s'attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit récompenser
ou punir en disant qu'il est satisfait ou mécontent. Beaucoup de
siècles passés sous la couronne, une longue suite de tombeaux à
Saint-Denis, n'excuseraient pas même ces arrogances. La fortune
ramena des États-Unis et du nord de l'Europe deux généraux français
sur le même champ de bataille, pour faire la guerre à un homme contre
lequel ils s'étaient d'abord réunis et qui les avait séparés. Soldat
ou roi, nul ne songeait alors qu'il y eût crime à vouloir renverser
l'oppresseur des libertés. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les
hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs; ils font vite une
route que des hommes plus débiles achèvent à pas lents.
* * * * *
Ce ne fut pas faute d'avertissements que Bonaparte s'obstina à la
guerre de Russie: le duc de Frioul[319], le comte de Ségur[320], le
duc de Vicence, consultés, opposèrent à cette entreprise une foule
d'objections: «Il ne faut pas,» disait courageusement le dernier
(_Histoire de la Grande-Armée_), «en s'emparant du continent et même
des États de la famille de son allié, accuser cet allié de manquer au
système continental. Quand les armées françaises couvraient l'Europe,
comment reprocher aux Russes leur armée? Fallait-il donc se jeter
par delà tous ces peuples de l'Allemagne, dont les plaies faites
par nous n'étaient point encore cicatrisées? Les Français ne se
reconnaissaient déjà plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière
naturelle ne limitait. Qui donc défendra la véritable France
abandonnée?--Ma renommée, répliqua l'empereur[321].» Médée avait
fourni cette réponse: Napoléon faisait descendre à lui la tragédie.
[Note 319: Gérard-Christophe-Michel _Duroc_ (1772-1813). Aide de camp
du général Bonaparte dès 1796, il ne cessa de jouir auprès de lui de
la plus entière confiance. Après le 18 brumaire, le premier Consul
lui confia les missions les plus délicates, successivement près des
cours de Berlin, de Vienne, de Stockholm et de Saint-Pétersbourg.
Lors de la formation de la cour impériale en 1805, il fut créé grand
maréchal du palais et spécialement chargé de veiller à la sûreté de
la personne de Napoléon, qui le fit _duc de Frioul_, le 16 mars 1808.
Le 22 mai 1813, pendant la campagne de Saxe, il fut tué, d'un boulet
de canon, à côté de l'Empereur.]
[Note 320: Louis-Philippe, comte de _Ségur_ (1753-1830). Il était
le fils aîné du maréchal de Ségur. Ambassadeur en Russie sous Louis
XVI (1784-1789), il fut, sous Napoléon, conseiller d'État, sénateur
et grand maître des cérémonies, ce qui fut à son frère, le très
spirituel vicomte de Ségur, l'occasion de s'écrier chez ses amis:
_Ségur sans cérémonies._ Pair de France pendant les Cent-Jours, il
fut rappelé à la Chambre haute le 19 novembre 1819. Il était membre
de l'Académie française depuis 1803. On lui doit un grand nombre
d'ouvrages, et en particulier de très intéressants _Mémoires_. Il
était le père du général Philippe de Ségur, l'historien de _Napoléon
et la Grande-Armée pendant l'année 1812_.]
[Note 321: _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant
l'année 1812_, par le général _comte de Ségur_, livre II, chap. II.]
Il annonçait le dessein d'organiser l'empire en cohortes de ban
et d'arrière-ban: sa mémoire était une confusion de temps et de
souvenirs. À l'objection des divers partis existants encore dans
l'empire, il répondait: «Les royalistes redoutent plus ma perte
qu'ils ne la désirent. Ce que j'ai fait de plus utile et de plus
difficile a été d'arrêter le torrent révolutionnaire: il aurait tout
englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours? Me tuer, moi, c'est
impossible: ai-je donc accompli les volontés du Destin? Je me sens
poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l'aurai atteint,
un atome suffira «pour m'abattre[322].» C'était encore une copie: les
Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne céder qu'à une
impulsion surnaturelle: _divino jussu perurgeri_.
