ce titre: _Correspondance de l'Armée française en Égypte, interceptée
par l'escadre de Nelson; publiée à Londres avec une introduction et
des notes de la Chancellerie anglaise, traduites en français; suivies
d'Observations_, par _E.-T. Simon_. Un vol. in-8º, an VII.]
Les Français, en Égypte, étaient d'autant plus héroïques qu'ils
sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l'un
de ses amis: «Dis à Ledoux qu'il n'ait jamais la faiblesse de
s'embarquer pour venir dans ce maudit pays.»
Avrieury: «Tous ceux qui viennent de l'intérieur disent qu'Alexandrie
est la plus belle ville; hélas! que doit donc être le reste?
Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage;
les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure _idem_;
point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu'il est
impossible de voir quelqu'un au travers. Rues étroites, hormis le
quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres,
qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise
bleue jusqu'à mi-cuisse, qu'ils retroussent la moitié du temps dans
leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J'ai de ce
charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m'enrage d'y être. La
maudite Égypte! Sable partout! Que de gens attrapés, cher ami! Tous
ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas;
ils voudraient retourner d'où ils sont partis: je le crois bien!»
Rozis, capitaine: «Nous sommes très réduits; avec cela il existe un
mécontentement général dans l'armée; le despotisme n'a jamais été au
point qu'il l'est aujourd'hui; nous avons des soldats qui se sont
donné la mort en présence du général en chef, en lui disant: Voilà
ton ouvrage!»
Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd'hui presque
inconnus:
TALLIEN À MADAME TALLIEN[149].
[Note 149: Jeanne-Marie-Ignace-Thérésia _Cabarrus_ (1773-1835). Elle
fut mariée: 1º en 1788, à Jean-Jacques Devin ou Davin _de Fontenay_,
avec lequel elle divorça en 1793; 2º en 1794, au conventionnel
_Tallien_, avec lequel elle divorça en 1802; 3º en 1805, au comte de
Caraman, plus tard prince de _Chimay_.]
«Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien
contre mon gré; ma position devient chaque jour plus désagréable,
puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m'est cher, je ne prévois
pas le moment où je pourrai m'en rapprocher.
«Je te l'avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec
toi et ta fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les
passions, de toutes les intrigues, et je t'assure que si j'ai le
bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter
jamais. _Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n'y en a
pas quatre qui pensent autrement._
«Rien de plus triste que la vie que nous menons ici! Nous manquons de
tout. Depuis cinq jours je n'ai pas fermé l'oeil; je suis couché sur
le carreau; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous
les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette
notre charmante _chaumière_[150]. Je t'en prie, ma chère amie, ne
t'en défais pas.
«Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les
souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de te
retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d'embrasser ma chère
fille, soutiennent seuls l'infortuné[151].»
[Note 150: Tallien avait donné ce nom à l'opulente maison de campagne
qu'il possédait dans le voisinage de Paris.]
[Note 151: Cette lettre est datée de _Rosette, le 17 thermidor an IV_
(4 août 1798). Voir _Correspondance de l'armée française en Égypte_,
pages 197 et suiv.]
* * * * *
La fidélité n'était pour rien dans tout cela.
Cette unanimité de plaintes est l'exagération naturelle d'hommes
tombés de la hauteur de leurs illusions: de tout temps les Français
ont rêvé l'Orient; la chevalerie leur en avait tracé la route;
s'ils n'avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint
tombeau, ils avaient l'intrépidité des croisés, la croyance des
royaumes et des beautés qu'avaient créées, autour de Godefroi, les
chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l'Italie
avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des
chevaux, des armes et des sérails à conquérir; les romanciers avaient
aperçu la princesse d'Antioche, et les savants ajoutaient leurs
songes à l'enthousiasme des poètes. Il n'y a pas jusqu'au _Voyage
d'Anténor_[152] qui ne passât au début pour une docte réalité: on
allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes,
fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer
des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout
cela, l'Institut en s'abattant sur les Pyramides, les soldats en ne
rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se
trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le
mécompte fut énorme. Mais l'injustice de la souffrance aveugla sur
le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de
civilisation que Méhémet a cultivés: la gloire de Bonaparte s'accrut,
un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'islamisme, et
une brèche fut faite à la barbarie.
