Indifférent aux misères de ses soldats, Bonaparte n'avait souci que

de ses intérêts: lorsqu'il campait, sa conversation roulait sur des

ministres vendus, disait-il, aux Anglais, lesquels ministres étaient

les fomentateurs de cette guerre; ne se voulant pas avouer que cette

guerre venait uniquement de lui. Le duc de Vicence, qui s'obstinait à

racheter un malheur par sa noble conduite, éclatait au milieu de la

flatterie au bivouac. Il s'écriait: «Que d'atroces cruautés! Voilà

donc la civilisation que nous apportons en Russie!» Aux incroyables

dires de Bonaparte, il faisait un geste de colère et d'incrédulité,

et se retirait. L'homme que la moindre contradiction mettait en

fureur souffrait les rudesses de Caulaincourt en expiation de la

lettre qu'il l'avait jadis chargé de porter à Ettenheim. Quand on a

commis une chose reprochable, le ciel en punition vous en impose

les témoins; en vain les anciens tyrans les faisaient disparaître;

descendus aux enfers, ces témoins entraient dans le corps des Furies

et revenaient.

Napoléon, ayant traversé Gjatsk, poussa jusqu'à Wiasma; il le

dépassa, n'ayant point trouvé l'ennemi qu'il craignait d'y

rencontrer. Il arriva le 3 novembre à Slawskowo: là il apprit qu'un

combat s'était donné derrière lui à Wiasma; ce combat contre les

troupes de Miloradowitch nous fut fatal: nos soldats, nos officiers

blessés, le bras en écharpe, la tête enveloppée de linge, miracle de

vaillance, se jetaient sur les canons ennemis.

Cette suite d'affaires dans les mêmes lieux, ces couches de morts

ajoutées à des couches de morts, ces batailles doublées de batailles,

auraient deux fois immortalisé des champs funestes, si l'oubli ne

passait rapidement sur notre poussière. Qui pense à ces paysans

laissés en Russie? Ces rustiques sont-ils contents d'avoir été _à

la grande bataille sous les murs de Moscou_? Il n'y a peut-être que

moi qui, dans les soirées d'automne, en regardant voler au haut du

ciel les oiseaux du Nord, me souvienne qu'ils ont vu la tombe de

nos compatriotes. Des compagnies industrielles se sont transportées

au désert avec leurs fourneaux et leurs chaudières; les os ont été

convertis en noir animal: qu'il vienne du chien ou de l'homme, le

vernis est du même prix, et il n'est pas plus brillant, qu'il ait

été tiré de l'obscurité ou de la gloire. Voilà le cas que nous

faisons des morts aujourd'hui! Voilà les rites sacrés de la nouvelle

religion! _Diis Manibus._ Heureux compagnons de Charles XII, vous

n'avez point été visités par ces hyènes sacrilèges! Pendant l'hiver,

l'hermine fréquente les neiges virginales, et pendant l'été les

mousses fleuries de Pultava.

Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à dix-huit degrés

au-dessous de zéro: tout disparaît sous la blancheur universelle.

Les soldats sans chaussure sentent leurs pieds mourir; leurs doigts

violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher

brûle; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur

haleine congelée; leurs méchants habits deviennent une casaque de

verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol

de petits sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel côté les

fleuves coulent; on est obligé de casser la glace pour apprendre à

quel orient il faut se diriger. Égarés dans l'étendue, les divers

corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnaître,

de même que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse. Les

sapins changés en cristaux immobiles s'élèvent çà et là, candélabres

de ces pompes funèbres. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs

sans maîtres suivaient à distance cette retraite de cadavres.

Il était dur, après les marches, d'être obligé, à l'étape déserte, de

s'entourer des précautions d'un ost sain, largement pourvu, de poser

des sentinelles, d'occuper des postes, de placer des grand'gardes.

Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du nord, on ne

savait ni où s'asseoir, ni où se coucher; les arbres jetés bas avec

tous leurs albâtres refusaient de s'enflammer; à peine parvenait-on à

faire fondre un peu de neige, pour y démêler une cuillerée de farine

de seigle. On ne s'était pas reposé sur le sol nu que des hurlements

de Cosaques faisaient retentir les bois; l'artillerie volante de

l'ennemi grondait; le jeûne de nos soldats était salué comme le

festin des rois, lorsqu'ils se mettent à table; les boulets roulaient

leurs pains de fer au milieu des convives affamés. À l'aube, que ne

suivait point l'aurore, on entendait le battement d'un tambour drapé

de frimas ou le son enroué d'une trompette: rien n'était triste comme

cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu'elle

ne réveillait plus. Le jour grandissant éclairait des cercles de

fantassins roidis et morts autour des bûchers expirés.

Quelques survivants partaient; ils s'avançaient vers des horizons

inconnus qui, reculant toujours, s'évanouissaient à chaque pas dans

le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes

de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après

des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l'Océan

semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées

des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et

petit oiseau de l'hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons

dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en

présence de mes vieux jours, ô mes camarades! (les soldats sont

frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années,

lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misérable et si

délaissé, la bruyère des Ardennes.

Les grandes armées russes suivaient la nôtre: celle-ci était partagée

en plusieurs divisions qui se subdivisaient en colonnes: le prince

Eugène commandait l'avant-garde, Napoléon le centre, l'arrière-garde

le maréchal Ney. Retardés de divers obstacles et combats, ces corps

ne conservaient pas leur exacte distance: tantôt ils se devançaient

les uns les autres, tantôt ils marchaient sur une ligne horizontale,

très souvent sans se voir et sans communiquer ensemble faute de

cavalerie. Des Tauridiens, montés sur de petits chevaux dont les

crins balayaient la terre, n'accordaient de repos ni jour ni nuit

à nos soldats harassés par ces taons de neige. Le paysage était

changé: là où l'on avait vu un ruisseau, on retrouvait un torrent que

des chaînes de glace suspendaient aux bords escarpés de sa ravine.

«Dans une seule nuit,» dit Bonaparte (Papiers de Sainte-Hélène),

«on perdit trente mille chevaux: on fut obligé d'abandonner presque

toute l'artillerie, forte alors de cinq cents bouches à feu; on ne

put emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, faute

de chevaux, faire de reconnaissance ni envoyer une avant-garde de

cavalerie reconnaître la route. Les soldats perdaient le courage et

la raison, et tombaient dans la confusion. La circonstance la plus

légère les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour jeter

la frayeur dans tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils

erraient séparément pour chercher du feu. Ceux qu'on envoyait en

éclaireurs abandonnaient leurs postes et allaient chercher les moyens

de se réchauffer dans les maisons. Ils se répandaient de tous côtés,

s'éloignaient de leurs corps et devenaient facilement la proie de

l'ennemi. D'autres se couchaient sur la terre, s'endormaient: un peu

de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des

milliers de soldats périrent. Les Polonais sauvèrent quelques-uns

de leurs chevaux et un peu de leur artillerie; mais les Français et

les soldats des autres nations n'étaient plus les mêmes hommes. La

cavalerie a surtout beaucoup souffert. Sur quarante mille hommes, je

ne crois pas qu'il en soit échappé trois mille.»

Et vous qui racontiez cela sous le beau soleil d'un autre hémisphère,

n'étiez-vous que le témoin de tant de maux?

Le jour même (6 novembre) où le thermomètre tomba si bas, arriva de

France, comme une fresaie égarée, la première estafette que l'on

eût vue depuis longtemps: elle apportait la mauvaise nouvelle de la

conspiration de Malet[366]. Cette conspiration eut quelque chose du

prodigieux de l'étoile de Napoléon. Au rapport du général Gourgaud,

ce qui fit le plus d'impression sur l'empereur fut la preuve trop

évidente «que les principes monarchiques dans leur application à sa

monarchie avaient jeté des racines si peu profondes que de grands

fonctionnaires, à la nouvelle de la mort de l'empereur, oublièrent

que, le souverain étant mort, un autre était là pour lui succéder.»

[Note 366: La conspiration du général Malet avait éclaté le 23

octobre, précisément le jour où le maréchal Mortier, mettant à

exécution les ordres de l'empereur, faisait sauter le Kremlin. Peu

s'en fallut que Malet, ce jour-là, ne fît sauter l'Empire. Enfermé

dans une prison, sans argent, sans complices, dénué de tous moyens,

Malet avait entrepris de renverser Napoléon, et il faillit réussir.

