[Note 287: Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on a imprimé

jusqu'ici: «le 20 février 1800». C'est le 20 février 1798 que le

Directoire fit enlever le pape Pie VI. Le général Berthier, le futur

major-général de Napoléon, commandait alors à Rome. «Ici, je voudrais

pouvoir me taire, dit l'historien Botta, mais l'amour de la vérité

l'emporte, et je dirai que dans l'état d'abaissement où était tombé

le vénérable Pontife, il eut à supporter de la part des républicains

français des insultes telles, que ce n'eût pas été une faute beaucoup

plus grave de lui ôter la vie.» (Botta, _Histoire d'Italie de 1789 à

1814_, t. 3, p. 134.)]

Quand Pie VII partit de Rome, il avait dans sa poche un _papetto_ de

vingt-deux sous comme un soldat à cinq sous par étape: il a recouvré

le Vatican. Bonaparte, au moment des exploits du général Radet, avait

les mains pleines de royaumes: que lui en est-il resté? Radet a

imprimé le récit de ses exploits; il en a fait faire un tableau qu'il

a laissé à sa famille: tant les notions de la justice et de l'honneur

sont brouillées dans les esprits.

Dans la cour du Quirinal le pape avait rencontré les Napolitains

ses oppresseurs; il les bénit ainsi que la ville: cette bénédiction

apostolique se mêlant à tout, dans le malheur comme dans la

prospérité, donne un caractère particulier aux événements de la vie

de ces rois-pontifes qui ne ressemblent point aux autres rois.

Des chevaux de poste attendaient en dehors de la porte du Peuple. Les

persiennes de la voiture où monta Pie VII étaient clouées du côté

où il s'assit; le pape entré, les portières furent fermées à double

tour, et Radet mit les clefs dans sa poche; le chef des gendarmes

devait accompagner le pape jusqu'à la Chartreuse de Florence.

À Monterossi il y avait sur le seuil des portes des femmes qui

pleuraient: le général pria Sa Sainteté de baisser les rideaux de la

voiture pour se cacher. La chaleur était accablante. Vers le soir

Pie VII demanda à boire; le maréchal des logis Cardigny remplit une

bouteille d'une eau sauvage qui coulait sur le chemin; Pie VII but

avec grand plaisir. Sur la montagne de Radicofani le pape descendit

à une pauvre auberge; ses habits étaient trempés de sueur, et il

n'avait pas de quoi se changer; Pacca aida la servante à faire le

lit de Sa Sainteté. Le lendemain le pape rencontra des paysans;

il leur dit: «Courage et prières!» On traversa Sienne; on entra

dans Florence, une des roues de la voiture se brisa; le peuple ému

s'écriait: «_Santo padre! santo padre!_» Le pape fut tiré hors de la

voiture renversée par une portière. Les uns se prosternaient, les

autres touchaient les vêtements de Sa Sainteté, comme le peuple de

Jérusalem la robe du Christ.

Le pape put enfin se remettre en route pour la Chartreuse; il hérita

dans cette solitude de la couche que dix ans auparavant avait

occupée Pie VI, lorsque deux palefreniers hissaient celui-ci dans

la voiture et qu'il poussait des gémissements de souffrance. La

Chartreuse appartenait au site de Vallombrosa; par une succession de

forêts de pins on arrivait aux Camaldules, et de là, de rocher en

rocher, à ce sommet de l'Apennin qui voit les deux mers. Un ordre

subit contraignit Pie VII de repartir pour Alexandrie; il n'eut que

le temps de demander un bréviaire au prieur; Pacca fut séparé du

souverain pontife.

De la Chartreuse à Alexandrie la foule accourut de toutes parts;

on jetait des fleurs au captif, on lui donnait de l'eau, on lui

présentait des fruits; des gens de la campagne prétendaient le

délivrer et lui disaient: «_Vuole? dica._» Un pieux larron lui déroba

une épingle, relique qui devait ouvrir au ravisseur les portes du

ciel.

À trois mille de Gênes une litière conduisit le pape au bord de

la mer; une felouque le transporta de l'autre côté de la ville à

Saint-Pierre d'Arena. Par la route d'Alexandrie et de Mondovi, Pie

VII gagna le premier village français; il y fut accueilli avec des

effusions de tendresse religieuse; il disait: «Dieu pourrait-il nous

ordonner de paraître insensible à ces marques d'affection?»