[Note 152: Le _Voyage d'Anténor en Grèce et en Asie_, par Étienne
Lantier, parut en 1798, l'année même de l'expédition d'Égypte. Il eut
un succès prodigieux et fut traduit dans presque toutes les langues.
Dans cet ouvrage, imité du _Voyage du jeune Anacharsis_, l'auteur
s'est attaché surtout à peindre le côté galant et licencieux des
moeurs grecques, ce qui lui valut d'être surnommé l'_Anacharsis des
boudoirs_.]
* * * * *
Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre
quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février[153] dans cette
partie du monde à laquelle le commandant d'Aboukir l'avait légué.
Napoléon trompait; c'était un de ses rêves de puissance qu'il
poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans
rencontrer le vent du midi; il campe parmi les tombeaux; il escalade
El-Arisch, et triomphe à Gaza[154]: «Nous étions,» écrit-il le
6[155], «aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique et de
l'Asie; nous couchâmes le soir en Asie.» Cet homme immense marchait
à la conquête du monde; c'était un conquérant pour des climats qui
n'étaient pas à conquérir.
[Note 153: Le 22 février 1799 (4 ventôse an VII).]
[Note 154: Le 24 février.]
[Note 155: Le 6 ventôse an VII (24 février 1799).]
Jaffa est emporté[156]. Après l'assaut, une partie de la garnison,
estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d'autres
à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci: deux jours
après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes[157].
[Note 156: Le 7 mars.]
[Note 157: «Le 7 mars, les Français prirent la ville d'assaut, et
pendant trente heures massacrèrent sans distinction soldats et
habitants. Il restait à peu près trois mille hommes de la garnison
qui s'étaient réfugiés dans les mosquées et avaient mis bas les
armes. Bonaparte les fit fusiller en masse, bien que son armée
désapprouvât cet égorgement décrété de sang-froid. Pour justifier
cette boucherie, on prétendit qu'il aurait été impossible de nourrir
un si grand nombre de prisonniers, et que parmi eux se trouvaient les
soldats de la garnison d'El-Arisch qui avaient violé leur serment
de ne plus servir contre les Français. Mais, d'après les rapports
de Bonaparte, on avait trouvé à Jaffa, et précédemment à Gaza et à
Ramla, des quantités de vivres plus que suffisantes pour nourrir,
avec tous les captifs, une armée bien plus nombreuse que la sienne.
Comme les soldats de la garnison d'El-Arisch ne formaient pas le
tiers des prisonniers de Jaffa, Bonaparte commettait évidemment
un acte de barbarie atroce en faisant égorger avec eux deux mille
malheureux qui n'avaient fait que leur devoir.» Ludovic Sciout, _le
Directoire_, tome IV, page 621.]
Walter Scott[158] et sir Robert Wilson[159] ont raconté ces
massacres; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n'a fait aucune difficulté
de les avouer à lord Ebrington et au docteur O'Meara. Mais il en
rejetait l'odieux sur la position dans laquelle il se trouvait: il
ne _pouvait nourrir les prisonniers;_ il ne _les pouvait renvoyer
en Égypte sous escorte_. Leur laisser la liberté sur parole? _ils
ne comprendraient_ même pas ce point d'honneur et ces procédés
européens. «Wellington dans ma place, disait-il, _aurait agi comme
moi_.»
[Note 158: _Vie de Napoléon_, par Walter Scott (1827), tome II.]
[Note 159: Sir Robert-Thomas _Wilson_ (1777-1849). Il avait combattu
les Français en Égypte, avec le régiment formé par le baron de
Hompesch. Après son retour en Angleterre, il publia une _Relation
historique de l'expédition anglaise en Égypte_ (2 vol. in-8, Londres,
1802). En 1811, il fit paraître la _Relation des campagnes de
Pologne en 1806 et 1807, avec des remarques sur le caractère et la
composition de l'armée russe_. Lors de la campagne de 1812, il fut
attaché au quartier général de l'armée russe et y joua un rôle des
plus importants. On le retrouve en 1815 à Paris, où avec deux autres
officiers anglais, MM. Bruce et Hutchinson, il favorise l'évasion de
Lavallette, et, en 1823, en Espagne, où il met son épée au service
des Cortès. Après l'avènement de Guillaume IV (1830), il fut élevé au
grade de lieutenant général. Nommé en 1842 gouverneur de Gibraltar,
il quitta ce poste quelques semaines seulement avant sa mort.]
«Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est
le seul acte cruel de sa vie; il fit passer au fil de l'épée les
prisonniers qui lui restaient; l'armée consomma avec obéissance, mais
avec une espèce d'effroi, l'exécution qui lui était commandée.»
_Le seul acte cruel de sa vie_, c'est beaucoup affirmer après les
massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à
néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos
soldats aient protesté par _une espèce d'effroi_ contre la cruauté de
leur général.
Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée? Bonaparte ne
vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa
les forces du pacha de Damas? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec
quelques chevaux treize mille Osmanlis? Kléber, plus tard, ne fit-il
pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans? S'il
s'agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d'envahir
l'Égypte? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n'usaient que du
droit de la défense? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de
la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient
_mis bas les armes_ et que leur _soumission avait été acceptée_.
Le fait que le conquérant s'efforçait de justifier le gênait: ce
fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches
officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. «Je
me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles
qu'entraîne ordinairement l'assaut d'une place: j'ai été le triste
témoin de celui de Jaffa.» Bourrienne s'écrie: «Cette scène atroce me
fait encore frémir, lorsque j'y pense, comme le jour où je la vis,
et j'aimerais mieux qu'il me fût possible de l'oublier que d'être
forcé de la décrire. Tout ce qu'on peut se figurer d'affreux dans un
jour de sang serait encore au-dessous de la réalité[160].» Bonaparte
écrit au Directoire que: «Jaffa fut livré au pillage et à toutes les
horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse.» Ces
horreurs, qui les avait commandées?
[Note 160: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 226.]
Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général
de l'Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de
l'armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue
fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller: «Il a
laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et
dix-huit à dix-neuf cents Bavarois; crime inouï dans l'histoire
des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M.
ne regardait _les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son
honneur_.»
Bonaparte dit ici tout ce que l'on peut dire contre l'exécution des
prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions?
Il connaissait la vérité et il s'en jouait; il en faisait le même
usage que du mensonge; il n'appréciait que le résultat, le moyen lui
était égal; le nombre des prisonniers l'embarrassait, il les tua.
Il y a toujours eu deux Bonaparte: l'un grand, l'autre petit. Lorsque
vous croyez être en sûreté dans la vie de Napoléon, il rend cette vie
affreuse.
Miot[161], dans la première édition de ses _Mémoires_ (1804), se
tait sur les massacres; on ne les lit que dans l'édition de 1814.
Cette édition a presque disparu; j'ai eu de la peine à la retrouver.
Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien
moins que le récit d'un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros
l'existence d'une chose, autre d'en connaître les particularités: la
vérité morale d'une action ne se décèle que dans les détails de cette
action; les voici d'après Miot:
«Le 20 ventôse (10 mars), dans l'après-midi, les prisonniers
de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d'un vaste bataillon
carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort
qu'on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d'autres
personnes, à monter à cheval et à suivre cette colonne silencieuse
de victimes, pour m'assurer si ce qu'on m'avait dit était fondé.
Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée; ils
ne versaient point de larmes; ils ne poussaient point de cris: ils
étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi
promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques
autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis
salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis
pensaient-ils qu'il ne leur était pas impossible d'enfoncer le
bataillon qui les enveloppait; peut-être espéraient-ils qu'en se
disséminant dans les champs qu'ils traversaient, un certain nombre
échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet
égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d'évasion.
«Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on
les arrêta auprès d'une mare d'eau jaunâtre. Alors l'officier qui
commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions,
et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent
fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré
le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je
dois le déclarer, ne se prêtaient qu'avec une extrême répugnance au
ministère abominable qu'on exigeait de leurs bras victorieux. Il y
avait près de la mare d'eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels
étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune
homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il
devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui
parut choquer ceux qui l'entouraient. Il se précipita dans les jambes
du cheval que montait le chef des troupes françaises; il embrassa les
genoux de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s'écriait:
«De quoi suis-je coupable? quel mal ai-je fait?» Les larmes qu'il
versait, ses cris touchants, furent inutiles; ils ne purent changer
le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l'exception de ce jeune
homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans
cette eau stagnante dont j'ai parlé, puis, se prenant la main, après
l'avoir portée sur le coeur et à la bouche, ainsi que se saluent
les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs
âmes courageuses paraissaient défier la mort; on voyait dans leur
tranquillité la confiance que leur inspirait, à ces derniers moments,
leur religion et l'espérance d'un avenir heureux. Ils semblaient se
dire: «Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d'un
bonheur durable.» Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le
Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.
«Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières
annonçaient un grade supérieur, je le vis ... faire creuser
froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond
pour s'y enterrer vivant: sans doute il ne voulut mourir que par la
main des siens. Il s'étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire
et douloureuse, et ses camarades en adressant à Dieu des prières
suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite
sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l'idée
d'avancer le terme de ses souffrances.
«Ce spectacle, qui fait palpiter mon coeur et que je peins encore
trop faiblement, eut lieu pendant l'exécution des pelotons répartis
dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que
ceux placés près de la mare d'eau. Nos soldats avaient épuisé leurs
cartouches; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l'arme
blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue; je m'enfuis, pâle et
prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces
infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous
fait éviter le trépas, même quand nous n'avons plus l'espérance de
lui échapper, s'élançaient les uns dessus les autres, et recevaient
dans les membres les coups dirigés au coeur et qui devaient
sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu'il faut
le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant
de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever
les malheureux qui, à l'abri de ce rempart affreux, épouvantable,
n'avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle,
et le souvenir fait trembler ma main qui n'en rend point toute
l'horreur.»
[Note 161: François _Miot_, né à Versailles en 1779. Il fit la
campagne d'Égypte en qualité de commissaire-adjoint des guerres.
Entré dans l'armée comme capitaine en 1803, il passa en 1806 au
service du roi Joseph à Naples, et le suivit en Espagne, où il devint
son écuyer, avec le grade de colonel (1809); il ne revint en France
qu'après la bataille de Vittoria (1813). Sous la Restauration, il
fut réintégré dans l'armée comme colonel, grade qu'il n'avait eu
jusque-là qu'à titre espagnol, et il fut nommé chef du bureau de
recrutement, au ministère de la Guerre. En 1804, il avait publié
ses _Mémoires pour servir à l'histoire des expéditions en Égypte et
en Syrie pendant les années VI à VIII de la République française_.
Une seconde édition, plus complète, parut en 1814.--François Miot
était le frère d'André _Miot_, comte de _Melito_ (1762-1841), auteur
des _Mémoires sur le Consulat, l'Empire et le roi Joseph_, publiés
en 1858, avec un grand et légitime succès. Ces _Mémoires_ sont
considérés, à juste titre, comme un document de premier ordre pour
l'histoire de la période napoléonienne.]
La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l'éloignement
que l'on ressent pour lui.
Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au
sud-ouest de la ville, j'ai fait le tour de la tombe, jadis monceau
de cadavres, aujourd'hui pyramide d'ossements; je me suis promené
dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis
qu'autour de moi la première hirondelle arrivée d'Europe rasait la
terre funèbre.
Le ciel punit la violation des droits de l'humanité: il envoya la
peste; elle ne fit pas d'abord de grands ravages. Bourrienne relève
l'erreur des historiens qui placent la scène des _Pestiférés de
Jaffa_ au premier passage des Français dans cette ville; elle n'eut
lieu qu'à leur retour de Saint-Jean-d'Acre. Plusieurs personnes de
notre armée m'avaient déjà assuré que cette scène était une pure
fable; Bourrienne confirme cet renseignements:
«Les lits des pestiférés», raconte le secrétaire de Napoléon,
«étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais
à côté du général; j'affirme ne l'avoir pas vu toucher à un
pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement
le revers jaune de sa botte avec la cravache qu'il tenait à la
main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles: «Il faut
que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont
arriver[162].»
