le bien de notre âme;
à lui dans tous les siècles l'exaltation, l'honneur et la gloire!
«Du palais de Fontainebleau, le 24 mars 1813.»
Jamais plus belle ordonnance ne sortit de ce palais. La conscience
du pape étant allégée, le visage du martyr devint serein; son sourire
et sa bouche retrouvèrent leur grâce et ses yeux le sommeil.
Napoléon menaça d'abord de _faire sauter la tête de dessus les
épaules de quelques-uns des prêtres de Fontainebleau_; il pensa à
se déclarer chef de la religion de l'État; puis, retombant dans son
naturel, il feignit de n'avoir rien su de la lettre du pape. Mais sa
fortune décroissait. Le pape, sorti d'un ordre de pauvres moines,
rentré par ses malheurs dans le sein de la foule, semblait avoir
repris le grand rôle de tribun des peuples, et donné le signal de la
déposition de l'oppresseur des libertés publiques.
* * * * *
La mauvaise fortune amène les trahisons et ne les justifie pas; en
mars 1813, la Prusse à Kalisch s'allie avec la Russie[386]. Le 3
mars, la Suède fait un traité avec le cabinet de Saint-James: elle
s'oblige à fournir trente mille hommes. Hambourg est évacué par les
Français, Berlin occupé par les Cosaques, Dresde pris par les Russes
et les Prussiens[387].
[Note 386: Le traité d'alliance entre la Prusse et la Russie fut
signé le 1er mars 1813.]
[Note 387: Berlin fut occupé par les Cosaques le 4 mars 1813;
Hambourg fut évacué par les Français le 12 mars; Dresde fut pris par
les Russes et les Prussiens le 21.]
La défection de la Confédération du Rhin se prépare. L'Autriche
adhère à l'alliance de la Russie et de la Prusse. La guerre se rouvre
en Italie où le prince Eugène s'est transporté.
En Espagne, l'armée anglaise défait Joseph à Vitoria[388], les
tableaux dérobés aux églises et aux palais tombent dans l'Èbre: je
les avais vus à Madrid et à l'Escurial; je les ai revus lorsqu'on les
restaurait à Paris: le flot et Napoléon avaient passé sur ces Murillo
et ces Raphaël, _velut umbra_. Wellington, s'avançant toujours, bat
le maréchal Soult à Roncevaux[389]: nos grands souvenirs faisaient le
fond des scènes de nos nouvelles destinées.
[Note 388: La bataille de Vitoria eut lieu le 21 juin 1813. À la
nouvelle de cette défaite, qui consommait pour lui la perte de
l'Espagne, Napoléon rappela Joseph et lui enjoignit de se retirer en
son château de Mortefontaine, avec défense d'y voir personne, sous
peine d'être arrêté.]
[Note 389: 28-31 juillet 1813.]
Le 14 février, à l'ouverture du Corps législatif, Bonaparte déclara
qu'il avait toujours voulu la paix et qu'elle était nécessaire au
monde. Ce monde ne lui réussissait plus. Du reste, dans la bouche
de celui qui nous appelait _ses sujets_, aucune sympathie pour les
douleurs de la France: Bonaparte levait sur nous des souffrances,
comme un tribut qui lui était dû.
Le 3 avril, le Sénat conservateur ajoute cent quatre-vingt mille
combattants à ceux qu'il a déjà alloués; coupes extraordinaires
d'hommes au milieu des coupes réglées. Le 10 avril enlève
Lagrange[390]; l'abbé Delille expira quelques jours après[391]. Si
dans le ciel la noblesse du sentiment l'emporte sur la hauteur de la
pensée, le chantre de _la Pitié_ est placé plus près du trône de Dieu
que l'auteur de la _Théorie des fonctions analytiques_. Bonaparte
avait quitté Paris le 15 avril.
[Note 390: Joseph-Louis, comte _Lagrange_ (1736-1813), célèbre
mathématicien, membre de l'Institut, comte de l'Empire,
grand-officier de la Légion d'honneur. Ce géomètre plaisait fort à
Napoléon, n'étant point un _idéologue_. On lui demandait un jour
comment il pouvait voter les terribles conscriptions annuelles:
«Cela, répondit-il, ne change pas sensiblement les tables de la
mortalité.»--Son corps fut déposé au Panthéon.]
