Napoléon avait obtenu du faible et imprévoyant Charles IV que 25,000
soldats espagnols fussent envoyés en Allemagne pour se joindre à
l'armée française. Ces troupes ne tardèrent pas à être dirigées sur
le Danemarck, pour s'opposer aux entreprises de l'Angleterre. Une
division très considérable, commandée par le général La Romana, avait
ses quartiers dans les îles de Fionie ou de Funen et de Langeland,
à huit cents lieues des Pyrénées. À la nouvelle des malheurs de
sa patrie, le marquis de La Romana résolut de lui porter secours,
et, déjouant la surveillance dont il était l'objet, il s'embarqua
sur des bâtiments anglais avec la majeure partie de sa division.
Le 17 août 1808, il débarquait en Espagne, où son arrivée n'allait
pas peu contribuer à enflammer encore davantage le patriotisme et
l'enthousiasme de ses compatriotes.]
Mais néanmoins le secret des palais des Maures, changés en basiliques
chrétiennes, fut pénétré; les églises dépouillées perdirent les
chefs-d'oeuvre de Velasquez et de Murillo; une partie des os de
Rodrigue à Burgos fut enlevée; on avait tant de gloire qu'on ne
craignit pas de soulever contre soi les restes du Cid, comme on
n'avait pas craint d'irriter l'ombre de Condé.
Lorsque, sortant des débris de Carthage, je traversai l'Hespérie
avant l'invasion des Français, j'aperçus les Espagnes encore
protégées de leurs antiques moeurs. L'Escurial me montra dans un seul
site et dans un seul monument la sévérité de la Castille: caserne
de cénobites, bâtie par Philippe II dans la forme d'un gril de
martyre, en mémoire de l'un de nos désastres, l'Escurial s'élevait
sur un sol concret entre des mornes noirs. Il renfermait des tombes
royales remplies ou à remplir, une bibliothèque à laquelle les
araignées avaient apposé leur sceau, et des chefs-d'oeuvre de Raphaël
moisissant dans une sacristie vide. Ses onze cent quarante fenêtres,
aux trois quarts brisées, s'ouvraient sur les espaces muets du ciel
et de la terre: la cour et les hiéronymites y rassemblaient autrefois
le siècle et le dégoût du siècle.
Auprès du redoutable édifice à face d'Inquisition chassée au désert,
étaient un parc strié de genêts et un village dont les foyers enfumés
révélaient l'ancien passage de l'homme. Le Versailles des steppes
n'avait d'habitants que pendant le séjour intermittent des rois.
J'ai vu le mauvis, alouette de bruyère, perché sur la toiture à jour.
Rien n'était plus imposant que ces architectures saintes et sombres,
à croyance invincible, à mine haute, à taciturne expérience; une
insurmontable force attachait mes yeux aux dosserets secrets, ermites
de pierre qui portaient la religion sur leur tête.
Adieu, monastères, à qui j'ai jeté un regard aux vallées de la
Sierra-Nevada et aux grèves des mers de Murcie! Là, au glas d'une
cloche qui ne tintera bientôt plus, sous des arcades tombantes, parmi
des laures sans anachorètes, des sépulcres sans voix, des morts sans
mânes; là, dans des réfectoires vides, dans des préaux abandonnés où
Bruno laissa son silence, François ses sandales, Dominique sa torche,
Charles sa couronne, Ignace son épée, Rancé son cilice; à l'autel
d'une foi qui s'éteint, on s'accoutumait à mépriser le temps et la
vie: si l'on rêvait encore de passions, votre solitude leur prêtait
quelque chose qui allait bien à la vanité des songes.
À travers ces constructions funèbres on voyait passer l'ombre d'un
homme noir: c'était l'ombre de Philippe II, leur inventeur.
* * * * *
Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les astrologues
appelaient la _planète traversière_: la même politique qui le jetait
dans l'Espagne vassale agitait l'Italie soumise. Que lui revenait-il
des chicanes faites au clergé? Le souverain pontife, les évêques, les
prêtres, le catéchisme même[276], ne surabondaient-ils pas en éloges
de son pouvoir? ne prêchaient-ils pas assez l'obéissance? Les faibles
États-Romains, diminués d'une moitié, lui faisaient-ils obstacle?
n'en disposait-il pas à sa volonté? Rome même n'avait-elle pas été
dépouillée de ses chefs-d'oeuvre et de ses trésors? il ne lui restait
que ses ruines.
