[Note 252: «La nuit était venue, dit Lanfrey (t. IV, p. 56) mais il

n'était pas de ténèbres assez épaisses pour voiler les horreurs de ce

champ de carnage où gisaient près de _quarante mille hommes_ morts,

mourants et blessés ... La moitié au moins des victimes de cette

tuerie était tombée de nos rangs, car si la canonnade du commencement

de l'action avait été plus meurtrière pour les Russes que pour nous,

nos attaques avaient été repoussées à plusieurs reprises, et rien à

la guerre n'entraîne plus de pertes qu'une attaque qui échoue.»--Dans

ses _Souvenirs militaires de 1804 à 1814_, page 148, le général de

Fezensac, qui faisait partie du 6e corps (celui du maréchal Ney),

raconte en ces termes sa visite au champ de bataille: «Le 9, au

matin, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau

et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de

bataille. Il était horrible et littéralement couvert de morts. Le

célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il

peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents

de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions,

parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et

il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «_Quel

massacre, et sans résultat!_» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre

aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait laissée le

champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels

on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les

habitants en fuite ...»]

[Note 253: Le 24 mai 1807.]

[Note 254: François-Joseph _Lefebvre_ (1755-1820). Il s'engagea aux

gardes-françaises le 10 septembre 1773 et y devint premier sergent

le 9 avril 1788. Général de brigade le 2 décembre 1793, général de

division le 10 janvier 1794, maréchal de France le 20 mai 1804, il

fut _créé duc de Dantzick_ le 28 mai 1807, quatre jours après la

prise de cette ville. Louis XVIII le fit pair de France le 4 juin

1814. Il eut de sa femme, la célèbre _Madame Sans-Gêne_, 14 enfants,

dont 12 fils, qui moururent tous avant leur père.]

Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts

et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons; nous

payâmes trop cher cette victoire: nous avions changé d'ennemi;

nous n'obtenions plus de succès sans que la veine française ne

fût largement ouverte. Koenigsberg est emporté[255]; à Tilsit un

armistice est conclu[256].

[Note 255: Le maréchal Soult l'occupa deux jours après la victoire de

Friedland, le 16 juin. Koenigsberg était la seconde capitale de la

Prusse. Cette place servait d'entrepôt général aux armées ennemies.

Soult lui imposa une contribution de huit millions de francs, s'y

empara d'une quantité énorme de magasins, de munitions, de fusils

anglais, et se rendit maître du fort de Pillau, qui assure la

navigation de la Baltique.]

[Note 256: Le 21 juin.]

Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un

radeau[257]. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu'on

apercevait à peine: le sort du monde flottait sur le Niémen, où

plus tard il devait s'accomplir. À Tilsit on s'entretint d'un

traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne

était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées

moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte

devenait maître de l'Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses

dépendances au royaume d'Italie, passait en Afrique, s'emparait de

Tunis et d'Alger, possédait Malte, envahissait l'Égypte, ouvrant la

Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et

italiennes: c'étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon.

Un projet d'invasion de l'Inde par terre avait déjà été concerté en

1800 entre Napoléon et l'empereur Paul Ier.

[Note 257: La première entrevue des empereurs Napoléon et Alexandre

eut lieu le 25 juin.]

La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour

la reine de Prusse[258], ne voulut rien accorder à ses intercessions.

Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du

Niémen, et on lui fit l'honneur de la prier deux fois aux festins des

empereurs[259]. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric,

fut rendue à la Prusse: on respectait le droit de l'ancienne

injustice; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des

territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe; Dantzick fut

rétabli dans son indépendance; on compta pour rien les hommes tués

dans ses rues et dans ses fossés: ridicules et inutiles meurtres de

la guerre! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois

frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de

Hollande et de Westphalie.

[Note 258: Depuis le début de la campagne, et jusqu'à la fin,

Napoléon, dans ses _Bulletins_, n'avait cessé de cribler d'épigrammes

la reine de Prusse; il n'avait pas rougi de descendre contre elle

jusqu'à l'insulte:

_1er bulletin de la Grande-Armée_, 8 octobre 1806:--«Maréchal,

dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous donne un rendez-vous

d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a manqué; mais comme on

dit _qu'il y a une belle reine qui veut être témoin des combats_,

soyons courtois, et marchons sans nous coucher pour la Saxe.»

