«Le dévouement des pontonniers dirigés par d'Éblé,» dit

Chambray[374], «vivra autant que le souvenir du passage de la

Bérésina. Quoique affaiblis par les maux qu'ils enduraient depuis si

longtemps, quoique privés de liqueurs et d'aliments substantiels, on

les vit, bravant le froid qui était devenu très rigoureux, se mettre

dans l'eau quelquefois jusqu'à la poitrine; c'était courir à une mort

presque certaine; mais l'armée les regardait; ils se sacrifièrent

pour son salut.»

[Note 374: Le général M{is} de _Chambray_ (1783-1838), auteur d'une

_Histoire de l'expédition de Russie en 1812_, trois volumes in-8º,

1833.]

«Le désordre régnait chez les Français,» dit à son tour M. de Ségur,

«et les matériaux avaient manqué aux deux ponts; deux fois, dans la

nuit du 26 au 27, celui des voitures s'était rompu et le passage en

avait été retardé de sept heures: il se brisa une troisième fois

le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre côté, les traîneurs

dispersés dans les bois et dans les villages environnants n'avaient

pas profité de la première nuit, et le 27, quand le jour avait

reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les ponts.

«Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient,

s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de

toutes parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant

une masse profonde, large et confuse d'hommes, de chevaux et de

chariots assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les

premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les

gardes et par les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient

écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que

charriait la Bérésina. Il s'élevait de cette immense et horrible

cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur,

mêlée de gémissements et d'affreuses imprécations ...... Le désordre

avait été si grand, que, vers deux heures, quand l'empereur s'était

présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir

un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg,

renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de ces malheureux

..................... La multitude immense entassée sur la rive,

pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable

encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets

ennemis tombèrent au milieu de ce chaos: ils furent le signal d'un

désespoir universel..............................

«Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers de cette foule

de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses

côtés; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là

qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants

dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà

submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

«Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva

et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en

vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce

malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux,

et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.

«Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de

gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y

affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et

rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de

cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent

surpris entre elles; puis s'entre-choquant, la plupart, violemment

renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient.

Alors des rangs entiers d'hommes éperdus poussés sur ces obstacles

s'y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d'autres

infortunés qui se succèdent sans interruption.

«Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on

n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse

mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de

leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et

leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié comme des ennemis.

Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon,

du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des

obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables,

cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes

qu'elle engloutissait[375].»

[Note 375: _Ségur_, livre XI, chap. VIII et IX.]

Les autres témoignages sont d'accord avec les récits de M. de Ségur:

pour leur collation et leur preuve, je ne citerai plus que ce passage

des _Mémoires de Vaudoncourt_:

«La plaine assez grande qui se trouve devant Vésévolo offre, le

soir, un spectacle dont l'horreur est difficile à peindre. Elle est

couverte de voitures et de fourgons, la plupart renversés les uns sur

les autres et brisés. Elle est jonchée de cadavres d'individus non

militaires, parmi lesquels on ne voit que trop de femmes et d'enfants

traînés, à la suite de l'armée, jusqu'à Moscou, ou fuyant cette

ville pour suivre leurs compatriotes, et que la mort avait frappés

de différentes manières. Le sort de ces malheureux, au milieu de la

mêlée des deux armées, fut d'être écrasés sous les roues des voitures

ou sous les pieds des chevaux; frappés par les boulets ou par les

balles des deux partis; noyés en voulant passer les ponts avec les

troupes, ou dépouillés par les soldats ennemis et jetés nus sur la

neige où le froid termina bientôt leurs souffrances[376].»

[Note 376: _Mémoires pour servir à l'histoire de la guerre entre la

France et la Russie en 1812_, par le général de Vaudoncourt, 1816.]

Quel gémissement Bonaparte a-t-il pour une pareille catastrophe, pour

cet événement de douleur, un des plus grands de l'histoire; pour des

désastres qui surpassent ceux de l'armée de Cambyse? Quel cri est

arraché de son âme? Ces quatre mots de son bulletin: «_Pendant la

journée du 26 et du 27 l'armée passa._» Vous venez de voir comment!

Napoléon ne fut pas même attendri par le spectacle de ces femmes

élevant dans leurs bras leurs nourrissons au-dessus des eaux. L'autre

grand homme qui par la France a régné sur le monde, Charlemagne,

grossier barbare apparemment, chanta et pleura (poète qu'il était

aussi) l'enfant englouti dans l'Èbre en se jouant sur la glace:

Trux puer adstricto glacie dum ludit in Hebro.