[Note 276: Voici un fragment du Catéchisme en usage dans tous les
diocèses de l'Empire français:
«Suite du 4e commandement (Tes père et mère honoreras, etc.).
«_Demande._ Quels sont les devoirs des chrétiens à l'égard des
princes qui les gouvernent, et quels sont en particulier nos devoirs
envers Napoléon Ier, notre Empereur?
«_Réponse._ Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et
nous devons en particulier à Napoléon Ier, notre Empereur, l'amour,
le respect, l'obéissance, la fidélité, le _service militaire_, les
_tributs ordonnés pour la conservation et la défense de son Empire et
de son trône_; nous lui devons encore des _prières ferventes_ pour
son salut et pour la prospérité spirituelle et temporelle de l'État.
«_Demande._ Pourquoi sommes-nous tenus de tous ces devoirs envers
notre Empereur?
«_Réponse._ C'est premièrement parce que Dieu, qui crée les empires
et les distribue selon sa volonté, en comblant notre Empereur de
dons, soit dans la paix, soit dans la guerre, l'a établi notre
souverain, l'a rendu _le ministre de sa puissance et son image_ sur
la terre. Secondement, parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, tant
par sa doctrine que par ses exemples, nous a enseigné lui-même ce que
nous devons à notre souverain: il est né en obéissant à l'édit de
César-Auguste; il a payé l'impôt prescrit, et de même qu'il a ordonné
de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, il a aussi ordonné de
rendre à César ce qui appartient à César.
«_Demande._ Que doit-on penser de ceux qui manqueraient à leur devoir
envers notre Empereur?
«_Réponse._ Selon l'apôtre Saint-Paul, ils résisteraient à l'ordre
établi de Dieu même, et _se rendraient dignes de la damnation
éternelle_.» (_Catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'Empire
français_, p. 55 et 56. Paris, Mame frères, 1811.)]
Était-ce la puissance morale et religieuse du saint-siège dont
Napoléon avait peur? Mais, en persécutant la papauté, n'augmentait-il
pas cette puissance? Le successeur de saint Pierre, soumis comme il
l'était, ne lui devenait-il pas plus utile en marchant de concert
avec le maître qu'en se trouvant forcé de se défendre contre
l'oppresseur? Qui poussait donc Bonaparte? la partie mauvaise de son
génie, son impossibilité de rester en repos: joueur éternel, quand il
ne mettait pas des empires sur une carte, il y mettait une fantaisie.
Il est probable qu'au fond de ces tracasseries il y avait quelque
cupidité de domination, quelques souvenirs historiques entrés de
travers dans ses idées et inapplicables au siècle. Toute autorité
(même celle du temps et de la foi) qui n'était pas attachée à
sa personne semblait à l'empereur une usurpation. La Russie et
l'Angleterre accroissaient sa soif de prépondérance, l'une par son
autocratie, l'autre par sa suprématie spirituelle. Il se rappelait
les temps du séjour des papes à Avignon, quand la France renfermait
dans ses limites la source de la domination religieuse: un pape
payé sur sa liste civile l'aurait charmé. Il ne voyait pas qu'en
persécutant Pie VII, en se rendant coupable d'une ingratitude sans
fruit, il perdait auprès des populations catholiques l'avantage
de passer pour le restaurateur de la religion: il gagnait à sa
convoitise le dernier vêtement du prêtre caduc qui l'avait couronné,
et l'honneur de devenir le geôlier d'un vieillard mourant. Mais enfin
il fallait à Napoléon un _département du Tibre_; on dirait qu'il
ne peut y avoir de conquête complète que par la prise de la ville
éternelle: Rome est toujours la grande dépouille de l'univers.
Pie VII avait sacré Napoléon. Prêt à retourner à Rome, on fit
entendre au pape qu'on le pourrait retenir à Paris: «Tout est prévu,
répondit le pontife; avant de quitter l'Italie, j'ai signé une
abdication régulière; elle est entre les mains du cardinal Pignatelli
à Palerme, hors de la portée du pouvoir des Français. Au lieu d'un
pape, il ne restera entre vos mains qu'un moine appelé Barnabé
Chiaramonti.»