L'Empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse est à

l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment de

dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toutes parts

l'incendie. Il semble voir _Armide dans son égarement_, mettant le

feu à son propre palais.»

_8e bulletin_, Weimar, 16 octobre.--«La reine de Prusse a été

plusieurs fois en vue de nos postes; elle est dans des transes et

dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait passé son

régiment en revue. Elle excite sans cesse le roi et les généraux.

_Elle voulait du sang; le sang le plus précieux a coulé._»

_9e bulletin_, 16 octobre.--«La reine de Prusse était ici pour

souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie figure,

mais de peu d'esprit.»

_17e bulletin_, Postdam, 25 octobre.--«C'est de ce moment que la

reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et _les graves

occupations de sa toilette_, pour se mêler des affaires d'État,

influencer le roi et _susciter partout ce feu dont elle était

possédée_ ... (Vient ici le passage déjà cité à la note 2 de la page

195, sur la gravure où la reine de Prusse est représentée _appuyant

la main sur son coeur et ayant l'air de regarder l'empereur de

Russie_.)

_19e bulletin_, Charlottembourg, 27 octobre 1806.--«La reine, à son

retour de ses _ridicules et tristes voyages_ à Erfurth et à Weimar,

a passé la nuit à Berlin sans voir personne ... Tout le monde avoue

que _la reine est l'auteur des maux que soufre la nation prussienne_...

On a trouvé _dans l'appartement_ que la reine occupait à Postdam

le _portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait

présent_ ... On a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le

roi pendant trois ans ... Ces pièces démontreraient, si cela avait

besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les princes qui

laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires politiques.

Les notes, les rapports, _les papiers d'État étaient musqués_ et se

trouvaient _mêlés avec les chiffres et d'autres objets de toilette

de la reine_. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes les

femmes de Berlin, mais aujourd'hui elles ont bien changé...»

_23e bulletin_, 30 octobre.--«Jusqu'à cette heure, nous avons 150

drapeaux, parmi lesquels sont ceux brodés des mains de la belle

reine, _beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène

aux Troyens_.»]

[Note 259: Napoléon lui-même a raconté avec des insinuations peu

délicates les inutiles efforts que la reine fit pour le fléchir.

Pour toute concession il lui offrit une rose: «--Au moins avec

Magdebourg? lui dit la reine suppliante.--Je ferai observer à Votre

Majesté, lui répondit-il durement, que c'est moi qui l'offre, et vous

qui la recevez.»--Louise-Auguste-Wilhelmine-Amélie, fille du duc de

Mecklembourg-Strélitz, et de Caroline de Hesse-Darmstadt, née en

1776, avait épousé en 1793 le prince héréditaire de Prusse, devenu en

1797 Frédéric-Guillaume III. Elle mourut en 1810. Elle laissait deux

fils, dont l'un sera le roi Frédéric-Guillaume IV, dont l'autre sera

l'empereur Guillaume Ier, qui recevra, le 2 septembre 1870, à Sedan,

l'épée du neveu de Napoléon.--La reine Louise fut enterrée dans le

parc de Charlottembourg. Ambassadeur à Berlin, en 1821, Chateaubriand

composa sur son tombeau une pièce de vers, dont voici la fin:

LE VOYAGEUR

Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus,

A suspendu ces couronnes fanées?

LE GARDIEN

Les beaux enfants dont ses vertus

Ici-bas furent couronnées.

LE VOYAGEUR

On vient.

LE GARDIEN

C'est un époux: il porte ici ses pas

Pour nourrir en secret un souvenir funeste.

LE VOYAGEUR

Il a donc tout perdu?

LE GARDIEN

Non: un trône lui reste.

LE VOYAGEUR

Un trône ne console pas.]

* * * * *

Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait

lui-même; presque simultanément il attaque la Russie, l'Espagne

et Rome: trois entreprises qui l'ont perdu. Vous avez vu dans le

_Congrès de Vérone_[260], dont la publication a devancé celle de ces

_Mémoires_, l'histoire de l'envahissement de l'Espagne. Le traité

de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807[261]. Junot arrivé en

Portugal avait déclaré, d'après le décret de Bonaparte, que la maison

de Bragance _avait cessé de régner_; protocole adopté: vous savez

qu'elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui

se passait sur la terre, que Jean VI[262] ne connut ce décret que par

un numéro du _Moniteur_ apporté par hasard, et déjà l'armée française

était à trois marches de la capitale de la Lusitanie[263]. Il ne

restait à la cour qu'à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de

Gama et entendirent les chants de Camoëns.