Le duc de Bellune était chargé de protéger le passage. Il avait

laissé en arrière le général Partouneaux[377] qui fut obligé de

capituler. Le duc de Reggio, blessé de nouveau, était remplacé dans

son commandement par le maréchal Ney. On traversa les marais de la

Gaina: la plus petite prévoyance des Russes aurait rendu les chemins

impraticables. À Malodeczno, le 3 décembre, se trouvèrent toutes les

estafettes arrêtées depuis trois semaines. Ce fut là que Napoléon

médita d'abandonner le drapeau. «Puis-je rester,» disait-il, «à

la tête d'une déroute?» À Smorgoni, le roi de Naples et le prince

Eugène le pressèrent de retourner en France. Le duc d'Istrie porta

la parole; dès les premiers mots Napoléon entra en fureur, il

s'écria: «Il n'y a que mon plus mortel ennemi qui puisse me proposer

de quitter l'armée dans la situation où elle se trouve.» Il fit un

mouvement pour se jeter sur le maréchal, son épée nue à la main. Le

soir il fit rappeler le duc d'Istrie et lui dit: «Puisque vous le

voulez tous, il faut bien que je parte.» La scène était arrangée; le

projet de départ était arrêté lorsqu'elle fut jouée. M. Fain assure

en effet que l'empereur s'était déterminé à quitter l'armée pendant

la marche _qui le ramena le 4 de Malodeczno à Biclitza_. Telle fut la

comédie par laquelle l'immense acteur dénoua son drame tragique.

[Note 377: Louis, comte _Partouneaux_ (1770-1835). Général de

division depuis le 27 août 1803, il avait les plus brillants états

de services. Pendant la campagne de 1812, il commanda la 1re

division du 9e corps, placé sous les ordres du duc de Bellune. Lors

de la retraite, il fut posté à Borizow pour tromper l'ennemi et

permettre à l'armée de franchir la Bérésina. Dans la nuit du 27 au

28 novembre, il fut attaqué, à l'est, par les cosaques de Platof, au

nord, par Wittgenstein, à l'ouest, par Tabetchakof; acculé contre

la Bérésina par des forces supérieures, n'ayant lui-même que 2,000

hommes, il dut mettre bas les armes. Dans le 29e bulletin. Napoléon,

cherchant à rejeter sur d'autres des responsabilités qui devaient

tout entières peser sur lui seul, essaya de flétrir un de ses plus

glorieux soldats. Le général a victorieusement répondu dans deux

brochures: _Adresse et rapports sur l'affaire du 27 au 28 novembre

1812, qu'a eue la 1re division du 9e corps de la Grande-Armée au

passage de la Bérésina_ (1815).--_Lettre sur le compte rendu par

plusieurs historiens de la campagne de Russie et par le 29e bulletin,

de l'affaire du 27 au 28 novembre 1812_ (1817). La Restauration lui

donna le commandement de la 8e division militaire (Marseille), puis

de la 10e (Toulouse), le fit comte en 1817 et, en 1820, commandant de

la 1re division d'infanterie de la garde royale.]

À Smorgoni l'empereur écrivit son vingt-neuvième bulletin. Le 5

décembre il monta sur un traîneau avec M. de Caulaincourt: il était

dix heures du soir. Il traversa l'Allemagne caché sous le nom de

son compagnon de fuite. À sa disparition, tout s'abîma: dans une

tempête, lorsqu'un colosse de granit s'ensevelit sous les sables

de la Thébaïde, nulle ombre ne reste au désert. Quelques soldats

dont il ne restait de vivant que les têtes finirent par se manger

les uns les autres sous des hangars de branches de pins. Des maux

qui paraissaient ne pouvoir augmenter se complètent: l'hiver, qui

n'avait encore été que l'automne de ces climats, descend. Les Russes

n'avaient plus le courage de tirer, dans des régions de glace, sur

les ombres gelées que Bonaparte laissait vagabondes après lui.

À Wilna on ne rencontra que des Juifs qui jetaient sous les pieds de

l'ennemi les malades qu'ils avaient d'abord recueillis par avarice.

