Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau

roi de Bavière[224]: les trônes s'abattaient de toute part dans la

famille d'un soldat de la Corse. Le 20 février l'empereur décrète la

restauration de l'église de Saint-Denis; il consacre les caveaux

reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n'y

sera jamais enseveli: l'homme creuse la tombe; Dieu en dispose.

[Note 224: La princesse _Augusta-Amélie_, née le 21 juin

1788, fille de Maximilien-Joseph, électeur de Bavière, et de

Frédérique-Guillelmine-Caroline, princesse de Bade. Le traité de

Presbourg (26 décembre 1805) avait fait de l'électorat de Bavière un

royaume auquel avait été annexé le Tyrol. La princesse Augusta-Amélie

mourut en 1851.]

Berg et Clèves sont dévolus à Murat[225], les Deux-Siciles à

Joseph[226]. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de

Napoléon et l'Université est érigée[227].

[Note 225: Le 15 mars 1806, Joachim Murat, beau-frère de Napoléon par

son mariage avec Caroline Bonaparte (20 janvier 1800), est déclaré

grand-duc de _Clèves_ et de _Berg_.]

[Note 226: Le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte est déclaré roi des

_Deux-Siciles_.]

[Note 227: Elle fut instituée par la loi du 10 mai 1806. Aucune

école, aucun _établissement quelconque d'instruction_ ne pouvait

être formé hors de l'Université impériale _sans l'autorisation de

son chef_. C'était la centralisation et le despotisme appliqués à

l'instruction publique. Les esprits eux-mêmes étaient enrégimentés,

si bien que le grand-maître de l'Université put s'écrier un jour en

tirant sa montre: «Voici que l'on commence à dicter un thème latin

dans tous les lycées de l'Empire!»]

La République batave, contrainte à aimer les princes, envoie le 5

juin 1806 implorer Napoléon, afin qu'il daignât lui accorder son

frère Louis pour roi[228].

[Note 228: Le 5 juin 1806, Louis Bonaparte est proclamé roi de

Hollande, conformément à un traité conclu le 24 mai avec le

gouvernement de la république batave.]

L'idée de l'association de la Batavie à la France par une union

plus ou moins déguisée ne provenait que d'une convoitise sans règle

et sans raison: c'était préférer une petite province à fromage

aux avantages qui résulteraient de l'alliance d'un grand royaume

ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de

l'Europe; c'était confirmer aux Anglais la position de l'Inde, en

les obligeant, pour leur sûreté, de garder le cap de Bonne-Espérance

et Ceylan dont ils s'étaient emparés à notre première invasion de la

Hollande. La scène de l'octroiement des Provinces-Unies au prince

Louis était préparée: on donna au château des Tuileries une seconde

représentation de Louis XIV faisant paraître au château de Versailles

son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand

gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense

entre; Bonaparte lui dit: «Chouchou, répète-nous la fable que tu as

apprise.» L'enfant aussitôt: _Les grenouilles qui demandent un roi._

Et il continue:

Les grenouilles, se lassant

De l'état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.

Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l'empereur, selon

une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles: s'il était de

grande société, il n'était pas toujours de bonne compagnie[229].

[Note 229: «Napoléon avait le ton d'un jeune lieutenant mal élevé.»

_Mes Souvenirs sur Napoléon_, par le comte Chaptal, p. 322.]

Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédération des

États du Rhin; quatorze princes allemands se séparent de l'Empire,

s'unissent entre eux et avec la France: Napoléon prend le titre de

protecteur de cette confédération[230].

[Note 230: Aux termes du _Traité de la Confédération des États du

Rhin_, entre l'empereur Napoléon et quatorze princes du midi et de

l'ouest de l'Allemagne, les intérêts communs des États confédérés

devaient être traités dans une Diète siégeant à Francfort-sur-le-Mein

et divisée en deux collèges, celui des rois et celui des princes.

Dans le premier, siègeraient les représentants des rois de Bavière et

de Wurtemberg, des grands-ducs de Bade, de Berg et de Darmstadt, et

du _Prince-primat_, archevêque de Mayence. Dans le second collège,

siègeraient huit petits princes portant des titres inférieurs. Les

contingents de troupes étaient fixés, comme suit: pour la France,

200,000 hommes; la Bavière, 30,000; le Wurtemberg, 12,000; Bade,

8,000; les autres États, 23,000; en tout, 273,000 hommes.

Dans les six années suivantes, la Confédération du Rhin s'augmentera

de tous les souverains allemands, anciens ou nouveaux, à l'exception

de l'empereur d'Autriche, du roi de Prusse, des ducs de Brunswick,

d'Oldenbourg, du roi de Suède en sa qualité de duc de Poméranie et du

roi de Danemark comme duc de Holstein.