[Note 260: _Congrès de Vérone, guerre d'Espagne, négociations,

colonies espagnoles_, par _M. de Chateaubriand_. Deux volumes in-8º,

1838.]

[Note 261: Le traité entre la France et l'Espagne, signé à

Fontainebleau, était destiné à demeurer secret. Il était fait trois

parts du Portugal,--qui pourtant n'était pas encore conquis et ne

devait jamais l'être entièrement. La partie nord,--sous le titre

de _Lusitanie septentrionale_, était attribuée à la princesse

Marie-Louise-Joséphine de Bourbon, et à son jeune fils, Charles-Louis

de Bourbon, roi d'Étrurie, dont le royaume (l'ancien grand-duché

de Toscane) était cédé à la France.--La partie sud (les Algarves

et l'Alentejo) était donnée en souveraineté à Godoï (prince de la

Paix), favori de la reine et du roi d'Espagne.--La partie centrale

(les provinces de Beira, Tras os Montès, Estrémadure) devait être

occupée par les troupes de Napoléon, mais s'il gardait ainsi en dépôt

le centre et le coeur du Portugal, c'était uniquement, disait le

traité, «_pour en disposer à la paix générale_». On promettait au roi

d'Espagne la moitié des colonies portugaises, et on lui donnait le

titre pompeux d'_Empereur des deux Amériques_. Puis venait un petit

article, jeté négligemment à la fin d'un annexe et qui était, en

réalité, tout le traité. Cet article stipulait «qu'un nouveau corps

de 40,000 hommes serait réuni à Bayonne, pour être prêt à entrer

en Espagne et à se porter en Portugal dans le cas où les Anglais

enverraient des renforts et menaceraient de l'attaquer.»]

[Note 262: Jean VI (1767-1826), fils de Pierre III et de la reine

Marie Ire, avait été nommé régent du royaume en 1792, lorsque sa mère

fut tombée en enfance. En 1807, à la suite de l'invasion française,

il se retira avec la famille royale au Brésil, colonie portugaise, et

y prit le titre d'Empereur. Il fut proclamé roi du Portugal en 1816 à

la mort de sa mère, mais il ne revint dans ce pays qu'en 1821.]

[Note 263: Une armée d'environ 25,000 hommes, sous les ordres de

Junot, s'était mise en mouvement de Bayonne, le 17 octobre 1807,

et s'était portée en Portugal. Moins de dix jours après, le 26

octobre, son avant-garde était à Abrantès, à vingt lieues de la

capitale, et le conseil du Régent ignorait encore son approche. Ce

prince n'avait connu la gravité de sa position qu'en recevant, le

25, le numéro du _Moniteur_, en date du 13, apporté à Lisbonne par

un bâtiment extraordinairement expédié de Londres à l'ambassadeur

anglais,--numéro renfermant cette sentence impériale: _La maison de

Bragance a cessé de régner en Europe._]

En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché

la Russie, le rideau se leva au midi; on vit d'autres régions

et d'autres scènes, le soleil de l'Andalousie, les palmiers du

Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans

l'arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des

guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.

Par l'envahissement de l'Espagne, l'esprit de la guerre changea;

Napoléon se trouva en contact avec l'Angleterre, son génie funeste,

et il lui apprit la guerre: l'Angleterre détruisit la flotte de

Napoléon à Aboukir, l'arrêta à Saint-Jean-d'Acre, lui enleva ses

derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d'évacuer l'Ibérie,

s'empara du midi de la France jusqu'à la Garonne, et l'attendit à

Waterloo: elle garde aujourd'hui sa tombe à Sainte-Hélène de même

qu'elle occupa son berceau en Corse.