[Note 162: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome II, p. 256.]
Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n'est pas dit
un mot des pestiférés, de la visite à l'hôpital et de l'attouchement
des pestiférés.
Que devient le beau tableau de Gros? Il reste comme un chef-d'oeuvre
de l'art[163].
[Note 163: Antoine-Jean, baron _Gros_ (1771-1835). Ce fut le roi
Louis XVIII qui, en 1824, lorsqu'il eut achevé de peindre la
coupole de _Sainte-Geneviève_ (le Panthéon), lui donna le titre de
baron. Son tableau des _Pestiférés de Jaffa_ est un chef-d'oeuvre.
D'autres toiles, également admirables, lui ont été inspirées par
la campagne d'Égypte et de Syrie, la _bataille d'Aboukir_, la
_bataille de Nazareth_ et _Bonaparte aux Pyramides_.--«Le tableau de
Gros--représentant Bonaparte visitant et consolant les pestiférés
de Jaffa--reste comme un chef-d'oeuvre de l'art,» dit très bien
Chateaubriand; mais la vérité reste aussi, et la vérité c'est que
Bonaparte a fait empoisonner les pestiférés qui se trouvaient dans
l'hôpital de Jaffa. Ce fut le pharmacien Royer qui, au refus de
l'honnête Desgenettes, se chargea d'exécuter l'ordre du général en
chef. Marmont, dans ses _Mémoires_, ne conteste ni l'ordre, ni son
exécution. Il essaie seulement de justifier Bonaparte en disant que
ce fut là, après tout, un acte d'_humanité_. «La guerre, ajoute-il,
est un jeu d'enfants, et malheur aux vaincus!» (_Mémoires du maréchal
Marmont, duc de Raguse_, tome II, p. 12 et suiv.)]
Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus héroïque dans
l'action: «Le bon roi, doux et débonnaire, quand il vit ce, eut grand
pitié à son coeur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et
faire fosses emmi les champs et dédier là un cimetière par le légat...
Le roi Louis aida de ses propres mains à enterrer les morts. À
peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit
tous les matins, de cinq jours qu'on mit à enterrer les morts,
après sa messe, au lieu, et disoit à sa gent: «Allons ensevelir les
martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lassés
de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n'avons.» Là, étoient
présens, en habits de cérémonie, l'archevêque de Tyr et l'évêque de
Damiette et leur clergé qui disoient le service des morts. Mais ils
estoupoient leur nez pour la puanteur; mais oncques ne fut vu au bon
roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement.»
Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d'Acre[164]. On verse le
sang à Cana, qui fut témoin de la guérison du fils du centenier
par le Christ; à Nazareth[165], qui cacha la pacifique enfance du
Sauveur; au Thabor, qui vit la transfiguration et où Pierre dit:
«Maître, nous sommes bien sur cette montagne; dressons-y trois
tentes.» Ce fut du mont Thabor[166] que fut expédié l'ordre du
jour à toutes les troupes qui occupaient _Sour_, _l'ancienne Tyr_,
_Césarée_, _les cataractes du Nil_, _les bouches Pélusiaques_,
_Alexandrie_ et les rives de la _mer Rouge_, qui porte les ruines de
_Kolsun_ et d'_Arsinoé_. Bonaparte était charmé de ces noms qu'il se
plaisait à réunir.
[Note 164: Le 18 mars 1799.]
[Note 165: Le 4 avril, Junot, qui n'avait avec lui que cinq cents
hommes, rencontra l'avant-garde turque à Nazareth et la mit en
déroute.]
[Note 166: La victoire du Mont-Thabor, remportée par Bonaparte et
Kléber, est du 16 avril.]
Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murat renouvelèrent les faits
d'armes de Tancrède et de Renaud: ils dispersèrent les populations de
la Syrie, s'emparèrent du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard
sur le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent possession de
Scafet, l'ancienne Béthulie.--Bonaparte remarque que les habitants
montrent l'endroit où Judith tua Holopherne.