[Note 322: Ségur, livre II, chap. II.]
L'absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de
la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas
s'attirer à la fois l'inimitié du ciel et de la terre: Napoléon prit
son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c'était la nuit) et lui
dit: «Voyez-vous cette étoile?--Non, sire.--Regardez bien.--Sire, je
ne la vois pas.--Eh bien, moi, je la vois[323].»
[Note 323: Ségur, livre II, chap. III.]
«Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulaincourt, vous êtes devenu
Russe.»
«Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napoléon) à demi renversé
sur un sofa, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort
tout à coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations;
il croit s'entendre nommer et s'écrie: Qui m'appelle? Alors il se
lève, marche avec agitation[324].» Quand le Balafré touchait à sa
catastrophe, il monta sur la terrasse du château de Blois, appelée
_le Perche aux Bretons_: sous un ciel d'automne, une campagne déserte
s'étendant au loin, on le vit se promener à grands pas avec des
mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires,
dit: «Rien n'est assez établi autour de moi pour une guerre aussi
lointaine; il faut la retarder de trois ans.» Il offrait de déclarer
au czar qu'il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au
rétablissement d'un royaume de Pologne: l'ancienne et la nouvelle
France ont également abandonné ce fidèle et malheureux pays.
[Note 324: Ségur, livre II, chap. IV.]
Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par
Bonaparte, est une des plus graves. Il a déclaré, depuis cette faute,
que s'il n'avait pas procédé à un rétablissement hautement indiqué,
c'est qu'il avait craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était
bien homme à être retenu par des considérations de famille! L'excuse
est si faible qu'elle ne le mène, en la donnant, qu'à maudire son
mariage avec Marie-Louise. Loin d'avoir senti ce mariage de la même
manière, l'empereur de Russie s'était écrié: «Me voilà renvoyé au
fond de mes forêts.» Bonaparte fut tout simplement aveuglé par
l'antipathie qu'il avait pour la liberté des peuples.
Le prince Poniatowski[325], lors de la première invasion de l'armée
française, avait organisé des troupes polonaises; des corps
politiques s'étaient assemblés; la France maintint deux ambassadeurs
successifs à Varsovie, l'archevêque de Malines[326] et M.
Bignon[327]. Français du Nord, les Polonais, braves et légers comme
nous, parlaient notre langue; ils nous aimaient comme des frères;
ils se faisaient tuer pour nous avec une fidélité où respirait leur
aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus; il lui
appartenait de leur rendre la vie: ne devait-on rien à ce peuple
sauveur de la chrétienté? Je l'ai dit à Alexandre à Vérone: «Si
Votre Majesté ne rétablit pas la Pologne, elle sera obligée de
l'exterminer.» Prétendre ce royaume condamné à l'oppression par
sa position géographique, c'est trop accorder aux collines et aux
rivières: vingt peuples entourés de leur seul courage ont gardé
leur indépendance, et l'Italie, remparée des Alpes, est tombée sous
le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de
reconnaître une autre fatalité, savoir: que les peuples belliqueux,
habitants des plaines, sont condamnés à la conquête: des plaines sont
accourus les divers envahisseurs de l'Europe.
[Note 325: Joseph, prince _Poniatowski_ (1762-1813). Après avoir,
dans la campagne de Russie, commandé le cinquième corps de la grande
armée, composé des divisions polonaises Dombrowski, Zayouschek
et Ficher, il commanda, pendant la campagne de Saxe, le 8e corps
(Polonais).]
[Note 326: Dominique-Georges-Frédéric _Dufour de Pradt_ (1759-1837).
