[Note 334: _Ibid._]

Trois jours furent employés au passage des troupes[335]; elles

prenaient rang et s'avançaient. Napoléon s'empressait sur la route;

le temps lui criait: «Marche! marche!» comme parle Bossuet.

[Note 335: Les 24, 25 et 26 juin. «Il en passa pendant quarante-huit

heures, le 24 et le 25, jour et nuit. Le 26, on voyait encore arriver

au fleuve les cuirassiers et les dragons de Grouchy, complétant

l'ensemble des effectifs déversés sur la rive droite par l'Empereur

lui-même.» _Albert Vandal_, tome III, p. 487.]

À Wilna, Bonaparte reçut le sénateur Wibicki, de la Diète de

Varsovie: un parlementaire russe, Balachof, se présente à son tour;

il déclare qu'on pouvait encore traiter, qu'Alexandre n'était point

l'agresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans aucune

déclaration de guerre. Napoléon répond qu'Alexandre n'est qu'un

général à la parade; qu'Alexandre n'a que trois généraux: Kutuzof,

dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu'il est Russe;

Benningsen, déjà trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance;

Barclay, général de retraite. Le duc de Vicence, s'étant cru insulté

par Bonaparte dans la conversation, l'interrompit d'une voix irritée:

«Je suis bon Français; je l'ai prouvé: je le prouverai encore, en

répétant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu'elle perdra

l'armée, la France et l'empereur.»

Bonaparte avait dit à l'envoyé russe: «Croyez-vous que je me soucie

de vos jacobins de Polonais?» Madame de Staël rapporte ce dernier

propos; ses hautes liaisons la tenaient bien informée: elle affirme

qu'il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par un ministre de

Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes européens le nom de

Pologne et de Polonais: preuve surabondante du dégoût de Napoléon

pour ses braves suppliants.

Bonaparte s'enquit devant Balachof du nombre des églises de Moscou;

sur la réponse, il s'écrie: «Comment, tant d'églises à une époque où

l'on n'est plus chrétien?--Pardon, sire, reprit le Moscovite, les

Russes et les Espagnols le sont encore.»

Balachof renvoyé avec des propositions inadmissibles, la dernière

lueur de paix s'évanouit. Les bulletins disaient: «Le voilà donc, cet

empire de Russie, de loin si redoutable! c'est un désert. Il faut

plus de temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu'à Napoléon

pour arriver à Moscou.»

* * * * *

Bonaparte, parvenu à Witepsk[336], eut un moment l'idée de s'y

arrêter. Rentrant à son quartier général, après avoir vu Barclay

se retirer encore, il jeta son épée sur des cartes et s'écria:

«Je m'arrête ici! ma campagne de 1812 est finie: celle de 1813

fera le reste.» Heureux s'il eût tenu à cette résolution que tous

ses généraux lui conseillaient! Il s'était flatté de recevoir de

nouvelles propositions de paix: ne voyant rien venir, il s'ennuya;

il n'était qu'à vingt journées de Moscou. «Moscou la ville sainte!»

répétait-il. Son regard devenait étincelant, son air farouche:

l'ordre de partir est donné. On lui fait des observations; il les

dédaigne; Daru, interrogé, lui répond: «qu'il ne conçoit ni le but

ni la nécessité d'une pareille guerre». L'empereur réplique: «Me

prend-on pour un insensé? Pense-t-on que je fais la guerre par goût?»

Ne lui avait-on pas entendu dire à lui, empereur, «que la guerre

d'Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la

France?» Mais pour faire la paix il fallait être deux, et l'on ne

recevait pas une seule lettre d'Alexandre.

[Note 336: Le 28 juillet 1812.]

Et ces _chancres_ de qui venaient-ils? Ces inconséquences passent

inaperçues et se changent même au besoin en preuves de la candide

sincérité de Napoléon.

Bonaparte se croirait dégradé s'il s'arrêtait dans une faute qu'il

reconnaît. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu'aux moments

des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire

vivre; il est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les

Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas: il se précipite

à Smolensk. Les proclamations des Russes disaient: «Il vient

(Napoléon), la trahison dans le coeur et la loyauté sur les lèvres,

il vient nous enchaîner avec ses légions d'esclaves. Portons la croix

dans nos coeurs et le fer dans nos mains; arrachons les dents à ce

lion; renversons le tyran qui renverse la terre.»

Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve l'armée russe,

composée de cent vingt mille hommes: «Je les tiens!» s'écrie-t-il.

