De retour à Paris[132], il descendit dans sa maison, rue Chantereine,

qui prit et porte encore le nom de _rue de la Victoire_[133]. Le

conseil des Anciens voulut faire à Napoléon le don de Chambord,

ouvrage de François Ier, qui ne rappelle plus que l'exil du dernier

fils de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire, le 10

décembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de

cette cour s'élevait un autel de la Patrie, surmonté des statues

de la Liberté, de l'Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis

formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l'antique;

l'ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la

France faisait halte un moment. Bonaparte était vêtu de l'uniforme

qu'il portait à Arcole et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur

auprès de l'autel, se souvenant d'avoir naguère dit la messe sur un

autre autel. Fuyard revenu des États-Unis, chargé par la protection

de Chénier du ministère des relations extérieures, l'évêque d'Autun,

le sabre au côté, était coiffé d'un chapeau à la Henri IV: les

événements forçaient de prendre au sérieux ces travestissements.

[Note 132: Il arriva à Paris le 5 décembre 1797.]

[Note 133: Un arrêté du département de la Seine donne à la rue

Chantereine, où demeure Bonaparte, le nom de _rue de la Victoire_.

(_Moniteur_ du 20 nivôse an VI, 9 janvier 1798).]

Le prélat fit l'éloge du conquérant de l'Italie: «Il aime, dit-il

mélancoliquement, il aime les chants d'Ossian, surtout parce

qu'ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu'on appelle

son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour

l'arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière

sera libre, peut-être lui ne le sera jamais: telle est sa destinée.»

Merveilleusement deviné!

Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à Fornoue, Louis

XII à Agnadel, François Ier à Marignan, Lautrec à Ravenne, Catinat

à Turin, demeurent loin du nouveau général. Les succès de Napoléon

n'eurent point de pairs.

Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur qui menaçait tous

les despotismes, avaient vu avec inquiétude les hommages que l'on

rendait à Napoléon; ils songeaient à se débarrasser de sa présence.

Ils favorisèrent la passion qu'il montrait pour une expédition dans

l'Orient. Il disait: «L'Europe est une taupinière; il n'y a jamais

eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient; je n'ai

déjà plus de gloire: cette petite Europe n'en fournit pas assez.»

Napoléon, comme un enfant, était charmé d'avoir été élu membre de

l'Institut[134]. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et

pour en revenir: «Nous n'avons que vingt-neuf ans,» remarquait-il en

songeant à lui; «ce n'est pas un âge: j'en aurai trente-cinq à mon

retour.»

[Note 134: Le Directoire, au lendemain du Coup d'État du 18

fructidor, avait notifié officiellement à l'Institut la loi

de déportation, qui lui enlevait, dans la classe des Sciences

mathématiques, le directeur Carnot; dans la classe des Sciences

morales, Pastoret, du Conseil des Cinq-Cents, et le directeur

Barthélemy; dans la classe de Littérature, Sicard et Fontanes.

Bonaparte fut élu à la place de Carnot, le 26 décembre 1797. Dix

jours après l'élection, le 5 janvier 1798, il parut pour la première

fois à une séance publique. L'affluence fut extraordinaire. Le

jeune général entra sans faste, vêtu d'un petit frac gris, et prit

place entre Lagrange et Laplace. Garat définit son nouveau collègue

«un philosophe qui avait paru un moment à la tête des armées.»

Chénier lut son _Vieillard d'Ancenis_, poème sur la mort du général

Hoche, dont les derniers vers annonçaient la défaite prochaine de

l'Angleterre:

Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,

Quand Neptune irrité lancera dans leur île

D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,

Tous ces jeunes héros vieux dans l'art des combats,

La grande nation à vaincre accoutumée

Et le grand général guidant la grande armée.

L'auditoire tout entier se leva et salua de ses acclamations le poète

et le _grand général_.]

Nommé général d'une armée dite de l'Angleterre[135], dont les corps

étaient dispersés de Brest à Anvers, Bonaparte passa son temps à des

inspections, à des visites aux autorités civiles et scientifiques,

tandis qu'on assemblait les troupes qui devaient composer l'armée

d'Égypte. Survint l'échauffourée du drapeau tricolore et du bonnet

rouge, que notre ambassadeur à Vienne, le général Bernadotte,

avait planté sur la porte de son palais[136]. Le Directoire se

disposait à retenir Napoléon pour l'opposer à la nouvelle guerre

possible, lorsque M. de Cobentzel prévint la rupture, et Bonaparte

reçut l'ordre de partir. L'Italie devenue républicaine, la Hollande

transformée en république, la paix laissant à la France, étendue

jusqu'au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le

Directoire s'empressa d'écarter le vainqueur. Cette aventure d'Égypte

change à la fois la fortune et le génie de Napoléon, en surdorant ce

génie, déjà trop éclatant, d'un rayon du soleil qui frappa la colonne

de nuée et de feu.

