idée de la bataille de Moskowa, et surtout des affreux massacres
à la grande redoute: quatre-vingt mille hommes furent mis hors de
combat; trente mille d'entre eux appartenaient à la France. Auguste
de La Rochejaquelein[351] eut le visage fendu d'un coup de sabre et
demeura prisonnier des Moscovites: il rappelait d'autres combats et
un autre drapeau. Bonaparte, passant en revue le 61e régiment presque
détruit, dit au colonel: «Colonel, qu'avez-vous fait d'un de vos
bataillons?--Sire, il est dans la redoute.» Les Russes ont toujours
soutenu et soutiennent encore avoir gagné la bataille: ils vont
élever une colonne triomphale funèbre sur les hauteurs de Borodino.
[Note 351: Auguste du Vergier, comte de _La Rochejaquelein_
(1783-1868). Il était le second frère de _Monsieur Henri_. L'ardeur
de son royalisme ne l'avait pas empêché de prendre du service dans
les armées impériales, où il entra avec le titre de sous-lieutenant.
La blessure qu'il avait reçue à la Moskowa et dont il porta la
trace toute sa vie lui valut d'être surnommé _le Balafré_. Sous la
Restauration, devenu colonel des grenadiers à cheval, puis maréchal
de camp, il prit part à la guerre d'Espagne en 1823 et combattit en
1828 dans les rangs de l'armée russe, alors en guerre contre les
Turcs. Mis en non-activité pour refus de serment, après la révolution
de 1830, il fut condamné à mort par contumace, en 1833, sous
l'inculpation d'avoir essayé de soulever la Vendée.--Il avait épousé,
en 1819, la fille aînée de la duchesse de Duras, qui fut l'une des
amies les plus dévouées de Chateaubriand.]
Le récit de M. de Ségur va suppléer à ce qui manque au bulletin de
Bonaparte: «L'empereur parcourut,» dit-il, «le champ de bataille.
Jamais aucun ne fut d'un si horrible aspect. Tout y concourait: un
ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en
cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris; à
l'horizon, la triste et sombre verdure des arbres du Nord; partout
des soldats errants parmi des cadavres et cherchant des subsistances
jusque dans les sacs de leurs compagnons morts; d'horribles
blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres;
des bivouacs silencieux; plus de chants, point de récits: une morne
taciturnité.
«On voyait autour des aigles le reste des officiers et
sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce qu'il en fallait
pour garder le drapeau. Leurs vêtements étaient déchirés par
l'acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang; et
pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre,
un air fier, et même, à l'aspect de l'empereur, quelques cris de
triomphe, mais rares et excités: car, dans cette armée, capable à la
fois d'analyse et d'enthousiasme, chacun jugeait de la position de
tous.............................
«L'empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre
était tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes,
qu'elles paraissaient leur appartenir plus qu'à ceux qui restaient
debout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de
vainqueurs vivants.
«Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher
pour suivre Napoléon, le pied d'un cheval rencontra un blessé et
lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L'empereur,
jusque-là muet comme sa victoire, et que l'aspect de tant de victimes
oppressait, éclata; il se soulagea par des cris d'indignation, et par
une multitude de soins qu'il fit prodiguer à ce malheureux. Puis il
dispersa les officiers qui le suivaient pour qu'ils secourussent ceux
qu'on entendait crier de toutes parts.
«On en trouvait surtout dans le fond des ravines où la plupart des
nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s'étaient traînés pour
être plus à l'abri de l'ennemi et de l'ouragan. Les uns prononçaient
en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère: c'étaient les
plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d'un air ou
impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre:
d'autres demandaient qu'on les tuât sur-le-champ: mais on passait
vite à côté de ces malheureux, qu'on n'avait ni l'inutile pitié de
secourir, ni la pitié cruelle d'achever[352].»
[Note 352: _Ségur_, livre VII, chap. XII.]
Tel est le récit de M de Ségur. Anathème aux victoires non remportées
pour la défense de la patrie et qui ne servent qu'à la vanité d'un
conquérant!