Cet acte fédératif ne sera d'ailleurs jamais exécuté par Napoléon que

sous le rapport des levées d'hommes et des subsides. Il ne servira

qu'à resserrer le joug imposé aux Allemands.]

Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant signée[231],

François II, par suite de la confédération du Rhin, renonce le

6 août à la dignité d'empereur électif d'Allemagne et devient

empereur héréditaire d'Autriche: le Saint-Empire romain croule[232].

Cet immense événement fut à peine remarqué; après la Révolution

française, tout était petit; après la chute du trône de Clovis, on

entendait à peine le bruit de la chute du trône germanique.

[Note 231: L'empereur Alexandre refusa de ratifier ce traité, conclu

à Paris et signé seulement à titre provisoire par le représentant de

la Russie, M. d'Oubril.]

[Note 232: À partir de ce moment, François II se désigna comme

_empereur héréditaire d'Autriche_, sous le nom de _François Ier_.]

Au commencement de notre Révolution, l'Allemagne comptait une

multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient à

attirer vers elles les différents pouvoirs: l'Autriche créée par

le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le

pays et s'asseyaient tant bien que mal sur les bases du traité de

Westphalie. L'Allemagne rêvait l'unité politique; mais il manquait

à l'Allemagne, pour arriver à la liberté, l'éducation politique,

comme pour arriver à la même liberté l'éducation militaire manque à

l'Italie. L'Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait à

ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pèchent contre

les règles de l'art, mais n'en représentent pas moins la majesté de

la religion et la puissance des siècles.

La confédération du Rhin est un grand ouvrage inachevé, qui demandait

beaucoup de temps, une connaissance spéciale des droits et des

intérêts des peuples; il dégénéra subitement dans l'esprit de celui

qui l'avait conçu: d'une combinaison profonde, il ne resta qu'une

machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa première visée de génie

passée, n'apercevait plus que de l'argent et des soldats; l'exacteur

et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la

politique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis d'immenses

ébauches.

Remueur de tout, Napoléon imagina vers cette époque le grand

Sanhédrin[233]: cette assemblée ne lui adjugea pas Jérusalem; mais,

de conséquence en conséquence, elle a fait tomber les finances du

monde aux échoppes des Juifs, et produit par là dans l'économie

sociale une fatale subversion.

[Note 233: Sur l'ordre de Napoléon, une Assemblée de députés israélites

se réunit à Paris, le 26 juillet 1806, à l'effet d'indiquer au

gouvernement les moyens de rendre leurs coreligionnaires susceptibles

de participer aux droits civils et politiques, en modifiant celles de

leurs habitudes et de leurs doctrines qui les retenaient isolés de

leurs concitoyens. Cette assemblée adressa à toutes les synagogues

de l'empire français, du royaume d'Italie et de l'Europe une

proclamation leur annonçant l'ouverture à Paris, pour le 20 octobre

1806, du _grand Sanhédrin_.--C'était le nom donné, à Jérusalem,

au Conseil suprême des Juifs, dont les séances se tenaient dans

une salle, moitié comprise dans le temple, moitié en dehors de cet

édifice.--Ouvertes à Paris le 9 février 1807, les séances du grand

Sanhédrin se terminèrent, le 9 mars suivant, par une déclaration

solennelle et publique, ainsi conçue:

