[Note 305: Le récit du général Rapp, dans ses _Mémoires_, p.

141 et suiv., est de tous points conforme à celui du duc de

Cadore.--Chateaubriand ne donne pas le nom du jeune Allemand qui

avait voulu tuer Napoléon. Il s'appelait Frédéric Stapss. C'était

le 12 octobre, au moment où l'Empereur, passant une grande revue

à Schoenbrünn, assistait au défilé des troupes entre le maréchal

Berthier, son chef d'état-major, et le général Rapp, son aide de

camp. Un jeune homme, presque un enfant, la main droite enfoncée sous

sa redingote, dans une poche d'où sortait un papier, s'avança vers

lui. Berthier, s'imaginant que ce jeune homme voulait présenter une

pétition, se plaça entre lui et l'Empereur, et lui dit de remettre

sa pétition à l'aide de camp Rapp. Stapss répondit qu'il voulait

parler à Napoléon lui-même; puis, comme il s'était avancé de nouveau

et s'approchait de très près, Rapp lui signifia de se retirer, en

ajoutant que, s'il avait quelque chose à demander, on l'écouterait

après la parade. Son regard et son air résolus donnèrent des soupçons

à l'aide de camp; appelant un officier de gendarmerie qui se trouvait

là, il le fit arrêter et conduire au château. On trouva sur lui un

couteau de cuisine. Stapss déclara qu'il avait voulu s'en servir pour

frapper Napoléon, mais qu'il ne pouvait rendre compte de sa conduite

qu'à Napoléon lui-même. (_Mémoires_ de Rapp, p. 141.)

Napoléon, ne pouvant croire que ce jeune homme n'eût point de

complice, recourut, pour le contraindre à les découvrir, à une

nouvelle espèce de torture, à la torture de la faim. Dans la

lettre qu'il adressa au ministre de la police, pour lui enjoindre

d'étouffer le bruit de la tentative de Stapss, il écrivait: «La

fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage;

_on l'interrogera quand il sera refroidi et à jeun_». Il fera,

d'ailleurs, plus tard, des aveux complets. À Sainte-Hélène, il

dira un jour au médecin O'Meara, qu'il avait prescrit de ne donner

au prisonnier _aucune nourriture pendant vingt-quatre heures, et

seulement de l'eau_.» (_Napoléon en exil_, par O'Meara, 1822.)--M.

de Bausset, préfet du palais impérial, dit, dans ses _Mémoires_ (t.

II, p. 228): «On le garda au secret pendant quelques jours, lui

faisant éprouver les privations du sommeil, lui donnant des fruits

pour nourriture, afin d'affaiblir sa constitution et de le forcer à

révéler le nom de ses complices.» Rapp constate que Stapss, lorsqu'il

fut exécuté, n'avait rien pris depuis trois jours. Au moment d'aller

à la mort, on lui offrit de la nourriture; il la refusa en disant

_qu'il lui restait encore assez de force pour marcher au supplice_.

Sa fermeté ne se démentit pas un instant. Son dernier cri fut: _Vive

la liberté! Vive l'Allemagne! Mort à son tyran!_ (_Mémoires_ de

Rapp, 147.)]

Les nations commençaient leur levée; elles annonçaient à Bonaparte

des ennemis plus puissants que les rois; la résolution d'un seul

homme du peuple sauvait alors l'Autriche. Cependant la fortune de

Napoléon ne voulait pas encore tourner la tête. Le 14 août 1809, dans

le palais même de l'empereur d'Autriche, il fait la paix[306]; cette

fois la fille des Césars est la palme remportée, mais Joséphine avait

été sacrée, et Marie-Louise ne le fut pas: avec sa première femme, la

vertu de l'onction divine sembla se retirer du triomphateur. J'aurais

pu voir dans Notre-Dame de Paris la même cérémonie que j'ai vue dans

la cathédrale de Reims; à l'exception de Napoléon, les mêmes hommes y

figuraient.

[Note 306: Ce traité est appelé dans l'histoire _la paix de Vienne_.