La garde, composée de vingt-cinq mille hommes d'élite, ne fut point
engagée à la Moskowa: Bonaparte la refusa sous divers prétextes.
Contre sa coutume, il se tint à l'écart du feu et ne pouvait suivre
de ses propres yeux les manoeuvres. Il s'asseyait ou se promenait
près d'une redoute emportée la veille: lorsqu'on venait lui apprendre
la mort de quelques-uns de ses généraux, il faisait un geste de
résignation. On regardait avec étonnement cette impassibilité; Ney
s'écriait: «Que fait-il derrière l'armée? Là, il n'est à portée que
des revers, et non des succès. Puisqu'il ne fait plus la guerre
par lui-même, qu'il n'est plus général, qu'il veut faire partout
l'empereur, qu'il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux
pour lui[353].» Murat avouait que dans cette grande journée il
n'avait plus reconnu le génie de Napoléon.
[Note 353: _Ségur_, livre VII, chap. XI.]
Des admirateurs sans réserve ont attribué l'engourdissement de
Napoléon à la complication des souffrances, dont, assurent-ils, il
était alors accablé; ils affirment qu'à tous moments il était obligé
de descendre de cheval, et que souvent il restait immobile, le front
appuyé contre des canons. Cela peut être: un malaise passager pouvait
contribuer dans ce moment à la prostration de son énergie; mais si
l'on remarque qu'il retrouva cette énergie dans la campagne de Saxe
et dans sa fameuse campagne de France, il faudra chercher une autre
cause de son inaction à Borodino. Comment! vous avouez dans votre
bulletin qu'_il était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi à
évacuer sa belle position, mais que cela aurait remis la partie_; et
vous, qui avez assez d'_activité d'esprit_ pour condamner à la mort
tant de milliers de nos soldats, vous n'avez pas assez de _force de
corps_ pour ordonner à votre garde d'aller au moins à leur secours?
Il n'y a d'autre explication à ceci que la nature même de l'homme:
l'adversité arrivait; sa première atteinte le glaça. La grandeur de
Napoléon n'était pas de cette qualité qui appartient à l'infortune;
la prospérité seule lui laissait ses facultés entières; il n'était
point fait pour le malheur.
Entre la Moskowa et Moscou, Murat engagea une affaire devant Mojaïsk.
On entra dans la ville où l'on trouva dix mille morts et mourants; on
jeta les morts par les fenêtres pour loger les vivants. Les Russes se
repliaient en bon ordre sur Moscou.
Dans la soirée du 13 septembre, Kutuzof avait assemblé un conseil
de guerre: tous les généraux déclarèrent que _Moscou n'était pas la
patrie_. Buturlin (_Histoire de la campagne de Russie_), le même
officier qu'Alexandre envoya au quartier de monseigneur le duc
d'Angoulême en Espagne, Barclay, dans son _Mémoire justificatif_,
donnent les motifs qui déterminèrent l'opinion du conseil. Kutuzof
proposa au roi de Naples une suspension d'armes, tandis que les
soldats russes traverseraient l'ancienne capitale des czars. La
suspension fut acceptée, car les Français voulaient conserver la
ville; Murat seulement serrait de près l'arrière-garde ennemie, et
nos grenadiers emboîtaient le pas du grenadier russe qui se retirait.
Mais Napoléon était loin du succès auquel il croyait toucher: Kutuzof
cachait Rostopschin.
Le comte Rostopschin[354] était gouverneur de Moscou. La vengeance
promettait de descendre du ciel: un ballon monstrueux, construit à
grands frais, devait planer sur l'armée française, choisir l'empereur
entre mille, s'abattre sur sa tête dans une pluie de fer et de feu. À
l'essai les ailes de l'aérostat se brisèrent; force fut de renoncer
à la bombe des nuées; mais les artifices restèrent à Rostopschin.
Les nouvelles du désastre de Borodino étaient arrivées à Moscou,
tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on se flattait encore de la
victoire dans le reste de l'empire. Rostopschin avait fait diverses
proclamations en prose rimée; il disait:
«Allons, mes amis les Moscovites, marchons aussi! Nous rassemblerons
cent mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent
cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout.»