Le 17, au point du jour[337], Belliard poursuit une bande de

Cosaques et la jette dans le Dniéper; le rideau replié, on aperçoit

l'armée ennemie sur la route de Moscou; elle se retirait. Le rêve de

Bonaparte lui échappe encore. Murat, qui avait trop contribué à la

vaine poursuite, dans son désespoir voulait mourir. Il refusait de

quitter une de nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de

Smolensk non encore évacuée: «Retirez-vous tous: laissez-moi seul

ici!» s'écriait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette

citadelle: rangée sur des hauteurs qui s'élèvent en amphithéâtre,

notre armée contemplait le combat au-dessous: quand elle vit les

assaillants s'élancer à travers le feu et la mitraille, elle battit

des mains comme elle avait fait à l'aspect des ruines de Thèbes.

[Note 337: Le 17 août.]

Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un sous-officier de

Davout escalade les murs, parvient dans la citadelle au milieu de

la fumée; le son de quelques voix lointaines arrive à son oreille;

le pistolet à la main, il se dirige de ce côté et, à son grand

étonnement, il tombe dans une patrouille d'amis. Les Russes avaient

abandonné la ville, et les Polonais de Poniatowski l'avaient occupée.

Murat, par son costume extraordinaire, par le caractère de sa

vaillance qui ressemblait à la leur, excitait l'enthousiasme des

Cosaques. Un jour qu'il faisait sur leurs bandes une charge furieuse,

il s'emporte contre elles, les gourmande et leur commande: les

Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tournent bride et

obéissent à l'ordre du général ennemi.

Lorsque nous vîmes à Paris l'hetman Platof, nous ignorions ses

affections paternelles: en 1812 il avait un fils beau comme l'Orient;

ce fils montait un superbe cheval blanc de l'Ukraine; le guerrier de

dix-sept ans combattait avec l'intrépidité de l'âge qui fleurit et

espère: un uhlan polonais le tua. Étendu sur une peau d'ours, les

Cosaques vinrent respectueusement baiser sa main. Ils prononcent

des prières funèbres, l'enterrent sur une butte couverte de pins;

ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils défilent autour de la

tombe, la pointe de leur lance renversée contre terre: on croyait

voir les funérailles décrites par l'historien des Goths, ou les

cohortes prétoriennes renversant leurs faisceaux devant les cendres

de Germanicus, _versi fasces_. «Le vent fait tomber les flocons de

neige que le printemps du nord porte dans ses cheveux.» (Edda de

Soemund.)

* * * * *

Bonaparte écrivit de Smolensk en France qu'il était maître des

salines russes et que son ministre du Trésor pouvait compter sur

quatre-vingts millions de plus.

La Russie fuyait vers le pôle: les seigneurs, désertant leurs

châteaux de bois, s'en allaient avec leurs familles, leurs serfs

et leurs troupeaux. Le _Dniéper_, ou l'ancien _Borysthène_, dont

les eaux avaient jadis été déclarées saintes par Wladimir, était

franchi: ce fleuve avait envoyé aux peuples civilisés des invasions

de Barbares; il subissait maintenant les invasions des peuples

civilisés. Sauvage déguisé sous un nom grec, il ne se rappelait

même plus les premières migrations des Slaves; il continuait de

couler inconnu parmi ses forêts, portant dans ses barques, au

lieu des enfants d'Odin, des châles et des parfums aux femmes de

Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Son histoire pour le monde ne

commence qu'à l'orient des montagnes où sont les _autels d'Alexandre_.

De Smolensk on pouvait également conduire une armée à

Saint-Pétersbourg et à Moscou. Smolensk aurait dû avertir le

vainqueur de s'arrêter; il en eut un moment l'envie: «L'empereur,

dit M. Fain[338], découragé, parla du projet de s'arrêter à

Smolensk.» Aux ambulances on commençait déjà à manquer de tout. Le

général Gourgaud[339] raconte que le général Lariboisière[340] fut

obligé de délivrer l'étoupe de ses canons pour panser les blessés.

Mais Bonaparte était entraîné; il se délectait à contempler aux deux

bouts de l'Europe les deux aurores qui éclairaient ses armées dans

des plaines brûlantes et sur des plateaux glacés.

[Note 338: _Manuscrit de 1812, contenant le précis des

événements de cette année, pour servir à l'histoire de

Napoléon._--Agathon-Jean-François, baron _Fain_ (1778-1837), fut

successivement attaché au secrétariat du Comité de Salut public, du

Directoire et du Consulat. Il devint, en 1806, secrétaire-archiviste

et, en 1809, secrétaire au cabinet de l'empereur. Il le suivit dès

lors dans toutes ses campagnes et ne le quitta qu'après l'abdication

de Fontainebleau. Il reprit son poste auprès de Napoléon le 20 mars

1815. Après la révolution de 1830, il fut nommé premier secrétaire

du cabinet du roi Louis-Philippe.--Outre le _Manuscrit de 1812_, le

baron Fain a publié le _Manuscrit de l'an III_, le _Manuscrit de

1813_ et le _Manuscrit de 1814_.]

