Le billet suivant frappe tristement l'esprit: «J'ai été peu

satisfait, citoyen général, de toutes vos opérations pendant le

mouvement qui vient d'avoir lieu. Vous avez reçu l'ordre de vous

porter au Caire, et vous n'en avez rien fait. Tous les événements qui

peuvent survenir ne doivent jamais empêcher un militaire d'obéir, et

le talent à la guerre consiste à lever les difficultés qui peuvent

rendre difficile une opération, et non pas à la faire manquer. Je

vous dis ceci pour l'avenir.»

Ingrat d'avance, cette rude instruction de Bonaparte est adressée à

Desaix qui offrait à la tête des braves, dans la Haute-Égypte, autant

d'exemples d'humanité que de courage, marchant au pas de son cheval,

causant de ruines, regrettant sa patrie, sauvant des femmes et des

enfants, aimé des populations qui l'appelaient le _Sultan juste_,

enfin à ce Desaix tué depuis à Marengo dans la charge par laquelle

le premier consul devint le maître de l'Europe. Le caractère de

l'homme perce dans le billet de Napoléon: domination et jalousie; on

pressent celui que toute renommée afflige, le prédestinateur auquel

est donné la parole qui reste et qui contraint; mais sans cet esprit

de commandement Bonaparte aurait-il pu tout abattre devant lui?

Prêt à quitter le sol antique où l'homme d'autrefois s'écriait en

expirant: «Puissances qui dispensez la vie aux hommes, recevez-moi

et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels!» Bonaparte

ne songe qu'à son avenir de la terre: il fait avertir par la mer

Rouge les gouverneurs de l'île de France et de l'île de Bourbon: il

envoie ses salutations au sultan du Maroc et au bey de Tripoli; il

leur fait part de ses affectueuses sollicitudes pour les caravanes et

les pèlerins de la Mecque; Napoléon cherche en même temps à détourner

le grand vizir de l'invasion que la Porte médite, assurant qu'il est

prêt à tout vaincre, comme à entrer dans toute négociation.

Une chose ferait peu d'honneur à notre caractère, si notre

imagination et notre amour de nouveauté n'étaient plus coupables que

notre équité nationale; les Français s'extasient sur l'expédition

d'Égypte, et ils ne remarquent pas qu'elle blessait autant la

probité que le droit politique; en pleine paix avec la plus vieille

alliée de la France, nous l'attaquons, nous lui ravissons sa féconde

province du Nil, sans déclaration de guerre, comme des Algériens

qui, dans une de leurs _algarades_, se seraient emparés de Marseille

et de la Provence. Quand la Porte arme pour sa défense légitime,

fiers de notre illustre guet-apens, nous lui demandons ce qu'elle

a, et pourquoi elle se fâche; nous lui déclarons que nous n'avons

pris les armes que pour faire la police chez elle, que pour la

débarrasser de ces brigands de mameloucks qui tenaient son pacha

prisonnier. Bonaparte mande au grand vizir: «Comment Votre Excellence

ne sentirait-elle pas qu'il n'y a pas un Français de tué qui ne

soit un appui de moins pour la Porte? Quant à moi, je tiendrai pour

le plus beau jour de ma vie celui où je pourrai contribuer à faire

terminer une guerre à la fois _impolitique et sans objet_.» Bonaparte

voulait s'en aller: la guerre alors était sans objet et impolitique!

L'ancienne Monarchie fut du reste aussi coupable que la République:

les archives des affaires étrangères conservent plusieurs plans de

colonies françaises à établir en Égypte; Leibnitz lui-même avait

conseillé la colonie égyptienne à Louis XIV. Les Anglais n'estiment

que la politique positive, celle des intérêts; la fidélité aux

traités et les scrupules moraux leur semblent puérils.

Enfin l'heure était sonnée; arrêté aux frontières orientales de

l'Asie, Bonaparte va saisir d'abord le sceptre de l'Europe, pour

chercher ensuite au nord, par un autre chemin, les portes de

l'Himalaya et les splendeurs de Cachemire. Sa dernière lettre à

Kléber, datée d'Alexandrie, 22 août 1799, est de toute excellence et

réunit la raison, l'expérience et l'autorité. La fin de cette lettre

s'élève à un pathétique sérieux et pénétrant.