[Note 354: Le comte Foedor _Rostopchin_ (1765-1826), lieutenant
général d'infanterie et grand chambellan de l'empereur Alexandre,
qui le nomma gouverneur de Moscou, à la veille de la guerre, le 29
mai 1812. Une de ses filles épousa le comte Eugène de Ségur, neveu
de l'historien de _Napoléon et la Grande-Armée_; elle a écrit pour
l'enfance des Contes qui ont eu une grande vogue. Mgr de Ségur, si
connu par ses vertus, sa charité et ses nombreux écrits en faveur
de la Religion, était le petit-fils de Rostopchin. Un autre de ses
petits-fils, le comte Anatole de Ségur, a publié, en 1874, la _Vie de
Rostopchin_.]
Il conseillait aux habitants de s'armer simplement de fourches, un
Français ne pesant pas plus qu'une gerbe.
On sait que Rostopschin a décliné toute participation à l'incendie
de Moscou[355], on sait aussi qu'Alexandre ne s'est jamais expliqué
à ce sujet. Rostopschin a-t-il voulu échapper au reproche des
nobles et des marchands dont la fortune avait péri? Alexandre
a-t-il craint d'être appelé _un Barbare_ par l'Institut? Ce siècle
est si misérable, Bonaparte en avait tellement accaparé toutes les
grandeurs, que quand quelque chose de digne arrivait, chacun s'en
défendait et en repoussait la responsabilité.
[Note 355: Le comte Rostopchin a publié, à Paris, en 1823, une
brochure intitulée: _La Vérité sur l'incendie de Moscou_, dans
laquelle il repousse la responsabilité de l'acte héroïque et
terrible qui a immortalisé son nom. Nul doute pourtant qu'il n'en
soit l'auteur. Voici, à cet égard, le témoignage d'un homme bien
placé pour savoir la vérité. Joseph de Maistre, alors ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, écrivait, le 22 novembre 1812, à M. le comte de
Front, ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne: «Je puis
enfin avoir l'honneur d'apprendre à Sa Majesté, _avec une certitude
parfaite, que l'incendie de Moscou est entièrement l'ouvrage des
Russes_, et n'est dû qu'à la politique terrible et profonde qui avait
résolu que l'ennemi, s'il entrait à Moscou, ne pourrait s'y nourrir,
ni s'y enrichir. Dans une campagne très proche de la capitale,
on fabriquait depuis plusieurs jours toutes sortes d'artifices
incendiaires, et l'on disait au bon peuple qu'on préparait un ballon
pour détruire d'un seul coup toute l'armée française. M. le comte
Rostopchin, avant de partir, fit ouvrir les prisons et emmener les
pompes, ce qui est assez clair; ce qui ne l'est pas moins, c'est que
sa maison a été épargnée et que sa bibliothèque même n'a pas perdu
un livre. Voilà qui n'est pas équivoque. En y réfléchissant, on voit
qu'il ne convenait nullement à Napoléon de brûler cette superbe
ville, et, en réalité, il a fait ce qu'il a pu pour la sauver; mais
tout a été inutile, les incendiaires observant trop bien les ordres
reçus, et le vent à son tour ne servant que trop les incendiaires ...
Je doute que depuis l'incendie de Rome, sous Néron, l'oeil humain ait
rien vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent aucune
expression pour le décrire ... Je répète que la perte en richesses de
toute espèce se refuse à tout calcul; mais _la Russie et peut-être le
monde ont été sauvés par ce grand sacrifice_.» (_Correspondance de
Joseph de Maistre_, tome IV, p. 302.)]
L'incendie de Moscou restera une résolution héroïque qui sauva
l'indépendance d'un peuple et contribua à la délivrance de plusieurs
autres. Numance n'a point perdu ses droits à l'admiration des hommes.