Député du clergé du bailliage de Caux à l'Assemblée constituante, il
siégea au côté droit, émigra dès la fin de la session et s'établit
à Hambourg, où il publia, en 1798, sous le voile de l'anonyme, un
premier ouvrage, l'_Antidote au Congrès de Rastadt_, qui a été
longtemps attribué à Joseph de Maistre. Après le 18 brumaire, son
parent, le général Duroc, le présenta au premier Consul, dont il
fit si bien la conquête qu'il devint bientôt évêque de Poitiers,
archevêque de Malines, premier aumônier de l'Empereur, «l'aumônier du
dieu Mars», comme il s'appelait lui-même. En 1812, quand la guerre
de Russie fut décidée, Napoléon l'envoya comme ambassadeur dans le
grand-duché de Varsovie. En 1814, il prit une part très active au
rétablissement du gouvernement royal et fut un moment chancelier de
la Légion d'honneur. Sous la seconde Restauration, il se jeta dans
l'opposition et composa force brochures, dont l'une même lui valut
d'être traduit en cour d'assises. Après la révolution de juillet,
l'abbé de Pradt revint à ses premières opinions royalistes, et il
s'occupait à réunir les matériaux d'une histoire de la Restauration,
lorsqu'il succomba à une attaque d'apoplexie. Sainte-Beuve, qui
pourtant ne l'aime guère, a dit de lui: «L'abbé de Pradt était actif,
délié, infiniment spirituel en conversation; et, la plume à la
main, un écrivain plein de verve et pittoresque». Son _Histoire de
l'ambassade dans le grand duché de Varsovie en 1812_ est un pamphlet,
mais qui renferme des parties dont l'histoire devra faire son profit.]
[Note 327: Louis-Pierre-Édouard, baron _Bignon_ (1771-1841). Il
remplaça l'abbé de Pradt à Varsovie. Sous la Restauration, il fut, à
la Chambre des députés, de 1817 à 1830, un des chefs de l'opposition
libérale. Après 1830, il fut un instant ministre des Affaires
étrangères, puis ministre de l'Instruction publique. Une Ordonnance
royale du 3 octobre 1837 l'appela à la Chambre des pairs. Il a publié
une _Histoire de France_ depuis _le dix-huit brumaire jusqu'à la paix
de Tilsitt_ (1829-1880, 6 vol. in-8º) et une _Histoire de France sous
Napoléon, depuis la paix de Tilsitt jusqu'en 1812_ (1838, 4 vol.
in-8º). Ces deux ouvrages furent composés en exécution du testament
de Napoléon, qui portait: «Je lègue au baron Bignon 100,000 francs;
je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie française de 1792 à
1815.»]
Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la
cocarde nationale; pauvre qu'elle était, on la chargeait d'entretenir
une armée française de quatre-vingt mille hommes; le grand-duché de
Varsovie était promis au roi de Saxe[328]. Si la Pologne eût été
reformée en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu'à la mer
Noire reprenait son indépendance. Même dans l'abandon où Napoléon
laissait les Polonais, tout en se servant d'eux, ils demandaient
qu'on les jetât en avant; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer
sans nous à Moscou: proposition inopportune! Le poète armé, Bonaparte
avait reparu; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour
signer un décret sur les théâtres.
[Note 328: Napoléon n'a jamais sérieusement songé, quelque favorables
que fussent les circonstances et quelque avantage qu'il y dût
trouver lui-même, à relever la nation polonaise, qui versait son
sang pour lui sur tous les champs de bataille de l'Europe. Sur
les vrais sentiments de Napoléon à l'égard de la Pologne et des
Polonais, voir les lettres publiées par la _Correspondance générale_,
et en particulier ces deux notes: _Au citoyen Talleyrand_, Paris,
17 octobre 1801: «J'ai oublié, citoyen ministre, dans la lettre
que j'ai eu l'honneur de vous écrire au sujet de l'_Almanach
national_, de vous parler de la Pologne dont le Premier Consul
désire qu'il ne soit pas question dans l'état des puissances. Cela
est d'une inutilité absolue».--_Notes sur un projet d'exposé de la
situation de l'Europe_ (Finkenstein, 18 mai 1807): «Ne pas parler
de l'indépendance de la Pologne et supprimer tout ce qui tend à
montrer l'Empereur comme le libérateur, attendu qu'il ne s'est pas
expliqué à ce sujet. _Napoléon_».--Enfin, dans des instructions au
général Bertrand (Eylau, 13 février 1807) on lit: «Il (le général
Bertrand) laissera entrevoir (à M. de Zartrow) que quant à la
Pologne, depuis que l'Empereur la connaît, il n'y attache plus aucune
importance».--_Napoléon Ier peint par lui-même_, par Raudot, p.