Le premier prétexte de la querelle du chercheur de querelles fut
la permission accordée par le pape aux Anglais (avec lesquels lui
souverain pontife était en paix) de venir à Rome comme les autres
étrangers. Ensuite Jérôme Bonaparte ayant épousé aux États-Unis
mademoiselle Patterson, Napoléon désapprouva cette alliance: madame
Jérôme Bonaparte, prête d'accoucher, ne put débarquer en France et
fut obligée d'aborder en Angleterre. Bonaparte veut faire casser le
mariage à Rome; Pie VII s'y refuse, ne trouvant à l'engagement aucune
cause de nullité, bien qu'il fût contracté entre un catholique et
une protestante[277]. Qui défendait les droits de la justice, de
la liberté et de la religion, du pape ou de l'empereur? Celui-ci
s'écriait: «Je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que
moi; il règne sur les esprits, et je ne règne que sur la matière:
les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre[278].» Ôtez la
mauvaise foi de Napoléon dans cette correspondance entre ces deux
hommes, l'un debout sur des ruines nouvelles, l'autre assis sur de
vieilles ruines, il reste un fonds extraordinaire de grandeur.
[Note 277: Le 24 décembre 1803, Jérôme Bonaparte avait épousé à
Baltimore Mlle Elisabeth Patterson, fille de M. William Patterson,
écuyer, président de la Banque de Baltimore et l'un des hommes les
plus riches des États-Unis. Au mois de mars 1805, les deux époux
vinrent en Europe et débarquèrent à Lisbonne, d'où, le 5 avril,
Jérôme partit pour Paris, engageant sa femme, déjà fort avancée dans
sa grossesse, à l'aller attendre en Hollande. Ce jour fut le dernier
où Mme Jérôme Bonaparte ait vu son mari. Celle-ci se rendit, non en
Hollande, mais en Angleterre, ainsi que le dit Chateaubriand, et, le
7 juillet 1805, elle accoucha d'un fils, qui fut baptisé sous le nom
de Jérôme-Napoléon Bonaparte. Dès le 24 mai précédent, l'Empereur
avait écrit au pape pour lui demander d'annuler le mariage. Pie VII
répondit, le 27 juin, qu'il n'était pas en son pouvoir de prononcer
une invalidation qui serait contraire aux lois de l'Église. «Si nous
usurpions, disait-il en terminant, une autorité que nous n'avons
pas, nous nous rendrions coupable d'un abus le plus abominable
devant le tribunal de Dieu et devant l'Église entière. Votre Majesté
même, dans sa justice, n'aimerait pas que nous prononçassions
un jugement contraire au témoignage de notre conscience et aux
principes invariables de l'Église.»--Au mois de novembre 1805, Mme
Jérôme Bonaparte retourna avec son fils aux États-Unis. Moins de
deux ans après, bien qu'elle ne fût pas morte, et qu'elle dût même
survivre à son mari, celui-ci épousait, le 12 août 1807, la princesse
Frédérique-Catherine de Wurtemberg. Le 8 décembre de la même année,
il était déclaré roi de Westphalie.]
[Note 278: C'est à M. de Fontanes que Napoléon dit un jour ces
paroles. En voici le texte complet: «Moi, je ne suis pas né à temps;
voyez Alexandre, il a pu se dire le fils de Jupiter sans être
contredit. Moi, je trouve dans mon siècle un prêtre plus puissant que
moi, car il règne sur les esprits et je ne règne que sur la matière:
les prêtres gardent l'âme et me jettent le cadavre.» _Histoire du
pape Pie VII_, par le chevalier Artaud de Montor.]
Une lettre datée de Benavente en Espagne, du théâtre de la
destruction, vient mêler le comique au tragique; on croit assister à
une scène de Shakspeare: le maître du monde prescrit à son ministre
des affaires étrangères d'écrire à Rome pour déclarer au pape que
lui, Napoléon, n'acceptera pas les cierges de la Chandeleur, que le
roi d'Espagne, Joseph, n'en veut pas non plus; les rois de Naples
et de Hollande, Joachim et Louis, doivent également refuser lesdits
cierges.