Les Espagnols faits prisonniers à Saragosse étaient détenus à

Grenoble: de même que ces garnisons d'Européens oubliées sur quelques

montagnes des Indes, ils chantaient la nuit et faisaient retentir

ces climats étrangers des airs de la patrie. Tout à coup le pape

descend; il semblait avoir entendu ces voix chrétiennes. Les captifs

volent au-devant du nouvel opprimé; ils tombent à genoux; Pie VII

jette presque tout son corps hors de la portière; il étend ses mains

amaigries et tremblantes sur ces guerriers qui avaient défendu la

liberté de l'Italie avec l'épée, comme il avait défendu la liberté

de l'Espagne avec la foi; les deux glaives se croisent sur des têtes

héroïques.

De Grenoble Pie VII atteignit Valence. Là, Pie VI avait expiré[288];

là, il s'était écrié quand on le montra au peuple: «_Ecce homo!_» Là,

Pie VI se sépara de Pie VII; le mort, rencontrant sa tombe, y rentra;

il fit cesser la double apparition, car jusqu'alors on avait vu

comme deux papes marchant ensemble, ainsi que l'ombre accompagne le

corps. Pie VII portait l'anneau que Pie VI avait au doigt lorsqu'il

expira: signe qu'il avait accepté les misères et les destinées de son

devancier.

[Note 288: Pie VI, traîné par le Directoire de prison en prison,

avait été amené à Valence le 11 juillet 1799; il mourut dans cette

ville le 29 août de la même année, en pardonnant à ceux qui depuis

dix-huit mois l'avaient traité avec tant de lâcheté et de barbarie:

«Recommandez surtout à mon successeur de pardonner aux Français comme

je leur pardonne de tout mon coeur.» Comme lui, son successeur sera

odieusement persécuté, et il pardonnera comme lui.]

À deux lieues de Comana, saint Chrysostome logea aux établissements

de saint Basilisque; ce martyr lui apparut pendant la nuit et lui

dit: «Courage, mon frère Jean! demain nous serons ensemble.» Jean

répliqua: «Dieu soit loué de tout!» Il s'étendit à terre et mourut.

À Valence, Bonaparte commença la carrière d'où il s'élança sur Rome.

On ne laissa pas le temps à Pie VII de visiter les cendres de Pie

VI; on le poussa précipitamment à Avignon: c'était le faire rentrer

dans la petite Rome; il y put voir la glacière dans les souterrains

du palais d'une autre lignée de pontifes, et entendre la voix de

l'ancien poète couronné[289], qui rappelait les successeurs de Saint

Pierre au Capitole.

[Note 289: Le poète Pétrarque, solennellement couronné au Capitole,

le jour de Pâques, 8 avril 1341, de lauriers qu'il consacra sur le

grand-autel de Saint Pierre. Il vécut longtemps à Avignon, qui était

alors la résidence des papes.]

Conduit au hasard, il rentra dans les Alpes maritimes; au pont du

Var, il le voulut traverser à pied; il rencontra la population

divisée en ordres de métiers, les ecclésiastiques vêtus de leurs

habits sacerdotaux, et dix mille personnes à genoux dans un profond

silence. La reine d'Étrurie avec ses deux enfants, à genoux aussi,

attendait le saint-père au bout du pont. À Nice, les rues de la

ville étaient jonchées de fleurs. Le commandant, qui menait le pape

à Savone, prit la nuit un chemin infréquenté par les bois; à son

grand étonnement, il tomba au milieu d'une illumination solitaire;

un lampion avait été attaché à chaque arbre. Le long de la mer, la

Corniche était pareillement illuminée; les vaisseaux aperçurent

de loin ces phares que le respect, l'attendrissement et la piété

allumaient pour le naufrage d'un moine captif. Napoléon revint-il

ainsi de Moscou? Était-ce du bulletin de ses bienfaits et des

bénédictions des peuples qu'il était précédé?

Durant ce long voyage la bataille de Wagram avait été gagnée[290], le

mariage de Napoléon avec Marie-Louise arrêté. Treize des cardinaux

mandés à Paris furent exilés[291], et la consulte romaine formée

par la France avait de nouveau prononcé la réunion du saint-siège à

l'empire[292].

[Note 290: 6 juillet 1809.]