La conspiration Malet fut une conspiration de génie.]

Bonaparte à Sainte-Hélène (_Mémorial_ de Las Cases) racontait qu'il

avait dit à sa cour des Tuileries, en parlant de la conspiration

de Malet: «Eh bien, messieurs, vous prétendiez avoir fini votre

révolution; vous me croyiez mort: mais le roi de Rome, vos serments,

vos principes, vos doctrines? Vous me faites frémir pour l'avenir!»

Bonaparte raisonnait logiquement; il s'agissait de sa dynastie:

aurait-il trouvé le raisonnement aussi juste s'il s'était agi de la

race de saint Louis?

Bonaparte apprit l'accident de Paris au milieu d'un désert, parmi les

débris d'une armée presque détruite dont la neige buvait le sang; les

droits de Napoléon fondés sur la force s'anéantissaient en Russie

avec sa force, tandis qu'il avait suffi d'un seul homme pour les

mettre en doute dans la capitale: hors de la religion, de la justice

et de la liberté, il n'y a point de droits.

Presque au même moment que Bonaparte apprenait ce qui s'était passé

à Paris, il recevait une lettre du maréchal Ney. Cette lettre lui

faisait part «que les meilleurs soldats se demandaient pourquoi

c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres;

pourquoi l'aigle ne protégeait plus et tuait; pourquoi il fallait

succomber par bataillons, puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir?»

Quand l'aide de camp de Ney voulut entrer dans des particularités

affligeantes, Bonaparte l'interrompit: Colonel, je ne vous demande

pas ces détails.»--Cette expédition de la Russie était une vraie

extravagance que toutes les autorités civiles et militaires de

l'Empire avaient blâmée: les triomphes et les malheurs que rappelait

la route de retraite aigrissaient ou décourageaient les soldats: sur

ce chemin monté et redescendu, Napoléon pouvait trouver aussi l'image

des deux parts de sa vie.

Le 9 novembre, on avait enfin gagné Smolensk. Un ordre de Bonaparte

avait défendu d'y laisser entrer personne avant que les postes

n'eussent été remis à la garde impériale. Des soldats du dehors

confluent au pied des murailles; les soldats du dedans se tiennent

renfermés. L'air retentit des imprécations des désespérés forclos,

vêtus de sales lévites de Cosaques, de capotes rapetassées, de

manteaux et d'uniformes en loques, de couvertures de lit ou de

cheval, la tête couverte de bonnets, de mouchoirs roulés, de

schakos défoncés, de casques faussés et rompus; tout cela sanglant

ou neigeux, percé de balles ou haché de coups de sabre. Le visage

hâve et dévalé, les yeux sombres et étincelants, ils regardaient

au haut des remparts en grinçant les dents, ayant l'air de ces

prisonniers mutilés qui, sous Louis le Gros, portaient dans leur main

droite leur main gauche coupée: on les eût pris pour des masques

en furie ou pour des malades affolés, échappés des hôpitaux. La

jeune et la vieille garde arrivèrent; elles entrèrent dans la place

incendiée à notre premier passage. Des cris s'élèvent contre la

troupe privilégiée: «L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes?»

Ces cohortes faméliques courent tumultuairement aux magasins comme

une insurrection de spectres; on les repousse; on se bat: les tués

restent dans les rues, les femmes, les enfants, les mourants sur les

charrettes. L'air était empesté de la corruption d'une multitude

d'anciens cadavres; des militaires étaient atteints d'imbécillité ou

de folie; quelques-uns dont les cheveux s'étaient dressés et tordus,

blasphémant ou riant d'un rire hébété, tombaient morts. Bonaparte

exhale sa colère contre un misérable fournisseur impuissant dont

aucun des ordres n'avait été exécuté.

