Les enfants arabes des montagnes de la Judée m'ont appris des

traditions plus certaines lorsqu'ils me criaient en français: «En

avant, marche!» «Ces mêmes déserts», ai-je dit dans _les Martyrs_,

«ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d'Alexandre,

de César: siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins

nombreuses, des guerriers non moins célèbres[167].»

[Note 167: _Les Martyrs_, livre XI.]

Après m'être guidé sur les traces encore récentes de Bonaparte en

Orient, je suis ramené quand il n'est plus à repasser sur sa course.

Saint-Jean était défendu par Djezzar le _Boucher_. Bonaparte lui

avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799: «Depuis mon entrée en Égypte,

je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n'était

pas de vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser les

mameloucks ... Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d'Acre.

Mais quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard

que je ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des

pays que j'ai conquis?»

Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses: le vieux tigre se

défiait de l'ongle de son jeune confrère. Il était environné de

domestiques mutilés de sa propre main. «On raconte que Djezzar est un

Bosnien cruel, disait-il de lui-même (_récit du général Sébastiani_),

un homme de rien; mais en attendant je n'ai besoin de personne et

l'on me recherche. Je suis né pauvre; mon père ne m'a légué que

son courage. Je me suis élevé à force de travaux; mais cela ne me

donne pas d'orgueil: car tout finit, et aujourd'hui peut-être, ou

demain, Djezzar finira, non pas qu'il soit vieux, comme le disent ses

ennemis, mais parce que Dieu l'a ainsi ordonné. Le roi de France, qui

était puissant, a péri; Nabuchodonosor a été tué par un moucheron,

etc.»

Au bout de soixante-un jours de tranchée, Napoléon fut obligé de

lever le siège de Saint-Jean-d'Acre. Nos soldats, sortant de leurs

huttes de terre, couraient après les boulets de l'ennemi que nos

canons lui renvoyaient. Nos troupes, ayant à se défendre contre

la ville et contre les vaisseaux embossés des Anglais, livrèrent

neuf assauts et montèrent cinq fois sur les remparts. Du temps des

croisés, il y avait à Saint-Jean-d'Acre, au rapport de Rigord[168],

une tour appelée _maudite_. Cette tour avait peut-être été remplacée

par la grosse tour qui avait fait échouer l'attaque de Bonaparte.

Nos soldats sautèrent dans les rues, où l'on se battit corps à

corps pendant la nuit. Le général Lannes[169] fut blessé à la tête,

Colbert à la cuisse: parmi les morts on compta Boyer, Venoux et le

général Bon, exécuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Kléber

disait de ce siège: «Les Turcs se défendent comme des chrétiens,

les Français attaquent comme des Turcs.» Critique d'un soldat qui

n'aimait pas Napoléon. Bonaparte s'en alla proclamant qu'il avait

rasé le palais de Djezzar et bombardé la ville de manière qu'il n'y

restait pas pierre sur pierre, que Djezzar s'était retiré avec ses

gens dans un des forts de la côte, qu'il était grièvement blessé, et

que les frégates aux ordres de Napoléon s'étaient emparées de trente

bâtiments syriens chargés de troupes.

[Note 168: _Rigord_, moine de l'Abbaye de Saint-Denis, mort vers

1207, a laissé une _Histoire de Philippe-Auguste_ (en latin),

continuée par Guillaume le Breton. Elle a été traduite en français

dans la _Collection_ Guizot.]

[Note 169: Jean _Lannes_, né en 1769 à Lectoure (Gers). Il s'enrôla

en 1792 comme volontaire. Colonel dès 1795, général de brigade

en 1797, il avait accompagné Bonaparte en Égypte. En 1800, il se

couvrit de gloire à Montebello et, quelques jours après, contribua

puissamment à la victoire de Marengo. Napoléon le créa maréchal

d'Empire et _duc de Montebello_. En Allemagne, à Austerlitz, à Iéna,

à Eylau, à Friedland, il ajouta de nouveaux lauriers à ses lauriers

d'Italie, mais à Essling (22 mai 1809), il fut blessé mortellement

et mourut quelques jours plus tard, après avoir été amputé des deux

jambes.]

