encore: «_Mon mauvais génie m'apparut et m'annonça ma fin, que j'ai
trouvée à l'île d'Elbe._» Kutuzof avait d'abord pris sa route à
l'orient; ensuite il se rabattit au midi. Sa marche de nuit était
à demi éclairée par l'incendie lointain de Moscou, dont il sortait
un bourdonnement lugubre; on eût dit que la cloche qu'on n'avait
jamais pu monter à cause de son énorme poids eût été magiquement
suspendue au haut d'un clocher brûlant pour tinter les glas. Kutuzof
atteignit Voronowo, possession du comte Rostopschin; à peine avait-il
entrevu la superbe demeure, qu'elle s'enfonce dans le gouffre de
nouvelle conflagration. Sur la porte de fer d'une église, on lisait
cet écriteau, la _scritta morta_, de la main du propriétaire: «J'ai
embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux
au sein de ma famille; les habitants de cette terre, au nombre de
dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le
feu à ma maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.
Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un
mobilier d'un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des
cendres.
«ROSTOPSCHIN.»
Bonaparte avait au premier moment admiré les feux et les Scythes
comme un spectacle apparenté à son imagination; mais bientôt le mal
que cette catastrophe lui faisait le refroidit et le fit retourner
à ses injurieuses diatribes. En envoyant la lettre de Rostopchin
en France, il ajoute: «Il paraît que Rostopschin est aliéné; les
Russes le regardent comme une espèce de Marat.» Qui ne comprend pas
la grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour soi quand le
temps des sacrifices sera venu.
Alexandre avait appris sans abattement son adversité.
«Reculerons-nous,» écrivait-il dans ses instructions circulaires,
«quand l'Europe nous encourage de ses regards? Servons-lui d'exemple;
saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations
dans la cause de la vertu et de la liberté.» Suivait une invocation
au Très-Haut.
Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu, de vertu, de
liberté, est puissant: il plaît aux hommes, les rassure et les
console; combien il est supérieur à ces phrases affectées, tristement
empruntées des locutions païennes, et fatalisées à la turque: _il
fut, ils ont été, la fatalité les entraîne_! phraséologie stérile,
toujours vaine, alors même qu'elle est appuyée sur les plus grandes
actions.
Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre, Napoléon y rentra le
18. Il avait rencontré, en revenant, des foyers allumés sur la fange,
nourris avec des meubles d'acajou et des lambris dorés. Autour de
ces foyers en plein air étaient des militaires noircis, crottés, en
lambeaux, couchés sur des canapés de soie ou assis dans des fauteuils
de velours, ayant pour tapis sous leurs pieds, dans la boue, des
châles de cachemire, des fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de
la Perse, mangeant dans des plats d'argent une pâte noire ou de la
chair sanguinolente de cheval grillé.
Un pillage irrégulier ayant commencé, on le régularisa; chaque
régiment vint à son tour à la curée. Des paysans chassés de leurs
huttes, des Cosaques, des déserteurs de l'ennemi, rôdaient autour des
Français et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient rongé.
On emportait tout ce qu'on pouvait prendre; bientôt, surchargé de ces
dépouilles, on les jetait, quand on venait à se souvenir qu'on était
à six cents lieues de son toit.
Les courses que l'on faisait pour trouver des vivres produisaient
des scènes pathétiques: une escouade française ramenait une vache;
une femme s'avança, accompagnée d'un homme qui portait dans ses bras
un enfant de quelques mois; ils montraient du doigt la vache qu'on
venait de leur enlever. La mère déchira les misérables vêtements qui
couvraient son sein, pour montrer qu'elle n'avait plus de lait; le
père fit un mouvement comme s'il eût voulu briser la tête de l'enfant
sur une pierre. L'officier fit rendre la vache, et il ajoute:
«L'effet que produisit cette scène sur mes soldats fut tel, que,
pendant longtemps, il ne fut pas prononcé une seule parole dans les
rangs.»