Le consul de France eut ordre de dire à Pie VII «que ce n'était ni
la pourpre ni la puissance qui donnent de la valeur à ces choses
(la pourpre et la puissance d'un vieillard prisonnier!), qu'il peut
y avoir en enfer des papes et des curés, et qu'un cierge bénit par
un curé peut être une chose aussi sainte que celui d'un pape.[279]»
Misérables outrages d'une philosophie de club.
[Note 279: Lettre de Napoléon au comte de Champagny, ministre
des relations extérieures, datée de _Benavente, 1er janvier
1809_.--_Correspondance de Napoléon Ier_, t. XVIII, p. 193.]
Puis Bonaparte, ayant fait une enjambée de Madrid à Vienne,
reprenant son rôle d'exterminateur, par un décret daté du 17 mai
1809, réunit les États de l'Église à l'empire français, déclare
Rome ville impériale libre, et nomme une _consulte_ pour en prendre
possession[280].
[Note 280: Dès le mois d'août 1807, afin, disait-il, d'assurer
ses communications avec Naples, Napoléon avait chargé le général
Lemarrois d'occuper une partie des États de l'Église, les provinces
d'Ancône, de Macerata, de Fermo et d'Urbin, et d'en percevoir les
revenus. Le 2 février 1808, les troupes françaises étaient entrées
à Rome, l'Empereur, cette fois, invoquant la nécessité de mettre
fin aux intrigues de la cour papale, intrigues dirigées contre sa
personne et son autorité. Le 2 avril suivant, un décret impérial
avait annexé au royaume d'Italie les légations d'Ancône, d'Urbin, de
Macerata et de Camerino. Le décret du 17 mai 1809 portant réunion
des États romains à l'Empire français n'était donc que la suite et
le couronnement d'une politique depuis longtemps conçue et dont le
dernier terme devait être fatalement l'enlèvement et la captivité du
pape.]
Le pape dépossédé résidait encore au Quirinal; il commandait encore
à quelques autorités dévouées, à quelques Suisses de sa garde;
c'était trop: il fallait un prétexte à une dernière violence; on
le trouva dans un incident ridicule, qui pourtant offrait une
preuve naïve d'affection: des pêcheurs du Tibre avaient pris un
esturgeon; ils le veulent porter à leur nouveau saint Pierre aux
Liens; aussitôt les agents français crient à l'_émeute_! et ce qui
restait du gouvernement papal est dispersé. Le bruit du canon du
château Saint-Ange annonce la chute de la souveraineté temporelle du
pontife[281]. Le drapeau pontifical abaissé fait place à ce drapeau
tricolore qui dans toutes les parties du monde annonçait la gloire et
les ruines. Rome avait vu passer et s'évanouir bien d'autres orages:
ils n'ont fait qu'enlever la poussière dont sa vieille tête est
couverte.
[Note 281: Le 10 juin 1809.]
* * * * *
Le cardinal Pacca[282], un des successeurs de Consalvi qui s'était
retiré, courut auprès du saint-père. Tous les deux s'écrient:
_Consummatum est!_ Le neveu du cardinal, Tibère Pacca, apporte un
exemplaire imprimé du décret de Napoléon; le cardinal prend le
décret, s'approche d'une fenêtre dont les volets fermés ne laissaient
entrer qu'une lumière insuffisante, et veut lire le papier; il n'y
parvient qu'avec peine, en voyant à quelques pas de lui son infortuné
souverain et entendant les coups de canon du triomphe impérial. Deux
vieillards dans la nuit d'un palais romain luttaient seuls contre une
puissance qui écrasait le monde; ils tiraient leur vigueur de leur
âge: prêt à mourir on est invincible.
[Note 282: Barthélemy _Pacca_ (1756-1844), cardinal-doyen du
Sacré-Collège. Il devint en 1808 le principal ministre de Pie VII,
rédigea et fit afficher la bulle d'excommunication lancée contre
Napoléon en 1809, fut enlevé de Rome en même temps que le Souverain
Pontife, et enfermé au fort de Fénestrelle. Il rejoignit le Pape à
Fontainebleau en 1813, le détermina à rétracter les concessions qu'il
venait de faire par le Concordat du 25 janvier et rentra avec lui à
Rome en 1814. Il a laissé d'intéressants _Mémoires_.]