«Après un intervalle de quinze siècles, 71 docteurs de la loi et

notables d'Israël s'étant constitués en grand Sanhédrin, afin de

trouver en eux le moyen et la force des ordonnances religieuses, et

conformes aux principes de leurs lois, et qui servent d'exemples

à tous les Israélites, ils déclarent que leur loi contient des

dispositions religieuses et des dispositions politiques; que les

premières sont absolues, mais que les dernières, destinées à régir

le peuple d'Israël dans la Palestine, ne sauraient être applicables

depuis qu'il ne se forme plus en corps de nation.--La polygamie

permise par la loi de Moïse, n'étant qu'une simple faculté et hors

d'usage en Occident, est interdite.--L'acte civil du mariage doit

précéder l'acte religieux.--Nulle répudiation ou divorce ne peut

avoir lieu que suivant les formes voulues par les lois civiles.--Les

mariages entre Israélites et Chrétiens sont valables.--La loi de

Moïse oblige de regarder comme frères les individus des nations

qui reconnaissent un Dieu Créateur.--Tous les Israélites doivent

exercer, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur

croyance, la pratique habituelle et constante envers tous les

hommes reconnaissant un Dieu créateur, des actes de justice et de

charité prescrits par les livres saints.--Tout Israélite, traité

par les lois comme citoyen, doit obéir aux lois de la patrie, et

se conformer, dans toutes les transactions, aux dispositions du

code civil qui y est en usage. Appelé au service militaire, il est

dispensé, pendant la durée de ce service, de toutes les observances

religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.--Les Israélites

doivent, de préférence, exercer les professions mécaniques et

libérales, et acquérir des propriétés foncières, comme autant de

moyens de s'attacher à leur patrie et d'y retrouver la considération

générale.--La loi de Moïse n'autorisant pas l'usure et n'admettant

que l'intérêt légitime dans le prêt entre Israélites et non

Israélites, quiconque transgresse cette loi viole un devoir religieux

et pèche notoirement contre la volonté divine.»]

Le marquis de Lauderdale[234] vint à Paris remplacer M. Fox dans les

négociations pendantes entre la France et l'Angleterre, pourparlers

diplomatiques qui se réduisirent à ce mot de l'ambassadeur anglais

sur M. de Talleyrand: «C'est de la boue[235] dans un bas de soie.»

[Note 234: Lord _Lauderdale_ (1759-1839), ami de Fox et l'un

des chefs du parti whig. Après la chute de Napoléon, il soutint

énergiquement lord Holland dans toutes les propositions que fit ce

dernier en faveur du captif de Sainte-Hélène.--À la mort de Pitt,

Fox avait été appelé au ministère. Il ouvrit presqu'aussitôt des

négociations avec la France, et y apporta un grand désir de les

voir aboutir; mais lui-même ne tarda pas à suivre dans la tombe

son glorieux rival. Il mourut le 13 septembre 1806. Après lui, les

négociations commencées se poursuivirent, mais sans entrain, sans

conviction d'aucun côté. Moins d'un mois après la mort de Fox, les

conférences étaient tout à coup rompues, et lord Lauderdale, chargé

de les suivre à Paris, retournait en Angleterre.]

[Note 235: J'affaiblis l'expression. CH.--D'après Sainte-Beuve,

le mot aurait été dit, non par l'ambassadeur anglais, mais par un

général français,--ce n'est pas Cambronne,--ou peut-être même par

Napoléon. «Selon les uns, écrit-il dans ses _Nouveaux Lundis_, t.

XII, p. 30, ce serait Lannes ou Lasalle qui, voyant Talleyrand

dans son costume de cour et faisant la belle jambe, autant qu'il

le pouvait, aurait dit: «Dans de si beaux bas de soie, f.... de la

m....!» Mais, selon une autre version qui m'est affirmée, le général

Bertrand racontant une scène terrible dont il aurait été témoin,

et dans laquelle Napoléon lança à Talleyrand les plus sanglants

reproches, ajoutait que les derniers mots de cette explosion furent:

«Tenez, monsieur, vous n'êtes que de la m.... dans un bas de soie.»

Le mot, sous cette dernière forme, sent tout à fait la vérité.»]

* * * * *

Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon

part de Saint-Cloud[236], arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les

magasins de l'ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est

tué[237] À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît

dans cette double bataille[238]; je ne la retrouvai plus à mon retour

de Jérusalem.

[Note 236: Napoléon quitta Saint-Cloud le 25 septembre 1806.]

[Note 237: Le combat de Saalfeldt, entre la division du général

Suchet, appartenant au corps du maréchal Lannes, et le prince Louis

de Prusse, commandant l'avant-garde du corps de Hohenlohe, eut

lieu le 10 octobre. Le prince _Louis_-Ferdinand de Prusse (et non

simplement le _prince Ferdinand_; l'histoire ne l'appelle jamais

que le prince Louis) y fut tué. Âgé de vingt-quatre ans, fils du

prince Auguste-Ferdinand, frère du grand Frédéric, il était l'idole

de l'armée. L'épée à la main, il cherchait à rallier ses régiments,

lorsqu'il fut attaqué corps à corps par un maréchal-des-logis du

10e de hussards, nommé Guindé. «Rendez-vous, colonel, lui dit le

sous-officier, ou vous êtes mort.» Le prince lui répondit par un coup

de sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le

prince tomba mort.]

[Note 238: Des deux batailles qui eurent lieu le 14 octobre, la

plus importante est celle d'Auërstaedt, où le maréchal Davout eut

sur les bras la plus grande partie de l'armée prussienne, commandée

par le roi de Prusse en personne et par le duc de Brunswick. À

Iéna, Napoléon n'eut affaire, avec des forces supérieures, qu'à

la plus faible partie de l'armée ennemie. Davout avait devant

lui soixante mille hommes, et Napoléon quarante mille seulement.