192-201.]
Quoi qu'on publie aujourd'hui à la louange de Bonaparte, ce grand
démocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels était
invincible; elle ne l'abandonna point alors même qu'il était entré
dans les déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki lui
apporta jusqu'à Wilna les résolutions de la Diète de Varsovie[329]:
«C'est à vous, disait-il dans son exagération sacrilège, c'est à
vous qui dictez au siècle son histoire, et en qui la force de la
Providence réside, c'est à vous d'appuyer des efforts que vous devez
approuver.» Il venait, lui, Wibicki, demander à Napoléon le Grand de
prononcer ces seules paroles: «Que le royaume de Pologne existe,»
et le royaume de Pologne existera. «Les Polonais se dévoueront
aux ordres du chef devant qui les siècles ne sont qu'un moment, et
l'espace qu'un point.»
[Note 329: Le 28 juin 1812, la Diète de Varsovie s'était constituée
en confédération générale; elle avait déclaré le royaume de Pologne
rétabli; convoqué les diétines, invité toute la Pologne à se
confédérer, sommé tous les Polonais de l'armée russe d'abandonner la
Russie. Elle avait décidé en même temps qu'une députation se rendrait
auprès de l'Empereur des Français, pour l'engager à couvrir de sa
puissante protection le berceau de la Pologne renaissante. Napoléon
était alors à Wilna, et c'est dans cette ville que, le 11 juillet, il
donna audience à la députation polonaise.]
Napoléon répondit:
«Gentilshommes, députés de la Confédération de Pologne, j'ai entendu
avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je _penserais_
et _agirais_ comme vous; j'aurais voté comme vous dans l'assemblée
de Varsovie. L'amour de son pays est le premier devoir de l'homme
civilisé.
«_Dans ma situation, j'ai beaucoup d'intérêts à concilier et beaucoup
de devoirs à remplir._ Si j'avais régné pendant le premier, le
second, ou le troisième partage de la Pologne, j'aurais armé _mes
peuples_ pour la défendre.
«J'aime votre nation! Pendant seize ans j'ai vu vos soldats à
mes côtés, dans les champs d'Italie et dans ceux de l'Espagne.
J'applaudis à ce que vous avez fait; j'autorise les efforts que vous
voulez faire: je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions.
«Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne.
Je dois y ajouter _que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune
manoeuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne_.
«Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend
si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à
ma protection, par tout ce qui _pourra dépendre de moi dans les
circonstances_.»
Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Pologne a été
abandonnée; on a lâchement insulté sa passion; on lui a présenté
l'éponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la liberté elle
a dit: «J'ai soif, _sitio_.» «Quand la liberté, s'écrie Mickiewicz,
s'assiéra sur le trône du monde, elle jugera les nations. Elle dira
à la France: Je t'ai appelée, tu ne m'as pas écoutée: va donc à
l'esclavage.»
«Tant de sacrifices, tant de travaux,» dit l'abbé de Lamennais,
«doivent-ils être stériles? Les sacrés martyrs n'auraient-ils
semé dans les champs de la patrie qu'un esclavage éternel?
Qu'entendez-vous dans ces forêts? Le murmure triste des vents. Que
voyez-vous passer sur ces plaines? L'oiseau voyageur qui cherche un
lieu pour se reposer.»
* * * * *
Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l'armée et se rendit à
Dresde[330]. C'est à Dresde qu'il rassembla les ressorts épars de la
Confédération du Rhin, et que, pour la première et la dernière fois,
il mit en mouvement cette machine qu'il avait fabriquée.