Sir Sidney Smith[170] et Phélippeaux[171], officier d'artillerie

émigré, assistaient Djezzar: l'un avait été prisonnier au Temple,

l'autre compagnon d'études de Napoléon.

[Note 170: _Sir W. Sidney Smith_ (1764-1840). Marin intrépide et

audacieux, il avait été pris, le 17 mars 1796, par un bâtiment

français à l'embouchure de la Seine. Le Directoire refusa de le

comprendre dans un cartel d'échange, sous le prétexte déloyal qu'il

n'était pas un prisonnier de guerre, mais un conspirateur qui avait

voulu incendier le Havre. Il fut enfermé au Temple: le 21 avril

1798, on le fit évader au moyen d'un faux ordre de translation à

Fontainebleau, porté par un faux officier, escorté de faux gendarmes.

Ce fut lui qui signa en 1800 avec Kléber la Convention d'El-Arisch.

Contre-amiral depuis 1805, il fut fait amiral en 1821.]

[Note 171: _A. le Picard_ de _Phélippeaux_ (1768-1799). Ancien

camarade de Bonaparte à Brienne, et comme lui officier d'artillerie,

il émigra en 1791, fit la campagne de 1792 dans l'armée des princes,

rentra en France en 1795, pour tenter d'organiser une insurrection

royaliste dans les départements du Centre, s'empara le Sancerre, fut

pris et enfermé à Bourges, s'échappa, osa venir à Paris, réussit à

faire évader du Temple sir Sidney Smith, qu'il suivit à Londres, puis

en Syrie. Ce fut lui qui dirigea la défense de Saint-Jean-d'Acre. Il

mourut de la peste peu de jours après la levée du siège.]

Autrefois périt devant Saint-Jean-d'Acre la fleur de la chevalerie,

sous Philippe-Auguste. Mon compatriote, Guillaume le Breton, chante

ainsi en vers latins du XIIe siècle: «Dans tout le royaume à peine

trouvait-on un lieu dans lequel quelqu'un n'eût quelque sujet de

pleurer, tant était grand le désastre qui précipita nos héros

dans la tombe, lorsqu'ils furent frappés par la mort dans la ville

d'Ascaron (Ascalon, près de Saint-Jean-d'Acre).»

Bonaparte était un grand magicien, mais il n'avait pas le pouvoir de

transformer le général Bon, tué à Ptolémaïs[172], en Raoul, sire de

Coucy, qui, expirant au pied des remparts de cette ville, écrivait à

la dame de Fayel: _Mort por loïalement amer son amie_.

[Note 172: Saint-Jean d'Acre était l'ancienne Ptolémaïs.]

Napoléon n'aurait pas été bien reçu à rejeter la chanson des

_canteors_, lui qui se nourrissait à Saint-Jean-d'Acre de bien

d'autres fables. Dans les derniers jours de sa vie, sous un ciel que

nous ne voyons pas, il s'est plu à divulguer ce qu'il méditait en

Syrie, si toutefois il n'a pas inventé des projets d'après des faits

accomplis et ne s'est pas amusé à bâtir avec un passé réel l'avenir

fabuleux qu'il voulait que l'on crût. «Maître de Ptolémaïs», nous

racontent les révélations de Sainte-Hélène, «Napoléon fondait en

Orient un empire, et la France était laissée à d'autres destinées. Il

volait à Damas, à Alep, sur l'Euphrate. Les chrétiens de la Syrie,

ceux même de l'Arménie, l'eussent renforcé. Les populations allaient

être ébranlées. Les débris des mameloucks, les Arabes du désert de

l'Égypte, les Druses du Liban, les Mutualis ou mahométans opprimés de

la secte d'Ali, pouvaient se réunir à l'armée maîtresse de la Syrie,

et la commotion se communiquait à toute l'Arabie. Les provinces de

l'empire ottoman qui parlent arabe appelaient un grand changement

et attendaient un homme avec des chances heureuses; il pouvait

se trouver sur l'Euphrate, au milieu de l'été, avec cent mille

auxiliaires et une réserve de vingt-cinq mille Français qu'il eût

successivement fait venir d'Égypte. Il aurait atteint Constantinople

et les Indes et changé la face du monde.»