Le pape signa d'abord une protestation solennelle; mais, avant de
signer la bulle d'excommunication depuis longtemps préparée, il
interrogea le cardinal Pacca: «Que feriez-vous? lui dit-il.--Levez
les yeux au ciel, répondit le serviteur, ensuite donnez vos ordres:
ce qui sortira de votre bouche sera ce que veut le ciel.» Le pape
leva les yeux, signa et s'écria: «Donnez cours à la bulle.»
Megacci posa les premières affiches de la bulle aux portes des
trois basiliques, de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de
Saint-Jean-de-Latran[283]. Le placard fut arraché; le général
Miollis[284] l'expédia à l'empereur.
[Note 283: La bulle d'excommunication fut affichée dans la nuit du 10
au 11 juin.]
[Note 284: Sextius-Alexandre-François, comte _Miollis_ (1759-1828),
fit ses premières armes en Amérique, fut général de brigade en
1795, divisionnaire en 1799. Il était en 1809 commandant militaire
des États-Romains. Ami des lettres, il avait, en 1797, à Mantoue,
établi une fête en l'honneur de Virgile. Plus tard, il fit élever
une colonne à l'Arioste dans la ville de Ferrare. Son frère,
Charles-François-Melchior-Bienvenu de Miollis, évêque de Digne, de
1805 à 1838, a servi de modèle à Victor Hugo, lorsqu'il a peint, dans
_les Misérables_, avec de si admirables couleurs, le portrait de _M.
Charles-François-Bienvenu Myriel, évêque de D._]
Si quelque chose pouvait rendre à l'excommunication un peu de son
ancienne force, c'était la vertu de Pie VII: chez les anciens,
la foudre qui éclatait dans un ciel serein passait pour la plus
menaçante. Mais la bulle conservait encore un caractère de
faiblesse: Napoléon, compris parmi les _spoliateurs_ de l'Église,
n'était pas _expressément_ nommé. Le temps était aux frayeurs; les
timides se réfugièrent en sûreté de conscience dans cette absence
d'excommunication nominale. Il fallait combattre à coups de tonnerre;
il fallait rendre foudre pour foudre, puisqu'on n'avait pas pris
le parti de se défendre; il fallait faire cesser le culte, fermer
les portes des temples, mettre les églises en interdit, ordonner
aux prêtres de ne plus administrer les sacrements. Que le siècle
fût propre ou non à cette haute aventure, utile était de la tenter:
Grégoire VII n'y eût pas manqué. Si d'une part il n'y avait pas assez
de foi pour soutenir une excommunication, de l'autre il n'y en avait
plus assez pour que Bonaparte, devenant un Henri VIII, se fît chef
d'une Église séparée. L'empereur, par l'excommunication complète,
se fût trouvé dans des difficultés inextricables: la violence peut
fermer les églises, mais elle ne les peut ouvrir; on ne saurait ni
forcer le peuple à prier, ni contraindre le prêtre à offrir le saint
sacrifice. Jamais on n'a joué contre Napoléon toute la partie qu'on
pouvait jouer.
Un prêtre de soixante et onze ans, sans un soldat, tenait en
échec l'empire. Murat dépêcha sept cents Napolitains à Miollis,
l'inaugurateur de la fête de Virgile à Mantoue. Radet[285], général
de gendarmerie qui se trouvait à Rome, fut chargé d'enlever le pape
et le cardinal Pacca. Les précautions militaires furent prises, les
ordres donnés dans le plus grand secret et tout juste comme dans la
nuit de la Saint-Barthélemy: lorsqu'une heure après minuit frapperait
à l'horloge du Quirinal, les troupes rassemblées en silence devaient
monter intrépidement à l'escalade de la geôle de deux prêtres
décrépits.
[Note 285: Étienne _Radet_ (1762-1825). Il était l'homme des missions
pénibles. Pendant les Cent-Jours, l'Empereur le chargea de conduire
à Cette le duc d'Angoulême qui devait s'y embarquer pour l'Espagne.
Cette nouvelle besogne accomplie, il fut nommé inspecteur général de
gendarmerie et grand prévôt de l'armée. Arrêté en 1816 et condamné
par un conseil de guerre à neuf ans de détention, il fut rendu à la
liberté par une ordonnance royale du mois de mars 1818.]