Bonaparte avait changé de rêve; il déclarait qu'il voulait marcher
à Saint-Pétersbourg; il traçait déjà la route sur ses cartes; il
expliquait l'excellence de son plan nouveau, la certitude d'entrer
dans la seconde capitale de l'empire: «Qu'a-t-il à faire désormais
sur des ruines? Ne suffit-il pas à sa gloire qu'il soit monté au
Kremlin?» Telles étaient les nouvelles chimères de Napoléon; l'homme
touchait à la folie, mais ses songes étaient encore ceux d'un esprit
immense.
«Nous ne sommes qu'à quinze marches de Saint-Pétersbourg, dit M.
Fain: Napoléon pense à se rabattre sur cette capitale.» Au lieu de
quinze marches, à cette époque et dans de pareilles circonstances,
il faut lire _deux mois_. Le général Gourgaud ajoute que toutes
les nouvelles qu'on recevait de Saint-Pétersbourg annonçaient la
peur qu'on avait du mouvement de Napoléon. Il est certain qu'à
Saint-Pétersbourg on ne doutait point du succès de l'empereur s'il se
présentait; mais on se préparait à lui laisser une seconde carcasse
de cité, et la retraite sur Archangel était jalonnée. On ne soumet
point une nation dont le pôle est la dernière forteresse. De plus les
flottes anglaises, pénétrant au printemps dans la Baltique, auraient
réduit la prise de Saint-Pétersbourg à une simple destruction.
Mais tandis que l'imagination sans frein de Bonaparte jouait avec
l'idée d'un voyage à Saint-Pétersbourg, il s'occupait sérieusement
de l'idée contraire: sa foi dans son espérance n'était pas telle
qu'elle lui ôtât tout bon sens. Son projet dominant était d'apporter
à Paris une paix signée à Moscou. Par là il se serait débarrassé des
périls de la retraite, il aurait accompli une étonnante conquête, et
serait rentré aux Tuileries le rameau d'olivier à la main. Après le
premier billet qu'il avait écrit à Alexandre en arrivant au Kremlin,
il n'avait négligé aucune occasion de renouveler ses avances. Dans
un entretien bienveillant avec un officier russe, M. de Toutelmine,
sous-directeur de l'hôpital des Enfants trouvés à Moscou, hôpital
miraculeusement épargné de l'incendie, il avait glissé des paroles
favorables à un accommodement. Par M. Jacowlef, frère de l'ancien
ministre russe à Stuttgard, il écrivit directement à Alexandre, et
M. Jacowlef prit l'engagement de remettre cette lettre au czar sans
intermédiaire. Enfin le général Lauriston fut envoyé à Kutuzof:
celui-ci promit ses bons offices pour une négociation pacifique; mais
il refusa au général Lauriston de lui délivrer un sauf-conduit pour
Saint-Pétersbourg.
Napoléon était toujours persuadé qu'il exerçait sur Alexandre
l'empire qu'il avait exercé à Tilsit et à Erfurt, et cependant
Alexandre écrivait le 21 octobre au prince Michel Larcanowitz: «J'ai
appris, à mon extrême mécontentement, que le général Benningsen a
eu une entrevue avec le roi de Naples ................... Toutes
les déterminations dans les ordres qui vous sont adressés par moi
doivent vous convaincre que ma résolution est inébranlable, que dans
ce moment aucune proposition de l'ennemi ne pourrait m'engager à
terminer la guerre et à affaiblir par là le devoir sacré de venger la
patrie.»
Les généraux russes abusaient de l'amour-propre et de la
simplicité de Murat, commandant de l'avant-garde; toujours charmé
de l'empressement des Cosaques, il empruntait des bijoux de ses
officiers pour faire des présents à ses courtisans du Don; mais
les généraux russes, loin de désirer la paix, la redoutaient.
Malgré la résolution d'Alexandre, ils connaissaient la faiblesse de
leur empereur, et ils craignaient la séduction du nôtre. Pour la
vengeance, il ne s'agissait que de gagner un mois, que d'attendre les
premiers frimas: les voeux de la chrétienté moscovite suppliaient le
ciel de hâter ses tempêtes.