[Note 330: Il y arriva le 16 mai.]
Parmi les chefs-d'oeuvre exilés qui regrettent le soleil de l'Italie,
a lieu une réunion de l'empereur Napoléon et de l'impératrice
Marie-Louise, de l'empereur et de l'impératrice d'Autriche, d'une
cohue de souverains grands et petits[331]. Ces souverains aspirent à
former de leurs diverses cours les cercles subordonnés de la cour
première: ils se disputent le vasselage; l'un veut être l'échanson
du sous-lieutenant de Brienne, l'autre son pannetier. L'histoire de
Charlemagne est mise à contribution par l'érudition des chancelleries
allemandes: plus on était élevé, plus on était rampant: «Une dame de
Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait précipitée pour
renouer les souliers de l'impératrice.»
[Note 331: Les princes de Weimar, de Cobourg, de Mecklembourg; le
grand-duc de Wurtzbourg, primat de la Confédération du Rhin; la reine
Catherine de Westphalie, le roi de Prusse et son fils le prince
royal.]
Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre à
un gala préparé, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur
la tête; François II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille,
l'impératrice Marie-Louise; la tourbe des princes venait pêle-mêle
derrière, dans un respectueux silence. L'impératrice d'Autriche
manquait au cortège; elle se disait souffrante, ne sortait de ses
appartements qu'en chaise à porteurs, pour éviter de donner le bras
à Napoléon, qu'elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles
s'était retiré au coeur des femmes.
Un seul roi, le roi de Prusse, fut d'abord tenu à l'écart: «Que me
veut ce prince?» s'écriait Bonaparte avec impatience. «N'est-ce pas
assez de l'importunité de ses lettres? Pourquoi veut-il me persécuter
encore de sa présence? Je n'ai pas besoin de lui.»
Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du _républicain_
Bonaparte était d'_avoir abandonné la cause des rois_. Les
négociations de la cour de Berlin avec le Directoire _décelaient en
ce prince_, disait Bonaparte, _une politique timide, intéressée,
sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des
trônes à de petits agrandissements_. Quand il regardait sur une carte
la nouvelle Prusse, il s'écriait: «Se peut-il que j'aie laissé
à cet homme tant de pays!» Des trois commissaires des alliés qui
le conduisirent à Fréjus, le commissaire prussien fut le seul que
Bonaparte reçut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport.
On a cherché la cause secrète de cette aversion de l'empereur pour
Guillaume; on l'a cru trouver dans telle et telle circonstance
particulière: en parlant de la mort du duc d'Enghien, je pense avoir
touché de plus près la vérité.
Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colonnes de ses armées:
Marlborough, dans cette même ville, allant saluer Charles XII,
aperçut sur une carte un tracé aboutissant à Moscou; il devina que le
monarque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de la guerre
de l'Occident. En n'avouant pas tout haut son projet d'invasion,
Bonaparte ne pouvait néanmoins le cacher; avec les diplomates
il mettait en avant trois griefs: l'ukase du 31 décembre 1810,
prohibant certaines importations en Russie, et détruisant, par cette
prohibition, le _système continental_; la protestation d'Alexandre
contre la réunion du duché d'Oldenbourg; les armements de la Russie.
Si l'on n'était accoutumé à l'abus des mots, on s'étonnerait de
voir donner pour cause légitime de guerre les règlements de douanes
d'un État indépendant et la violation d'un système que cet État
n'a pas adopté. Quant à la réunion du duché d'Oldenbourg et aux
armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence
avait osé montrer à Napoléon l'outrecuidance de ces reproches. La
justice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès des
affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux pieds prétendent
n'agir que d'après ses principes. Cependant le général Lauriston
fut envoyé à Saint-Pétersbourg et le comte de Narbonne au quartier
général d'Alexandre: messagers de paroles suspectes de paix et de
bon vouloir. L'abbé de Pradt avait été dépêché à la Diète polonaise;
il en revint surnommant son maître _Jupiter-Scapin_. Le comte de
Narbonne rapporta qu'Alexandre, sans abattement et sans jactance,
préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar professait toujours
pour Napoléon un enthousiasme naïf; mais il disait que la cause
des Russes était juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette
vérité, exprimée dans les bulletins moscovites, prit l'empreinte du
génie national: Bonaparte devint l'_Antechrist_.
Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Posen et à Thorn; il y
vit piller les Polonais par ses autres alliés. Il descend la Vistule,
s'arrête à Dantzick, Koenigsberg et Gumbinnen.
Chemin faisant, il passe en revue ses différentes troupes: aux vieux
soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de
Friedland; avec les jeunes gens il s'occupe de leur besoins, de leurs
équipements, de leur solde, de leurs capitaines: il jouait dans ce
moment à la bonté.
* * * * *
Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-cinq millions
cinq cent mille âmes reconnaissaient sa domination ou celle de sa
famille; la moitié de la population de la chrétienté lui obéissait;
ses ordres étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-neuf
degrés de latitude et trente degrés de longitude. Jamais expédition
plus gigantesque ne s'était vue, ne se reverra.
Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowisky, Napoléon proclame
la guerre: «Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée;
la première s'est terminée à Tilsit; la Russie est entraînée par la
fatalité: ses _destins_ doivent s'accomplir.»
Moscou répond à cette voix jeune encore par la bouche de son
métropolitain, âgé de cent dix ans: «La ville de Moscou reçoit
Alexandre, son Christ, comme une mère dans les bras de ses fils
zélés, et chante Hosanna! Béni soit celui qui arrive!» Bonaparte
s'adressait au Destin, Alexandre à la Providence.
Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen; il ordonna
d'y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs
passent le fleuve dans un bateau; ils ne trouvent personne sur
l'autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille,
vient à eux et leur demande qui ils sont. «Français.--Pourquoi
venez-vous en Russie?--Pour vous faire la guerre[332].» Le Cosaque
disparaît dans le bois; trois sapeurs tirent sur la forêt; on ne leur
répond point: silence universel.
[Note 332: _Ségur_, livre IV, ch. II.]
Bonaparte était demeuré toute une journée étendu sans force et
pourtant sans repos: il sentait quelque chose se retirer de lui. Les
colonnes de nos armées s'avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à
la faveur de l'obscurité, comme les Huns conduits par une biche dans
les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen; pour le reconnaître,
il en fallut toucher les bords.
Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des
populations lithuaniennes, s'avançant au-devant de leurs libérateurs,
on ne vit que des sables nus et des forêts désertes: «À trois cents
pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente
de l'empereur. Autour d'elle toutes les collines, leurs pentes, les
vallées, étaient couvertes d'hommes et de chevaux.» (Ségur[333].)
[Note 333: _Ségur_, livre IV, ch. II.]
L'ensemble des forces obéissant à Napoléon se montait à six cent
quatre-vingt-mille trois cents fantassins, à cent soixante-seize
mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession,
Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Français.
L'infanterie active, sous les ordres immédiats de Bonaparte, était
répartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille
Italiens, de quatre-vingt-mille hommes de la Confédération du Rhin,
de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille
Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.
L'armée franchit le Niémen; Bonaparte passe lui-même le pont fatal
et pose le pied sur la terre russe. Il s'arrête et voit défiler ses
soldats, puis il échappe à la vue et galope au hasard dans une forêt,
comme appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient, il
écoute; l'armée écoutait: on se figure entendre gronder le canon
lointain; on était plein de joie: ce n'était qu'un orage; les combats
reculaient. Bonaparte s'abrita dans un couvent abandonné: double
asile de paix.
On a raconté que le cheval de Napoléon s'abattit et qu'on entendit
murmurer: «c'est un mauvais présage; un Romain reculerait[334].»
Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Bâtard, d'Édouard III,
et de Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.