Je ne sais plus si c'est à cette époque qu'il faut placer une

anecdote que l'on trouve dans des mémoires familiers, et si cette

anecdote mérite la peine d'être rappelée; mais il ne manque pas

d'historiettes sur César; la vie n'est pas toute en plaine, on monte

quelquefois, on descend souvent: Napoléon avait reçu dans son lit, à

Milan, une Italienne de seize années, belle comme le jour; au milieu

de la nuit il la renvoya, de même qu'il aurait fait jeter par la

fenêtre un bouquet de fleurs.

Une autre fois, une de ces belles printanières s'était glissée dans

le palais qu'il habitait; elle y pénétrait à trois heures du matin,

faisait le sabbat et roulait ses jeunes années sur la tête du lion,

ce jour-là plus patient.

Ces plaisirs, loin d'être l'amour, n'avaient même pas une vraie

puissance sur un homme de la mort: il aurait incendié Persépolis pour

son propre compte, non pour les joies d'une courtisane. «François

Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n'a plus de femmes;

Alexandre voit les femmes quand il n'a plus d'affaires.»

Les femmes, en général, détestaient Bonaparte comme mères; elles

l'aimaient peu comme femmes, parce qu'elles n'en étaient pas aimées:

sans délicatesse, il les insultait[198], ou ne les recherchait que

pour un moment[199]. Il a inspiré quelques passions d'imagination

après sa chute: en ce temps-ci, et pour un coeur de femme, la poésie

de la fortune est moins séduisante que celle du malheur; il y a des

fleurs de ruines.

[Note 198: «Il n'est jamais sorti de sa bouche un seul mot gracieux

ou seulement bien tourné vis-à-vis d'une femme ... Il ne leur parle

que de leur toilette, de laquelle il se déclare juge minutieux et

sévère, et sur laquelle il leur fait des plaisanteries peu délicates,

ou bien du nombre de leurs enfants, leur demandant en termes crus

si elles les ont nourris elles-mêmes, ou les admonestant sur leurs

relations de société.» C'est pourquoi «il n'y en a pas une qui ne

soit charmée de le voir s'éloigner de la place où elle est.» (Mme

de Rémusat, _Mémoires_, II, 77, 179.)--Quelquefois, ajoute M. Taine

(_Le Régime moderne_, I, 92), il s'amuse à les déconcerter; il est

médisant et railleur avec elles, en face, à bout portant comme un

colonel avec ses cantinières: «Oui, mesdames, leur dit-il, vous

occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain; ils disent, par

exemple, que vous, Madame A..., vous avez telle liaison avec M. B...;

vous, Madame C, avec M. D...» Si, par des rapports de police, il

découvre une intrigue, «il ne tarde guère à mettre le mari au courant

de ce qui se passe».--Thibaudeau, _Mémoires sur le Consulat_, p. 18:

«Il leur faisait quelquefois de mauvais compliments sur leur toilette

ou leurs aventures, c'était sa manière de censurer les moeurs.»--Le

comte Chaptal, _Mes Souvenirs sur Napoléon_, p. 321: «Souvent même,

il était malhonnête et grossier. Dans une fête de l'Hôtel de Ville,

il répondit à Mme ***, qui venait de lui dire son nom: «Ah! bon Dieu!

on m'avait dit que vous étiez jolie ...»; à une autre: «C'est un

beau temps pour vous que les campagnes de votre mari»; à de jeunes

personnes: «Avez-vous des enfants?»]

[Note 199: «Sur ses propres fantaisies, dit M. Taine, p. 93, il n'est

pas moins indiscret; ayant brusqué le dénouement, il divulgue le

fait et dit le nom: bien mieux, il avertit Joséphine, lui donne des

détails intimes et ne tolère pas qu'elle se plaigne: «J'ai le droit

de répondre à toutes vos plaintes par un éternel _moi_.»]

