[Note 275: Le marquis de _La Romana_ (1761-1811). En juin 1807,

Napoléon avait obtenu du faible et imprévoyant Charles IV que 25,000

soldats espagnols fussent envoyés en Allemagne pour se joindre à

l'armée française. Ces troupes ne tardèrent pas à être dirigées sur

le Danemarck, pour s'opposer aux entreprises de l'Angleterre. Une

division très considérable, commandée par le général La Romana, avait

ses quartiers dans les îles de Fionie ou de Funen et de Langeland,

à huit cents lieues des Pyrénées. À la nouvelle des malheurs de

sa patrie, le marquis de La Romana résolut de lui porter secours,

et, déjouant la surveillance dont il était l'objet, il s'embarqua

sur des bâtiments anglais avec la majeure partie de sa division.

Le 17 août 1808, il débarquait en Espagne, où son arrivée n'allait

pas peu contribuer à enflammer encore davantage le patriotisme et

l'enthousiasme de ses compatriotes.]

Mais néanmoins le secret des palais des Maures, changés en basiliques

chrétiennes, fut pénétré; les églises dépouillées perdirent les

chefs-d'oeuvre de Velasquez et de Murillo; une partie des os de

Rodrigue à Burgos fut enlevée; on avait tant de gloire qu'on ne

craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on

n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Condé.

Lorsque, sortant des débris de Carthage, je traversai l'Hespérie

avant l'invasion des Français, j'aperçus les Espagnes encore

protégées de leurs antiques moeurs. L'Escurial me montra dans un seul

site et dans un seul monument la sévérité de la Castille: caserne

de cénobites, bâtie par Philippe II dans la forme d'un gril de

martyre, en mémoire de l'un de nos désastres, l'Escurial s'élevait

sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes

royales remplies ou à remplir, une bibliothèque à laquelle les

araignées avaient apposé leur sceau, et des chefs-d'oeuvre de Raphaël

moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fenêtres,

aux trois quarts brisées, s'ouvraient sur les espaces muets du ciel

et de la terre: la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois

le siècle et le dégoût du siècle.

Auprès du redoutable édifice à face d'Inquisition chassée au désert,

étaient un parc strié de genêts et un village dont les foyers enfumés

révélaient l'ancien passage de l'homme. Le Versailles des steppes

n'avait d'habitants que pendant le séjour intermittent des rois.

J'ai vu le mauvis, alouette de bruyère, perché sur la toiture à jour.

Rien n'était plus imposant que ces architectures saintes et sombres,

à croyance invincible, à mine haute, à taciturne expérience; une

insurmontable force attachait mes yeux aux dosserets secrets, ermites

de pierre qui portaient la religion sur leur tête.

Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard aux vallées de la

Sierra-Nevada et aux grèves des mers de Murcie! Là, au glas d'une

cloche qui ne tintera bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi

des laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des morts sans

mânes; là, dans des réfectoires vides, dans des préaux abandonnés où

Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche,

Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son cilice; à l'autel

d'une foi qui s'éteint, on s'accoutumait à mépriser le temps et la

vie: si l'on rêvait encore de passions, votre solitude leur prêtait

quelque chose qui allait bien à la vanité des songes.

À travers ces constructions funèbres on voyait passer l'ombre d'un

homme noir: c'était l'ombre de Philippe II, leur inventeur.

* * * * *

Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les astrologues

appelaient la _planète traversière_: la même politique qui le jetait

dans l'Espagne vassale agitait l'Italie soumise. Que lui revenait-il

des chicanes faites au clergé? Le souverain pontife, les évêques, les

prêtres, le catéchisme même[276], ne surabondaient-ils pas en éloges

de son pouvoir? ne prêchaient-ils pas assez l'obéissance? Les faibles

États-Romains, diminués d'une moitié, lui faisaient-ils obstacle?

n'en disposait-il pas à sa volonté? Rome même n'avait-elle pas été

dépouillée de ses chefs-d'oeuvre et de ses trésors? il ne lui restait

que ses ruines.

[Note 276: Voici un fragment du Catéchisme en usage dans tous les

diocèses de l'Empire français:

«Suite du 4e commandement (Tes père et mère honoreras, etc.).

«_Demande._ Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des

princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs

envers Napoléon Ier, notre Empereur?

«_Réponse._ Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et

nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre Empereur, l'amour,

le respect, l'obéissance, la fidélité, le _service militaire_, les

_tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son Empire et

de son trône_; nous lui devons encore des _prières ferventes_ pour

son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l'État.