L'Autriche abandonnait quatre cent mille âmes sur la frontière de

Bavière, qui fut déterminée par une ligne entre Linz et Passau,

couvrant cette dernière ville; plus d'un million sur la frontière

d'Italie, Villach en Corinthie, Laybach et la rive droite de la

Save; enfin dix-sept cent mille en Galicie. Les territoires détachés

de la Haute-Autriche furent donnés à la Bavière; les autres cédés

à la France sous le nom de provinces Illyriennes. Les territoires

Galiciens furent donnés au roi de Saxe, comme duc de Varsovie, sauf

les deux cercles de Solkiew et de Zloczow, livrés à la Russie.

L'empereur d'Autriche reconnaissait tous les changements survenus

_ou qui pourraient survenir_ en Espagne, en Portugal, en Italie; il

adhérait au système prohibitif adopté par la France et la Russie

à l'égard de l'Angleterre et s'engageait à cesser toute relation

commerciale avec cette dernière puissance. Ce traité, qui démantelait

entièrement la monarchie autrichienne, ouvrant ses provinces

polonaises, lui ôtant ses défenses de l'Inn et des Alpes Carniques,

était fait moins en vue de la paix qu'en prévision d'une guerre

future: la _paix de Vienne_ devait durer quatre ans.]

Un des acteurs secrets qui eut le plus de part dans la conduite

intérieure de cette affaire fut mon ami Alexandre de Laborde, blessé

dans les rangs des émigrés, et honoré de la croix de Marie-Thérèse

pour ses blessures[307].

[Note 307: Le comte Alexandre de Laborde avait servi pendant la

Révolution dans un régiment de hussards autrichiens. Nommé auditeur

au Conseil d'État en 1808, il avait accompagné Napoléon pendant

la campagne de 1809, et il venait de jouer un rôle actif dans la

pacification avec l'Autriche. Après la signature du traité et le

départ de l'armée française, il était demeuré à Vienne avec la

mission tout officieuse d'aplanir certaines difficultés de détail,

surtout d'observer et de rendre compte: il était particulièrement

propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les ministres, de

nombreuses relations dans le monde de la cour et du gouvernement. Ce

fut à lui que Metternich fit la première ouverture sur la possibilité

d'un mariage de l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison

d'Autriche. (Voir _Napoléon et Alexandre Ier_, par Albert Vandal,

tome II, chapitre VI.)]

Le 11 mars, le prince de Neuchâtel[308] épousa à Vienne, par

procuration, l'archiduchesse Marie-Louise. Celle-ci partit pour

la France, accompagnée de la princesse Murat: Marie-Louise était

parée sur la route des emblèmes de la souveraine. Elle arriva à

Strasbourg le 22 mars, et le 28 au château de Compiègne, où Bonaparte

l'attendait[309]. Le mariage civil eut lieu à Saint-Cloud le 1er

avril; le 2, le cardinal Fesch donna dans le Louvre la bénédiction

nuptiale aux deux époux. Bonaparte apprit à cette seconde femme à

lui devenir infidèle, ainsi que l'avait été la première, en trompant

lui-même son propre lit par son intimité avec Marie-Louise avant la

célébration du mariage religieux: mépris de la majesté des moeurs

royales et des lois saintes qui n'était pas d'un heureux augure[310].

[Note 308: Le maréchal Berthier, prince de Neuchâtel.]

[Note 309: Napoléon n'avait point attendu Marie-Louise à Compiègne.

«Profitant, dit Norvins (_Mémorial_, t. III, p. 279), du trouble

du palais, de l'obscurité et du mauvais temps, l'Empereur s'était

esquivé par un escalier dérobé et était sorti par une petite porte du

parc. Il y avait trouvé une simple calèche bien attelée où, précédé

d'un seul courrier, il se jeta avec Murat, enveloppés l'un et l'autre

dans de grands manteaux, et à toutes brides il alla s'embusquer à

deux lieues de Soissons, au village de Courcelles, sous le porche de

l'église, pour y guetter l'arrivée de Marie-Louise ... Enfin parut la

voiture si désirée; à l'instant, comme un sous-lieutenant qui revoit

sa cousine, Napoléon s'élança de la calèche, ouvrit brusquement

la portière de la berline impériale, mit sa soeur Caroline sur le

devant, prit sa place et embrassa l'Impératrice. Tout cela se fit

si rapidement qu'il avait embrassé dix fois la jeune archiduchesse,

qu'elle savait à peine à qui elle devait cet impromptu. Ce fut

une affaire d'avant-postes, conçue et exécutée militairement:

Marie-Louise fut surprise et conquise.»]