[Note 291: Ils avaient refusé d'assister au mariage de Napoléon et

de Marie-Louise. Après avoir juré de maintenir dans leur intégrité

les droits du Saint-Siège, et les voyant lésés par l'annulation du

mariage de l'Empereur, ils ne s'étaient pas cru permis de légitimer

par leur présence une seconde union. Napoléon les exila, confisqua

leurs biens, saisit leurs revenus, supprima leurs traitements, et

leur interdit de porter les marques de la dignité cardinalice. Au

lieu de la soutane, du chapeau, de la barrette et des bas rouges,

ils durent porter des vêtements noirs. De là l'appellation que

les contemporains leur donnèrent et qui devait rester pour eux un

titre d'honneur: les _Cardinaux noirs_. Voici leurs noms: Consalvi,

di Pietro, Mattei, Litta, Pignatelli, Scotti, della Somaglia,

Brancadoro, Saluzzo, Galeffi, Ruffo-Scilla, Oppizoni et Gabrielli.]

[Note 292: Le Sénatus-consulte organique du 17 février 1810

sanctionna le décret du 17 mai 1809, qui avait ordonné la réunion à

l'Empire français de Rome et des États du pape.]

Le pape, détenu à Savone, fatigué et assiégé par les créatures de

Napoléon, émit un bref dont le cardinal Roverella fut le principal

auteur, et qui permettait d'envoyer des bulles de confirmation à

différents évêques nommés[293]. L'empereur n'avait pas compté sur

tant de complaisance; il rejeta le bref parce qu'il lui eût fallu

mettre le souverain pontife en liberté. Dans un accès de colère il

avait ordonné que les cardinaux opposants quittassent la pourpre;

quelques-uns furent enfermés à Vincennes.

[Note 293: Bref du 20 septembre 1811.]

Le préfet de Nice écrivit à Pie VII que «défense lui était faite

de communiquer avec aucune église de l'empire, sous peine de

désobéissance; que lui, Pie VII, a cessé d'être l'organe de l'Église

parce qu'il prêche la rébellion et que _son âme est toute de fiel_;

que, puisque rien ne peut le rendre sage, il verra que Sa Majesté est

assez puissante pour déposer un pape.»

Était-ce bien le vainqueur de Marengo qui avait dicté la minute d'une

pareille lettre?

Enfin, après trois ans de captivité à Savone, le 9 de juin 1812,

le pape fut mandé en France. On lui enjoignit de changer d'habits:

dirigé sur Turin, il arriva à l'hospice du Mont-Cenis au milieu de

la nuit. Là, près d'expirer, il reçut l'extrême-onction. On ne lui

permit de s'arrêter que le temps nécessaire à l'administration du

dernier sacrement; on ne souffrit pas qu'il séjournât près du ciel.

Il ne se plaignit point; il renouvelait l'exemple de la mansuétude

de la martyre de Verceil. Au bas de la montagne, au moment qu'elle

allait être décollée, voyant tomber l'agrafe de la chlamyde du

bourreau, elle dit à cet homme: «Voilà une agrafe d'or qui vient de

tomber de ton épaule; ramasse-la, de crainte de perdre ce que tu n'as

gagné qu'avec beaucoup de travail.»

Pendant sa traversée de la France, on ne permit pas à Pie VII de

descendre de voiture. S'il prenait quelque nourriture, c'était dans

cette voiture même, que l'on enfermait dans les remises de la poste.

Le 20 juin au matin, il arriva à Fontainebleau; Bonaparte trois

jours après franchissait le Niémen pour commencer son expiation. Le

concierge refusa de recevoir le captif, parce qu'aucun ordre ne lui

était encore parvenu. L'ordre envoyé de Paris, le pape entra dans le

château; il y fit entrer avec lui la justice céleste: sur la même

table où Pie VII appuyait sa main défaillante, Napoléon signa son

abdication.

Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le monde

politique, l'ingrate occupation de Rome lui rendit contraire le monde

moral: sans la moindre utilité, il s'aliéna comme à plaisir les

peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les deux précipices

qu'il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une

étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l'Europe, comme

sur ce pont que la Mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.

Pie VII n'est point étranger à ces _Mémoires_: c'est le premier

souverain auprès duquel j'aie rempli une mission dans ma carrière

politique, commencée et subitement interrompue sous le Consulat. Je

le vois encore me recevant au Vatican, le _Génie du christianisme_

ouvert sur sa table, dans le même cabinet où j'ai été admis aux pieds

de Léon XII et de Pie VIII. J'aime à rappeler ce qu'il a souffert:

les douleurs qu'il a bénies à Rome en 1803 payeront aux siennes par

mon souvenir une dette de reconnaissance.