À l'instar de l'ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Légion

d'honneur est créée: par cette institution passe un rayon de

la vieille monarchie, et s'introduit un obstacle à la nouvelle

égalité[200]. La translation des cendres de Turenne aux Invalides

fit estimer Napoléon[201], l'expédition du capitaine Baudin portait

sa renommée autour du monde[202]. Tout ce qui pouvait nuire au

premier consul échoue: il se débarrasse du complot des prévenus du 18

vendémiaire[203], et échappe le 3 nivôse à la machine infernale[204];

Pitt se retire[205]; Paul meurt[206]; Alexandre lui succède; on

n'apercevait point encore Wellington. Mais l'Inde s'ébranle pour

nous enlever notre conquête du Nil; l'Égypte est attaquée par la mer

Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l'aborde par la Méditerranée[207].

Napoléon agite les empires; toute la terre se mêlait de lui.

[Note 200: La loi portant création de la Légion d'honneur (19

mai 1802) avait rencontré au Tribunat et au Corps législatif

une opposition à laquelle on n'était plus habitué. Les tribuns

Savoye-Rollin et Chauvelin lui reprochèrent de relever une

institution de l'ancien régime, de porter une atteinte réelle à

l'égalité, en rétablissant la noblesse par voie détournée. Ils

signalaient (et en cela ils ne se trompaient point) le germe d'une

nouvelle aristocratie qui ne se contenterait pas longtemps d'être

viagère. Au Corps législatif, malgré les efforts de Roederer et de

Lucien, la loi eut contre elle une puissante minorité.]

[Note 201: La translation du corps de Turenne à l'église des

Invalides avait eu lieu, avec un grand appareil, le 22 septembre

1800.]

[Note 202: Le capitaine Nicolas _Baudin_ avait appareillé du

Havre, le 19 octobre 1800, avec les corvettes _le Géographe_, _le

Naturaliste_ et la goëlette _la Cazuarina_, commandant _Louis

Freycinet_, pour une expédition autour du globe, et spécialement

aux terres australes. Interrompue au bout de trois ans par la mort

de son chef, l'expédition rentra à Lorient, en 1804, après avoir

découvert et reconnu une portion considérable des côtes ouest et

sud de la Nouvelle-Hollande, et enrichi la science de travaux

hydrographiques estimés. Le naturaliste Péron, qui avait été attaché

comme médecin à l'expédition, en a écrit la relation, qui fut

publiée, de 1811 à 1816, sous ce titre: _Voyage de découverte aux

Terres australes_.--L'amiral Charles Baudin (1784-1854), le vainqueur

de Saint-Jean d'Ulloa (1838), n'avait aucun lien de parenté avec le

capitaine Nicolas Baudin.]

[Note 203: Le complot du 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800)

avait pour objet l'assassinat du Premier Consul à l'Opéra, pendant

une représentation extraordinaire à laquelle il devait assister.

Il était l'oeuvre de quelques jacobins exaltés: le sculpteur

Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien secrétaire de Barère,

appelé Demerville, et le corse Aréna, frère d'un ancien député aux

Cinq-Cents. Tous les quatre furent condamnés à mort et exécutés le 31

janvier 1801.]

[Note 204: Le 24 décembre 1800 (3 nivôse an IX), comme le Premier

Consul, se rendant à l'Opéra, passait dans sa voiture avec Berthier,

Lannes et Charles Lebrun, par l'étroite rue Saint-Nicaise, qui, du

Carrousel, aboutissait à la rue de Richelieu, un baril de poudre,

placé en travers sur une charrette, fit explosion. Sept ou huit

personnes furent tuées sur le coup et vingt-cinq furent plus ou

moins grièvement blessées; mais la voiture consulaire ne fut pas

atteinte: le feu avait été mis quelques secondes trop tard. Bonaparte

parut à l'Opéra, où il fut salué par des transports d'enthousiasme.

Le complot, cette fois, était l'oeuvre des royalistes. Deux des

coupables, Carbon et Saint-Régeant, purent être saisis; traduits

devant le Tribunal criminel du département de la Seine, ils furent

guillotinés le 20 avril 1801. Le troisième, Picot de Limoëlan,

qui avait été le camarade de collège de Chateaubriand, réussit à

s'échapper et à gagner l'Amérique.--Sur Limoëlan, voir la note 1 de

la page 204 du tome I des _Mémoires_.]