L'Empereur intervertit complètement les rôles dans son cinquième

bulletin. Tandis qu'il réduisait à _cinquante mille_--au lieu de

_soixante_--l'armée contre laquelle avait eu à lutter Davout, il

portait à _quatre-vingt mille_--au lieu de _quarante_--celle qu'il

avait eu à combattre. Il ne fit de la bataille d'Auërstaedt qu'un

épisode très secondaire de la bataille d'Iéna, tandis qu'elle en

était l'événement capital et décisif. Et c'est ainsi que l'admirable

victoire d'Auërstaedt s'est presque effacée et a comme disparu dans

le rayonnement de celle d'Iéna.]

Le bulletin prussien peint tout dans une ligne; «_L'armée du roi a

été battue. Le roi et ses frères sont en vie._» Le duc de Brunswick

survécut peu à ses blessures[239]: en 1792, sa proclamation avait

soulevé la France; il m'avait salué sur le chemin lorsque, pauvre

soldat, j'allai rejoindre les frères de Louis XVI.

[Note 239: C'est à Auërstaedt que le duc de Brunswick fut

mortellement blessé. Il était âgé de 72 ans.]

Le prince d'Orange[240] et Moellendorf[241], avec plusieurs officiers

généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en

vertu de la capitulation de la place.

[Note 240: Le prince d'Orange, né en 1772, à la Haye, était fils de

Guillaume V, stadhouder de Hollande, dépossédé par les Français en

1794, et mort à Brunswick en 1806. Il rentra en Hollande dès 1813,

après la bataille de Leipsick, prit dès lors le titre de _prince

souverain_, reçut des Alliés en 1815 celui de _roi des Pays-Bas_, et

réunit sous son sceptre la Belgique et la Hollande, qu'il gouverna

sous le nom de Guillaume Ier. Réduit, après la révolution de Belgique

en 1830, à ne plus régner que sur la Hollande, il abdiqua en 1840, et

se retira à Berlin, où il mourut subitement en 1843.]

[Note 241: Richard-Joachim-Henri, comte de _Moellendorf_ (1725-1816),

feld-maréchal prussien. Il fut blessé à Auërstaedt et fait prisonnier

à Erfurt; Napoléon le rendit aussitôt à la liberté.]

Moellendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon

de Frédéric, qui en fait l'éloge dans l'_Histoire de son temps_,

de même que Mirabeau dans ses _Mémoires secrets_. Il assista à nos

désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d'Iéna: le duc de

Brunswick vit à Clostercamp immoler d'Assas, et tomber à Auërstaedt

Ferdinand de Prusse[242], coupable seulement de haine généreuse

contre le meurtre du duc d'Enghien. Ces spectres des vieilles guerres

de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires:

les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de

l'avenir; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs

nouveaux, elles parurent et s'évanouirent.

[Note 242: Il faut lire: «Le duc de Brunswick vit à Clostercamp

immoler d'Assas, et tomber à _Saalfeldt_, _Louis_-Ferdinand de

Prusse.»]

Erfurt capitule[243]; Leipsick est saisi par Davout[244]; les

passages de l'Elbe sont forcés[245]; Spandau cède; Bonaparte fait

prisonnière à Potsdam l'épée de Frédéric[246]. Le 27 octobre 1806,

le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides

à Berlin, entend porter les armes d'une façon qui lui révèle des

grenadiers étrangers: Napoléon est arrivé. Pendant que le monument

de la philosophie s'écroulait au bord de la Sprée, je visitais à

Jérusalem le monument impérissable de la religion.

[Note 243: Le 16 octobre 1806.]

[Note 244: Le 18 octobre.]

[Note 245: Le 20 octobre, les maréchaux Davout et Lannes forcent le

passage de l'Elbe à Wittembourg et à Dessau.]

[Note 246: Le 25 octobre.]

Stettin, Custrin se rendent[247]; à Lubeck nouvelle victoire; la

capitale de la Wagrie est emportée d'assaut[248]; Blücher, destiné

à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C'est

l'histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées

dans un voyage en 1672 par Louis XIV.

[Note 247: Le 29 octobre, le général Lasalle, à la tête de 1200

hussards, fait capituler Stettin, place très forte sur l'Oder, et

capitale de la Poméranie prussienne. On y prend 5,000 hommes, 150

canons, d'immenses magasins.--Le 1er novembre, la place de Custrin,

située au milieu d'un vaste marais, bien approvisionnée, défendue par

près de 4,000 hommes et 90 pièces d'artillerie, se rend sans coup

férir au maréchal Davout. Par son occupation, l'armée française est

maîtresse du bas Oder.]