* * * * *

«Vous trouverez ci-joint, citoyen général, un ordre pour prendre le

commandement en chef de l'armée. La crainte que la croisière anglaise

ne reparaisse d'un moment à l'autre me fait précipiter mon voyage de

deux ou trois jours.

«J'emmène avec moi les généraux Berthier, Andréossy, Murat, Lannes et

Marmont, et les citoyens Monge et Berthollet.

«Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort

jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que

Mantoue, Turin et Tortone sont bloqués. J'ai lieu d'espérer que la

première tiendra jusqu'à la fin de novembre. J'ai l'espérance, si

la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement

d'octobre.»

Suivent des instructions particulières.

«Vous savez apprécier aussi bien que moi combien la possession de

l'Égypte est importante à la France: cet empire turc, qui menace

ruine de tous côtés, s'écroule aujourd'hui, et l'évacuation de

l'Égypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions de

nos jours cette belle province passer en d'autres mains européennes.

«Les nouvelles des succès et des revers qu'aura la République doivent

aussi entrer puissamment dans vos calculs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Vous connaissez, citoyen général, quelle est ma manière de voir

sur la politique intérieure de l'Égypte: quelque chose que vous

fassiez, les chrétiens seront toujours nos amis. Il faut les empêcher

d'être trop insolents, afin que les Turcs n'aient pas contre nous le

même fanatisme que contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait

irréconciliables.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«J'avais déjà demandé plusieurs fois une troupe de comédiens; je

prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est très

important pour l'armée et pour commencer à changer les moeurs du pays.

«La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre

à même enfin de déployer les talents que la nature vous a donnés.

L'intérêt de ce qui se passera ici est vif, et les résultats en

seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera

l'époque d'où dateront les grandes révolutions.

«Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux de la

vie dans l'opinion de la postérité, j'abandonne avec le plus grand

regret l'Égypte. L'intérêt de la patrie, sa gloire, l'obéissance, les

événements extraordinaires qui viennent de se passer, me décident

seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en

Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous. Vos succès me

seront aussi chers que ceux où je me trouverais en personne, et je

regarderai comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferai

pas quelque chose pour l'armée, dont je vous laisse le commandement,

et pour consolider le magnifique établissement dont les fondements

viennent d'être jetés.

«L'armée que je vous confie est toute composée de mes enfants; j'ai

eu dans tous les temps, même dans les plus grandes peines, des

marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentiments; vous

le devez à l'estime et à l'amitié toute particulière que j'ai pour

vous et à l'attachement vrai que je leur porte.

«BONAPARTE.»

Jamais le guerrier n'a retrouvé d'accents pareils; c'est Napoléon qui

finit; l'empereur, qui suivra, sera sans doute plus étonnant encore;

mais combien aussi plus haïssable! Sa voix n'aura plus le son des

jeunes années: le temps, le despotisme, l'ivresse de la prospérité,

l'auront altérée.

Bonaparte aurait été bien à plaindre s'il eût été contraint, en vertu

de l'ancienne loi égyptienne, à tenir trois jours embrassés les

_enfants_ qu'il avait fait mourir. Il avait songé, pour les soldats

qu'il laissait exposés à l'ardeur du soleil, à ces distractions

que le capitaine Parry[179] employa trente-deux ans après pour ses

matelots dans les nuits glacées du pôle. Il envoie le testament de

l'Égypte à son brave successeur, qui sera bientôt assassiné[180], et

il se dérobe furtivement[181], comme César se sauva à la nage dans

le port d'Alexandrie. Cette reine que le poète appelait un _fatal

prodige_, Cléopâtre, ne l'attendait pas; il allait au rendez-vous

secret que lui avait donné le destin, autre puissance infidèle. Après

s'être plongé dans l'Orient, source des renommées merveilleuses, il

nous revient, sans toutefois être monté à Jérusalem, de même qu'il

n'entra jamais dans Rome. Le Juif qui criait: Malheur! malheur!

rôda autour de la ville sainte, sans pénétrer dans ses habitacles

éternels. Un poète, s'échappant d'Alexandrie, monte le dernier sur la

frégate aventureuse. Tout imprégné des miracles de la Judée et des

souvenirs de la tombe aux Pyramides, Bonaparte franchit les mers,

insouciant de leurs vaisseaux et de leurs abîmes: tout était guéable

pour ce géant, événements et flots.