[Note 205: William _Pitt_, après avoir occupé le pouvoir sans

interruption pendant dix-sept ans, donna sa démission le 5 février

1801. Ce fut son successeur, Henri Addington, vicomte Sidmouth, qui

signa la paix d'Amiens. Redevenu chef du cabinet au mois de mai 1804,

il mourut le 23 janvier 1806, à l'âge de 47 ans.]

[Note 206: L'empereur Paul Ier fut assassiné le 23 mars 1801.]

[Note 207: Le 25 mars 1801, le Capitan-Pacha débarqua à Aboukir,

avec un corps nombreux de Turcs; le 23 mai suivant, le général Baird

débarquait à Kosséïr, port d'Égypte, sur la mer Rouge, amenant de

l'Inde 1,000 Anglais et 10,000 Cipayes.]

* * * * *

Les préliminaires de la paix entre la France et l'Angleterre,

arrêtés à Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en traité à

Amiens[208]. Le monde napoléonien n'était point encore fixé; ses

limites changeaient avec la crue ou la décroissance des marées de nos

victoires.

[Note 208: Le traité de paix d'Amiens entre les républiques française

et batave et l'Espagne, d'une part; l'Angleterre, d'autre part; fut

signé le 25 mars 1802. Il terminait une guerre de neuf années.]

C'est à peu près alors que le premier consul nommait

Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-Domingue, et

incorporait l'île d'Elbe à la France[209], mais Toussaint,

traîtreusement enlevé, devait mourir dans un château-fort

du Jura[210], et Bonaparte se nantissait d'une prison à

Porto-Ferrajo[211], afin de subvenir à l'empire du monde quand il n'y

aurait plus de place.

[Note 209: Le 26 août 1802, l'île d'Elbe fut réunie au territoire

français.]

[Note 210: Toussaint-Louverture, que Chateaubriand appelle ailleurs

le _Bonaparte noir_, mourut au fort de Joux le 27 avril 1803.]

[Note 211: Porto-Ferrajo était la capitale de l'île d'Elbe.

Napoléon y résidera du 4 mai 1814 au 26 février 1815; c'est de là

qu'il appareillera pour débarquer au golfe Jouan et pour aller aux

Tuileries, à Waterloo, à Sainte-Hélène.]

Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix ans, et bientôt

consul à vie[212]. Il se trouve à l'étroit dans la vaste domination

que la paix avec l'Angleterre lui avait laissée: sans s'embarrasser

du traité d'Amiens, sans songer aux guerres nouvelles où sa

résolution va le plonger, sous prétexte de la non-évacuation de

Malte, il réunit les provinces du Piémont aux États français[213],

et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l'occupe[214].

L'Angleterre rompt avec nous: cette rupture a lieu du 13 au 20 mai

1803, et le 22 mai paraît le décret sauvage qui enjoint d'arrêter

tous les Anglais commerçant ou voyageant en France.

[Note 212: Le Sénatus-Consulte proclamant Napoléon Bonaparte consul à

vie est du 2 août 1802.]

[Note 213: Le 11 septembre 1802.]

[Note 214: Le 21 octobre 1802.]

Bonaparte envahit le 3 juin l'électorat de Hanovre: à Rome, je

fermais alors les yeux d'une femme ignorée.

Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d'Enghien: je vous l'ai

racontée. Le même jour, le Code civil ou le Code Napoléon est décrété

pour nous apprendre à respecter les lois[215].

[Note 215: Ce fut, en effet, la loi du 30 ventôse an XII (21 mars

1804), qui réunit sous le titre de _Code civil des Français_ toutes

lois sur les matières civiles précédemment votées par le Corps

législatif.]

Quarante jours après la mort du duc d'Enghien, un membre du Tribunat,

nommé Curée, fait, le 30 avril 1804, la motion d'élever Bonaparte

au suprême pouvoir, apparemment parce qu'on avait juré la liberté:

jamais maître plus éclatant n'est sorti de la proposition d'un

esclave plus obscur[216].