[Note 248: La prise de Lubeck est du 6 novembre. Le général Blücher,

le duc de Brunswick-Oells, fils du vaincu d'Auërstaedt, dix autres

généraux, 12 à 13,000 officiers ou soldats, tombent au pouvoir des

Français.--Deux jours après, le 8 novembre, avait lieu la reddition

de Magdebourg, la plus forte place de la monarchie prussienne. Le

maréchal Ney y prend vingt généraux, 18,000 officiers ou soldats,

plus de 700 canons et d'immenses magasins en tous genres.]

Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système

continental, décret gigantesque qui mit l'Angleterre au ban du monde,

et fut au moment de s'accomplir; ce décret paraissait fou, il n'était

qu'immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d'un côté

les manufactures de la France, de l'Allemagne, de la Suisse et de

l'Italie, de l'autre il étendit le commerce anglais sur le reste du

globe: en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des

intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture

entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg.

Le blocus fut donc un acte douteux: Richelieu ne l'aurait pas

entrepris[249].

[Note 249: M. P. Lanfrey, dans son _Histoire de Napoléon Ier_ (tome

III, p. 511), juge en ces termes le décret de Berlin: «Une chose lui

manqua radicalement dès son origine, c'est de pouvoir être exécuté;

car son exécution supposait non plus la docilité, mais le zèle et

le concours des populations qui devaient en être victimes! Aussi

produisit-il beaucoup de maux et de vexations, mais il ne fut jamais

une loi que sur le papier, et l'on doit moins y voir un acte que

le défi d'une colère impuissante. Ce roi des rois, qui ne pouvait

pas, en réunissant toutes ses forces et tous ses moyens, parvenir à

mettre une barque à la mer, il décrétait avec un sang-froid superbe

«_que les îles britanniques seraient désormais en état de blocus!_»

Il interdisait tout commerce et toute correspondance avec elles, il

décidait que «tout individu, sujet de l'Angleterre, trouvé dans les

pays occupés par nos troupes, serait fait prisonnier de guerre,»

que les marchandises d'origine anglaise seraient saisies partout où

on les découvrirait; que «_toute propriété quelconque_, appartenant

à un sujet anglais, serait déclarée de bonne prise» ... Le décret

fut envoyé au Sénat avec un message dans lequel Napoléon disait

en substance que _son extrême modération_ ayant seule amené le

renouvellement de la guerre, il avait dû en venir à des dispositions

«qui répugnaient à son coeur; car il lui en coûtait de faire

dépendre les intérêts des particuliers de la querelle des rois, et

_de revenir, après tant d'années de civilisation, aux principes qui

caractérisent la barbarie des premiers actes des nations_.» On ne

pouvait mieux qualifier ce monument de folie et d'orgueil.»]

Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est

parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et

la Prusse: en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d'oiseaux

de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux

de la Saale et de l'Elbe; le 6 décembre les trouve au delà de la

Vistule[250]. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à

Varsovie, d'où s'étaient retirés les Russes, venus trop tard au

secours des Prussiens. L'électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien,

accède à la confédération du Rhin, et s'engage à fournir en cas de

guerre un contingent de vingt mille hommes[251].

[Note 250: Le 6 décembre, le maréchal Ney enleva aux Prussiens la

place forte de Thorn, située sur la rive droite de la Vistule.]

[Note 251: Un traité de paix et d'alliance fut signé à Posen, le 11

décembre, entre l'empereur Napoléon et l'Électeur de Saxe. Napoléon

donnait à l'Électeur le titre de roi, moyennant l'accession du prince

à la Confédération du Rhin, le payement de vingt-cinq millions,

l'engagement de fournir un contingent militaire et de livrer en tout

temps aux troupes de l'Empereur le passage de l'Elbe.]

L'hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de

France et de Russie; mais ces empires se sont abordés, et une

altération s'observe dans les destinées. Toutefois, l'astre de

Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février,

il garde le champ de bataille à Eylau: il reste de ce lieu de carnage

un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de

Napoléon[252]. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick

ouvre ses portes au maréchal Lefebvre[253], qui n'avait cessé de

dire aux artilleurs pendant le siège; «Je n'y entends rien; mais

fichez-moi un trou et j'y passerai.» L'ancien sergent aux gardes

françaises devint duc de Dantzick[254].

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 14 / 42 段