[Note 310: «Un courrier vint tout à coup annoncer le cortège. Il

pleuvait à verse ... Tout Compiègne se précipita dans les cours,

et surtout dans la cour d'honneur ... Enfin à dix heures, par une

pluie battante, le canon annonça l'entrée dans la ville de l'auguste

couple. À l'instant toutes nos royautés des deux sexes vinrent

s'étager sur les marches du perron et se trouvèrent à la descente

de la voiture impériale. L'Empereur en sortit, donnant la main à

l'Impératrice, et lui présenta rapidement toute sa famille. Ainsi

fit-il dans la galerie, comme au pas de course ... Le souper fut

servi dans l'appartement de Marie-Louise. Il n'y eut en tiers que

la reine de Naples, qui, mourant de sommeil, se congédia en sortant

de table. Or, qui de trois ôte un, reste deux ... Le lendemain, à

midi, l'Empereur déjeunait auprès du lit de l'Impératrice ... Ce fut

la chancellerie qui resta vierge, et Napoléon un simple mortel.»

Norvins, _Mémorial_, t. III, p. 280.--Voir aussi les _Mémoires_ de

M. de Bausset.]

Tout paraît achevé; Bonaparte a obtenu la seule chose qui lui

manquait: comme Philippe-Auguste s'alliant à Isabelle de Hainaut, il

confond la dernière race avec la _race des grands rois_; le passé se

réunit à l'avenir. En arrière comme en avant, il est désormais le

maître des siècles s'il se veut enfin fixer au sommet; mais il a la

puissance d'arrêter le monde et n'a pas celle de s'arrêter: il ira

jusqu'à ce qu'il ait conquis la dernière couronne qui donne du prix à

toutes les autres, la couronne du malheur.

L'archiduchesse Marie-Louise, le 20 mars 1811, accouche d'un

fils[311]: sanction supposée des félicités précédentes. De ce fils

éclos, comme les oiseaux du pôle, au soleil de minuit, il ne restera

qu'une valse triste, composée par lui-même à Schoenbrünn, et jouée

sur des orgues dans les rues de Paris, autour du palais de son père.

[Note 311: Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20,

cet avis solennel: «Aujourd'hui, 20 mars, à neuf heures du matin,

l'espoir de la France a été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est

heureusement accouchée d'un prince. Le _Roi de Rome_ et son auguste

Mère sont en parfaite santé.»--Le 17 février 1810, trois jours

après l'adhésion officielle de l'empereur d'Autriche au mariage de

l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon, le ministre d'État,

comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély, avait lu aux sénateurs réunis

en séance solennelle l'exposé des motifs du sénatus-consulte qui

réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir félicité Napoléon

de placer une seconde fois sur sa tête la couronne de Charlemagne,

le ministre, dévoilant la pensée maîtresse de son souverain, avait

ajouté: «Il veut que l'héritier de cette couronne porte le titre de

_Roi de Rome_; qu'un prince y tienne la cour impériale, y exerce

un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en renouvelant les

splendeurs des arts.» L'article du 7 Sénatus-consulte, que le Sénat

s'empressa de voter, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte

le titre et reçoit les honneurs de roi de Rome.» L'article 10

stipulait que les Empereurs, après avoir été couronnés à Notre-Dame

de Paris, le seraient à Saint-Pierre de Rome avant la dixième

année de leur règne.» Et trois ans après sa naissance, le prince

impérial, le roi de Rome n'aura déjà plus de couronne et ne sera

plus pour l'Europe qu'un prince autrichien! La parole du Psalmiste

sera devenue une prophétie: «_Cogitaverunt consilia quoe non

potuerunt stabilire_»; et la menace qu'elle contient sera en voie

d'accomplissement: «_Fructum eorum de terra perdes et semen eorum a

filiis hominum._» Voir _le Roi de Rome_, par Henri Welschinger, p.

6.]

LIVRE II

Projets et préparatifs de la guerre de Russie. -- Embarras de

Napoléon. -- Réunion à Dresde. -- Bonaparte passe en revue son

armée et arrive au bord du Niémen. -- Invasion de la Russie.