Le général Wilson, en qualité de commissaire anglais à l'armée russe,
était arrivé; il s'était déjà trouvé sur le chemin de Bonaparte en
Égypte. Fabvier, de son côté, était revenu de notre armée du midi à
celle du nord. L'Anglais poussait Kutuzof à l'attaque, et l'on savait
que les nouvelles apportées par Fabvier n'étaient pas bonnes. Des
deux bouts de l'Europe, les deux seuls peuples qui combattaient pour
leur liberté se donnaient la main par-dessus la tête du vainqueur
à Moscou. La réponse d'Alexandre n'arrivait point; les estafettes
de France s'attardèrent; l'inquiétude de Napoléon augmentait; des
paysans avertissaient nos soldats: «Vous ne connaissez pas notre
climat, leur disaient-ils; dans un mois le froid vous fera tomber les
ongles.» Milton, dont le grand nom agrandit tout, s'exprime aussi
naïvement dans sa _Moscovie_: «Il fait si froid dans ce pays, que la
sève des branches mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui
qui brûle.»
Bonaparte, sentant qu'un pas rétrograde rompait le prestige et
faisait évanouir la terreur de son nom, ne pouvait se résoudre à
descendre: malgré l'avertissement du prochain péril, il restait,
attendant de minute en minute des réponses de Saint-Pétersbourg; lui,
qui avait commandé avec tant d'outrages, soupirait après quelques
mots miséricordieux du vaincu. Il s'occupe au Kremlin d'un règlement
pour la Comédie Française; il met trois soirées à achever ce
majestueux ouvrage[363]; il discute avec ses aides de camp le mérite
de quelques vers nouveaux arrivés de Paris; autour de lui on admirait
le sang-froid du grand homme, tandis qu'il y avait encore des
blessés de ses derniers combats expirant dans des douleurs atroces,
et que, par ce retard de quelques jours, il dévouait à la mort les
cent mille hommes qui lui restaient. La servile stupidité du siècle
prétend faire passer cette pitoyable affectation pour la conception
d'un esprit incommensurable.
[Note 363: Décret sur la surveillance, l'organisation,
l'administration, la comptabilité, la police et la discipline du
Théâtre-Français, daté du quartier impérial de Moscou, le 15 octobre
1812. Modifié sur quelques points, ce décret est encore en vigueur
dans ses dispositions principales.]
Bonaparte visita les édifices du Kremlin. Il descendit et remonta
l'escalier sur lequel Pierre le Grand fit égorger les Strélitz;
il parcourut la salle des festins où Pierre se faisait amener les
prisonniers, abattant une tête entre chaque rasade, proposant à ses
convives, princes et ambassadeurs, de se divertir de la même façon.
Des hommes furent roués alors, et des femmes enterrées vives; on
pendit deux mille Strélitz dont les corps restèrent accrochés autour
des murailles.
Au lieu de l'ordonnance sur les théâtres, Bonaparte eût mieux fait
d'écrire au Sénat conservateur la lettre que des bords du Pruth,
Pierre écrivait au sénat de Moscou: «Je vous annonce que, trompé
par de faux avis, et sans qu'il y ait de ma faute, je me trouve
ici enfermé dans mon camp par une armée quatre fois plus forte que
la mienne. S'il arrive que je sois pris, vous n'avez plus à me
considérer comme votre czar et seigneur, ni à tenir compte d'aucun
ordre qui pourrait vous être porté de ma part, quand même vous y
reconnaîtriez ma propre main. Si je dois périr, vous choisirez pour
mon successeur le plus digne d'entre vous.»
Un billet de Napoléon, adressé à Cambacérès, contenait des ordres
inintelligibles: on délibéra, et quoique la signature du billet
portât un nom allongé d'un nom antique, l'écriture ayant été
reconnue pour être celle de Bonaparte, on déclara que les ordres
inintelligibles devaient être exécutés.
Le Kremlin renfermait un double trône pour deux frères: Napoléon
ne partageait pas le sien. On voyait encore dans les salles le
brancard brisé d'un coup de canon sur lequel Charles XII blessé se
faisait porter à la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l'ordre
des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les tombeaux des
czars, se souvint-il qu'aux jours de fête on les couvrait de draps
mortuaires superbes; que lorsqu'un sujet avait quelque grâce à
solliciter, il déposait sa supplique sur un des tombeaux, et que le
czar avait seul le droit de l'en retirer?