[Note 391: Delille mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai
1813. Son corps resta exposé plusieurs jours au Collège de France,
sur un lit de parade, la tête couronnée de lauriers et le visage
légèrement peint. Son convoi eut quelque chose d'une apothéose,
et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande solennité
nationale. Elles égalèrent en éclat celles du maréchal Bessières, duc
d'Istrie, mort, lui aussi, le 1er mai, dans le combat qui précéda la
bataille de Lützen, et dont les obsèques avaient été, par ordre de
l'empereur, entourées d'une pompe extraordinaire.]
* * * * *
Les levées de 1812, se succédant, s'étaient arrêtées en Saxe.
Napoléon arrive. L'honneur du vieil ost expiré est remis à deux cent
mille conscrits qui se battent comme les grenadiers de Marengo. Le 2
mai, la bataille de Lützen est gagnée: Bonaparte, dans ces nouveaux
combats, n'emploie presque plus que l'artillerie. Entré dans Dresde,
il dit aux habitants: «Je n'ignore pas à quel transport vous vous
êtes livrés lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse sont
entrés dans vos murs. Nous voyons encore sur le pavé le fumier des
fleurs que vos _jeunes filles_ ont semées sur les pas des monarques.»
Napoléon se souvenait-il des _jeunes filles de Verdun_? C'était du
temps de ses belles années.
À Bautzen[392], autre triomphe, mais où s'ensevelissent le général
du génie Kirgener, et Duroc, grand maréchal du palais. «Il y a une
autre vie, dit l'empereur à Duroc: nous nous reverrons.» Duroc se
souciait-il de le revoir[393]?
[Note 392: 19 mai 1813.]
[Note 393: Le 22 mai 1813, à Wurtzen, Duroc escortait, avec les
ducs de Vicence et de Trévise, l'Empereur, qui descendait au galop
un petit chemin creux pour gagner une éminence d'où il put juger de
l'effet de la charge des 14,000 cavaliers du général Latour-Maubourg,
dans la plaine de Reichenbach. Tout à coup, un boulet vint frapper un
arbre, ricocha, tua le général Kirgener, de l'escorte, et atteignit
mortellement Duroc au bas-ventre; on le transporta dans une petite
ferme, où il expira au bout de quelques heures. Ses cendres reposent
aux Invalides, à côté de celles de l'Empereur.]
Le 26 et le 27 août, on s'aborde sur l'Elbe dans des champs déjà
fameux[394]. Revenu de l'Amérique, après avoir vu Bernadotte à
Stockholm, et Alexandre à Prague, Moreau a les deux jambes emportées
d'un boulet à Dresde, à côté de l'Empereur de Russie: vieille
habitude de la fortune napoléonienne. On apprit la mort du vainqueur
de Hohenlinden, dans le camp français, par un chien perdu, sur le
collier duquel était écrit le nom du nouveau Turenne; l'animal,
demeuré sans maître, courait au hasard parmi les morts: _Te, janitor
Orci_[395]!
[Note 394: Bataille de Dresde (26 et 27 août 1813).]
[Note 395:
Te Stygii tremuere lacus, te Janitor Orci.
(Virgile, _Énéide_, VIII, 296.)]
Le prince de Suède, devenu généralissime de l'armée du nord de
l'Allemagne, avait adressé, le 15 d'août, une proclamation à ses
soldats:
«Soldats, le même sentiment qui guida les Français de 1792, et qui
les porta à s'unir et à combattre les armées qui étaient sur leur
territoire, doit diriger aujourd'hui votre valeur contre celui qui,
après avoir envahi le sol qui vous a vus naître, enchaîne encore vos
frères, vos femmes et vos enfants.»
Bonaparte, encourant la réprobation unanime, s'élançait contre la
liberté qui l'attaquait de toutes parts, sous toutes les formes.
Un sénatus-consulte du 28 août annule la déclaration d'un jury
d'Anvers[396]: bien petite infraction, sans doute, aux droits des
citoyens, après l'énormité d'arbitraire dont avait usé l'empereur;
mais il y a au fond des lois une sainte indépendance dont les cris
sont entendus: cette oppression d'un jury fit plus de bruit que les
oppressions diverses dont la France était la victime.