* * * * *

Le 9 avril 1809, entre l'Angleterre, l'Autriche et l'Espagne,

se déclara la cinquième coalition, sourdement appuyée par le

mécontentement des autres souverains. Les Autrichiens, se plaignant

de l'infraction de traités, passent tout à coup l'Inn à Braunau: on

leur avait reproché leur lenteur, ils voulurent faire les Napoléon;

cette allure ne leur allait pas. Heureux de quitter l'Espagne,

Bonaparte accourt en Bavière; il se met à la tête des Bavarois

sans attendre les Français; tout soldat lui était bon. Il défait à

Abensberg l'archiduc Louis[294], à Eckmühl l'archiduc Charles[295];

il scie en deux l'armée autrichienne, il effectue le passage de la

Salza[296].

[Note 294: 20 avril 1809.]

[Note 295: 22 avril.]

[Note 296: 28, 29, 30 avril.]

Il entre à Vienne[297]. Le 21 et le 22 mai a lieu la terrible affaire

d'Essling. La relation de l'archiduc Charles porte que, le premier

jour, deux cent quatre-vingt-huit pièces autrichiennes tirèrent

cinquante et un mille coups de canon, et que le lendemain plus de

quatre cents pièces jouèrent de part et d'autre. Le maréchal Lannes y

fut blessé mortellement. Bonaparte lui dit un mot et puis l'oublia;

l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui

les frappe.

[Note 297: Le 13 mai.]

La bataille de Wagram (6 juillet 1809) résume les différents combats

livrés en Allemagne: Bonaparte y déploie tout son génie. Le colonel

César de Laville, chargé de l'aller prévenir d'un désastre qu'éprouve

l'aile gauche, le trouve à l'aile droite dirigeant l'attaque du

maréchal Davout. Napoléon revient sur-le-champ à la gauche et

répare l'échec essuyé par Masséna. Ce fut alors, au moment où l'on

croyait la bataille perdue, que, jugeant seul du contraire par les

manoeuvres de l'ennemi, il s'écria: «La bataille est gagnée!» Il

oppose sa volonté à la victoire hésitante; il la ramène au feu comme

César ramenait par la barbe au combat ses vétérans étonnés. Neuf

cents bouches de bronze rugissent; la plaine et les moissons sont

en flammes; de grands villages disparaissant; l'action dure douze

heures. Dans une seule charge, Lauriston[298] marche au trot à

l'ennemi, à la tête de cent pièces de canon. Quatre jours après on

ramassait au milieu des blés des militaires qui achevaient de mourir

aux rayons du soleil sur des épis piétinés, couchés et collés par du

sang: les vers s'attachaient déjà aux plaies des cadavres avancés.

[Note 298: Jacques-Alexandre-Bernard _Law_, comte puis marquis

de _Lauriston_, né à Pondichéry le 1er février 1763. Il était le

petit-neveu du célèbre contrôleur John Law et le fils d'un maréchal

de camp gouverneur des possessions françaises dans l'Inde. Camarade

de Bonaparte à Briennne, il devint son aide de camp et assista à ses

côtés à la bataille de Marengo. Général de division d'artillerie et

comte de l'Empire (29 juin 1808), il se signala sur les champs de

bataille, particulièrement à Raab, à Wagram, à la Moskowa, à Lützen,

à Weissig, à Bautzen et à Wurtschen; très apprécié de l'Empereur,

il se vit chargé par lui de plusieurs missions diplomatiques,

notamment de l'ambassade de Pétersbourg en 1811. Louis XVIII le

nomma grand-cordon de la Légion d'honneur (29 juillet 1814), et

capitaine-lieutenant aux mousquetaires gris (20 février 1815).

Pendant les Cent-Jours, il resta fidèle au roi, qui le fit pair de

France (17 août 1815) et le créa marquis (20 décembre 1817). Il entra

dans le cabinet du duc de Richelieu comme ministre de la Maison du

roi, le 1er novembre 1820. Maréchal de France le 6 juin 1823, il prit

part à la guerre d'Espagne, assiégea et prit Pampelune et devint,

le 9 octobre 1823, chevalier du Saint-Esprit. Le 4 août de l'année

suivante, il abandonna ses fonctions de ministre de la Maison du roi

pour celles de grand veneur et de ministre d'État. Il mourut d'une

attaque d'apoplexie foudroyante dans la nuit du 10 au 11 juin 1828.]