Ces placets de l'infortune, présentés par la mort à la puissance,
n'étaient point du goût de Napoléon. Il était occupé d'autres soins:
moitié désir de tromper, moitié nature, il prétendait, comme en
quittant l'Égypte, faire venir des comédiens de Paris à Moscou, et il
assurait qu'un chanteur italien arrivait. Il dépouilla les églises
du Kremlin, entassa dans ses fourgons des ornements sacrés et des
images de saints avec les croissants et les queues de cheval conquis
sur les mahométans. Il enleva l'immense croix de la tour du grand
Yvan; son projet était de la planter sur le dôme des Invalides: elle
eût fait le pendant des chefs-d'oeuvre du Vatican dont il avait
décoré le Louvre. Tandis qu'on détachait cette croix, des corneilles
vagissantes voletaient autour: «Que me veulent ces oiseaux?» disait
Bonaparte.
On touchait au moment fatal: Daru élevait des objections contre
divers projets qu'exposait Bonaparte: Quel parti prendre donc?
s'écria l'empereur.--Rester ici, faire de Moscou un grand camp
retranché: y passer l'hiver; faire saler les chevaux qu'on ne
pourra nourrir; attendre le printemps: nos renforts et la Lithuanie
armée viendront nous délivrer et achever la conquête.--C'est un
conseil de lion, répond Napoléon: mais que dirait Paris? La France
ne s'accoutumerait pas à mon absence[364].»--«Que dit-on de moi à
Athènes?» disait Alexandre.
[Note 364: _Ségur_, liv. VIII, chap. XI.]
Il se replonge aux incertitudes: partira-t-il? ne partira-t-il pas?
Il ne sait. Maintes délibérations se succèdent. Enfin une affaire
engagée à Winkovo, le 18 octobre, le détermine subitement à sortir
des débris de Moscou avec son armée: ce jour-là même, sans appareil,
sans bruit, sans tourner la tête, voulant éviter la route directe de
Smolensk, il s'achemine par l'une des deux routes de Kalouga.
[Illustration: Alexandre Ier.]
Durant trente-cinq jours, comme ces formidables dragons de l'Afrique
qui s'endorment après s'être repus, il s'était oublié; c'était
apparemment les jours nécessaires pour changer le sort d'un homme
pareil. Pendant ce temps-là, l'astre de sa destinée s'inclinait.
Enfin il se réveille pressé entre l'hiver et une capitale incendiée;
il se glisse au dehors des décombres: il était trop tard; cent
mille hommes étaient condamnés. Le maréchal Mortier, commandant
l'arrière-garde, a l'ordre, en se retirant, de faire sauter le
Kremlin[365].
[Note 365: On achève d'imprimer à Saint-Pétersbourg les papiers
d'État sur cette campagne, trouvés dans le cabinet d'Alexandre après
sa mort. Ces documents, formant cinq à six volumes, jetteront sans
doute un grand jour sur les événements si curieux d'une partie de
notre histoire. Il sera bon de lire avec précaution les récits de
l'ennemi, et cependant avec moins de défiance que les documents
officiels de Bonaparte. Il est impossible de se figurer à quel point
celui-ci altérait la réalité et la rendait insaisissable; ses propres
victoires se transformaient en roman dans son imagination. Toutefois,
au bout de ses relations fantasmagoriques, restait cette vérité,
à savoir que Napoléon, par une raison ou par une autre, était le
maître du monde. (Paris, note de 1814.) CH.]
Bonaparte, se trompant ou voulant tromper les autres, écrit le 18
d'octobre au duc de Bassano une lettre que rapporte M. Fain: «Vers
les premières semaines de novembre, mandait-il, j'aurai ramené mes
troupes dans le carré qui est entre Smolensk, Mohilow, Minsk et
Witepsk. Je me décide à ce mouvement, parce que Moscou n'est plus
une position militaire; j'en vais chercher une autre plus favorable
au début de la campagne prochaine. Les opérations auront alors à se
diriger sur Pétersbourg et sur Kiew.» Pitoyable forfanterie, s'il ne
s'agissait que du secours passager d'un mensonge; mais dans Bonaparte
une idée de conquête, malgré l'évidence contraire de la raison,
pouvait toujours être une idée de bonne foi.