Avant de se retirer de Saint-Jean-d'Acre, l'armée française avait

touché Tyr: désertée des flottes de Salomon et de la phalange du

Macédonien, Tyr ne gardait plus que la solitude imperturbable

d'Isaïe; solitude dans laquelle _les chiens muets refusent d'aboyer_.

Le siège de Saint-Jean-d'Acre fut levé le 20 mai 1799. Arrivé à

Jaffa le 24, Bonaparte fut obligé de continuer sa retraite. Il y

avait environ trente à quarante pestiférés, nombre que Napoléon

réduit à sept, qu'on ne pouvait transporter; ne voulant pas les

laisser derrière lui, dans la crainte, disait-il, de les exposer à la

cruauté des Turcs, il proposa à Desgenettes[173] de leur administrer

une forte dose d'opium. Desgenettes lui fit la réponse si connue:

«Mon métier est de guérir les hommes, non de les tuer.» «On ne leur

administra point d'opium, dit M. Thiers, et ce fait servit à propager

une calomnie indigne et aujourd'hui détruite.»

[Note 173: René-Nicolas _Dufriche_, baron _Desgenettes_ (1762-1837).

Médecin en chef de l'armée d'Égypte, lors de la peste de Jaffa, il

ne craignit point, pour relever le courage du soldat, de s'inoculer

le virus pestilentiel. Devenu en 1804 inspecteur général du service

de santé, il fit en cette qualité toutes les campagnes de l'Empire.

On lui doit une _Histoire médicale de l'armée d'Orient_, publiée en

1812.]

Est-ce une calomnie? est-elle détruite? C'est ce que je ne saurais

affirmer aussi péremptoirement que le brillant historien; son

raisonnement équivaut à ceci: Bonaparte n'a point empoisonné les

pestiférés par la raison qu'il proposait de les empoisonner.

Desgenettes, d'une pauvre famille de gentilshommes normands, est

encore en vénération parmi les Arabes de la Syrie, et Wilson dit que

son nom ne devrait être écrit qu'en lettres d'or.

Bourrienne écrit dix pages entières pour soutenir l'empoisonnement

contre ceux qui le nient: «Je ne puis pas dire que j'aie vu donner

la potion, dit-il, je mentirais; mais je sais bien positivement que

la décision a été prise et a dû être prise après délibération, que

l'ordre en a été donné et que les pestiférés sont morts. Quoi! ce

dont s'entretenait, dès le lendemain du départ de Jaffa, tout le

quartier général comme d'une chose positive, ce dont nous parlions

comme d'un épouvantable malheur, serait devenu une atroce invention

pour nuire à la réputation d'un héros[174]?»

[Note 174: _Mémoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 262.]

Napoléon n'abandonna jamais une de ses fautes; comme un père tendre,

il préfère celui de ses enfants qui est le plus disgracié. L'armée

française fut moins indulgente que les historiens admiratifs; elle

croyait à la mesure de l'empoisonnement, non seulement contre une

poignée de malades, mais contre plusieurs centaines d'hommes.

Robert Wilson, dans son _Histoire de l'expédition des Anglais en

Égypte_, avance le premier la grande accusation; il affirme qu'elle

était appuyée de l'opinion des officiers français prisonniers des

Anglais en Syrie. Bonaparte donna le démenti à Wilson, qui répliqua

n'avoir dit que la vérité. Wilson est le même major général qui fut

commissaire de la Grande-Bretagne auprès de l'armée russe pendant

la retraite de Moscou; il eut le bonheur de contribuer depuis

à l'évasion de M. de Lavallette. Il leva une légion contre la

légitimité lors de la guerre d'Espagne en 1823, défendit Bilbao et

renvoya à M. de Villèle son beau-frère, M. Desbassyns, contraint

de relâcher dans le port. Le récit de Robert Wilson a donc, sous

divers points de vue, un grand poids. La plupart des relations sont

uniformes sur le fait de l'empoisonnement. M. de Las Cases admet

que le bruit de l'empoisonnement était cru dans l'armée. Bonaparte,

devenu plus sincère dans sa captivité, a dit à M. Warnen et au

docteur O'Meara que, dans le cas où se trouvaient les pestiférés, il

aurait cherché pour lui-même dans l'opium l'oubli de ses maux, et

qu'il aurait fait administrer le poison à son propre fils. Walter

Scott rapporte tout ce qui s'est débité à ce sujet; mais il rejette

la version du grand nombre des malades condamnés, soutenant qu'un

empoisonnement ne pourrait s'exécuter avec succès sur une multitude;