«_Demande._ Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers

notre Empereur?

«_Réponse._ C'est premièrement parce que Dieu, qui crée les empires

et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Empereur de

dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre

souverain, l'a rendu _le ministre de sa puissance et son image_ sur

la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, tant

par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné lui-même ce que

nous devons à notre souverain: il est né en obéissant à l'édit de

César-Auguste; il a payé l'impôt prescrit, et de même qu'il a ordonné

de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de

rendre à César ce qui appartient à César.

«_Demande._ Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir

envers notre Empereur?

«_Réponse._ Selon l'apôtre Saint-Paul, ils résisteraient à l'ordre

établi de Dieu même, et _se rendraient dignes de la damnation

éternelle_.» (_Catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'Empire

français_, p. 55 et 56. Paris, Mame frères, 1811.)]

Était-ce la puissance morale et religieuse du saint-siège dont

Napoléon avait peur? Mais, en persécutant la papauté, n'augmentait-il

pas cette puissance? Le successeur de saint Pierre, soumis comme il

l'était, ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de concert

avec le maître qu'en se trouvant forcé de se défendre contre

l'oppresseur? Qui poussait donc Bonaparte? la partie mauvaise de son

génie, son impossibilité de rester en repos: joueur éternel, quand il

ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait une fantaisie.

Il est probable qu'au fond de ces tracasseries il y avait quelque

cupidité de domination, quelques souvenirs historiques entrés de

travers dans ses idées et inapplicables au siècle. Toute autorité

(même celle du temps et de la foi) qui n'était pas attachée à

sa personne semblait à l'empereur une usurpation. La Russie et

l'Angleterre accroissaient sa soif de prépondérance, l'une par son

autocratie, l'autre par sa suprématie spirituelle. Il se rappelait

les temps du séjour des papes à Avignon, quand la France renfermait

dans ses limites la source de la domination religieuse: un pape

payé sur sa liste civile l'aurait charmé. Il ne voyait pas qu'en

persécutant Pie VII, en se rendant coupable d'une ingratitude sans

fruit, il perdait auprès des populations catholiques l'avantage

de passer pour le restaurateur de la religion: il gagnait à sa

convoitise le dernier vêtement du prêtre caduc qui l'avait couronné,

et l'honneur de devenir le geôlier d'un vieillard mourant. Mais enfin

il fallait à Napoléon un _département du Tibre_; on dirait qu'il

ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville

éternelle: Rome est toujours la grande dépouille de l'univers.

Pie VII avait sacré Napoléon. Prêt à retourner à Rome, on fit

entendre au pape qu'on le pourrait retenir à Paris: «Tout est prévu,

répondit le pontife; avant de quitter l'Italie, j'ai signé une

abdication régulière; elle est entre les mains du cardinal Pignatelli

à Palerme, hors de la portée du pouvoir des Français. Au lieu d'un

pape, il ne restera entre vos mains qu'un moine appelé Barnabé

Chiaramonti.»

Le premier prétexte de la querelle du chercheur de querelles fut

la permission accordée par le pape aux Anglais (avec lesquels lui

souverain pontife était en paix) de venir à Rome comme les autres

étrangers. Ensuite Jérôme Bonaparte ayant épousé aux États-Unis

mademoiselle Patterson, Napoléon désapprouva cette alliance: madame

Jérôme Bonaparte, prête d'accoucher, ne put débarquer en France et

fut obligée d'aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser le

mariage à Rome; Pie VII s'y refuse, ne trouvant à l'engagement aucune

cause de nullité, bien qu'il fût contracté entre un catholique et

une protestante[277]. Qui défendait les droits de la justice, de

la liberté et de la religion, du pape ou de l'empereur? Celui-ci

s'écriait: «Je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que

moi; il règne sur les esprits, et je ne règne que sur la matière:

les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre[278].» Ôtez la

mauvaise foi de Napoléon dans cette correspondance entre ces deux

hommes, l'un debout sur des ruines nouvelles, l'autre assis sur de

vieilles ruines, il reste un fonds extraordinaire de grandeur.