On marchait sur Malojaroslawetz: par l'embarras des bagages et des
voitures mal attelées de l'artillerie, le troisième jour de marche
on n'était encore qu'à dix lieues de Moscou. On avait l'intention
de devancer Kutuzof: l'avant-garde du prince Eugène le prévint en
effet à Fominskoï. Il restait encore cent mille hommes d'infanterie
au début de la retraite. La cavalerie était presque nulle, à
l'exception de trois mille cinq cents chevaux de la garde. Nos
troupes, ayant atteint la nouvelle route de Kalouga le 21, entrèrent
le 22 à Borowsk, et le 23 la division Delzons occupa Malojaroslawetz.
Napoléon était dans la joie; il se croyait échappé.
Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, la terre trembla:
cent quatre-vingt-trois milliers de poudre, placés sous les voûtes
du Kremlin, déchirèrent le palais des czars. Mortier qui fit sauter
le Kremlin, était réservé à la machine infernale de Fieschi. Que de
mondes passés entre ces deux explosions si différentes et par les
temps et par les hommes!
Après ce sourd mugissement, une forte canonnade vint à travers le
silence dans la direction de Malojaroslawetz: autant Napoléon avait
désiré ouïr ce bruit en entrant en Russie, autant il redoutait de
l'entendre en sortant. Un aide de camp du vice-roi annonce une
attaque générale des Russes: à la nuit les généraux Compans et Gérard
arrivèrent en aide au prince Eugène. Beaucoup d'hommes périrent des
deux côtés; l'ennemi parvint à se mettre à cheval sur la route de
Kalouga, et fermait l'entrée du chemin intact qu'on avait espéré
suivre. Il ne restait d'autre ressource que de retomber dans la route
de Mojaïsk et de rentrer à Smolensk par les vieux sentiers de nos
malheurs: on le pouvait; les oiseaux du ciel n'avaient pas encore
achevé de manger ce que nous avions semé pour retrouver nos traces.
Napoléon logea cette nuit à Ghorodnia dans une pauvre maison où les
officiers attachés aux divers généraux ne purent se mettre à couvert.
Ils se réunirent sous la fenêtre de Bonaparte; elle était sans volets
et sans rideaux: on en voyait sortir une lumière, tandis que les
officiers restés en dehors étaient plongés dans l'obscurité. Napoléon
était assis dans sa chétive chambre, la tête abaissée sur ses deux
mains; Murat, Berthier et Bessières se tenaient debout à ses côtés,
silencieux et immobiles. Il ne donna point d'ordre, et monta à
cheval le 25 au matin, pour examiner la position de l'armée russe.
À peine était-il sorti que roula jusqu'à ses pieds un éboulement de
Cosaques. La vivante avalanche avait franchi la Luja, et s'était
dérobée à la vue, le long de la lisière des bois. Tout le monde mit
l'épée à la main, l'empereur lui-même. Si ces maraudeurs avaient eu
plus d'audace, Bonaparte demeurait prisonnier. À Malojaroslawetz
incendié, les rues étaient encombrées de corps à moitié grillés,
coupés, sillonnés, mutilés par les roues de l'artillerie, qui avaient
passé sur eux. Pour continuer le mouvement sur Kalouga, il eût fallu
livrer une seconde bataille; l'empereur ne le jugea pas convenable.
Il s'est élevé à cet égard une discussion entre les partisans
de Bonaparte et les amis des maréchaux. Qui donna le conseil de
reprendre la première route parcourue par les Français? Ce fut
évidemment Napoléon: une grande sentence funèbre à prononcer ne lui
coûtait guère; il en avait l'habitude.
Revenu le 26 à Borowsk, le lendemain, près de Véréia, on présenta
au chef de nos armées le général Witzingerode et son aide de camp
le comte Nariskin: ils s'étaient laissé surprendre en entrant
trop tôt dans Moscou. Bonaparte s'emporta: «Qu'on fusille ce
général!» s'écrie-t-il hors de lui; «c'est un déserteur du royaume
de Wurtemberg; il appartient à la confédération du Rhin.» Il se
répand en invectives contre la noblesse russe et finit par ces mots:
«J'irai à Saint-Pétersbourg, je jetterai cette ville dans la Newa»,
et subitement il commanda de brûler un château que l'on apercevait
sur une hauteur: le lion blessé se ruait en écumant sur tout ce qui
l'environnait.