L'armée de cent mille hommes, réduite à trente mille, était côtoyée

d'une bande de cinquante mille traîneurs: il ne se trouvait plus que

dix-huit cents cavaliers montés. Napoléon en donna le commandement à

M. de Latour-Maubourg[367]. Cet officier, qui menait les cuirassiers

à l'assaut de la grande redoute de Borodino, eut la tête fendue de

coups de sabre; depuis il perdit une jambe à Dresde. Apercevant

son domestique qui pleurait, il lui dit: «De quoi te plains-tu? tu

n'auras plus qu'une botte à cirer.» Ce général, resté fidèle au

malheur, est devenu le gouverneur de Henri V dans les premières

années de l'exil du jeune prince: j'ôte mon chapeau en passant devant

lui, comme en passant devant l'honneur.

[Note 367: Marie-Victor-Nicolas de Fay, marquis de _Latour-Maubourg_

(1768-1850), sous-lieutenant dans les gardes du corps avec rang

de lieutenant-colonel le 6 mars 1789, colonel du 3e régiment de

chasseurs le 5 février 1792, général de brigade le 2 décembre 1805,

général de division le 14 mai 1807, baron de l'Empire le 12 février

1808. Il eut la cuisse emportée par un boulet, non à Dresde, comme

le dit Chateaubriand, mais à Wachau (16 octobre 1813). Le 22 mars

1814, il fut créé comte de l'Empire. La Restauration le fit pair de

France le 4 juin 1814, marquis par lettres patentes du 31 août 1817,

et ambassadeur à Londres. Il occupait ce dernier poste lorsqu'il fut

appelé au ministère de la guerre le 19 novembre 1819. Le 15 décembre

1821, il fut nommé gouverneur des Invalides. Il donna sa démission de

pair à la révolution de 1830, se retira à Melun, puis alla rejoindre

les Bourbons en exil. Gouverneur du duc de Bordeaux en 1835, il ne

rentra en France qu'en 1848.]

On séjourna par force jusqu'au 14 dans Smolensk. Napoléon ordonna au

maréchal Ney de se concerter avec Davout et de démembrer la place en

la déchirant avec des fougasses: pour lui, il se rendit à Krasnoï, où

il s'établit le 16, après que cette station eut été pillée par les

Russes. Les Moscovites rétrécissaient leur cercle: la grande armée

dite de Moldavie était dans le voisinage; elle se préparait à nous

cerner tout à fait et à nous jeter dans la Bérésina.

Le reste de nos bataillons diminuait de jour en jour. Kutuzof,

instruit de nos misères, remuait à peine: «Sortez seulement un moment

de votre quartier général,» s'écriait Wilson; «avancez-vous sur les

hauteurs, vous verrez que le dernier moment de Napoléon est venu. La

Russie réclame cette victime: il n'y a plus qu'à frapper; une charge

suffira; dans deux heures la face de l'Europe sera changée.»

Cela était vrai; mais il n'y aurait eu que Bonaparte de

particulièrement frappé, et Dieu voulait appesantir sa main sur la

France.

Kutuzof répondait: «Je fais reposer mes soldats tous les trois jours;

je rougirais, je m'arrêterais aussitôt, si le pain leur manquait

un seul instant. J'escorte l'armée française ma prisonnière; je la

châtie dès qu'elle veut s'arrêter ou s'éloigner de la grande route.

Le terme de la destinée de Napoléon est irrévocablement marqué: c'est

dans les marais de la Bérésina que s'éteindra le météore en présence

de toutes les armées russes. Je leur aurai livré Napoléon affaibli,

désarmé, mourant: c'est assez pour ma gloire.»

Bonaparte avait parlé du _vieux_ Kutuzof avec ce dédain insultant

dont il était si prodigue: le _vieux_ Kutuzof à son tour lui rendait

mépris pour mépris.

L'armée de Kutuzof était plus impatiente que son chef; les Cosaques

eux-mêmes s'écriaient: «Laissera-t-on ces squelettes sortir de leurs

tombeaux?»

Cependant on ne voyait pas le quatrième corps[368] qui avait dû

quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napoléon le 16 à Krasnoï; les

communications étaient coupées; le prince Eugène, qui menait la

queue, essaya vainement de les rétablir: tout ce qu'il put faire, ce

fut de tourner les Russes et d'opérer sa jonction avec la garde sous

Krasnoï; mais toujours les maréchaux Davout et Ney ne paraissaient

pas.