[Note 396: Le 21 juillet 1813, le Jury d'Anvers avait acquitté
les nommés Werbrouck, Lacoste, Biard et Petit, accusés d'être
auteurs ou complices de dilapidations commises dans la gestion et
l'administration de l'octroi d'Anvers. Le sénatus-consulte du 28
août annula la déclaration du Jury et chargea la Cour de cassation
de renvoyer les quatre acquittés devant une Cour impériale qui
prononcerait sur eux sans jury. Cette audacieuse violation de la loi
eût peut-être passé inaperçue lorsque l'Empereur était à l'apogée de
sa fortune; venant après les désastres de Russie et d'Espagne, elle
souleva en Europe une indignation générale.]
Enfin, au midi, l'ennemi avait touché notre sol; les Anglais,
obsession de Bonaparte et cause de presque toutes ses fautes,
passèrent la Bidassoa le 7 octobre: Wellington, l'homme fatal, mit le
premier le pied sur la terre de France.
S'obstinant à rester en Saxe, malgré la prise de Vandamme en
Bohême[397] et la défaite de Ney près de Berlin par Bernadotte[398],
Napoléon revint sur Dresde. Alors le Landsturm[399] se lève; une
guerre nationale, semblable à celle qui a délivré l'Espagne,
s'organise.
[Note 397: Le 30 août 1813, le général Vandamme, qui occupait à Kulm,
sur le revers des montagnes de Bohême, avec une armée de 30,000
hommes, une position très forte, s'était trouvé entouré par un
cercle de 130,000 ennemis. Les Français résistèrent en désespérés.
Le général Corbineau finit par s'ouvrir un passage en abandonnant
l'artillerie, mais nous avions eu cinq ou six mille tués ou blessés,
et nous laissions sept mille prisonniers aux mains des vainqueurs.
Vandamme était du nombre, ainsi que le général Haxo, aide de camp
de l'Empereur, et plusieurs autres généraux. 60 pièces de canon,
18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve,
tous les bagages, enfin, tombèrent aux mains de l'ennemi (_Souvenirs
militaires_ du duc de Fezensac, p. 411 et suivantes). Inaugurée par
les brillantes victoires de Lützen et de Bautzen la campagne de
Saxe se terminait par un désastre qui ne se devait pas réparer et
qu'allait bientôt suivre le désastre, plus grand encore, de Leipsick.]
[Note 398: Le 6 septembre 1813, Ney est battu par le prince de
Suède, Bernadotte, et par le général prussien Bulow, à Dennewitz,
près de Berlin. Il perd, avec les deux tiers de son artillerie, ses
munitions, ses bagages, et plus de 10,000 hommes.]
[Note 399: De _land_, terre, et _sturm_, tocsin;--nom donné en
Allemagne et en Suisse à une levée en masse de tous les hommes en
état de porter les armes, et qui a lieu lorsque la patrie est en
danger.]
* * * * *
On a appelé les combats de 1813 la campagne de Saxe: ils seraient
mieux nommés la _campagne de la jeune Allemagne_ ou _des poètes_.
À quel désespoir Bonaparte ne nous avait-il pas réduits par son
oppression, puisqu'en voyant couler notre sang, nous ne pouvons nous
défendre d'un mouvement d'intérêt pour cette généreuse jeunesse
saisissant l'épée au nom de l'indépendance? Chacun de ces combats
était une protestation pour les droits des peuples.
Dans une de ses proclamations, datée de Kalisch le 25 mars 1813,
Alexandre appelait aux armes les populations de l'Allemagne, leur
promettant, au nom de ses frères les rois, des institutions libres.