[Note 277: Le 24 décembre 1803, Jérôme Bonaparte avait épousé à

Baltimore Mlle Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson,

écuyer, président de la Banque de Baltimore et l'un des hommes les

plus riches des États-Unis. Au mois de mars 1805, les deux époux

vinrent en Europe et débarquèrent à Lisbonne, d'où, le 5 avril,

Jérôme partit pour Paris, engageant sa femme, déjà fort avancée dans

sa grossesse, à l'aller attendre en Hollande. Ce jour fut le dernier

où Mme Jérôme Bonaparte ait vu son mari. Celle-ci se rendit, non en

Hollande, mais en Angleterre, ainsi que le dit Chateaubriand, et, le

7 juillet 1805, elle accoucha d'un fils, qui fut baptisé sous le nom

de Jérôme-Napoléon Bonaparte. Dès le 24 mai précédent, l'Empereur

avait écrit au pape pour lui demander d'annuler le mariage. Pie VII

répondit, le 27 juin, qu'il n'était pas en son pouvoir de prononcer

une invalidation qui serait contraire aux lois de l'Église. «Si nous

usurpions, disait-il en terminant, une autorité que nous n'avons

pas, nous nous rendrions coupable d'un abus le plus abominable

devant le tribunal de Dieu et devant l'Église entière. Votre Majesté

même, dans sa justice, n'aimerait pas que nous prononçassions

un jugement contraire au témoignage de notre conscience et aux

principes invariables de l'Église.»--Au mois de novembre 1805, Mme

Jérôme Bonaparte retourna avec son fils aux États-Unis. Moins de

deux ans après, bien qu'elle ne fût pas morte, et qu'elle dût même

survivre à son mari, celui-ci épousait, le 12 août 1807, la princesse

Frédérique-Catherine de Wurtemberg. Le 8 décembre de la même année,

il était déclaré roi de Westphalie.]

[Note 278: C'est à M. de Fontanes que Napoléon dit un jour ces

paroles. En voici le texte complet: «Moi, je ne suis pas né à temps;

voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans être

contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que

moi, car il règne sur les esprits et je ne règne que sur la matière:

les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre.» _Histoire du

pape Pie VII_, par le chevalier Artaud de Montor.]

Une lettre datée de Benavente en Espagne, du théâtre de la

destruction, vient mêler le comique au tragique; on croit assister à

une scène de Shakspeare: le maître du monde prescrit à son ministre

des affaires étrangères d'écrire à Rome pour déclarer au pape que

lui, Napoléon, n'acceptera pas les cierges de la Chandeleur, que le

roi d'Espagne, Joseph, n'en veut pas non plus; les rois de Naples

et de Hollande, Joachim et Louis, doivent également refuser lesdits

cierges.

Le consul de France eut ordre de dire à Pie VII «que ce n'était ni

la pourpre ni la puissance qui donnent de la valeur à ces choses

(la pourpre et la puissance d'un vieillard prisonnier!), qu'il peut

y avoir en enfer des papes et des curés, et qu'un cierge bénit par

un curé peut être une chose aussi sainte que celui d'un pape.[279]»

Misérables outrages d'une philosophie de club.

[Note 279: Lettre de Napoléon au comte de Champagny, ministre

des relations extérieures, datée de _Benavente, 1er janvier

1809_.--_Correspondance de Napoléon Ier_, t. XVIII, p. 193.]

Puis Bonaparte, ayant fait une enjambée de Madrid à Vienne,

reprenant son rôle d'exterminateur, par un décret daté du 17 mai

1809, réunit les États de l'Église à l'empire français, déclare

Rome ville impériale libre, et nomme une _consulte_ pour en prendre

possession[280].

[Note 280: Dès le mois d'août 1807, afin, disait-il, d'assurer

ses communications avec Naples, Napoléon avait chargé le général

Lemarrois d'occuper une partie des États de l'Église, les provinces

d'Ancône, de Macerata, de Fermo et d'Urbin, et d'en percevoir les

revenus. Le 2 février 1808, les troupes françaises étaient entrées

à Rome, l'Empereur, cette fois, invoquant la nécessité de mettre

fin aux intrigues de la cour papale, intrigues dirigées contre sa

personne et son autorité. Le 2 avril suivant, un décret impérial

avait annexé au royaume d'Italie les légations d'Ancône, d'Urbin, de

Macerata et de Camerino. Le décret du 17 mai 1809 portant réunion

des États romains à l'Empire français n'était donc que la suite et

le couronnement d'une politique depuis longtemps conçue et dont le

dernier terme devait être fatalement l'enlèvement et la captivité du

pape.]