Qu'importe que Moscou ait été brûlé! ne l'avait-il pas été déjà sept
fois? N'est-il pas aujourd'hui brillant et rajeuni, bien que dans
son vingt-unième bulletin Napoléon eût prédit que l'_incendie de
cette capitale retarderait la Russie de cent ans_? «Le malheur même
de Moscou,» dit admirablement madame de Staël, a régénéré l'empire:
cette ville religieuse a péri comme un martyr dont le sang répandu
donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent.» (_Dix années
d'exil._)
Où en seraient les nations si Bonaparte, du haut du Kremlin, eût
couvert le monde de son despotisme comme d'un drap mortuaire? Les
droits de l'espèce humaine passent avant tout. Pour moi, la terre
fût-elle un globe explosible, je n'hésiterais pas à y mettre le feu
s'il s'agissait de délivrer mon pays. Toutefois, il ne faut rien
moins que les intérêts supérieurs de la liberté humaine pour qu'un
Français, la tête couverte d'un crêpe et les yeux pleins de larmes,
puisse se résoudre à raconter une résolution qui devait devenir
fatale à tant de Français.
On a vu à Paris le comte Rostopschin, homme instruit et spirituel:
dans ses écrits la pensée se cache sous une certaine bouffonnerie;
espèce de Barbare policé, de poète ironique, dépravé même, capable de
généreuses dispositions, tout en méprisant les peuples et les rois:
les églises gothiques admettent dans leur grandeur des décorations
grotesques.
La débâcle avait commencé à Moscou; les routes de Cazan étaient
couvertes de fugitifs à pied, en voiture, isolés ou accompagnés de
serviteurs. Un présage avait un moment ranimé les esprits: un vautour
s'était embarrassé dans les chaînes qui soutenaient la croix de la
principale église; Rome eût, comme Moscou, vu dans ce présage la
captivité de Napoléon.
À l'approche des longs convois de blessés russes qui se présentaient
aux portes, toute espérance s'évanouit. Kutuzof avait flatté
Rostopschin de défendre la ville avec quatre-vingt-onze mille hommes
qui lui restaient: vous venez de voir que le conseil de guerre
l'obligeait de se retirer. Rostopschin demeura seul.
La nuit descend: des émissaires vont frapper mystérieusement aux
portes, annoncent qu'il faut partir et que Ninive est condamnée. Des
matières inflammables sont introduites dans les édifices publics
et les bazars, dans les boutiques et les maisons particulières;
les pompes sont enlevées. Alors Rostopschin ordonne d'ouvrir les
prisons: du milieu d'une troupe immonde on fait sortir un Russe et un
Français; le Russe, appartenant à une secte d'illuminés allemands,
est accusé d'avoir voulu livrer sa patrie et d'avoir traduit la
proclamation des Français; son père accourt; le gouverneur lui
accorde un moment pour bénir son fils: «Moi, bénir un traître!»
s'écrie le vieux Moscovite, et il le maudit. Le prisonnier est livré
à la populace et abattu.
«Pour toi, dit Rostopschin au Français, tu devais désirer l'arrivée
de tes compatriotes: sois libre. Va dire aux tiens que la Russie n'a
eu qu'un seul traître et qu'il est puni.»
Les autres malfaiteurs relâchés reçoivent, avec leur grâce, les
instructions pour procéder à l'incendie, quand le moment sera venu.
Rostopschin sort le dernier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau
quitte le dernier son bord dans un naufrage.
Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avant-garde. Une hauteur
restait à franchir; elle touchait à Moscou de même que Montmartre
à Paris; elle s'appelait le _Mont-du-Salut_, parce que les Russes
y priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèlerins en
apercevant Jérusalem. Moscou _aux coupoles dorées_, disent les poètes
slaves, resplendissait à la lumière du jour, avec ses deux cent
quatre-vingt-quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses maisons
ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose: il n'y manquait que
les cyprès et le Bosphore. Le Kremlin faisait partie de cette masse
couverte de fer poli ou peinturé. Au milieu d'élégantes villas de
briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés de
bois de sapins, palmiers de ce ciel: Venise, aux jours de sa gloire,
ne fut pas plus brillante dans les flots de l'Adriatique. Ce fut
le 14 septembre, à deux heures de l'après-midi, que Bonaparte, par
un soleil orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle conquête.