Le 5 mai 1808, le traité de Bayonne cède à Napoléon, au nom de

Charles IV, tous les droits de ce monarque: le rapt des Espagnes

ne fait plus de Bonaparte qu'un prince d'Italie, à la façon de

Machiavel, sauf l'énormité du vol. L'occupation de la Péninsule

diminue ses forces contre la Russie dont il est encore ostensiblement

l'ami et l'allié, mais dont il porte au coeur la haine cachée. Dans

sa proclamation. Napoléon avait dit aux Espagnols: «Votre nation

périssait: j'ai vu vos maux, je vais y porter remède; je veux que

vos derniers neveux conservent mon souvenir et disent: _Il fut le

régénérateur de notre patrie_[264].» Oui, il a été le régénérateur

de l'Espagne, mais il prononçait des paroles qu'il comprenait mal.

Un catéchisme d'alors, composé par des Espagnols, explique le sens

véritable de la prophétie:

[Note 264: _Proclamation de Napoléon aux Espagnols_, en date du 24

mai 1808.]

«Dis-moi, mon enfant, qui es-tu?--Espagnol par la grâce de

Dieu.--Quel est l'ennemi de notre félicité?--L'empereur

des Français.--Qui est-ce?--Un méchant.--Combien a-t-il de

natures?--Deux, la nature humaine et la nature diabolique.--De qui

dérive Napoléon?--Du péché.--Quel supplice mérite l'Espagnol qui

manque à ses devoirs?--La mort et l'infamie des traîtres.--Que sont

les Français?--D'anciens chrétiens devenus hérétiques[265].»

[Note 265: Ce Catéchisme renfermait encore d'autres questions et

d'autres réponses. En voici quelques-unes:

«Combien y a-t-il d'empereurs des Français?--Un véritable en trois

personnes trompeuses.--Comment les nomme-t-on?--_Napoléon_, _Murat_

et _Manuel Godoï_ (le prince de la Paix).--Lequel des trois est le

plus méchant?--Ils le sont tous trois également.--De qui dérive

Napoléon?--Du péché.--Murat?--De Napoléon.--Et Godoï?--De la

fornication des deux.--Quel est l'esprit du premier?--L'orgueil et le

despotisme.--Du second?--La rapine et la cruauté.--Du troisième?--La

cupidité, la trahison et l'ignorance.--Comment les Espagnols

doivent-ils se conduire?--D'après les maximes de N.-S.-J.-C.--Qui

nous délivrera de nos ennemis?--La confiance entre nous autres et les

armes.--Est-ce un péché de mettre un Français à mort?--Non, mon père,

on gagne le ciel en tuant un de ces chiens d'hérétiques.» (Mignet,

_Histoire de la Révolution française_, t. II, p. 836.)]

Bonaparte tombé a condamné en termes non équivoques son entreprise

d'Espagne: «J'embarquai, dit-il, fort mal toute cette affaire.

_L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop

cynique_, et le tout demeure fort vilain, puisque j'ai succombé; car

l'_attentat_ ne se présente plus que dans sa honteuse nudité, privé

de tout le grandiose et des nombreux bienfaits qui remplissaient mon

intention. La postérité l'eût préconisé pourtant si j'avais réussi,

et avec raison peut-être, à cause de ses grands et heureux résultats.

Cette combinaison m'a perdu. Elle a perdu ma moralité en Europe,

ouvert une école aux soldats anglais. Cette malheureuse guerre

d'Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs

de la France.»

Cet aveu, pour réemployer la phrase de Napoléon, _est par trop

cynique_; mais ne nous y trompons pas: en s'accusant, le but de

Bonaparte est de chasser dans le désert, chargé de malédictions, un

attentat-émissaire, afin d'appeler sans réserve l'admiration sur

toutes ses autres actions.

L'affaire de Baylen perdue[266], les cabinets de l'Europe, étonnés

du succès des Espagnols, rougissent de leur pusillanimité.

Wellington[267] se lève pour la première fois sur l'horizon, au point

où le soleil se couche; une armée anglaise débarque le 31 juillet

1808 près de Lisbonne, et le 30 août les troupes françaises évacuent

la Lusitanie[268]. Soult avait en portefeuille des proclamations où

il s'intitulait Nicolas Ier roi de Portugal[269]. Napoléon rappela

de Madrid le grand-duc de Berg. Entre Joseph, son frère, et Joachim,

son beau-frère, il lui plut d'opérer une transmutation: il prit la

couronne de Naples sur la tête du premier et la posa sur la tête du

second; il enfonça d'un coup de main ces coiffures sur le front des

deux nouveaux rois, et ils s'en allèrent, chacun de son côté, comme

deux conscrits qui ont changé de shako[270].