Une dernière déroute abîma le demeurant des Français, à la hauteur

de Ponary. Enfin on touche au Niémen: des trois ponts sur lesquels

nos troupes avaient défilé, aucun n'existait; un pont, ouvrage de

l'ennemi, dominait les eaux congelées. Des cinq cent mille hommes,

de l'innombrable artillerie qui, au mois de juin, avaient traversé

le fleuve, on ne vit repasser à Kowno qu'un millier de fantassins

réguliers, quelques canons et trente mille misérables couverts de

plaies. Plus de musique, plus de chants de triomphe; la bande à la

face violette, et dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir

ouverts, marchait en silence sur le pont ou rampait de glaçons en

glaçons jusqu'à la rive polonaise. Arrivés dans des habitations

échauffées par des poêles, les malheureux expirèrent: leur vie se

fondit avec la neige dont ils étaient enveloppés. Le général Gourgaud

affirme que cent vingt-sept mille hommes repassèrent le Niémen: ce

serait toujours même à ce compte une perte de trois cent treize mille

hommes dans une campagne de quatre mois[378].

[Note 378: Dans ses _Mémoires_, toujours si dramatiques et si

intéressants, mais souvent si étrangement inexacts, le général Marbot

(tome III, p. 233) n'a pas craint d'avancer que «la perte totale

des Français régnicoles fut, pendant la campagne de Russie, de

_soixante-cinq mille hommes seulement_». Il traite de _libellistes_

et de _romanciers_ les historiens qui donnent un chiffre plus élevé.

Or, M. Thiers, qui n'était pourtant pas un _détracteur de Napoléon_,

après avoir étudié avec le plus grand soin tous les états de troupes,

est arrivé à cette conclusion (tome XIV, p. 671): «Il n'y a aucune

exagération à dire que _trois cent mille hommes_ (de la Grande-Armée)

moururent par le feu, par la misère ou par le froid. La part des

Français dans cette horrible hécatombe fut de plus des deux tiers.»

Le chiffre donné par Chateaubriand concorde, on le voit, avec celui

que devait trouver plus tard M. Thiers.]

Murat, parvenu à Gumbinnen, rassembla ses officiers et leur dit: «Il

n'est plus possible de servir un insensé; il n'y a plus de salut dans

sa cause; aucun prince de l'Europe ne croit plus à ses paroles ni à

ses traités.» De là il se rendit à Posen et, le 16 janvier 1813, il

disparut. Vingt-trois jours après, le prince de Schwarzenberg quitta

l'armée: elle passa sous le commandement du prince Eugène. Le général

York[379], d'abord blâmé ostensiblement par Frédéric-Guillaume et

bientôt réconcilié avec lui, se retira en emmenant les Prussiens: la

défection européenne commençait.

[Note 379: Le général _York_ commandait le corps prussien qui faisait

partie du 10e corps de la Grande-Armée, placé sous les ordres du

maréchal duc de Tarente. Il avait conclu, le 30 décembre 1812, avec

les généraux russes Clausewitz et Diebitsch, une convention, par

laquelle il s'engageait à observer la neutralité jusqu'au moment où

le roi de Prusse lui aurait transmis ses instructions.]

* * * * *

Dans toute cette campagne Bonaparte fut inférieur à ses généraux, et

particulièrement au maréchal Ney. Les excuses que l'on a données de

la fuite de Bonaparte sont inadmissibles: la preuve est là, puisque

son départ, qui devait tout sauver, ne sauva rien. Cet abandon, loin

de réparer les malheurs, les augmenta et hâta la dissolution de la

Fédération rhénane.

Le vingt-neuvième et dernier bulletin de la grande armée, daté de

Molodetschino le 3 décembre 1812, arrivé à Paris le 18, n'y précéda

Napoléon que de deux jours[380]: il frappa la France de stupeur,

quoiqu'il soit loin de s'exprimer avec la franchise dont on l'a loué;

des contradictions frappantes s'y remarquent et ne parviennent pas

à couvrir une vérité qui perce partout. À Sainte-Hélène (comme on

l'a vu ci-dessus), Bonaparte s'exprimait avec plus de bonne foi: ses

révélations ne pouvaient plus compromettre un diadème alors tombé de

sa tête. Il faut pourtant écouter encore un moment le ravageur:

«Cette armée,» dit-il dans le bulletin du 3 décembre 1812, «si belle

le 6, était bien différente dès le 14. Presque sans cavalerie, sans

artillerie, sans transports, nous ne pouvions nous éclairer à un

quart de lieue...

«Les hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être

au-dessus de toutes les chances du sort et de la fortune parurent

ébranlés, perdirent leur gaieté, leur bonne humeur, et ne rêvèrent

que malheurs et catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout

conservèrent leur gaieté, leurs manières ordinaires, et virent une

nouvelle gloire dans des difficultés différentes à surmonter.

«Dans tous ces mouvements, l'empereur a toujours marché au milieu

de sa garde, la cavalerie commandée par le maréchal duc d'Istrie,

et l'infanterie commandée par le duc de Dantzick. Sa Majesté a été

satisfaite du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été

prête à se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais

les circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a

suffi, et qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.