-- Wilna. -- Le Sénateur polonais Wibicki. -- Le parlementaire

russe Balachof. -- Smolensk. -- Murat. -- Le fils de Platof.

-- Retraite des Russes. -- Le Borysthène. -- Obsession de

Bonaparte. -- Kutuzof succède à Barclay dans le commandement

de l'armée russe. -- Bataille de la Moskowa ou de Borodino.

-- Bulletin. -- Aspect du champ de bataille. -- Extrait du

dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. -- Marche en avant

des Français. -- Rostopschin. -- Bonaparte au Mont-du-Salut. --

Vue de Moscou. -- Entrée de Napoléon au Kremlin. -- Incendie de

Moscou. -- Bonaparte gagne avec peine Petrowski. -- Écriteau de

Rostopschin. -- Séjour sur les ruines de Moscou. -- Occupations

de Bonaparte. -- Retraite. -- Smolensk. -- Suite de la retraite.

-- Passage de la Bérésina. -- Jugement sur la campagne de

Russie. -- Dernier bulletin de la Grande-Armée. -- Retour de

Bonaparte à Paris. -- Harangue du Sénat. -- Malheurs de la

France. -- Joies forcées. -- Séjour à ma vallée. -- Réveil de la

légitimité. -- Le pape à Fontainebleau. -- Défections. -- Mort

de Lagrange et de Delille. -- Batailles de Lützen, de Bautzen

et de Dresde. -- Revers en Espagne. -- Campagne de Saxe ou

des poètes. -- Bataille de Leipzick. -- Retour de Bonaparte à

Paris. -- Traité de Valençay. -- Le corps législatif convoqué,

puis ajourné. -- Les alliés passent le Rhin. -- Colère de

Bonaparte. -- Premier jour de l'an 1814. -- Notes qui devinrent

la brochure: _De Bonaparte et des Bourbons._ -- Je prends un

appartement rue de Rivoli. -- Admirable campagne de France,

1814. -- Je commence à imprimer ma brochure. -- Une note de

Madame de Chateaubriand. -- La guerre établie aux barrières

de Paris. -- Vue de Paris. -- Combat de Belleville. -- Faits

de Marie-Louise et de la régence, -- M. de Talleyrand reste à

Paris. -- Proclamation du prince généralissime Schwarzenberg. --

Discours d'Alexandre. -- Capitulation de Paris.

Bonaparte ne voyait plus d'ennemis; ne sachant où prendre des

empires, faute de mieux il avait pris le royaume de Hollande à son

frère. Mais une inimitié secrète, qui remontait à l'époque de la mort

du duc d'Enghien, était restée au fond du coeur de Napoléon contre

Alexandre. Une rivalité de puissance l'animait; il savait ce que la

Russie pouvait faire et à quel prix il avait acheté les victoires

de Friedland et d'Eylau. Les entrevues de Tilsit et d'Erfurt, des

suspensions d'armes forcées, une paix que le caractère de Bonaparte

ne pouvait supporter, des déclarations d'amitié, des serrements

de main, des embrassades, des projets fantastiques de conquêtes

communes, tout cela n'était que des ajournements de haine. Il restait

sur le continent un pays et des capitales où Napoléon n'était point

entré, un empire debout en face de l'empire français: les deux

colosses se devaient mesurer. À force d'étendre la France, Bonaparte

avait rencontré les Russes, comme Trajan, en passant le Danube, avait

rencontré les Goths.

[Illustration: Épisode de la Guerre de Russie.]

Un calme naturel, soutenu d'une piété sincère depuis qu'il était

revenu à la religion, inclinait Alexandre à la paix: il ne l'aurait

jamais rompue si l'on n'était venu le chercher. Toute l'année 1811

se passa en préparatifs. La Russie invitait l'Autriche domptée et

la Prusse pantelante à se réunir à elle dans le cas où elle serait

attaquée; l'Angleterre arrivait avec sa bourse. L'exemple des

Espagnols avait soulevé les sympathies des peuples; déjà commençait

à se former le lien de la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu à peu

la jeune Allemagne.