[Note 179: Sir William _Parry_ (1790-1856), navigateur anglais. Il

s'est illustré par quatre périlleux voyages au pôle Nord (1819-1826).

Il a publié lui-même le récit de ses quatre expéditions.]

[Note 180: Kléber fut assassiné au Caire, le 14 juin 1800, par un

jeune fanatique appelé Soliman, qui le frappa de quatre coups de

poignard. Kléber disparaissait le jour même où Bonaparte triomphait à

Marengo.]

[Note 181: Bonaparte s'embarqua secrètement le 22 août 1799, avec

Berthier, Lannes, Murat, Andréossy, Marmont, Berthollet et Monge.]

Napoléon prend la route que j'ai suivie: il longe l'Afrique par des

vents contraires; au bout de vingt-un jours, il double le cap Bon; il

gagne les côtes de Sardaigne, est forcé de relâcher à Ajaccio[182],

promène ses regards sur les lieux de sa naissance, reçoit quelque

argent du cardinal Fesch, et se rembarque; il découvre une flotte

anglaise qui ne le poursuit pas. Le 8 octobre, il rentre dans la

rade de Fréjus, non loin de ce golfe Juan où il se devait manifester

une terrible et dernière fois. Il aborde à terre, part, arrive à

Lyon, prend la route du Bourbonnais, entre à Paris le 16 octobre.

Tout paraît disposé contre lui, Barras, Sieyès, Bernadotte, Moreau;

et tous ces opposants le servent comme par miracle. La conspiration

s'ourdit; le gouvernement est transféré à Saint-Cloud. Bonaparte

veut haranguer le conseil des Anciens: il se trouble, il balbutie

les mots de frères d'armes, de volcan, de victoire, de César; on le

traite de Cromwell, de tyran, d'hypocrite: il veut accuser et on

l'accuse; il se dit accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la

fortune; il se retire en s'écriant: «Qui m'aime me suive!» On demande

sa mise en accusation; Lucien, président du conseil des Cinq-Cents,

descend de son fauteuil pour ne pas mettre Napoléon hors la loi. Il

tire son épée et jure de percer le sein de son frère si jamais il

essaye de porter atteinte à la liberté. On parlait de faire fusiller

le soldat déserteur, l'infracteur des lois sanitaires, le porteur

de la peste, et on le couronne. Murat fait sauter par les fenêtres

les représentants: le 18 brumaire s'accomplit[183]; le gouvernement

consulaire naît, et la liberté meurt.

[Note 182: Le 30 septembre 1799.]

[Note 183: 9 novembre 1799.]

Alors s'opère dans le monde un changement absolu: l'homme du dernier

siècle descend de la scène, l'homme du nouveau siècle y monte;

Washington, au bout de ses prodiges, cède la place à Bonaparte[184],

qui recommence les siens. Le 9 novembre, le président des États-Unis

ferme l'année 1799; le premier consul de la République française

ouvre l'année 1800:

Un grand destin commence, un grand destin s'achève.

(CORNEILLE.)

[Note 184: Washington mourut le 9 novembre 1799.]

C'est sur ces événements immenses qu'est écrite la partie de mes

_Mémoires_ que vous avez vue, ainsi qu'un texte moderne profanant

d'antiques manuscrits. Je comptais mes abattements et mes obscurités

à Londres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses

pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires;

son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient

les tristes indigences de mes compagnons d'infortune, et les joyeuses

détresses, ou, comme aurait dit notre vieille langue, les misères

_hilareuses_ de Peltier. Napoléon était de mon âge: partis tous

les deux du sein de l'armée, il avait gagné cent batailles que je

languissais encore dans l'ombre de ces émigrations qui furent le

piédestal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pouvais-je

jamais rejoindre? Et néanmoins quand il dictait des lois aux

monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir

leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait

les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides,

aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures

oubliées qui s'écoulaient en Angleterre dans une petite ville

inconnue? Oh! magie de la jeunesse!