[Note 368: C'était celui du prince Eugène. Il comprenait les

divisions françaises Delzons et Broussier, la garde royale italienne,

la division italienne Pino, la cavalerie de la garde italienne et une

brigade légère italienne, commandée par le général Villata.]

Alors Napoléon retrouva subitement son génie: il sort de Krasnoï

le 17, un bâton à la main, à la tête de sa garde réduite à treize

mille hommes, pour affronter d'innombrables ennemis, dégager la

route de Smolensk, et frayer un passage aux deux maréchaux. Il ne

gâta cette action que par la réminiscence d'un mot peu proportionné

à son masque: «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse

le général.» Henri IV, partant pour le siège d'Amiens, avait dit:

«J'ai assez fait le roi de France, il est temps que je fasse le roi

de Navarre.» Les hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait

Napoléon, se chargeaient d'artillerie et pouvaient à chaque instant

le foudroyer; il y jette un coup d'oeil et dit: «Qu'un escadron de

mes chasseurs s'en empare!» Les Russes n'avaient qu'à se laisser

rouler en bas, leur seule masse l'eût écrasé; mais, à la vue de ce

grand homme et des débris de la garde serrée en bataillon carré, ils

demeurèrent immobiles, comme fascinés; son regard arrêta cent mille

hommes sur les collines.

Kutuzof, à propos de cette affaire de Krasnoï, fut honoré à

Pétersbourg du surnom de Smolenski: apparemment pour n'avoir pas,

sous le bâton de Bonaparte, désespéré du salut de la République.

* * * * *

Après cet inutile effort. Napoléon repassa le Dniéper le 19 et vint

camper à Orcha: il y brûla les papiers qu'il avait apportés pour

écrire sa vie dans les ennuis de l'hiver, si Moscou restée entière

lui eût permis de s'y établir. Il s'était vu forcé de jeter dans le

lac de Semlewo l'énorme croix de saint Jean: elle a été retrouvée par

des Cosaques et replacée sur la tour du grand Yvan.

À Orcha les inquiétudes étaient grandes: malgré la tentative de

Napoléon pour la rescousse du Maréchal Ney, il manquait encore. On

reçut enfin de ses nouvelles à Baranni: Eugène était parvenu à le

rejoindre. Le général Gourgaud raconte le plaisir que Napoléon en

éprouva, bien que le bulletin et les relations des amis de l'empereur

continuent de s'exprimer avec une réserve jalouse sur tous les faits

qui n'ont pas un rapport direct avec lui. La joie de l'armée fut

promptement étouffée; on passait de péril en péril. Bonaparte se

rendait de Kokhanow à Tolozcim, lorsqu'un aide de camp lui annonça la

perte de la tête du pont de Borisow, enlevé par l'armée de Moldavie

au général Dombrowski[369]. L'armée de Moldavie, surprise à son tour

par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrière la Bérésina

après avoir détruit le pont. Tchitchagof se trouvait ainsi en face de

nous de l'autre côté de la rivière.

[Note 369: Le général Dombrowski commandait une des divisions

polonaises qui formaient le cinquième corps, placé sous les ordres du

prince Poniatowski.]

Le général Corbineau[370], commandant une brigade de notre cavalerie

légère, renseigné par un paysan, avait découvert au-dessous de

Borisow le gué de Vésélovo. Sur cette nouvelle, Napoléon, dans la

soirée du 24, fit partir de Bobre Éblé[371] et Chasseloup[372] avec

les pontonniers et les sapeurs: ils arrivèrent à Stoudianka, sur la

Bérésina, au gué indiqué.

[Note 370: Jean-Baptiste-Juvénal, baron, puis comte _Corbineau_

(1776-1848). Pendant la guerre de Russie, il commanda la 6e brigade

de cavalerie, faisant partie du deuxième corps, sous les ordres du

duc de Reggio. À la fin de la campagne, il fut nommé aide de camp

de l'empereur, puis général de division et comte de l'Empire en

1813. Pendant les Cent-Jours, il reprit son service d'aide de camp

auprès de Napoléon. Retraité le 1er janvier 1816, il fut rappelé à

l'activité en 1830 et nommé pair de France le 11 septembre 1835. Ce

fut le général Corbineau qui fit arrêter le prince Louis-Napoléon à

Boulogne, lors de la tentative du 6 août 1840.]