«Le prince de Neuchâtel, le grand maréchal[381], le grand écuyer[382]

et tous les aides de camp et les officiers militaires de la maison de

l'empereur, ont toujours accompagné Sa Majesté.

«Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir

les officiers auxquels il restait un cheval pour en former quatre

compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y

faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de

sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy,

et sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur

dans tous ses mouvements. La santé de Sa Majesté n'a jamais été

meilleure.»

[Note 380: Napoléon arriva à Paris le 20 décembre, deux jours, en

effet, après la publication du 29e bulletin. «On était, dit Mme de

Chastenay (_Mémoires_, II, 221), dans toute la stupeur causée par

le bulletin de consternation, quand on apprit avec un redoublement

de surprise que l'empereur était aux Tuileries. Il avait, en effet,

parcouru toute l'Allemagne aussi rapidement qu'un courrier; sa

voiture s'étant brisée à Meaux, il s'était jeté, avec le duc de

Vicence, dans le cabriolet de la poste et avait paru, vers dix heures

du soir, à la grille des Tuileries, où, dans ce honteux équipage, la

garde avait eu quelque peine à reconnaître son empereur ... Un bain,

un bon souper, quelques heures de repos avaient réparé ses forces;

les tailleurs avaient travaillé à lui préparer des vêtements,--il

n'avait sauvé que ceux dont il était couvert,--et, le lendemain

avant midi, tous les corps constitués, en députation au palais, le

félicitaient sur son retour, sans lui demander, comme Auguste, ce

qu'il avait fait de ses légions.»]

[Note 381: Duroc, grand maréchal du palais.]

[Note 382: Caulaincourt.]

Quel résumé de tant de victoires! Bonaparte avait dit aux Directeurs:

«Qu'avez-vous fait de cent mille Français, tous mes compagnons

de gloire? Ils sont morts!» La France pouvait dire à Bonaparte:

Qu'avez-vous fait dans une seule course des cinq cent mille soldats

du Niémen, tous mes enfants ou mes alliés? Ils sont morts!»

Après la perte de ces cent mille soldats républicains regrettés de

Napoléon, du moins la patrie fut sauvée: les derniers résultats de la

campagne de Russie ont amené l'invasion de la France et la perte de

tout ce que notre gloire et nos sacrifices avaient accumulé depuis

vingt ans.

Bonaparte a sans cesse été gardé par un _bataillon sacré qui ne le

perdit pas de vue dans tous ses mouvements_; dédommagement des trois

cent mille existences immolées: mais pourquoi la _nature ne les

avait-elle pas trempées assez fortement_? Elles auraient conservé

_leurs manières ordinaires_. Cette vile chair à canon méritait-elle

que _ses mouvements_ eussent été aussi précieusement surveillés que

ceux de Sa Majesté?

Le bulletin conclut, comme plusieurs autres, par ces mots: «_La santé

de Sa Majesté n'a jamais été meilleure._»

Familles, séchez vos larmes: Napoléon se porte bien.

À la suite de ce rapport, on lisait cette remarque officielle dans

les journaux: «C'est une pièce historique du premier rang; Xénophon

et César ont ainsi écrit, l'un la retraite des Dix mille, l'autre

ses _Commentaires_.» Quelle démence de comparaison académique! Mais,

laissant à part la bénévole réclame littéraire, on devait être

satisfait parce que d'effroyables calamités causées par Napoléon lui

avaient fourni l'occasion de montrer ses talents comme écrivain!

Néron a mis le feu à Rome, et il chante l'incendie de Troie. Nous

étions arrivés jusqu'à la féroce dérision d'une flatterie qui

déterrait dans ses souvenirs Xénophon et César, afin d'outrager le

deuil éternel de la France.

Le Sénat conservateur accourt: «Le Sénat,» dit Lacépède[383],

«s'empresse de présenter au pied du trône de V. M. I. et R. l'hommage

de ses félicitations sur l'_heureuse arrivée_ de V. M. au milieu

de ses peuples. Le Sénat, premier conseil de l'empereur et _dont

l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en

mouvement_, est établi pour la conservation de cette monarchie et de

l'hérédité de votre trône, _dans une quatrième dynastie_. La France

et la postérité le trouveront, dans toutes les circonstances, fidèle

à ce devoir sacré, et tous ses membres seront toujours prêts à périr

pour la défense de ce _palladium_ de la sûreté et de la prospérité

nationales.» Les membres du Sénat l'ont merveilleusement prouvé en

décrétant la déchéance de Napoléon!