Le pape dépossédé résidait encore au Quirinal; il commandait encore

à quelques autorités dévouées, à quelques Suisses de sa garde;

c'était trop: il fallait un prétexte à une dernière violence; on

le trouva dans un incident ridicule, qui pourtant offrait une

preuve naïve d'affection: des pêcheurs du Tibre avaient pris un

esturgeon; ils le veulent porter à leur nouveau saint Pierre aux

Liens; aussitôt les agents français crient à l'_émeute_! et ce qui

restait du gouvernement papal est dispersé. Le bruit du canon du

château Saint-Ange annonce la chute de la souveraineté temporelle du

pontife[281]. Le drapeau pontifical abaissé fait place à ce drapeau

tricolore qui dans toutes les parties du monde annonçait la gloire et

les ruines. Rome avait vu passer et s'évanouir bien d'autres orages:

ils n'ont fait qu'enlever la poussière dont sa vieille tête est

couverte.

[Note 281: Le 10 juin 1809.]

* * * * *

Le cardinal Pacca[282], un des successeurs de Consalvi qui s'était

retiré, courut auprès du saint-père. Tous les deux s'écrient:

_Consummatum est!_ Le neveu du cardinal, Tibère Pacca, apporte un

exemplaire imprimé du décret de Napoléon; le cardinal prend le

décret, s'approche d'une fenêtre dont les volets fermés ne laissaient

entrer qu'une lumière insuffisante, et veut lire le papier; il n'y

parvient qu'avec peine, en voyant à quelques pas de lui son infortuné

souverain et entendant les coups de canon du triomphe impérial. Deux

vieillards dans la nuit d'un palais romain luttaient seuls contre une

puissance qui écrasait le monde; ils tiraient leur vigueur de leur

âge: prêt à mourir on est invincible.

[Note 282: Barthélemy _Pacca_ (1756-1844), cardinal-doyen du

Sacré-Collège. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII,

rédigea et fit afficher la bulle d'excommunication lancée contre

Napoléon en 1809, fut enlevé de Rome en même temps que le Souverain

Pontife, et enfermé au fort de Fénestrelle. Il rejoignit le Pape à

Fontainebleau en 1813, le détermina à rétracter les concessions qu'il

venait de faire par le Concordat du 25 janvier et rentra avec lui à

Rome en 1814. Il a laissé d'intéressants _Mémoires_.]

Le pape signa d'abord une protestation solennelle; mais, avant de

signer la bulle d'excommunication depuis longtemps préparée, il

interrogea le cardinal Pacca: «Que feriez-vous? lui dit-il.--Levez

les yeux au ciel, répondit le serviteur, ensuite donnez vos ordres:

ce qui sortira de votre bouche sera ce que veut le ciel.» Le pape

leva les yeux, signa et s'écria: «Donnez cours à la bulle.»

Megacci posa les premières affiches de la bulle aux portes des

trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de

Saint-Jean-de-Latran[283]. Le placard fut arraché; le général

Miollis[284] l'expédia à l'empereur.

[Note 283: La bulle d'excommunication fut affichée dans la nuit du 10

au 11 juin.]

[Note 284: Sextius-Alexandre-François, comte _Miollis_ (1759-1828),

fit ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en

1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant militaire

des États-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, à Mantoue,

établi une fête en l'honneur de Virgile. Plus tard, il fit élever

une colonne à l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son frère,

Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne, de

1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lorsqu'il a peint, dans

_les Misérables_, avec de si admirables couleurs, le portrait de _M.

Charles-François-Bienvenu Myriel, évêque de D._]

Si quelque chose pouvait rendre à l'excommunication un peu de son

ancienne force, c'était la vertu de Pie VII: chez les anciens,

la foudre qui éclatait dans un ciel serein passait pour la plus

menaçante. Mais la bulle conservait encore un caractère de

faiblesse: Napoléon, compris parmi les _spoliateurs_ de l'Église,

n'était pas _expressément_ nommé. Le temps était aux frayeurs; les

timides se réfugièrent en sûreté de conscience dans cette absence

d'excommunication nominale. Il fallait combattre à coups de tonnerre;

il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas pris

le parti de se défendre; il fallait faire cesser le culte, fermer

les portes des temples, mettre les églises en interdit, ordonner

aux prêtres de ne plus administrer les sacrements. Que le siècle

fût propre ou non à cette haute aventure, utile était de la tenter:

Grégoire VII n'y eût pas manqué. Si d'une part il n'y avait pas assez

de foi pour soutenir une excommunication, de l'autre il n'y en avait

plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se fît chef

d'une Église séparée. L'empereur, par l'excommunication complète,

se fût trouvé dans des difficultés inextricables: la violence peut

fermer les églises, mais elle ne les peut ouvrir; on ne saurait ni

forcer le peuple à prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint

sacrifice. Jamais on n'a joué contre Napoléon toute la partie qu'on

pouvait jouer.

Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en

échec l'empire. Murat dépêcha sept cents Napolitains à Miollis,

l'inaugurateur de la fête de Virgile à Mantoue. Radet[285], général

de gendarmerie qui se trouvait à Rome, fut chargé d'enlever le pape

et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent prises, les

ordres donnés dans le plus grand secret et tout juste comme dans la

nuit de la Saint-Barthélemy: lorsqu'une heure après minuit frapperait

à l'horloge du Quirinal, les troupes rassemblées en silence devaient

monter intrépidement à l'escalade de la geôle de deux prêtres

décrépits.

[Note 285: Étienne _Radet_ (1762-1825). Il était l'homme des missions

pénibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de conduire

à Cette le duc d'Angoulême qui devait s'y embarquer pour l'Espagne.

Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé inspecteur général de

gendarmerie et grand prévôt de l'armée. Arrêté en 1816 et condamné

par un conseil de guerre à neuf ans de détention, il fut rendu à la

liberté par une ordonnance royale du mois de mars 1818.]

À l'heure attendue[286], le général Radet pénétra dans la cour du

Quirinal par la grande entrée; le colonel Siry, qui s'était glissé

dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le général monte

aux appartements: arrivé dans la salle des sanctifications, il y

trouve la garde suisse, forte de quarante hommes; elle ne fit aucune

résistance, ayant reçu l'ordre de s'abstenir: le pape ne voulait

avoir devant lui que Dieu.

[Note 286: C'était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.]

Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à la Porta Pia

avaient été brisées à coups de hache. Le pape, levé à la hâte,

se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences

ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques

prélats et des employés de la secrétairerie. Il était assis devant

une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on reste de part et

d'autre en silence. Radet pâle et déconcerté prit enfin la parole: il

déclare à Pie VII qu'il doit renoncer à la souveraineté temporelle

de Rome, et que si Sa Sainteté refuse d'obéir, il a ordre de la

conduire au général Miollis.

Le pape répondit que si les serments de fidélité obligeaient Radet

d'obéir aux injonctions de Bonaparte, à plus forte raison lui, Pie

VII, devait tenir les serments qu'il avait faits en recevant la

tiare; il ne pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l'Église

qui ne lui appartenait pas, et dont il n'était que l'administrateur.

Le pape ayant demandé s'il devait partir seul: «Votre Sainteté,

répondit le général, peut emmener avec elle son ministre.» Pacca

courut se revêtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.

Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l'office à

Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l'autel, blessé à la tête,

dépouillé de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du

préfet Cencius. Le peuple prit les armes; Cencius effrayé tomba

aux pieds de son captif: Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à

Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.

Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent la nuit dans

Agnani, forcèrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le

manteau pontifical sur les épaules, la tête ceinte de la tiare, les

mains armées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage:

Boniface en mourut de rage et de douleur.

Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même audace humaine, ni le

même orgueil du monde; les exemples étaient plus près de lui; ses

épreuves ressemblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même nom,

successeurs l'un de l'autre, ont été victimes de nos révolutions:

tous deux furent traînés en France par la _voie douloureuse_! l'un,

âgé de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer à Valence; l'autre,

septuagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII semblait

être le fantôme de Pie VI, repassant sur le même chemin.

Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste

maître déjà entre les mains des sbires et des gendarmes qui le

forçaient de descendre les escaliers sur les débris des portes jetées

à terre. Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798[287], trois

heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d'oeuvre

qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines

de la place Saint-Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé

du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia;

il fit le tour des murailles jusqu'à la porte du Peuple. Cette

Porte Pia, où tant de fois je me suis promené seul, fut celle par

laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, où

Pie VII avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse que

la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio que les refuges

de Claude Lorrain et du Poussin; merveilleux souvenirs de la beauté

des femmes et de la lumière de Rome; souvenirs du génie des arts

que protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et

consoler un prince captif et dépouillé.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 16 / 42 段