[Note 339: Gaspard, baron _Gourgaud_ (1783-1852). Officier

d'ordonnance de l'empereur pendant la guerre de Russie, il fut blessé

à Smolensk, et, entré le premier au Kremlin, y découvrit une mine de

400,000 livres de poudre qui devait faire sauter la citadelle. Ce

service lui valut le titre de baron de l'Empire. En 1814, à Brienne,

il sauva la vie à l'empereur en tuant un cosaque dont la lance allait

le frapper. À la première Restauration, il entra dans les gardes du

corps du roi, mais, aux Cent-Jours, il reprit ses fonctions auprès

de Napoléon, qui le nomma général de brigade et son premier aide de

camp. Il accompagna l'empereur déchu à Sainte-Hélène, où il resta

jusqu'en 1818. Il a publié, en 1822-1823, avec le comte de Montholon,

les huit volumes des _Mémoires pour servir à l'histoire de France

sous Napoléon_, et, en 1825, _Napoléon et la Grande-Armée en Russie,

ou Examen critique de l'ouvrage de M. le comte Philippe de Ségur_.

Aide de camp de Louis-Philippe (1832), lieutenant général (1835),

pair de France (1841), il fut élu, le 13 mai 1849, représentant

des Deux-Sèvres à l'Assemblée législative et soutint la politique

personnelle du prince-président.]

[Note 340: Jean-Ambroise Bastou, comte de _Lariboisière_ (1759-1814),

lieutenant d'artillerie en 1781, général de brigade en l'an XI,

général de division en 1807, comte de l'Empire en 1808, commandant

l'artillerie de la garde impériale, premier inspecteur de

l'artillerie en 1811.]

Roland, dans son cercle étroit de chevalerie, courait après

Angélique; les conquérants de première race poursuivent une plus

haute souveraine: point de repos pour eux qu'ils n'aient pressé

dans leurs bras cette divinité couronnée de tours, épouse du Temps,

fille du Ciel et mère des dieux. Possédé de sa propre existence,

Bonaparte avait tout réduit à sa personne; Napoléon s'était emparé de

Napoléon; il n'y avait plus que lui en lui. Jusqu'alors il n'avait

exploré que des lieux célèbres; maintenant il parcourait une voie

sans nom le long de laquelle Pierre avait à peine ébauché les villes

futures d'un empire qui ne comptait pas un siècle. Si les exemples

instruisaient, Bonaparte aurait pu s'inquiéter au souvenir de Charles

XII qui traversa Smolensk en cherchant Moscou. À Kolodrina il y eut

une affaire meurtrière: on avait enterré à la hâte les cadavres des

Français, de sorte de Napoléon ne put juger de la grandeur de sa

perte. À Dorogobouj, rencontre d'un Russe avec une barbe éblouissante

de blancheur descendant sur sa poitrine: trop vieux pour suivre sa

famille, resté seul à son foyer, il avait vu les prodiges de la fin

du règne de Pierre le Grand, et il assistait, dans une silencieuse

indignation, à la dévastation de son pays.

Une suite de batailles présentées et refusées amenèrent les Français

sur le champ de la Moskowa. À chaque bivouac, l'empereur allait

discutant avec ses généraux, écoutant leurs contentions, tandis qu'il

était assis sur des branches de sapin ou se jouait avec quelque

boulet russe qu'il poussait du pied.

Barclay, pasteur de Livonie, et puis général, était l'auteur

de ce système de retraite qui laissait à l'automne le temps de

le rejoindre: une intrigue de cour le renversa[341]. Le vieux

Kutuzof[342], battu à Austerlitz parce qu'on n'avait pas suivi son

opinion, laquelle était de refuser le combat jusqu'à l'arrivée du

prince Charles, remplaça Barclay. Les Russes voyaient dans Kutuzof

un général de leur nation, l'élève de Suwarof, le vainqueur du

grand vizir en 1811, et l'auteur de la paix avec la Porte, alors si

nécessaire à la Russie. Sur ces entrefaites, un officier moscovite

se présente aux avant-postes de Davout; il n'était chargé que de

propositions vagues; sa mission réelle semblait être de regarder et

d'examiner: on lui montra tout. La curiosité française, insouciante

et sans frayeur, lui demanda ce qu'on trouverait de Viazma à Moscou:

«Pultava,» répondit-il.