il ajoute que sir Sidney rencontra dans l'hôpital de Jaffa les _sept_

Français mentionnés par Bonaparte. Walter Scott est de la plus grande

impartialité; il défend Napoléon comme il aurait défendu Alexandre

contre les reproches dont on peut charger sa mémoire.

C'est pour ainsi dire la première fois que je parle de Walter Scott

comme historien de Napoléon, et je le citerai encore: c'est donc

ici que je dois dire qu'on s'est trompé prodigieusement en accusant

l'illustre Écossais de prévention contre un grand homme[175]. La

vie de Napoléon (_Life of Napoléon_) n'occupe pas moins de onze

volumes. Elle n'a pas eu le succès qu'on en pouvait espérer, parce

que, excepté dans deux ou trois endroits, l'imagination de l'auteur

de tant d'ouvrages si brillants lui a failli: il est ébloui par les

succès fabuleux qu'il décrit, et comme écrasé par le merveilleux

de la gloire. La Vie entière manque aussi des grandes vues que les

Anglais ouvrent rarement dans l'histoire, parce qu'il ne conçoivent

pas l'histoire comme nous. Du reste, cette vie est exacte, sauf

quelques erreurs de chronologie; toute la partie qui a rapport

à la détention de Bonaparte à Sainte-Hélène est excellente: les

Anglais étaient mieux placés que nous pour connaître cette partie.

En rencontrant une vie si prodigieuse, le romancier a été vaincu

par la vérité. La raison domine dans le travail de Walter Scott:

il est en garde contre lui-même. La modération de ses jugements

est si grande qu'elle dégénère en apologie. Le narrateur pousse la

débonnaireté jusqu'à recevoir des excuses sophistiquées par Napoléon

et qui ne sont pas admissibles. Il est évident que ceux qui parlent

de l'ouvrage de Walter Scott comme d'un livre écrit sous l'influence

des préjugés nationaux anglais et dans un intérêt privé ne l'ont

jamais lu: on ne lit plus en France. Loin de rien exagérer contre

Bonaparte, l'auteur est effrayé par l'opinion: ses concessions sont

innombrables; il capitule partout; s'il aventure d'abord un jugement

ferme, il le reprend ensuite par des considérations subséquentes

qu'il croit devoir à l'impartialité; il n'ose tenir tête à son héros,

ni le regarder en face. Malgré cette sorte de pusillanimité devant

l'infatuation populaire, Walter Scott a perdu le mérite de ses

condescendances pour avoir, dans son avertissement, fait entendre

cette simple vérité: «Si le système général de Napoléon, dit-il, a

reposé sur la violence et la fraude, ce n'est ni la grandeur de ses

talents, ni le succès de ses entreprises qui doit étouffer la voix

ou éblouir les yeux de celui qui s'aventure à devenir son historien.

«_If the general system of Napoleon has rested upon force or fraud,

it is neither the greatness of his talents, nor the success of his

undertakings, that ought to stifle the voice or dazzle the eyes of

him who adventures to be his historian._»

[Note 175: Chateaubriand est le premier en France qui se soit

refusé à voir dans l'ouvrage de Walter Scott un pamphlet,--et il

a eu pleinement raison. Combien d'historiens français, depuis M.

Lanfrey jusqu'à M. Michelet et à M. Taine, ont jugé Napoléon avec

plus de rigueur et, il faut bien le dire, avec moins de justice, que

l'historien anglais!]

L'humble audace qui essuie, comme Madeleine, la poussière des pieds

du Dieu avec sa chevelure passe aujourd'hui pour un sacrilège.