[Note 266: Le 22 juillet 1808, le général Dupont, vaincu et cerné à

Baylen (Andalousie), signait la capitulation en vertu de laquelle

tout son corps d'armée était prisonnier de guerre. D'après le

_Rapport_ de Regnaud de Saint-Jean-d'Angély _sur la capitulation_, le

corps de Dupont avant le combat de Baylen comptait en _présence sous

les armes_, 22,830 hommes, et en _effectif_, 27,067.]

[Note 267: Lorsqu'il débarqua en Portugal, le 31 juillet 1808, avec

dix mille hommes, renforcés de quatre mille quelques jours après,

Wellington ne portait encore que le nom de _sir Arthur Wellesley_. Ce

fut seulement après la bataille de Talaveyra (27 juillet 1809), qu'il

reçut la pairie et le titre de vicomte de Wellington. Il fut fait duc

à la bataille de Vittoria (21 juin 1813).]

[Note 268: Le 30 août 1808, Junot, battu le 21 à Vimeiro, dut signer

la convention de Cintra, aux termes de laquelle l'armée française

devait évacuer entièrement le territoire portugais, mais avec armes

et bagages et sans être prisonnière de guerre. Le gouvernement

anglais se chargeait de la transporter par mer à Lorient et à

Rochefort.]

[Note 269: Sur cette tentative du maréchal Soult et sur les moyens

dont il usa pour essayer de se faire roi de Portugal, le général

Thiébault a donné, dans ses _Mémoires_, tome IV, pages 337 et

suivantes, les détails les plus curieux.]

[Note 270: Le 6 juin 1808, décret impérial, daté de Bayonne, par

lequel Napoléon proclame roi des Espagnes et des Indes son frère

Joseph, transféré de Naples à Madrid.--Le 15 juillet 1808, autre

décret, déclarant roi de Naples, sous le nom de _Joachim-Napoléon_,

le maréchal Murat, grand-duc de Berg.]

Le 22 septembre, à Erfurt[271], Bonaparte donna une des dernières

représentations de sa gloire; il croyait s'être joué d'Alexandre et

l'avoir enivré d'éloges. Un général écrivait: «Nous venons de faire

avaler un verre d'opium au czar, et, pendant qu'il dormira, nous

irons nous occuper d'ailleurs.»

[Note 271: Chateaubriand commet ici une petite erreur de date. C'est

seulement le 27 septembre 1808 que Napoléon arriva à Erfurt et

qu'il eut avec Alexandre sa première entrevue. Les deux empereurs

se séparèrent le 14 octobre. Ce fut le 4 octobre qu'eut lieu la

représentation dans laquelle on joua l'_Oedipe_ de Voltaire et où

Talma dit le vers, si célèbre depuis:

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.

Ce soir-là «le parterre des rois» se composait des princes suivants:

le roi de Bavière, le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi

de Westphalie, le duc de Weimar, le duc d'Oldenbourg, le duc de

Mecklembourg-Schwérin, le duc de Mecklembourg-Strélitz, le duc

Alexandre de Wurtemberg, le prince de la Tour-et-Taxis. (Voir le beau

livre de M. Albert Vandal sur _Napoléon et Alexandre Ier_, tome I,

pages 415 et 441.)]

Un hangar avait été transformé en salle de spectacle; deux fauteuils

à bras étaient placés devant l'orchestre pour les deux potentats; à

gauche et à droite, des chaises garnies pour les monarques; derrière

étaient des banquettes pour les princes: Talma, roi de la scène, joua

devant un parterre de rois. À ce vers:

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Alexandre serra la main de son _grand ami_, s'inclina et dit: «Je ne

l'ai jamais mieux senti.»

Aux yeux de Bonaparte, Alexandre était alors un niais; il en faisait

des risées; il l'admira quand il le supposa fourbe: «C'est un Grec

du Bas-Empire, disait-il, il faut s'en défier.» À Erfurt, Napoléon

affectait la fausseté effrontée d'un soldat vainqueur; Alexandre

dissimulait comme un prince vaincu: la ruse luttait contre le

mensonge, la politique de l'Occident et la politique de l'Orient

gardaient leurs caractères.