[Note 341: Michel _Barclay de Tolly_, né en 1750, en Livonie, d'une

famille originaire d'Écosse; mort en 1818. Replacé à la tête des

troupes russes en 1813, après la bataille de Bautzen, il battit

Vandamme à Kulm, contribua puissamment au gain de la bataille de

Leipzig et fit capituler Paris (30 mars 1814). En récompense de ses

services, il fut nommé feld-maréchal et fait prince.]

[Note 342: Michel _Kutusof_ était né en 1745. Il avait donc 67 ans en

1812. Il mourut en 1813 à Bunzlau, en Silésie, étant encore à la tête

de ses troupes.]

Arrivé sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit enfin l'armée

russe arrêtée et formidablement retranchée. Elle comptait cent vingt

mille hommes et six cents pièces de canon; du côté des Français,

égale force. La gauche des Russes examinée, le maréchal Davout

propose à Napoléon de tourner l'ennemi: «Cela me ferait perdre

trop de temps,» répond l'empereur. Davout insiste; il s'engage à

avoir accompli sa manoeuvre avant six heures du matin; Napoléon

l'interrompt brusquement: «Ah! vous êtes toujours pour tourner

l'ennemi.»

On avait remarqué un grand mouvement dans le camp moscovite: les

troupes étaient sous les armes; Kutuzof, entouré des popes et des

archimandrites, précédé des emblèmes de la religion et d'une image

sacrée sauvée des ruines de Smolensk, parle à ses soldats du ciel et

de la patrie; il nomme Napoléon le despote universel.

Au milieu de ces chants de guerre, de ces choeurs de triomphe mêlés à

des cris de douleur, on entend aussi dans le camp français une voix

chrétienne; elle se distingue de toutes les autres; c'est l'hymne

saint qui monte seul sous les voûtes du temple. Le soldat dont la

voix tranquille, et pourtant émue, retentit la dernière, est l'aide

de camp du maréchal qui commandait la cavalerie de la garde. Cet

aide de camp s'est mêlé à tous les combats de la campagne de Russie;

il parle de Napoléon comme ses plus grands admirateurs; mais il

lui reconnaît des infirmités; il redresse des récits menteurs et

déclare que les fautes commises sont venues de l'orgueil du chef

et de l'oubli de Dieu dans les capitaines. «Dans le camp russe,»

dit le lieutenant-colonel de Baudus[343], «on sanctifia cette

vigile d'un jour qui devait être le dernier pour tant de braves.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Le spectacle offert à mes yeux par la piété de l'ennemi, ainsi que

les plaisanteries qu'il dicta à un trop grand nombre d'officiers

placés dans nos rangs, me rappela que le plus grand de nos rois,

Charlemagne, se disposa, lui aussi à commencer la plus périlleuse

de ses entreprises par des cérémonies religieuses . . . . . . . .

«Ah! sans doute, parmi ces chrétiens égarés, il s'en trouva un grand

nombre dont la bonne foi sanctifia les prières; car si les Russes

furent vaincus à la Moskowa, notre entier anéantissement, dont ils

ne peuvent se glorifier en aucune façon, puisqu'il fut l'oeuvre

manifeste de la Providence, vint prouver quelques mois plus tard que

leur demande n'avait été que trop favorablement écoutée[344].»

[Note 343: _Études sur Napoléon_, par le lieutenant-colonel de

_Baudus_, ancien aide de camp de Bessières et de Soult; deux volumes

in-8º; Paris, 1841. Cet ouvrage est peut-être le meilleur qui ait

été écrit sur Napoléon; c'est à coup sûr le plus impartial, et il

mériterait d'être réimprimé.]

[Note 344: _Baudus_, t. II, p. 76.]

Mais où était le czar? Il venait de dire modestement à madame de

Staël fugitive qu'il regrettait _de n'être pas un grand général_.

Dans ce moment paraissait à nos bivouacs M. de Bausset[345],

officier du palais: sorti des bois tranquilles de Saint-Cloud, et

suivant les traces horribles de notre armée, il arrivait la veille

des funérailles à la Moskowa; il était chargé du portrait du roi

de Rome que Marie-Louise envoyait à l'empereur. M. Fain[346] et M.

de Ségur[347] peignent les sentiments dont Bonaparte fut saisi à

cette vue; selon le général Gourgaud, Bonaparte s'écria après avoir

regardé le portrait: «Retirez-le, il voit de trop bonne heure un

champ de bataille.»

[Note 345: Louis-François-Joseph de _Bausset_ (1770-1835). Il était

depuis 1805 préfet du palais et chambellan de l'empereur. Il a laissé

des _Mémoires anecdotiques sur l'intérieur du palais et sur quelques

événements de l'Empire depuis 1805 jusqu'au 1er mai 1814, pour servir

à l'histoire de Napoléon_. Quatre volumes in-8º, 1827-1828.]