La retraite sous le soleil de la Syrie fut marquée par des malheurs

qui rappellent les misères de nos soldats dans la retraite de Moscou

au milieu des frimas: «Il y avait encore, dit Miot, dans les cabanes,

sur les bords de la mer, quelques malheureux qui attendaient qu'on

les transportât. Parmi eux, un soldat était attaqué de la peste, et,

dans le délire qui accompagne quelquefois l'agonie, il supposa sans

doute, en voyant l'armée marcher au bruit du tambour, qu'il allait

être abandonné; son imagination lui fit entrevoir l'étendue de son

malheur s'il tombait entre les mains des Arabes. On peut supposer

que ce fut cette crainte qui le mit dans une si grande agitation et

qui lui suggéra l'idée de suivre les troupes: il prit son havresac,

sur lequel reposait sa tête, et, le plaçant sur ses épaules, il fit

l'effort de se lever. Le venin de l'affreuse épidémie qui coulait

dans ses veines lui ôtait ses forces, et au bout de trois pas il

retomba sur le sable en donnant de la tête. Cette chute augmenta

sa frayeur, et, après avoir passé quelques moments à regarder avec

des yeux égarés la queue des colonnes en marche, il se leva une

seconde fois et ne fut pas plus heureux; à sa troisième tentative

il succomba et, tombant plus près de la mer, il resta à la place

que les destins lui avaient choisie pour tombeau. La vue de ce

soldat était épouvantable; le désordre qui régnait dans ses discours

insignifiants, sa figure qui peignait la douleur, ses yeux ouverts

et fixes, ses habits en lambeaux, offraient tout ce que la mort a de

plus hideux. L'oeil attaché sur les troupes en marche, il n'avait

point eu l'idée, toute simple pour quelqu'un de sang-froid, de

tourner la tête d'un autre côté: il aurait aperçu la division Kléber

et celle de cavalerie qui quittèrent Tentoura après les autres, et

l'espoir de se sauver aurait peut-être conservé ses jours.»

Quand nos soldats, devenus impassibles, voyaient un de leurs

infortunés camarades les suivre comme un homme dans l'ivresse,

trébuchant, tombant, se relevant et retombant pour toujours, ils

disaient: «Il a pris ses quartiers.»

Une page de Bourrienne achèvera le tableau:

«Une soif dévorante, disent les _Mémoires_, le manque total d'eau,

une chaleur excessive, une marche fatigante dans des dunes brûlantes,

démoralisèrent les hommes, et firent succéder à tous les sentiments

généreux le plus cruel égoïsme, la plus affligeante indifférence.

J'ai vu jeter de dessus les brancards des officiers amputés dont

le transport était ordonné, et qui avaient même remis de l'argent

pour récompense de la fatigue. J'ai vu abandonner dans les orges

des amputés, des blessés, des pestiférés, ou soupçonnés seulement

de l'être. La marche était éclairée par des torches allumées

pour incendier les petites villes, les bourgades, les villages,

les hameaux, les riches moissons dont la terre était couverte.

Le pays était tout en feu. Ceux qui avaient l'ordre de présider

à ces désastres semblaient, en répandant partout la désolation,

vouloir venger leurs revers et trouver un soulagement à leurs

souffrances. Nous n'étions entourés que de mourants, de pillards et

d'incendiaires. Des mourants jetés sur les bords du chemin disaient

d'une voix faible: _Je ne suis pas pestiféré, je ne suis que blessé_;

et, pour convaincre les passants, on en voyait rouvrir leur blessure

ou s'en faire une nouvelle. Personne n'y croyait; on disait: _Son

affaire est faite_; on passait, on se tâtait, et tout était oublié.

Le soleil, dans tout son éclat sous ce beau ciel, était obscurci

par la fumée de nos continuels incendies. Nous avions la mer à

notre droite; à notre gauche et derrière nous le désert que nous

faisions; devant nous les privations et les souffrances qui nous

attendaient[176].»

[Note 176: _Mémoires de M. de Bourrienne_, T. II, p. 250.]

* * * * *

«Il est parti; il est arrivé; il a dissipé tous les orages; son

retour les a fait repasser dans le désert.» Ainsi chantait et se

louait le triomphateur repoussé, en rentrant au Caire[177]: il

emportait le monde dans des hymnes.

[Note 177: Le 14 juin 1799.]