* * * * *

Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté

l'Égypte; nous revînmes en France presque en même temps, lui de

Memphis, moi de Londres: il avait saisi des villes et des royaumes,

ses mains étaient pleines de puissantes réalités; je n'avais encore

pris que des chimères.

Que s'était-il passé en Europe pendant l'absence de Napoléon?

La guerre recommencée en Italie, au royaume de Naples et dans les

États de Sardaigne; Rome et Naples momentanément occupées; Pie VI

prisonnier, amené pour mourir en France; un traité d'alliance est

conclu entre les cabinets de Pétersbourg et de Londres.

Deuxième coalition continentale contre la France. Le 8 avril 1799,

le congrès de Rastadt est rompu, les plénipotentiaires français sont

assassinés. Suwaroff, arrivé en Italie, bat les Français à Cassano.

La citadelle de Milan se rend au général russe. Une de nos armées,

forcée d'évacuer Naples, se soutient à peine, commandée par le

général Macdonald. Masséna défend la Suisse.

Mantoue succombe après un blocus de soixante-douze jours et un siège

de vingt. Le 15 octobre 1799, le général Joubert, tué à Novi, laisse

le champ libre à Bonaparte; il était destiné à jouer le rôle de

celui-ci: malheur à qui barrait une fortune fatale, témoin Hoche,

Moreau et Joubert! Vingt mille Anglais descendus au Helder y restent

inutiles; leur flotte en partie est bloquée par les glaces; notre

cavalerie charge sur des vaisseaux et les prend. Dix-huit mille

Russes, auxquels les combats et les fatigues ont réduit l'armée de

Suwaroff, ayant passé le Saint-Gothard le 24 septembre, se sont

engagés dans la vallée de la Reuss. Masséna sauve la France à la

bataille de Zurich[185]. Suwaroff, rentré en Allemagne, accuse les

Autrichiens et se retire en Pologne. Telle était la position de la

France, lorsque Bonaparte reparaît, renverse le Directoire et établit

le Consulat.

[Note 185: 25 septembre 1799.]

Avant de m'engager plus loin, je rappellerai une chose dont on doit

déjà être convaincu: je ne m'occupe pas d'une vie particulière de

Bonaparte; je trace l'abrégé et le résumé de ses actions; je peins

ses batailles, je ne les décris pas; on les trouve partout, depuis

Pommereul, qui a donné les _Campagnes d'Italie_[186], jusqu'à nos

généraux, critiques et censeurs des combats où ils assistèrent,

jusqu'aux tacticiens étrangers, anglais, russes, allemands, italiens,

espagnols. Les bulletins publics de Napoléon et ses dépêches secrètes

forment le fil très peu sûr de ces narrations. Les travaux du

lieutenant général Jomini[187] fournissent la meilleure source

d'instruction: l'auteur est d'autant plus croyable, qu'il a fait

preuve d'études dans son _Traité de la grande tactique_ et dans son

_Traité des grandes opérations militaires_. Admirateur de Napoléon

jusqu'à l'injustice, attaché à l'état-major du maréchal Ney, on a de

lui l'histoire critique et militaire des campagnes de la Révolution;