Bonaparte négociait, il faisait des promesses: il laissait espérer

au roi de Prusse la possession des provinces russes allemandes; le

roi de Saxe et l'Autriche se flattaient d'obtenir des agrandissements

dans ce qui restait encore de la Pologne; des princes de la

Confédération du Rhin rêvaient des changements de territoire à

leur convenance; il n'y avait pas jusqu'à la France que Napoléon

ne méditât d'élargir, quoiqu'elle débordât déjà sur l'Europe; il

prétendait l'augmenter nominativement de l'Espagne. Le général

Sébastiani lui dit: «Et votre frère?» Napoléon répliqua: «Qu'importe

mon frère! est-ce qu'on donne un royaume comme l'Espagne?» Le maître

disposait par un mot du royaume qui avait coûté tant de malheurs et

de sacrifices à Louis XIV; mais il ne l'a pas gardé si longtemps.

Quant aux peuples, jamais homme n'en a moins tenu compte et ne les

a plus méprisés que Bonaparte: il en jetait des lambeaux à la meute

de rois qu'il conduisait à la chasse, le fouet à la main: «Attila,»

dit Jornandès, «menait avec lui une foule de princes tributaires

qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du maître des

monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné.»

Avant de marcher en Russie avec ses alliées l'Autriche et la Prusse,

avec la Confédération du Rhin composée de rois et de princes,

Napoléon avait voulu assurer ses deux flancs qui touchaient aux

deux bords de l'Europe: il négociait deux traités, l'un au midi

avec Constantinople, l'autre au nord avec Stockholm. Ces traités

manquèrent.

Napoléon, à l'époque de son consulat, avait renoué des intelligences

avec la Porte: Sélim[312] et Bonaparte avaient échangé leurs

portraits; ils entretenaient une correspondance mystérieuse. Napoléon

écrivait à son compère, en date d'Osterode[313], 3 avril 1807: «Tu

t'es montré le digne descendant des Sélim et des Soliman. Confie-moi

tous tes besoins: je suis assez puissant et assez intéressé à tes

succès, tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te

refuser.» Charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant

bec à bec, comme aurait dit Saint-Simon.

[Note 312: Le sultan _Sélim III_. Il était monté sur le trône en

1789. Lorsque Bonaparte avait envahi l'Égypte, Sélim avait fait cause

commune avec l'Angleterre, mais il avait conclu la paix avec la

France en 1802. Il fut étranglé en 1808.]

[Note 313: Dans les précédentes éditions des _Mémoires_, on a imprimé

à tort _Ostende_, au lieu d'Osterode. Après la campagne de Prusse

et de Pologne, Napoléon alla s'établir à Osterode (Hanovre) pour

y passer la saison froide, qui, ayant commencé fort tard, cette

année, dura plus que de coutume. Il s'y occupa d'amasser des vivres,

en les faisant venir par la basse Vistule, de dissoudre le corps

décimé d'Augereau, de réorganiser ses troupes, et d'y rétablir la

discipline, altérée par les marches, les souffrances et les habitudes

de maraude.--Le texte complet de la lettre du 3 avril a été donné par

Ségur dans son _Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée_, livre I,

chapitre III.]

Sélim renversé, Napoléon revient au système russe et songe à

partager la Turquie avec Alexandre; puis, bouleversé encore par un

nouveau cataclysme d'idées, il se détermine à l'invasion de l'empire

moscovite. Mais ce n'est que le 21 mars 1812 qu'il demande à Mahmoud

son alliance, requérant soudain de lui cent mille Turcs au bord du

Danube. Pour cette armée, il offre à la Porte la Valachie et la

Moldavie. Les Russes l'avaient devancé; leur traité était au moment

de se conclure, et il fut signé le 28 mai 1812[314].

[Note 314: Le traité du 28 mai, signé à Bucharest, n'était pas un

traité d'alliance entre la Porte et la Russie, mais un traité de

paix, mettant fin à la querelle qui depuis longtemps divisait les

deux puissances. Le traité rendait à la Turquie la Moldavie et la

Valachie, après en avoir détaché cependant la Bessarabie, qu'il

incorporait à l'empire russe; il consacrait vaguement l'autonomie des

Serbes sous la suzeraineté du sultan et renouvelait implicitement

le protectorat mal défini du tsar sur les principautés roumaines et

même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. La paix de

Bucharest assurait à la Russie l'entière disponibilité de ses forces.