Pendant son absence, Desaix avait achevé de soumettre la

Haute-Égypte. On rencontre en remontant le Nil des débris à qui le

langage de Bossuet laisse toute leur grandeur et l'augmente. «On a,»

dit l'auteur de l'_Histoire universelle_, «découvert dans le Saïde

des temples et des palais presque encore entiers, où ces colonnes et

ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les

restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous

les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, et bordées

de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur

grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont

la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue!

Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux édifice n'ont-ils pas

eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés d'en

avoir vu la moitié; mais tout ce qu'ils ont vu était surprenant. Une

salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était

soutenue de six-vingt colonnes de six brassées de grosseur, grandes

à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont

pu abattre. Les couleurs mêmes, c'est-à-dire ce qui éprouve le plus

tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de

cet admirable édifice et y conservent leur vivacité: tant l'Égypte

savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages!

Maintenant que le nom du roi Louis XIV pénètre aux parties du monde

les plus inconnues, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble

curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans

ses déserts? Quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait

aborder la ville royale, puisque si loin d'elle on découvre des

choses si merveilleuses! La puissance romaine, désespérant d'égaler

les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les

monuments de leurs rois.»

Napoléon se chargea d'exécuter les conseils que Bossuet donnait

à Louis XIV. «Thèbes,» dit M. Denon, qui suivait l'expédition de

Desaix, «cette cité reléguée que l'imagination n'entrevoit plus

qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si

gigantesque qu'à son aspect l'armée s'arrêta d'elle-même et battit

des mains. Dans le complaisant enthousiasme des soldats, je trouvai

des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de

l'ombre ... Parvenus aux cataractes du Nil, nos soldats, toujours

combattant contre les beys et éprouvant des fatigues incroyables,

s'amusaient à établir dans le village de Syène des boutiques de

tailleurs, d'orfèvres, de barbiers, de traiteurs à prix fixe. Sous

une allée d'arbres alignés, ils plantèrent une colonne milliaire

avec l'inscription: _Route de Paris_ ... En redescendant le Nil,

l'armée eut souvent affaire aux Mecquains. On mettait le feu aux

retranchements des Arabes: ils manquaient d'eau; ils éteignaient

le feu avec les pieds et les mains; ils l'étouffaient avec leurs

corps. Noirs et nus, dit encore M. Denon, on les voyait courir à

travers les flammes: c'était l'image des diables dans l'enfer. Je ne

les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il

y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait

entendre; on lui répondait par des hymnes sacrés et des cris de

combat.»

Ces Arabes chantaient et dansaient comme les soldats et les moines

espagnols dans Saragosse embrasée; les Russes brûlèrent Moscou: la

sorte de sublime démence qui agitait Bonaparte, il la communiquait à

ses victimes.

* * * * *

Napoléon rentré au Caire écrivait au général Dugua: «Vous ferez,

citoyen général, trancher la tête à Abdalla-Aga, ancien gouverneur

de Jaffa. D'après ce que m'ont dit les habitants de Syrie, c'est un

monstre dont il faut délivrer la terre ... Vous ferez fusiller les

nommés Hassan, Joussef, Ibrahim, Saleh, Mahamet, Bekir, Hadj-Saleh,

Mustapha, Mahamed, tous mameloucks.» Il renouvelle souvent ces

ordres contre des Égyptiens qui ont _mal parlé des Français_: tel

était le cas que Bonaparte faisait des lois; le droit même de la

guerre permettait-il de sacrifier tant de vies sur ce simple ordre

d'un chef: _vous ferez fusiller!_ Au sultan du Darfour il écrit: «Je

désire que vous me fassiez passer _deux mille esclaves_ mâles, ayant

plus de seize ans.» Il aimait les esclaves.

Une flotte ottomane de cent voiles mouille à Aboukir et débarque

une armée: Murat, appuyé du général Lannes, la jette dans la mer;

Bonaparte instruit le Directoire de ses succès: «Le rivage où l'année

dernière les courants ont porté les cadavres anglais et français est

aujourd'hui couvert de ceux de nos ennemis[178].» On se fatigue

à marcher dans ces monceaux de victoires comme dans les sables

étincelants de ces déserts.

[Note 178: La victoire d'Aboukir eut lieu le 25 juillet 1799.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 11 / 42 段