[Note 371: Jean-Baptiste _Éblé_ (1758-1812), général d'artillerie,

«modèle de courage, d'intégrité, d'honneur», selon la très juste

expression de la comtesse de Chastenay, qui l'avait beaucoup

connu et qui ajoute: «Digne, par son savoir, sa capacité, ses

longs et continuels services, de diriger l'artillerie, il fut

poursuivi par une jalousie implacable et constamment victime de la

faveur. Ses efforts, au passage de la Bérésina, son dévouement à

ses compatriotes, à la cause de l'humanité, l'oubli de sa propre

conservation, lui coûtèrent sa généreuse vie. Nommé, faute de

concurrents, premier inspecteur général de l'artillerie, il avait

cessé d'exister avant d'en recevoir la nouvelle.» (_Mémoires de Mme

de Chastenay_, t. II, p. 221.)]

[Note 372: François, marquis de _Chasseloup-Laubat_ (1754-1833).

Il était général de division du génie depuis le 18 septembre 1799.

Pendant la campagne de 1812, il traça les ouvrages avancés du pont

de Kowno et le camp retranché de Wilna, et contribua beaucoup, par

la construction des ponts sur la Bérésina, à sauver les débris de

l'armée. Bien que Napoléon l'eût fait, en 1813, comte de l'Empire et

membre du Sénat conservateur, il ne fut pas des derniers à voter la

déchéance de l'empereur et fut nommé pair de France par Louis XVIII,

le 4 juin 1814. Il se tint à l'écart pendant les Cent-Jours et fut

créé marquis par le roi en 1817.]

Deux ponts sont jetés; une armée de quarante mille Russes campait au

bord opposé. Quelle fut la surprise des Français, lorsqu'au lever

du jour ils aperçurent le rivage désert et l'arrière-garde de la

division de Tchaplitz en pleine retraite! Ils n'en croyaient pas

leurs yeux. Un seul boulet, le feu de la pipe d'un Cosaque eussent

suffi pour mettre en pièces ou pour brûler les faibles pontons de

d'Éblé. On court avertir Bonaparte; il se lève à la hâte, sort, voit

et s'écrie: «J'ai trompé l'amiral!» L'exclamation était naturelle;

les Russes avortaient au dénouement et commettaient une faute qui

devait prolonger la guerre de trois années; mais leur chef n'avait

point été trompé. L'amiral Tchitchagof avait tout aperçu; il s'était

simplement laissé aller à son caractère: quoique intelligent et

fougueux, il aimait ses aises; il craignait le froid, restait au

poêle, et pensait qu'il aurait toujours le temps d'exterminer les

Français quand il se serait bien chauffé: il céda à son tempérament.

Retiré aujourd'hui à Londres[373], ayant abandonné sa fortune et

renoncé à la Russie, Tchitchagof a fourni au _Quarterly-Review_ de

curieux articles sur la campagne de 1812: il cherche à s'excuser,

ses compatriotes lui répondent; c'est une querelle entre des

Russes. Hélas! si Bonaparte, par la construction de ses deux ponts

et l'incompréhensible retraite de la division Tchaplitz, était

sauvé, les Français ne l'étaient pas: deux autres armées russes

s'aggloméraient sur la rive du fleuve que Napoléon se préparait à

quitter. Ici celui qui n'a point vu doit se taire et laisser parler

les témoins.

[Note 373: L'amiral Paul Tchitchagof avait épousé la fille d'un

amiral anglais, miss Elisabeth Proby. Sa perte le plongea dans une

douleur inconsolable, et il ne tarda pas à aller fixer son existence

en Angleterre, auprès de la famille de sa femme. Il mourut à Paris,

au mois de septembre 1849, âgé de 82 ans. C'était un grand ami de

Mme Swetchine et de Joseph de Maistre. Les lettres de de Maistre

à l'amiral (_Correspondance_, tomes III, p. 393, 439, 449, 461,

481; IV, 489; V, 455; VI, 133) sont parmi les plus belles du grand

écrivain.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 23 / 42 段