[Note 216: Jean-François _Curée_ (1756-1835), avait fait

successivement partie de l'Assemblée législative, de la Convention,

du Conseil des Cinq Cents et du Tribunat. Son nom pourtant était

resté ignoré. Ce fut sans doute en raison de son obscurité même

qu'il fut choisi pour déposer sur le bureau du Tribunat une motion

demandant l'établissement de l'Empire en faveur de Napoléon Bonaparte

et de sa famille: «Avec lui, disait-il, _le peuple français sera

assuré de conserver sa dignité, son indépendance et son territoire..._»

Le tribun Curée n'était pas prophète. Si ses prévisions ne se

réalisèrent pas, ses espérances du moins ne furent pas déçues. Six

semaines après sa motion, le 14 juin 1804, il était nommé commandeur

de la Légion d'honneur. Le 14 août 1807, après la suppression du

Tribunat, l'Empereur le fit entrer au Sénat conservateur. Le 15 juin

1808, il était créé comte de la Bédissière.]

Le Sénat conservateur change en décret la proposition du

Tribunat[217]. Bonaparte n'imite ni César ni Cromwell: plus assuré

devant la couronne, il l'accepte. Le 18 mai il est proclamé empereur

à Saint-Cloud[218], dans les salles dont lui-même chassa le peuple,

dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette d'Angleterre

empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives

qui la conduisirent à l'échafaud, et d'où Charles X est parti pour

son dernier exil.

[Note 217: Le 4 mai 1804, le Sénat conservateur, sur le rapport de

Lacépède, émit à son tour le voeu que Napoléon fût empereur, que

l'Empire fût héréditaire. Il y eut seulement trois opposants, dont

deux connus: Grégoire et Lambrechts. Sieyès et Lanjuinais étaient

absents.--Au Tribunat, il n'y avait eu qu'un seul vote négatif.]

[Note 218: Le sénatus-consulte voté le 18 mai, portait que l'Empire

serait héréditaire de mâle en mâle; que l'Empereur aurait la faculté

d'adopter un successeur ou de transmettre son pouvoir en ligne

collatérale à ses frères Joseph et Louis, et à leurs descendants;

qu'il exercerait une autorité absolue sur tous les princes de sa

famille; qu'il jouirait d'une liste civile de vingt-cinq millions,

outre les palais royaux; qu'une dotation d'un million serait affectée

à chacun des princes.--Lucien et Jérôme étaient privés de l'hérédité

pour avoir contracté des mariages peu en rapport avec leur rang, et

sans autorisation du chef de leur famille.

Le même jour, 18 mai, les sénateurs se précipitèrent sur la route

de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel empereur.

Celui, qui le premier, le salua du nom de Majesté, fut le régicide

Cambacérès, qui, dans la nuit du 19 au 20 janvier, avait dit:

«Citoyens représentants, en prononçant la mort du dernier roi des

Français, vous avez fait un acte dont la mémoire ne passera jamais,

et qui sera gravé par le burin de l'immortalité, dans les fastes des

nations ... Qu'une expédition du décret de mort soit envoyée, _à

l'instant_, au Conseil exécutif, pour le faire exécuter _dans les 24

heures de la notification_.»]

Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau en 1790 avait

dit: «Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile

inconsidération qui nous a conduits d'âge en âge à toutes les crises

qui nous ont successivement affligés. Il semble que nos yeux ne

puissent être dessillés et que nous ayons résolu d'être, jusqu'à la

consommation des siècles, des enfants quelquefois mutins et toujours

esclaves.»

Le plébiscite du 1er décembre 1804 est présenté à Napoléon[219];

l'empereur répond: _Mes descendants conserveront longtemps ce trône_.

Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir,

on est consolé par leur courte durée.

[Note 219: L'établissement de l'Empire avait été soumis à la sanction

du peuple. Le résultat de 60,000 registres ouverts dans les 108

départements constata 3,572,329 votes affirmatifs et 2,569 négatifs.