Ce signal fit éclater la _Burschenschaft_[400], déjà secrètement
formée. Les universités d'Allemagne s'ouvrirent; elles mirent de
côté la douleur pour ne songer qu'à la réparation de l'injure: «Que
les lamentations et les larmes soient courtes, la tristesse et la
douleur longues, disaient les Germains d'autrefois; à la femme
il est décent de pleurer, à l'homme de se souvenir: _Lamenta ac
lacrymas cito, dolorem et tristitiam tarde ponunt. Feminis lugere
honestum est, viris meminisse._» Alors la jeune Allemagne court à la
délivrance de la patrie; alors se pressèrent ces Germains, _alliés
de l'Empire_, dont l'ancienne Rome se servit en guise d'armes et de
javelots, _velut tela atque arma_.
[Note 400: De _bursch_, camarade, et _schaft_, confrérie;--nom donné
à une association formée en 1815 par les étudiants des universités
allemandes qui, deux ans auparavant, avaient quitté leurs études pour
prendre part à la guerre de la délivrance.]
Le professeur Fichte[401] faisait à Berlin, en 1813, une leçon sur le
_devoir_; il parla des calamités de l'Allemagne, et termina sa leçon
par ces paroles: «Le cours sera donc suspendu jusqu'à la fin de la
campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie libre, ou nous serons
morts pour reconquérir la liberté.» Les jeunes auditeurs se lèvent en
poussant des cris: Fichte descend de sa chaire, traverse la foule, et
va inscrire son nom sur les rôles d'un corps partant pour l'armée.
[Note 401: Jean-Gottlieb _Fichte_ (1762-1814). Professeur de
philosophie à Iéna d'abord, ensuite à Berlin, il avait prononcé, en
cette dernière ville, de 1807 à 1808, malgré l'occupation française,
ses fameux _Discours à la nation allemande_, qui préparèrent le
réveil de l'Allemagne. Ses principaux ouvrages sont les _Principes
d'une théorie de la science_ (1794), _Principes du droit naturel_
(1796-1797), _Système de morale_ (1798), _la Destination de l'homme_
(1800), _Méthode pour arriver à la vie bienheureuse_ (1806).]
Tout ce que Bonaparte avait méprisé et insulté lui devient péril:
l'intelligence descend dans la lice contre la force brutale; Moscou
est la torche à la lueur de laquelle la Germanie ceint son baudrier:
«Aux armes! s'écrie la muse. Le Phénix de la Russie s'est élancé
de son bûcher!» Cette reine de Prusse, si faible et si belle, que
Napoléon avait accablée de ses ingénéreux outrages, se transforme
en une ombre implorante et implorée: «Comme elle dort doucement!»
chantent les bardes. «Ah! puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton
peuple lavera dans le sang la rouille de son épée! Éveille-toi alors!
éveille-toi! sois l'ange de la liberté et de la vengeance!»
Koerner[402] n'a qu'une crainte, celle de _mourir en prose_: «Poésie!
poésie! s'écrie-t-il, rends-moi la mort à la clarté du jour!»
[Note 402: Charles-Théodore _Koerner_ (1791-1813). Il était poète
du théâtre de la cour, à Vienne, lorsqu'en 1813 il s'enrôla dans le
régiment des chasseurs volontaires de Lutzow. Il se servit aussi
vaillamment de l'épée que de la lyre. Chacune de ses pièces, à peine
composée, courait aussitôt les armées et enflammait tous les coeurs.
Elles ont été réunies après sa mort, en 1814, sous ce titre: _Lyre et
Épée_.]
Il compose au bivouac l'hymne _de la Lyre et de l'Épée_.
LE CAVALIER
«Dis-moi, ma bonne épée, l'épée de mon flanc, pourquoi l'éclair de
ton regard est-il aujourd'hui si ardent? Tu me regardes d'un oeil
d'amour, ma bonne épée, l'épée qui fait ma joie. Hourra!
L'ÉPÉE
«C'est que c'est un brave cavalier qui me porte: voilà ce qui
enflamme mon regard; c'est que je suis la force d'un homme libre:
voilà ce qui fait ma joie. Hourra!
LE CAVALIER
«Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t'aime du fond du
coeur: je t'aime comme si tu m'étais fiancée; je t'aime comme une
maîtresse chérie.
L'ÉPÉE
«Et moi, je me suis donnée à toi! à toi ma vie, à toi mon âme
d'acier! Ah! si nous sommes fiancés, quand me diras-tu: Viens, viens,
ma maîtresse chérie!» Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers
du Nord, un de ces hommes de batailles et de solitudes, dont Saxo
Grammaticus dit: «Il tomba, rit et mourut.»