Moscou, comme une princesse européenne aux confins de son empire,
parée de toutes les richesses de l'Asie, semblait amenée là pour
épouser Napoléon.
Une acclamation s'élève: «Moscou! Moscou!» s'écrient nos soldats;
ils battent encore des mains: au temps de la vieille gloire, ils
criaient, revers ou prospérités, vive le roi! «Ce fut un beau
moment,» dit le lieutenant-colonel de Baudus, «que celui où le
magnifique panorama présenté par l'ensemble de cette immense cité
s'offrit tout à coup à mes regards. Je me rappellerai toujours
l'émotion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise;
elle me frappa d'autant plus qu'elle se fit jour par un mouvement
empreint d'une pensée religieuse. En apercevant Moscou, les régiments
entiers se jetèrent à genoux et remercièrent le Dieu des armées de
les avoir conduits par la victoire dans la capitale de leur ennemi le
plus acharné[356].»
[Note 356: _Baudus_, t. II, p. 102]
Les acclamations cessent; on descend muets vers la ville; aucune
députation ne sort des portes pour présenter les clefs dans un bassin
d'argent. Le mouvement de la vie était suspendu dans la grande cité.
Moscou chancelait silencieuse devant l'étranger: trois jours après
elle avait disparu; la Circassienne du Nord, la belle fiancée,
s'était couchée sur son bûcher funèbre.
Lorsque la ville était encore debout, Napoléon en marchant vers
elle s'écriait: «La voilà donc cette ville fameuse!» et il
regardait: Moscou, délaissée, ressemblait à la cité pleurée dans les
_Lamentations_. Déjà Eugène et Poniatowski ont débordé les murailles;
quelques-uns de nos officiers pénètrent dans la ville; ils reviennent
et disent à Napoléon: «Moscou est déserte!--Moscou est déserte?
c'est invraisemblable! qu'on m'amène les boyards.» Point de boyards,
il n'est resté que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnées,
fenêtres fermées: aucune fumée ne s'élève des foyers d'où s'en
échapperont bientôt des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte
hausse les épaules.
Murat, s'étant avancé jusqu'au Kremlin, y est reçu par les hurlements
des prisonniers devenus libres pour délivrer leur patrie: on est
contraint d'enfoncer les portes à coups de canon.
Napoléon s'était porté à la barrière de Dorogomilow; il s'arrêta
dans une des premières maisons du faubourg, fit une course le long
de la Moskowa, ne rencontra personne. Il revint à son logement,
nomma le maréchal Mortier[357] gouverneur de Moscou, le général
Durosnel[358] commandant de la place et M. de Lesseps[359] chargé
de l'administration en qualité d'intendant. La garde impériale
et les troupes étaient en grande tenue pour paraître devant un
peuple absent. Bonaparte apprit bientôt avec certitude que la ville
était menacée de quelque événement. À deux heures du matin on lui
vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de
Dorogomilow et vient s'abriter au Kremlin: c'était dans la matinée
du 15. Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le palais
de Pierre le Grand; son orgueil satisfait écrivit quelques mots à
Alexandre, à la réverbération du bazar qui commençait à brûler,
comme autrefois Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ
d'Austerlitz.
[Note 357: Adolphe-Édouard-Casimir-Joseph _Mortier_ (1768-1835).
Maréchal de France le 19 mai 1804, duc de Trévise le 2 juillet
1808, il était, lors de la campagne de Russie, commandant de la
jeune garde. En 1814, il partagea le commandement de Paris avec
Marmont et, comme lui, défendit héroïquement la capitale dans la
journée du 30 mars. Pair de France pendant les Cent-Jours et sous la
Restauration, il fut, sous la monarchie de Juillet, ambassadeur à
Saint-Pétersbourg, grand-chancelier de la Légion d'honneur, ministre
de la guerre et président du Conseil (18 novembre 1834-12 mars 1835).
Le 28 juillet 1835, il fut tué sur le boulevard du Temple, aux côtés
du roi Louis-Philippe, par l'explosion de la machine Fieschi.]