Ce fut le 1er décembre 1804 que le Sénat présenta à Napoléon les

résultats de ce _plébiscite_.]

* * * * *

Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de

l'empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière:

«Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour

gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos

volontés par l'organe du prophète Élie; qui avez également répandu

l'onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le

ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de

vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que,

malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd'hui

empereur en votre nom.» Pie VII n'étant encore qu'évêque d'Imola

avait dit en 1797: «Oui, mes très chers frères, _siate buoni

christiani, e sarete ottimi democratici_. Les vertus morales rendent

bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l'esprit

de démocratie: Dieu favorisa les travaux de Caton d'Utique et des

illustres républicains de Rome.» _Quo turbine fertur vita hominum?_

Le 18 mars 1805, l'empereur déclare au Sénat qu'il accepte la

couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de

la République cisalpine[220]: il était à la fois l'inspirateur secret

du voeu et l'objet public du voeu. Peu à peu l'Italie entière se

range sous ses lois; il l'attache à son diadème, comme au XVIe siècle

les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur

chapeau.

[Note 220: Napoléon, dans ce discours du 18 mars, prononça des

paroles que sa conduite devait singulièrement démentir: «...

Le génie du mal cherchera en vain des prétextes pour mettre le

continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire, par les lois

constitutionnelles de l'État, y restera réuni. _Aucune nouvelle

province ne sera incorporée dans l'Empire ... Dans toutes les

circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même

modération;_ et nous espérons que _notre peuple n'aura plus besoin_

de déployer ce courage et cette énergie qu'il a toujours montrés

pour défendre ses légitimes droits.»]

L'Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure:

l'Autriche adhère au traité de Pétersbourg[221] conclu entre la

Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une

entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d'ignobles

moqueries[222]. La troisième coalition continentale s'ourdit. Ces

coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur;

Napoléon s'éjouissait dans les tempêtes: il profite de celle-ci.

[Note 221: Aux termes du traité de Saint-Pétersbourg, entre la

Grande-Bretagne et la Russie, signé le 11 avril 1805, les deux

puissances contractantes s'engageaient à aider dans la mesure de

leurs forces à la formation d'une grande ligue européenne, destinée

à assurer l'évacuation du Hanovre et du nord de l'Allemagne,

l'indépendance effective de la Hollande et de la Suisse le

rétablissement du roi de Sardaigne en Italie, la consolidation du

royaume de Naples, enfin la complète évacuation de l'Italie, y

comprise l'île d'Elbe.--L'Autriche accéda, le 9 août 1805, au traité

de Saint-Pétersbourg.--Dans toutes les éditions des _Mémoires_, on

a imprimé par erreur, au lieu de traité de Pétersbourg, traité de

_Presbourg_.]

[Note 222: Une entrevue eut lieu à Potsdam, entre l'empereur

Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume III, le 1er octobre 1805. Les

deux souverains se promirent, sur le tombeau de Frédéric II, d'unir

leurs efforts pour réprimer l'ambition de Napoléon.--Les «moqueries»

auxquelles Chateaubriand fait ici allusion se trouvent dans le 17e

bulletin de la Grande-Armée (campagne de Prusse), daté par Napoléon

de _Potsdam, 25 octobre 1806_: «Le résultat du célèbre serment fait

sur le tombeau du grand Frédéric a été la bataille d'Austerlitz ...

On fit quarante-huit heures après sur ce sujet une gravure qu'on

trouve dans toutes les boutiques et qui excite le rire même des

paysans. On y voit _le bel empereur de Russie, près de lui la reine_,

et, de l'autre côté le roi qui lève la main sur le tombeau du grand

Frédéric. La reine elle-même, drapée d'un schall, à peu près comme

les gravures de Londres _représentent lady Hamilton, appuie la main

sur son coeur et a l'air de regarder l'empereur de Russie_.»]

Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion

avec des chaloupes, il s'élance. Une armée organisée par Davout se

transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805,

l'empereur harangue ses cent soixante mille soldats: la rapidité

de son mouvement déconcerte l'Autriche. Combat du Lech, combat de

Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît

devant Ulm; il fait à Mack le commandement: _Armes bas!_ Mack obéit

avec ses trente mille hommes. Munich se rend; l'Inn est passé,

Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre

dans une de ces capitales qu'il visitera tour à tour: Il traverse

Vienne; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite

jusqu'au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la

Bohême s'insurge; à droite les Hongrois se lèvent; l'archiduc Charles

accourt d'Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition

et ne s'étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz

porteur d'un ultimatum.

Arrive le deux décembre 1805, la journée d'Austerlitz. Les alliés

attendaient un troisième corps russe qui n'était plus qu'à huit

marches de distance. Kutuzof soutenait qu'on devait éviter de

risquer une bataille; Napoléon par ses manoeuvres force les Russes

d'accepter le combat: ils sont défaits. En moins de deux mois les

Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de

l'Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse

vient féliciter Napoléon à son quartier général: «Voilà, lui dit le

vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l'adresse.»

François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux:

«Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j'habite

depuis deux mois.--Vous savez si bien tirer parti de cette

habitation, répondit François, qu'elle doit vous plaire.» De pareils

souverains valaient-ils la peine d'être abattus? Un armistice

est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée

d'étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille

d'Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.

Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon

fabrique deux rois, l'électeur de Bavière et l'électeur de

Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les

dévorait pour les transformer en monarchies; et, contradictoirement

à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schoenbrünn, il

déclare que _la dynastie de Naples a cessé de régner_; mais c'était

pour la remplacer par la sienne: à sa voix, les rois entraient

ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne

s'accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon: on voit marcher à

la fois Dieu et l'homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir

le pont d'Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d'y

passer.

La guerre commencée dans le Tyrol s'était poursuivie tandis qu'elle

continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve

un homme debout, on respire: Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme

son maître; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon; elle lui

semblait stupidité ou folie. L'empereur d'Autriche abandonna Hofer.

Lorsque je traversai le lac de Garde, qu'immortalisèrent Catulle et

Virgile, on me montra l'endroit où fut fusillé le chasseur: c'est ce

que j'ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du

prince[223].

[Note 223: André _Hofer_--le glorieux aubergiste, le Cathelineau du

Tyrol, celui que M. Thiers appelle _le nommé_ Hofer, absolument comme

on dit, dans un procès-verbal de police dressé contre un cabaretier:

_le nommé_ un tel,--André Hofer ne périt point à ce moment, mais

cinq ans plus tard, en 1810. Lors de la guerre de 1809, il défendit

héroïquement l'indépendance de sa patrie. Après le traité de paix

signé à Vienne entre la France et l'Autriche (14 octobre 1809), il

mit bas les armes avec les paysans qu'il avait soulevés. Accusé de

conserver des intelligences avec les Autrichiens, il fut arrêté

et conduit à Mantoue. Le conseil de guerre, devant lequel il fut

traduit, n'osa pas le condamner à mort; deux voix se prononcèrent

même pour l'acquittement; la majorité vota la détention dans une

forteresse. Napoléon ne l'entendait point ainsi, et, le 10 février

1810, il écrivit au prince Eugène: «Mon fils, je vous avais mandé

de faire venir Hofer à Paris; mais puisqu'il est à Mantoue, envoyez

l'ordre de former, sur le champ, une commission militaire _pour le

juger et faire exécuter_ à l'endroit où votre ordre arrivera. Que

tout cela soit l'affaire de vingt-quatre heures.» (_Mémoires du

prince Eugène_, tome VI).--À peine le vice-roi eut-il reçu cet ordre,

qu'il s'empressa de le faire exécuter. Hofer marcha au supplice avec

une fermeté calme et sereine: il refusa de se laisser bander les

yeux, et lorsqu'on voulut qu'il se mît à genoux: «Je suis debout,

dit-il, devant Celui qui m'a créé, et c'est debout que je lui veux

rendre mon âme.» Il donna lui-même l'ordre de faire feu; il ne fut

tué qu'à la seconde décharge.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 13 / 42 段