Londres éluda les ouvertures de paix qui lui furent faites, et le

cabinet de Vienne se déterminait sournoisement à la guerre. Livré de

nouveau à son imagination, Bonaparte, le 26 octobre, fit au Corps

législatif cette déclaration: «L'empereur de Russie et moi nous nous

sommes vus à Erfurt: nous sommes d'accord et invariablement unis pour

la paix comme pour la guerre.» Il ajouta: «Lorsque je paraîtrai

_au delà_ des Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l'Océan pour

éviter la honte, la défaite ou la mort»: et le Léopard a paru _en

deçà_ des Pyrénées[272].

[Note 272: L'Empereur, dans ce même discours au Corps législatif,

annonçait solennellement «qu'il allait couronner dans Madrid le

roi d'Espagne et _planter ses aigles sur les forts de Lisbonne_,»

engagement théâtral qui n'empêchait pas nos troupes, à ce même

moment, d'évacuer le Portugal.]

Napoléon, qui croit toujours ce qu'il désire, pense qu'il reviendra

sur la Russie, après avoir achevé de soumettre l'Espagne en quatre

mois, comme il arriva depuis à la légitimité; conséquemment il retire

quatre-vingt mille vieux soldats de la Saxe, de la Pologne et de la

Prusse; il marche lui-même en Espagne[273]; il dit à la députation

de la ville de Madrid: «Il n'est aucun obstacle capable de retarder

longtemps l'exécution de mes volontés. Les Bourbons ne peuvent plus

régner en Europe; aucune puissance ne peut exister sur le continent

influencée par l'Angleterre.[274]»

[Note 273: Napoléon quitta Paris le 29 octobre 1808. Le 3 novembre,

il était à Bayonne, et le lendemain il entrait en Espagne.]

[Note 274: Réponse de Napoléon, le 15 décembre, à une députation

de la municipalité et des principaux membres du clergé de la ville

de Madrid. Dans cette réponse, il disait encore _qu'il lui serait

facile de gouverner l'Espagne, en y établissant autant de vice-rois

qu'il y avait de provinces_; que cependant il ne se refusait pas de

_céder au roi ses droits de conquête_ et de l'établir dans Madrid si

les habitants voulaient manifester leurs sentiments de fidélité et

donner l'exemple aux provinces. Qu'ils se hâtassent donc de prouver

la sincérité de leur soumission _en prêtant devant le Saint-Sacrement

un serment qui sortît non-seulement de la bouche mais du coeur_.--En

arrivant en Égypte, Bonaparte avait dit: «Peuples d'Égypte, je

respecte plus que les mameloucks Dieu, _son prophète et le Coran_.»

À Madrid, Napoléon respecte plus _le Saint-Sacrement_, que le

catholique peuple d'Espagne!]

Il y a trente-deux ans que cet oracle est rendu, et la prise de

Saragosse, dès le 21 février 1809, annonça la délivrance de l'univers.

Toute la vaillance des Français leur fut inutile: les forêts

s'armèrent, les buissons devinrent ennemis. Les représailles

n'arrêtèrent rien, parce que dans ce pays les représailles

sont naturelles. L'affaire de Baylen, la défense de Girone et

de Ciudad-Rodrigo, signalèrent la résurrection d'un peuple. La

Romana, du fond de la Baltique, ramène ses régiments en Espagne,

comme autrefois les Francs, échappés de la mer Noire, débarquèrent

triomphants aux bouches du Rhin[275]. Vainqueurs des meilleurs

soldats de l'Europe, nous versions le sang des moines avec cette

rage impie que la France tenait des bouffonneries de Voltaire et de

la démence athée de la Terreur. Ce furent pourtant ces milices du

cloître qui mirent un terme aux succès de nos vieux soldats: ils ne

s'attendaient guère à rencontrer ces enfroqués, à cheval, comme des

dragons de feu, sur les poutres embrasées des édifices de Saragosse,

chargeant leurs escopettes parmi les flammes au son des mandolines,

au chant des _boléros_ et au _requiem_ de la messe des morts: les

ruines de Sagonte applaudirent.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 15 / 42 段