Dans ma jeunesse, on s'occupait de lire les commentaires de

Folard[299] et de Guischardt[300], de Tempelhoff[301] et de

Lloyd[302]; on étudiait l'ordre _profond_ et l'ordre _mince_; j'ai

fait manoeuvrer sur ma table de sous-lieutenant bien des petits

carrés de bois. La science militaire a changé comme tout le reste

par la Révolution; Bonaparte a inventé la grande guerre, dont les

conquêtes de la République lui avaient fourni l'idée par les masses

réquisitionnaires. Il méprisa les places fortes qu'il se contenta

de masquer, s'aventura dans le pays envahi et gagna tout à coups

de batailles. Il ne s'occupait point de retraites; il allait droit

devant lui comme ces voies romaines qui traversent sans se détourner

les précipices et les montagnes. Il portait toutes ses forces sur un

point, puis ramassait au demi-cercle les corps isolés dont il avait

rompu la ligne. Cette manoeuvre, qui lui fut propre, était d'accord

avec la _furie française_; mais elle n'eût point réussi avec des

soldats moins impétueux et moins agiles. Il faisait aussi, vers la

fin de sa carrière, charger l'artillerie et emporter les redoutes

par la cavalerie. Qu'en est-il résulté? En menant la France à la

guerre, on a appris à l'Europe à marcher: il ne s'est plus agi que de

multiplier les moyens; les masses ont équipollé les masses. Au lieu

de cent mille hommes on en a pris six cent mille; au lieu de cent

pièces de canon on en a traîné cinq cents: la science ne s'est point

accrue; l'échelle seulement s'est élargie. Turenne en savait autant

que Bonaparte, mais il n'était pas maître absolu et ne disposait

pas de quarante millions d'hommes. Tôt ou tard il faudra rentrer

dans la guerre civilisée que savait encore Moreau, guerre qui laisse

les peuples en repos tandis qu'un petit nombre de soldats font leur

devoir; il faudra en revenir à l'art des retraites, à la défense d'un

pays au moyen des places fortes, aux manoeuvres patientes qui ne

coûtent que des heures en épargnant des hommes. Ces énormes batailles

de Napoléon sont au delà de la gloire; l'oeil ne peut embrasser

ces champs de carnage qui, en définitive, n'amènent aucun résultat

proportionné à leurs calamités. L'Europe, à moins d'événements

imprévus, est pour longtemps dégoûtée de combats. Napoléon a tué la

guerre en l'exagérant: notre guerre d'Afrique n'est qu'une école

expérimentale ouverte à nos soldats.

[Note 299: Le chevalier de _Folard_ (1669-1752), auteur des

_Nouvelles découvertes sur la guerre_ et du _Commentaire, formant un

corps de science militaire_. Ses écrits sur la tactique lui valurent

le nom de _Végèce français_.]

[Note 300: Karl-Gotlieb _Guischardt_ (1724-1775), écrivain militaire

allemand, auteur des _Mémoires militaires sur les Grecs et les

Romains_ et de _Mémoires critiques et historiques sur plusieurs

points d'antiquités militaires_.]

[Note 301: Georges-Frédéric de _Tempelhoff_ (1737-1807), général et

écrivain militaire prussien. Son principal ouvrage est une _Histoire

de la guerre de Sept ans en Allemagne_.]

[Note 302: Henri _Lloyd_ (1729-1783), écrivain militaire anglais,

auteur de l'_Introduction à l'histoire de la guerre en Allemagne_, de

_Mémoires politiques et militaires_ et de _la Philosophie de la

guerre_.]

Au milieu des morts, sur le champ de bataille de Wagram, Napoléon

montra l'impassibilité qui lui était propre et qu'il affectait afin

de paraître au-dessus des autres hommes; il dit froidement ou plutôt

il répéta son mot habituel dans de telles circonstances: «Voilà une

grande consommation!»

Lorsqu'on lui recommandait des officiers blessés, il répondait: «Ils

sont absents.» Si la vertu militaire enseigne quelques vertus, elle

en affaiblit plusieurs: le soldat trop humain ne pourrait accomplir

son oeuvre; la vue du sang et des larmes, les souffrances, les cris

de douleur, l'arrêtant à chaque pas, détruiraient en lui ce qui fait

les Césars, race dont, après tout, on se passerait volontiers.