Le traité du 28 mai resta ignoré de Napoléon, et ce fut seulement

à la fin d'octobre qu'il apprit que l'armée russe de Moldavie

s'avançait vers la Lithuanie.]

Au nord, les événements trompèrent également Bonaparte. Les Suédois

auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crimée:

par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras,

eût été dans l'impossibilité de réunir ses forces contre la France;

ce serait de la politique sur une vaste échelle, si le monde n'était

aujourd'hui rapetissé au moral comme au physique par la communication

des idées et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une

politique nationale, s'arrangea avec Pétersbourg.

Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par les Français,

et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait été

déposé. Gustave, loyal et fou, a augmenté le nombre des rois errants

sur la terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recommandation

pour les Pères de Terre sainte; c'est au tombeau de Jésus-Christ

qu'il se faut consoler. L'oncle de Gustave fut mis en place de son

neveu détrôné. Bernadotte, ayant commandé le corps d'armée français

en Poméranie, s'était attiré l'estime des Suédois; ils jetèrent les

yeux sur lui; Bernadotte fut choisi pour combler le vide que laissait

le prince de Holstein-Augustenbourg, prince héréditaire de Suède,

nouvellement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l'élection de

son ancien compagnon[315].

[Note 315: À la suite de la déposition de Gustave IV en 1809, son

oncle, le duc de Sudermanie, avait été proclamé roi sous le nom de

Charles XIII. Ce prince n'ayant pas d'enfants, les États, le 14

juin 1809, choisirent pour héritier de la couronne le prince de

Holstein-Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemarck. Moins d'un an

après, le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg

tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la place. Dans

ces circonstances, quelques officiers suédois, quelques professeurs

de l'Université d'Upsal, admirateurs passionnés de la France et de

son armée, se mirent en tête de chercher dans l'état-major impérial,

chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne. Leurs préférences

allèrent à Bernadotte, dont ils avaient apprécié la conduite et les

talents militaires dans la Poméranie suédoise. Le 21 août 1810,

les États l'élisaient comme _héritier du trône_ sous le nom de

Charles-Jean.]

L'inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut: Bernadotte

s'était opposé au 18 brumaire; ensuite il contribua, par des

conversations animées et par l'ascendant qu'il exerçait sur les

esprits, à ces brouillements qui amenèrent Moreau devant une cour de

justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en cherchant à ravaler un

caractère. Après le jugement de Moreau il fit présent à Bernadotte

d'une maison, rue d'Anjou, dépouille du général condamné; par une

faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph Bonaparte[316]

n'osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois[317] fut

donné à Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII

aux mains d'un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à

l'ambition de Napoléon; il pensa qu'il lui était plus sûr d'avoir

pour allié Alexandre, son voisin, que Napoléon, ennemi éloigné; il se

déclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour médiateur entre

la Russie et la France.

[Note 316: Joseph Bonaparte et Bernadotte avaient épousé les deux

soeurs, Marie-Julie Clary et Eugénie-Bernardine-Désirée Clary, filles

d'un négociant de Marseille. La première devint reine de Naples, puis

d'Espagne; la seconde, reine de Suède.]

[Note 317: Comme la maison de la rue d'Anjou, la terre de Grosbois

était une dépouille de Moreau.]

Bonaparte entre en fureur; il s'écrie: «Lui, le misérable, il me

donne des conseils! il veut me faire la loi! un homme qui tient tout

de ma bonté! quelle ingratitude! Je saurai bien le forcer de suivre

mon impulsion souveraine!» À la suite de ces violences, Bernadotte

signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-Pétersbourg[318].

[Note 318: Bernadotte s'engageait à entrer en campagne avec trente

mille hommes. La Norwège était promise à la Suède. Le 3 mai 1812,

l'Angleterre accéda au traité du 24 mars, qui fut le préliminaire de

la sixième coalition.]

Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de

_misérable_, oubliant qu'il ne sortait, lui Bonaparte, ni d'une

source plus élevée, ni d'une autre origine: la Révolution et les

armes. Ce langage insultant n'annonçait ni la hauteur héréditaire du

rang, ni la grandeur de l'âme. Bernadotte n'était point ingrat, il ne

devait rien à la bonté de Bonaparte.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 18 / 42 段