Néanmoins, au milieu de ses folles colères, lorsqu'il intimait à
Mortier l'ordre de détruire le Kremlin, il se conformait en même
temps à sa double nature; il écrivait au duc de Trévise des phrases
de sensiblerie; pensant que ses missives seraient connues, il lui
enjoignait avec un soin tout paternel de sauver les hôpitaux; «car
c'est ainsi, ajoutait-il, que j'en ai usé à Saint-Jean-d'Acre.»
Or, en Palestine il fit fusiller les prisonniers turcs, et, sans
l'opposition de Desgenettes, il eût empoisonné ses malades! Berthier
et Murat sauvèrent le prince Witzingerode.
Cependant Kutuzof nous poursuivait mollement. Wilson pressait-il
le général russe d'agir, le général répondait: «Laissez venir la
neige.» Le 29 septembre, on touche aux fatales collines de la
Moskowa: un cri de douleur et de surprise échappe à notre armée. De
vastes boucheries se présentaient, étalant quarante mille cadavres
diversement consommés. Des files de carcasses alignées semblaient
garder encore la discipline militaire; des squelettes détachés en
avant, sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient les commandants
et dominaient la mêlée des morts. Partout armes rompues, tambours
défoncés, lambeaux de cuirasses et d'uniformes, étendards déchirés,
dispersés entre des troncs d'arbres coupés à quelques pieds du sol
par les boulets: c'était la grande redoute de la Moskowa.
Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en
mouvement: un soldat français privé des deux jambes se frayait
un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs
entrailles au dehors. Le corps d'un cheval effondré par un obus
avait servi de guérite à ce soldat; il y vécut en rongeant sa loge
de chair; les viandes putréfiées des morts à la portée de sa main
lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d'amadou pour
emmaillotter ses os. L'effrayant remords de la gloire se traînait
vers Napoléon: Napoléon ne l'attendit pas.
Le silence des soldats, hâtés du froid, de la faim et de l'ennemi,
était profond; ils songeaient qu'ils seraient bientôt semblables
aux compagnons dont ils apercevaient les restes. On n'entendait
dans ce reliquaire que la respiration agitée et le bruit du frisson
involontaire des bataillons en retraite.
Plus loin on retrouva l'abbaye de Kotloskoï transformée en hôpital;
tous les secours y manquaient; là restait encore assez de vie pour
sentir la mort. Bonaparte, arrivé sur le lieu, se chauffa du bois
de ses chariots disloqués. Quand l'armée reprit sa marche, les
agonisants se levèrent, parvinrent au seuil de leur dernier asile,
se laissèrent dévaler jusqu'au chemin, tendirent aux camarades qui
les quittaient leurs mains défaillantes: ils semblaient à la fois les
conjurer et les ajourner.
À chaque instant retentissait la détonation des caissons qu'on
était forcé d'abandonner. Les vivandiers jetaient les malades dans
les fossés. Des prisonniers russes qu'escortaient des étrangers au
service de la France, furent dépêchés par leurs gardes: tués d'une
manière uniforme, leur cervelle était répandue à côté de leur tête.
Bonaparte avait emmené l'Europe avec lui; toutes les langues se
parlaient dans son armée; toutes les cocardes, tous les drapeaux
s'y voyaient. L'Italien, forcé au combat, s'était battu comme un
Français; l'Espagnol avait soutenu sa renommée de courage: Naples et
l'Andalousie n'avaient été pour eux que les regrets d'un doux songe.
On a dit que Bonaparte n'avait été vaincu que par l'Europe entière,
et c'est juste; mais on oublie que Bonaparte n'avait vaincu qu'à
l'aide de l'Europe, de force ou de gré son alliée.
La Russie résista seule à l'Europe guidée par Napoléon; la France,
restée seule et défendue par Napoléon, tomba sous l'Europe retournée;
mais il faut dire que la Russie était défendue par son climat, et
que l'Europe ne marchait qu'à regret sous son maître. La France, au
contraire, n'était préservée ni par son climat ni par sa population
décimée; elle n'avait que son courage et le souvenir de sa gloire.