Après la bataille de Wagram, un armistice est convenu à Znaïm[303].

Les Autrichiens, quoi qu'en disent nos bulletins, s'étaient retirés

en bon ordre et n'avaient pas laissé derrière eux un seul canon

monté. Bonaparte, en possession de Schoenbrünn, y travaillait à

la paix. «Le 13 octobre, dit le duc de Cadore[304], j'étais venu

de Vienne pour travailler avec l'empereur. Après quelques moments

d'entretien, il me dit: «Je vais passer la revue; restez dans mon

cabinet; vous rédigerez cette note que je verrai après la revue.» Je

restai dans son cabinet avec M. de Méneval, son secrétaire intime; il

rentra bientôt.--«Le prince de Lichtenstein, me dit Napoléon, ne vous

a-t-il pas fait connaître qu'on lui faisait souvent la proposition

de m'assassiner?--Oui, sire; il m'a exprimé l'horreur avec laquelle

il rejetait ces propositions.--Eh bien! on vient d'en faire la

tentative. Suivez-moi.» J'entrai avec lui dans le salon. Là étaient

quelques personnes qui paraissaient très agitées et qui entouraient

un jeune homme de dix-huit à vingt ans, d'une figure agréable,

très douce, annonçant une sorte de candeur, et qui seul paraissait

conserver un grand calme. C'était l'assassin. Il fut interrogé avec

une grande douceur par Napoléon lui-même, le général Rapp servant

d'interprète. Je ne rapporterai que quelques-unes de ses réponses,

qui me frappèrent davantage.

[Note 303: Le 12 juillet 1809.]

[Note 304: M. de _Champagny_. Il avait été fait _duc de Cadore_ le

15 août 1809. Ancien membre de l'Assemblée constituante, emprisonné

sous la Terreur, conseiller d'État après le 18 brumaire, ambassadeur

à Vienne en 1801, il avait pris le portefeuille de l'Intérieur (8

août 1804) en remplacement de Chaptal. Trois ans après, le 8 août

1807, la disgrâce de Talleyrand l'avait fait passer du ministère de

l'Intérieur à celui des Relations extérieures. Il quitta ce dernier

ministère le 16 avril 1811 et devint ministre d'État, intendant

des domaines de la couronne et sénateur. En 1814, il adhéra des

premiers aux Bourbons, qui le firent pair de France. Pendant les

Cent-Jours, Napoléon lui rendit l'intendance des domaines de la

couronne et le nomma pair de l'Empire. La seconde Restauration le

rendit à la vie privée; mais, en 1819, M. Decazes le comprit dans la

fournée des soixante nouveaux pairs destinée à rendre la majorité au

ministère. M. de Champagny vécut encore assez pour prêter serment au

gouvernement de Juillet, et continua de siéger dans la Chambre des

pairs jusqu'à sa mort, arrivée le 3 juillet 1834.]

«Pourquoi vouliez-vous m'assassiner?--Parce qu'il n'y aura jamais

de paix pour l'Allemagne tant que vous serez au monde.--Qui vous a

inspiré ce projet?--L'amour de mon pays.--Ne l'avez-vous concerté

avec personne?--Je l'ai trouvé dans ma conscience.--Ne saviez-vous

pas à quels dangers vous vous exposiez?--Je le savais; mais je serais

heureux de mourir pour mon pays.--Vous avez des principes religieux;

croyez-vous que Dieu autorise l'assassinat?--J'espère que Dieu me

pardonnera en faveur de mes motifs.--Est-ce que, dans les écoles que

vous avez suivies, on enseigne cette doctrine?--Un grand nombre de

ceux qui les ont suivies avec moi sont animés de ces sentiments et

disposés à dévouer leur vie au salut de la patrie.--Que feriez-vous

si je vous mettais en liberté?--Je vous tuerais.»

«La terrible naïveté de ces réponses, la froide et inébranlable

résolution qu'elles annonçaient, et ce fanatisme, si fort au-dessus

de toutes les craintes humaines, firent sur Napoléon une impression

que je jugeai d'autant plus profonde qu'il montrait plus de

sang-froid. Il fit retirer tout le monde, et je restai seul avec lui.

Après quelques mots sur un fanatisme aussi aveugle et aussi réfléchi,

il me dit: «Il faut faire la paix.» Ce récit du duc de Cadore

méritait d'être cité en entier[305].

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 17 / 42 段