[Note 358: Antoine-Jean-Auguste _Durosnel_ (1771-1849). Napoléon le
fit comte en 1808 et le choisit pour un de ses aides de camp. Après
la campagne de Russie, il fut nommé, en 1813, gouverneur de la ville
de Dresde, où il resta jusqu'à la capitulation. Après la révolution
de Juillet, il devint aide de camp de Louis-Philippe, fut député de
1830 à 1837 et pair de France de 1837 à 1848.]
[Note 359: Jean-Baptiste-Barthélemy, baron de _Lesseps_ (1766-1834).
Attaché à la carrière des consulats, il était en Russie avec le titre
de commissaire général des relations commerciales, lorsqu'éclata la
guerre de 1812, et il fut forcé de suivre l'armée dans sa retraite.
De 1815 à 1833, il remplit avec distinction les fonctions de consul
général à Lisbonne. Il était l'oncle de M. Ferdinand de Lesseps, le
créateur de l'isthme de Suez.]
Dans le bazar on voyait de longues rangées de boutiques toutes
fermées. On contient d'abord l'incendie; mais dans la seconde nuit il
éclate de toutes parts; des globes lancés par des artifices crèvent,
retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les églises. Une
bise violente pousse les étincelles et lance les flammèches sur le
Kremlin: il renfermait un magasin à poudre; un parc d'artillerie
avait été laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De quartier
en quartier nos soldats sont chassés par les effluves du volcan.
Des Gorgones et des Méduses, la torche à la main, parcourent les
carrefours livides de cet enfer; d'autres attisent le feu avec des
lances de bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nouveau
Pergame, se précipite aux croisées, s'écrie: «Quelle résolution
extraordinaire! quels hommes! ce sont des Scythes![360]»
[Note 360: _Ségur_, livre VIII, chap. VI.]
Le bruit se répand que le Kremlin est miné: des serviteurs se
trouvent mal, des militaires se résignent. Les bouches des divers
brasiers en dehors s'élargissent, se rapprochent, se touchent:
la tour de l'Arsenal, comme un haut cierge, brûle au milieu d'un
sanctuaire embrasé. Le Kremlin n'est plus qu'une île noire contre
laquelle se brise une mer ondoyante de feu. Le ciel, reflétant
l'illumination, est comme traversé des clartés mobiles d'une aurore
boréale.
La troisième nuit descendait; on respirait à peine dans une vapeur
suffocante: deux fois des mèches ont été attachées au bâtiment
qu'occupait Napoléon. Comment fuir? les flammes attroupées bloquent
les portes de la citadelle. En cherchant de tous les côtés, on
découvre une poterne qui donnait sur la Moskowa. Le vainqueur avec sa
garde se dérobe par ce guichet de salut. Autour de lui dans la ville,
des voûtes se fendent en mugissant, des clochers d'où découlaient des
torrents de métal liquéfié se penchent, se détachent et tombent. Des
charpentes, des poutres, des toits craquant, pétillant, croulant,
s'abîment dans un Phlégéthon dont ils font rejaillir la lame ardente
et des millions de paillettes d'or. Bonaparte ne s'échappe que sur
les charbons refroidis d'un quartier déjà réduit en cendres; il gagna
Petrowski, villa du czar.
Le général Gourgaud, critiquant l'ouvrage de M. de Ségur, accuse
l'officier d'ordonnance de l'empereur de s'être trompé[361]: en
effet, il demeure prouvé, par le récit de M. de Baudus[362], aide
de camp du maréchal Bessières, et qui servit lui-même de guide à
Napoléon, que celui-ci ne s'évada pas par une poterne, mais qu'il
sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de Sainte-Hélène,
Napoléon revoyait brûler la ville des Scythes: «Jamais,» dit-il,
«en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie
n'égaleront la réalité de celui de Moscou.»
[Note 361: _Napoléon et la Grande-Armée en Russie, ou Examen critique
de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_. 1824.]
[Note 362: _Baudus_, _t._ II, _p._ 127.]