* * * * *
Ce n'était point le froid enthousiasme d'un scalde en sûreté: Koerner
avait l'épée au flanc; beau, blond et jeune, Apollon à cheval,
il chantait la nuit comme l'Arabe sur sa selle; son _maoual_, en
chargeant l'ennemi, était accompagné du galop de son destrier.
Blessé à Lützen, il se traîna dans les bois, où des paysans le
retrouvèrent; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick, à peine
âgé de vingt-cinq ans[403]: il s'était échappé des bras d'une femme
qu'il aimait, et s'en allait dans tout ce que la vie a de délices.
«Les femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le jeune homme
resplendissant et debout; il n'est pas moins beau lorsqu'il tombe au
premier rang.»
[Note 403: Koerner ne mourut pas à Leipsick (octobre 1813); il fut
frappé à mort par un boulet dans une rencontre à Gadebusch, dans le
Mecklembourg, le 27 août 1813. Il n'avait que vingt-deux ans.]
Les nouveaux Arminius, nourris à l'école de la Grèce, avaient un
bardit général: quand ces étudiants abandonnèrent la paisible
retraite de la science pour les champs de bataille, les joies
silencieuses de l'étude pour les périls bruyants de la guerre, Homère
et les Niebelungen pour l'épée, qu'opposèrent-ils à notre hymne de
sang, à notre cantique révolutionnaire? Ces strophes pleines de
l'affection religieuse, et de la sincérité de la nature humaine:
«Quelle est la patrie de l'Allemand? Nommez-moi cette grande patrie!
Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que des chants
allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de
l'Allemand.
«La patrie de l'Allemand est le pays où le serrement de mains suffit
pour tout serment, où la bonne foi pure brille dans tous les regards,
où l'affection siège brûlante dans tous les coeurs.
«Ô Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et donne-nous cet
esprit si pur, si vraiment allemand, pour que nous puissions vivre
fidèles et bons. Là est la patrie de l'Allemand, tout ce pays est sa
patrie[404].»
[Note 404: Ces strophes sont tirées d'une des plus belles pièces
d'Ernest-Maurice _Arndt_, _la Patrie de l'Allemand_. Comme à Théodore
Koerner, le patriotisme a dicté à Maurice Arndt, dans ses _Chants de
guerre_ (1813-1815), d'admirables inspirations. Seulement, tandis
que Koerner mourait à vingt-deux ans, Arndt devait mourir presque
centenaire. Né le 26 décembre 1769, il est mort le 29 janvier 1869.]
Ces camarades de collège, maintenant compagnons d'armes, ne
s'inscrivaient point dans ces _ventes_ où des septembriseurs vouaient
des assassinats au poignard: fidèles à la poésie de leurs rêveries,
aux traditions de l'histoire, au culte du passé, ils firent d'un
vieux château, d'une antique forêt, les asiles conservateurs de la
_Burschenschaft_. La reine de Prusse était devenue leur patronne, en
place de la reine des nuits.
Du haut d'une colline, du milieu des ruines, les écoliers-soldats,
avec leurs professeurs-capitaines, découvraient le faîte des salles
de leurs universités chéries: émus au souvenir de leur docte
antiquité, attendris à la vue du sanctuaire de l'étude et des jeux de
leur enfance, ils juraient d'affranchir leur pays, comme Melchthal,
Furst et Stauffacher prononcèrent leur triple serment à l'aspect
des Alpes, par eux immortalisées, illustrés par elles. Le génie
allemand a quelque chose de mystérieux; la Thécla de Schiller est
encore la fille teutonne douée de prescience et formée d'un élément
divin. Les Allemands adorent aujourd'hui la liberté dans un vague
indéfinissable, de même qu'autrefois ils appelaient _Dieu_ le secret
des bois: _Deorum nominibus appellant secretum illud_ ... L'homme
dont la vie était un dithyrambe en action ne tomba que quand les
poètes de la jeune Allemagne eurent chanté et pris le glaive contre
leur rival Napoléon, le poète armé.