[Note 346: _Manuscrit de 1812._]

[Note 347: _Ségur_, livre VI, chap. VIII.]

Le jour qui précéda l'orage fut extrêmement calme: «Cette espèce de

sagesse que l'on met,» dit M. de Baudus, «à préparer de si cruelles

folies, a quelque chose d'humiliant pour la raison humaine quand on y

pense de sang-froid à l'âge où je suis arrivé: car, dans ma jeunesse,

je trouvais cela bien beau.»

Vers le soir du 6[348], Bonaparte dicta cette proclamation; elle ne

fut connue de la plupart des soldats qu'après la victoire:

[Note 348: 6 septembre 1812.]

«Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la

victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera

l'abondance et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous

comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk et à Smolensk, et que la

postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée; que

l'on dise de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de

Moscou.»

Bonaparte passa la nuit dans l'anxiété: tantôt il croyait que les

ennemis se retiraient, tantôt il redoutait le dénûment de ses soldats

et la lassitude de ses officiers. Il savait que l'on disait autour

de lui. «Dans quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour

ne trouver que de l'eau marécageuse, la famine et des bivouacs sur

des cendres? Chaque année la guerre s'aggrave; de nouvelles conquêtes

forcent d'aller chercher de nouveaux ennemis. Bientôt l'Europe ne lui

suffira plus; il lui faudra l'Asie.» Bonaparte, en effet, n'avait

pas vu avec indifférence les cours d'eau qui se jettent dans le

Volga; né pour Babylone, il l'avait déjà tentée par une autre route.

Arrêté à Jaffa à l'entrée occidentale de l'Asie, arrêté à Moscou à

la porte septentrionale de cette même Asie, il vint mourir dans les

mers qui bordent cette partie du monde d'où se levèrent l'homme et le

soleil.

Napoléon, au milieu de la nuit, fit appeler un de ses aides de camp;

celui-ci le trouva la tête appuyée dans ses deux mains: «Qu'est-ce

que la guerre?» disait-il; «un métier de barbares où tout l'art

consiste à être le plus fort sur un point donné[349]». Il se plaint

de l'inconstance de la fortune: il envoie examiner la position de

l'ennemi: on lui rapporte que les feux brillent du même éclat et en

égal nombre; il se tranquillise. À cinq heures du matin, Ney lui

envoie demander l'ordre d'attaque; Bonaparte sort et s'écrie: Allons

ouvrir les portes de Moscou.» Le jour paraît; Napoléon montrant

l'Orient qui commençait à rougir: «Voilà le soleil d'Austerlitz!»

s'écria-t-il...................

[Note 349: _Ségur_, livre VII, chap. VIII.]

«Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes

ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une

position très resserrée...............

«Cette position parut belle et forte. _Il était facile de manoeuvrer

et d'obliger l'ennemi à l'évacuer; mais cela aurait remis la

partie._..........................

«Le 7, à six heures du matin, le général comte Sorbier, qui avait

armé la batterie droite avec l'artillerie de la réserve de la garde,

commença le feu.

«À six heures et demie, le général Compans est blessé. À sept heures,

le prince d'Eckmühl a son cheval tué...............

«À sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se remet en mouvement et,

sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher

avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le

centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.

«À huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses

redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons

.............................

«Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte

Morand y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué

de tous côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par

ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour

tenter encore la fortune. La garde impériale russe en fait partie.

Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite.

On craint pendant un moment qu'il n'enlève le village brûlé; la

division Friant s'y porte: quatre-vingts pièces de canon françaises

arrêtent d'abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se

tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille, n'osant

pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l'espoir de la

victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il fait charger

le quatrième corps de cavalerie qui pénètre dans les brèches que la

mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes

et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous

côtés...........................

«Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi:

la bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour

sa retraite et pour son salut, mais non pour la victoire.

«Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes; celle de

l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ

de bataille. Sur six cadavres il y en avait un français et cinq

russes. Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le

général Bagration a été blessé.

«Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un

coup de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé

pour le remplacer, tué d'un même coup une heure après.

«Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été

tués; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement.

Le prince d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont

couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les

troupes russes.

«Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskowa,

donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de

Moscou.

«L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied ni à cheval,

n'a pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais

été incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas

voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne;

mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à

deux sous le feu de nos batteries et en s'opiniâtrant à reprendre ce

qu'il avait perdu. C'est la cause de son immense perte[350].»

[Note 350: Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 20 / 42 段