il a vu de ses propres yeux la guerre en Allemagne, en Prusse, en

Pologne et en Russie jusqu'à la prise de Smolensk; il était présent

en Saxe aux combats de 1813; de là il passa aux alliés; il fut

condamné à mort par un conseil de guerre de Bonaparte, et nommé au

même moment aide de camp de l'empereur Alexandre. Attaqué par le

général Sarrazin[188], dans son _Histoire de la guerre de Russie et

d'Allemagne_, Jomini lui répliqua. Jomini a eu à sa disposition les

matériaux déposés au ministère de la guerre et aux autres archives

de royaume; il a contemplé à l'envers la marche rétrograde de nos

armées, après avoir servi à les guider en avant. Son récit est lucide

et entremêlé de quelques réflexions fines et judicieuses. On lui a

souvent emprunté des pages entières sans le dire; mais je n'ai point

la vocation de copiste et je n'ambitionne point le renom suspect d'un

césar méconnu, auquel il n'a manqué qu'un casque pour soumettre de

nouveau la terre. Si j'avais voulu venir au secours de la mémoire des

vétérans, en manoeuvrant sur des cartes, en courant autour des champs

de bataille couverts de paisibles moissons, en extrayant tant et tant

de documents, en entassant descriptions sur descriptions toujours les

mêmes, j'aurais accumulé volumes sur volumes, je me serais fait une

réputation de capacité, au risque d'ensevelir sous mes labeurs moi,

mon lecteur et mon héros. N'étant qu'un petit soldat, je m'humilie

devant la science des Végèce; je n'ai point pris pour mon public les

officiers à demi-solde; le moindre caporal en sait plus que moi.

[Note 186: _Campagnes du général Bonaparte en Italie, pendant les

année IV et V de la République française, par un officier général_

(M. de Pommereul). An VI.]

[Note 187: Henri, baron de _Jomini_, né à Payerne (canton de Vaud) le

6 mars 1779, décédé à Passy le 22 mars 1869. D'abord au service de

la France, il passa, en 1813, à celui de la Russie. Ses principaux

écrits, également importants au point de vue de l'histoire militaire

de son temps et de la science stratégique, sont: le _Traité des

grandes opérations militaires_ (1803); l'_Histoire critique et

militaire des guerres de la Révolution, de 1792 à 1801_ (1805); la 3e

édition, celle de 1719-1824, n'a pas moins de 15 vol. in-8º; la _Vie

politique et militaire de l'empereur Napoléon_, racontée par lui-même

au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric (1827).]

[Note 188: Jean _Sarrazin_ (1770-1840). À la suite de négociations

secrètes avec les Anglais, en 1809, le général Sarrazin fut condamné

à mort par contumace et passa à l'étranger. Il servit en Espagne

contre les Français. À l'époque des Cent-Jours, il eut l'audace

d'offrir ses services à Napoléon, qui le fit arrêter. En 1814,

il avait recouvré son grade de maréchal de camp; mais en 1817,

une ordonnance royale lui retira son grade et sa pension. L'année

suivante, il fut traduit devant la cour d'assises de la Seine sous

l'inculpation de trigamie et condamné à dix ans de travaux forcés et

au carcan. Au bout de trois ans, il fut gracié par Louis XVIII et

s'embarqua pour Lisbonne: il n'a plus reparu en France. En 1815, il

avait publié une _Histoire de la guerre de Russie et d'Allemagne_,

bientôt suivie d'un autre écrit intitulé: _Correspondance entre le

général Jomini et le général Sarrazin_.]

* * * * *

Pour s'assurer de la place où il s'était assis, Napoléon avait besoin

de se surpasser en miracles.

Le 25 et le 30 avril 1800, les Français franchissent le Rhin,

Moreau à leur tête. L'armée autrichienne, battue quatre fois en

huit jours, recule d'un côté jusqu'au Voralberg, de l'autre jusqu'à

Ulm. Bonaparte passe le Grand Saint-Bernard le 16 mai; et le 20, le

Petit Saint-Bernard, le Simplon, le Saint-Gothard, le Mont-Cenis, le

Mont-Genèvre, sont escaladés et emportés; nous pénétrons en Italie

par trois débouchés réputés imprenables, caverne des ours, rochers

des aigles. L'armée s'empare de Milan le 2 juin, et la République

cisalpine se réorganise; mais Gênes est obligée de se rendre après un

siège mémorable, soutenu par Masséna[189].

[Note 189: La reddition de Gênes eut lieu le 5 juin 1800.]

L'occupation de Pavie[190] et l'affaire heureuse de Montebello[191]

précèdent la victoire de Marengo[192].

[Note 190: Le général Lannes occupa la ville de Pavie le 7 juin.]

[Note 191: Le 9 juin.]

[Note 192: La victoire de Marengo est du 14 juin. À quinze ans de

là, presque jour pour jour, le 18 juin 1815, aura lieu la défaite de

Waterloo.]