À l'heure attendue[286], le général Radet pénétra dans la cour du
Quirinal par la grande entrée; le colonel Siry, qui s'était glissé
dans le palais, lui en ouvrit en dedans les portes. Le général monte
aux appartements: arrivé dans la salle des sanctifications, il y
trouve la garde suisse, forte de quarante hommes; elle ne fit aucune
résistance, ayant reçu l'ordre de s'abstenir: le pape ne voulait
avoir devant lui que Dieu.
[Note 286: C'était dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809.]
Les fenêtres du palais donnant sur la rue qui va à la Porta Pia
avaient été brisées à coups de hache. Le pape, levé à la hâte,
se tenait en rochet et en mosette dans la salle de ses audiences
ordinaires avec le cardinal Pacca, le cardinal Despuig, quelques
prélats et des employés de la secrétairerie. Il était assis devant
une table entre les deux cardinaux. Radet entre; on reste de part et
d'autre en silence. Radet pâle et déconcerté prit enfin la parole: il
déclare à Pie VII qu'il doit renoncer à la souveraineté temporelle
de Rome, et que si Sa Sainteté refuse d'obéir, il a ordre de la
conduire au général Miollis.
Le pape répondit que si les serments de fidélité obligeaient Radet
d'obéir aux injonctions de Bonaparte, à plus forte raison lui, Pie
VII, devait tenir les serments qu'il avait faits en recevant la
tiare; il ne pouvait ni céder ni abandonner le domaine de l'Église
qui ne lui appartenait pas, et dont il n'était que l'administrateur.
Le pape ayant demandé s'il devait partir seul: «Votre Sainteté,
répondit le général, peut emmener avec elle son ministre.» Pacca
courut se revêtir dans une chambre voisine de ses habits de cardinal.
Dans la nuit de Noël, Grégoire VII, célébrant l'office à
Sainte-Marie-Majeure, fut arraché de l'autel, blessé à la tête,
dépouillé de ses ornements et conduit dans une tour par ordre du
préfet Cencius. Le peuple prit les armes; Cencius effrayé tomba
aux pieds de son captif: Grégoire apaisa le peuple, fut ramené à
Sainte-Marie-Majeure, et acheva l'office.
Le 8 septembre 1303, Nogaret et Colonne entrèrent la nuit dans
Agnani, forcèrent la maison de Boniface VIII qui les attendait le
manteau pontifical sur les épaules, la tête ceinte de la tiare, les
mains armées des clefs et de la croix. Colonne le frappa au visage:
Boniface en mourut de rage et de douleur.
Pie VII, humble et digne, ne montra ni la même audace humaine, ni le
même orgueil du monde; les exemples étaient plus près de lui; ses
épreuves ressemblaient à celles de Pie VI. Deux papes du même nom,
successeurs l'un de l'autre, ont été victimes de nos révolutions:
tous deux furent traînés en France par la _voie douloureuse_! l'un,
âgé de quatre-vingt-deux ans, est venu expirer à Valence; l'autre,
septuagénaire, a subi la prison à Fontainebleau. Pie VII semblait
être le fantôme de Pie VI, repassant sur le même chemin.
Lorsque Pacca dans sa robe de cardinal revint, il trouva son auguste
maître déjà entre les mains des sbires et des gendarmes qui le
forçaient de descendre les escaliers sur les débris des portes jetées
à terre. Pie VI, enlevé du Vatican le 20 février 1798[287], trois
heures avant le lever du soleil, abandonna le monde de chefs-d'oeuvre
qui semblait le pleurer et sortit de Rome, au murmure des fontaines
de la place Saint-Pierre, par la porte Angélique. Pie VII, enlevé
du Quirinal le 6 juillet au point du jour, sortit par la Porte Pia;
il fit le tour des murailles jusqu'à la porte du Peuple. Cette
Porte Pia, où tant de fois je me suis promené seul, fut celle par
laquelle Alaric entra dans Rome. En suivant le chemin de ronde, où
Pie VII avait passé, je ne voyais du côté de la villa Borghèse que
la retraite de Raphaël, et du côté du Mont-Pincio que les refuges
de Claude Lorrain et du Poussin; merveilleux souvenirs de la beauté
des femmes et de la lumière de Rome; souvenirs du génie des arts
que protégea la puissance pontificale, et qui pouvaient suivre et
consoler un prince captif et dépouillé.