[Note 383: Bernard-Germain-Étienne de Laville-sur-Illon, comte de

_Lacépède_ (1756-1825), député à l'Assemblée législative en 1791,

membre du Sénat conservateur, pair en 1814, pair des Cent-Jours,

de nouveau pair de France en 1819. Continuateur de Buffon, il a

publié l'_Histoire naturelle des Poissons_, l'_Histoire naturelle

des Cétacés_, et aussi celle des _Serpents_: Chateaubriand s'en

souviendra tout à l'heure.]

L'empereur répond: «Sénateurs, ce que vous me dites m'est fort

agréable. J'ai à coeur LA GLOIRE ET LA PUISSANCE de la France;

mais nos premières pensées sont pour tout ce qui peut perpétuer la

tranquillité intérieure ..... POUR CE TRÔNE auquel sont attachées

DÉSORMAIS les destinées de la patrie ..... J'ai demandé à la

Providence un nombre _d'années déterminé_ ..... J'ai réfléchi à ce

qui a été fait aux différentes époques; j'y penserai encore.»

L'historien des reptiles, en osant congratuler Napoléon sur les

prospérités publiques, est cependant effrayé de son courage; il

a peur _d'être_; il a bien soin de dire que l'autorité du Sénat

_n'existe_ que lorsque le monarque la réclame _et la met en

mouvement_. On avait tant à craindre de l'indépendance du Sénat!

Bonaparte, s'excusant à Saint-Hélène, dit: «Sont-ce les Russes qui

m'ont anéanti? Non, ce sont de faux rapports, de sottes intrigues,

de la trahison, de la bêtise, bien des choses enfin qu'on saura

peut-être un jour et qui pourront atténuer ou justifier les deux

fautes grossières, en diplomatie comme en guerre, que l'on a le droit

de m'adresser.»

Des fautes qui n'entraînent que la perte d'une bataille ou d'une

province permettent des excuses en paroles mystérieuses, dont on

renvoie l'explication à l'avenir; mais des fautes qui bouleversent la

société, et font passer sous le joug l'indépendance d'un peuple, ne

sont pas effacées par les défaites de l'orgueil.

Après tant de calamités et de faits héroïques, il est rude à la

fin de n'avoir plus à choisir dans les paroles du Sénat qu'entre

l'horreur et le mépris.

Lorsque Bonaparte arriva précédé de son bulletin, la consternation

fut générale. «On ne comptait dans l'Empire, dit M. de Ségur, que

des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfants;

presque plus d'hommes faits! où étaient-ils? Les pleurs des femmes,

les cris des mères, le disaient assez! Penchées laborieusement sur

cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la

guerre en lui.»

Au retour de la Bérésina, il n'en fallut pas moins danser par ordre:

c'est ce qu'on apprend des _Souvenirs pour servir à l'histoire_, de

la reine Hortense. On fut contraint d'aller au bal, la mort dans le

coeur, pleurant intérieurement ses parents ou ses amis. Tel était le

déshonneur auquel le despotisme avait condamné la France: on voyait

dans les salons ce que l'on rencontre dans les rues, des créatures

se distrayant de leur vie en chantant leur misère pour divertir les

passants.

Depuis trois ans j'étais retiré à Aulnay: sur mon coteau de pins, en

1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à

l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine,

elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans

notre univers cherchait-elle? à qui adressait-elle ses pas dans le

désert du ciel?

Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue des Saints-Pères, à

l'hôtel Lavalette, madame Lavalette mon hôtesse, la sourde, me vint

réveiller munie de son long cornet: «Monsieur! monsieur! Bonaparte

est mort! Le général Malet a tué Hulin. Toutes les autorités sont

changées. La révolution est faite.»

Bonaparte était si aimé que pendant quelques instants Paris fut dans

la joie, excepté les autorités burlesquement arrêtées. Un souffle

avait presque jeté bas l'Empire. Évadé de prison à minuit, un soldat

était maître du monde au point du jour; un songe fut près d'emporter

une réalité formidable. Les plus modérés disaient: «Si Napoléon n'est

pas mort, il reviendra corrigé par ses fautes et par ses revers;

il fera la paix avec l'Europe, et le reste de nos enfants sera

sauvé.» Deux heures après sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour

m'apprendre l'arrestation de Malet: _il ne me cacha pas_ (c'était

sa phrase coutumière) _que tout était fini_. Le jour et la nuit se

firent au même moment. J'ai raconté comment Bonaparte reçut cette

nouvelle dans un champ de neige près de Smolensk.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 24 / 42 段