Une défaite commence cette victoire: les corps de Lannes et de Victor

épuisés cessent de combattre et abandonnent le terrain; la bataille

se renouvelle avec quatre mille hommes d'infanterie que conduit

Desaix et qu'appuie la brigade de cavalerie de Kellermann[193]:

Desaix est tué. Une charge de Kellermann décide le succès de la

journée qu'achèvera de compléter la stupidité du général Mélas.

[Note 193: François-Étienne _Kellermann_, duc de Valmy (1770-1835).

Fils du maréchal Kellermann, le vainqueur de Valmy, il fut admis à

siéger à la Chambre des pairs, par droit héréditaire, le 28 décembre

1820, en remplacement de son père. Il a publié en 1828 la _Réfutation

du duc de Rovigo ou la Vérité sur la bataille de Marengo_.]

Desaix, gentilhomme d'Auvergne, sous-lieutenant dans le régiment

de Bretagne, aide de camp du général Victor de Broglie, commanda

en 1796 une division de l'armée de Moreau, et passa en Orient avec

Bonaparte. Son caractère était désintéressé, naïf et facile. Lorsque

le traité d'El-Arisch l'eut rendu libre, il fut retenu par lord Keith

au lazaret de Livourne. «Quand les lumières étaient éteintes, dit

Miot, son compagnon de voyage, notre général nous faisait conter des

histoires de voleurs et de revenants; il partageait nos plaisirs et

apaisait nos querelles; il aimait beaucoup les femmes et n'aurait

voulu mériter leur amour que par son amour pour la gloire.» À son

débarquement en Europe, il reçut une lettre du premier consul qui

l'appelait auprès de lui; elle l'attendrit, et Desaix disait: «Ce

pauvre Bonaparte est couvert de gloire, et il n'est pas heureux.»

Lisant dans les journaux la marche de l'armée de réserve, il

s'écriait: «Il ne nous laissera rien à faire.» Il lui laissait à lui

donner la victoire et à mourir.

Desaix fut inhumé sur le haut des Alpes, à l'hospice du

Mont-Saint-Bernard, comme Napoléon sur les mornes de Sainte-Hélène.

Kléber assassiné trouva la mort en Égypte, de même que Desaix la

rencontra en Italie. Après le départ du commandant en chef, Kléber

avec onze mille hommes défait cent mille Turcs sous les ordres du

grand vizir, à Héliopolis[194], exploit auquel Napoléon n'a rien à

comparer.

[Note 194: La victoire d'Héliopolis est du 20 mars.]

Le 16 juin, convention d'Alexandrie. Les Autrichiens se retirent sur

la rive gauche du bas Pô. Le sort de l'Italie est décidé dans cette

campagne appelée de _trente jours_.

Le triomphe d'Hochstedt obtenu par Moreau[195] console l'ombre de

Louis XIV[196]. Cependant l'armistice entre l'Allemagne et l'Italie,

conclu après la bataille de Marengo, était dénoncé le 20 octobre 1800.

[Note 195: Le 19 juin 1800.]

[Note 196: Comme Moreau, Villars, le 20 septembre 1702, avait

remporté à Hochstedt une glorieuse victoire; mais, le 13 août 1704,

les Français et les Bavarois, commandés par le maréchal de Tallart et

l'Électeur de Bavière, avaient été entièrement défaits par le prince

Eugène de Savoie et le duc de Marlborough. Les Anglais ont donné à

cette dernière bataille le nom de _Blenheim_, village situé dans la

même plaine qu'Hochstedt.]

Le 3 décembre amena la victoire de Hohenlinden au milieu d'une

tempête de neige; victoire encore obtenue par Moreau, grand général

sur qui dominait un autre grand génie. Le compatriote de Du Guesclin

marche sur Vienne. À vingt-cinq lieues de cette capitale, il conclut

la suspension d'armes de Steyer[197] avec l'archiduc Charles. Après

la bataille de Pozzolo, le passage du Mincio, de l'Adige et de la

Brenta, survient, le 9 février 1801, le traité de paix de Lunéville.

[Note 197: Le 25 décembre 1800.]

Et il n'y avait pas neuf mois que Napoléon était au bord du Nil! Neuf

mois lui avaient suffi pour renverser la révolution populaire en

France et pour écraser les monarchies absolues en Europe.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 12 / 42 段