[Note 135: Arrêté du Directoire (13 germinal, 2 avril 1798), portant

que le général Bonaparte se rendra à Brest dans le courant de la

décade, pour y prendre le commandement de l'armée d'Angleterre.]

[Note 136: Le 13 avril 1798, vers six heures du soir, Bernadotte,

alors ambassadeur à Vienne, fit suspendre au balcon du premier étage

de son hôtel un drapeau tricolore d'environ quatre aunes, attaché

à une hampe extrêmement longue avec cette inscription: «République

française». Jamais à Vienne les ambassadeurs n'arboraient le drapeau

de leur pays. Aussi des groupes se formèrent très vite devant

l'hôtel, et le peuple viennois vit une provocation véritable dans

le fait d'avoir arboré ce grand drapeau contre tous les usages:

l'ambassadeur, disait-on, avait voulu déclarer ainsi qu'il regardait

Vienne comme une ville conquise. Bientôt une foule immense se

rassembla devant l'ambassade. Un aide de camp de Bernadotte vint à la

porte du palais et, la main sur la poignée de son sabre, il harangua

les Viennois avec mépris et déclama avec rage contre la police. La

foule lança alors des pierres contre les fenêtres; un serrurier

grimpe au balcon et en arrache le drapeau qui fut immédiatement

brûlé. La police arrivait, mais elle n'était pas encore assez forte

pour dissiper un attroupement aussi nombreux. La porte du palais

fut enfoncée, et une foule furieuse pénétra dans l'intérieur, et se

trouva en face de l'ambassadeur, de ses secrétaires et de ses aides

de camp armés de sabres et de pistolets. Bernadotte brandissait son

sabre et criait avec fureur: «Qu'ose donc cette canaille? J'en tuerai

au moins six», et menaçait de venir châtier ce peuple à coups de

canons. Un de ses domestiques tira deux coups de pistolet, dont fort

heureusement les envahisseurs ne parurent pas s'émouvoir beaucoup.

Ils pénétrèrent dans la cuisine et les écuries, et brisèrent les

voitures de l'ambassadeur. Les troupes étaient casernées dans les

faubourgs, à une grande distance de l'ambassade. Ce fut seulement

à minuit qu'une division d'infanterie et un régiment de cavalerie

arrivé de Schoenbrünn vinrent mettre fin à l'émeute. (Ludovic Sciout,

_Le Directoire_, tome IV, p. 421.)]

Toulon, 19 mai 1798.

PROCLAMATION.

Soldats,

«Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre.

«Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges; il

vous reste à faire la guerre maritime.

«Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas

encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même

mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais,

parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la

fatigue, disciplinées et unies entre elles.

«Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes

destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des

fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la

prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre

gloire.»

* * * * *

Après cette proclamation de souvenirs, Napoléon s'embarque: on dirait

d'Homère ou du héros qui enfermait les chants du Méonide dans une

cassette d'or. Cet homme ne chemine pas tout doucement: à peine

a-t-il mis l'Italie sous ses pieds, qu'il paraît en Égypte; épisode

romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il

attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu'il emporta

se trouvaient _Ossian_, _Werther_, _la Nouvelle Héloïse_ et _le Vieux

Testament_: indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les

idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les

chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination,

la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle il

tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée

qui l'avait enfanté.

Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l'hôtel de la

Marine; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral _l'Orient_;

le 19 mai il met à la voile; il part de la borne où la première fois

il avait répandu le sang, et un sang français: les massacres de

Toulon l'avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui

les généraux premiers-nés de sa gloire: Berthier, Caffarelli, Kléber,

Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze

frégates, quatre cents bâtiments de transport, l'accompagnent.

Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien

qu'une fois nos navires ne fussent qu'à six lieues de distance

des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le

sommet des Apennins; il dit: «Je ne puis voir sans émotion la terre

d'Italie; voilà l'Orient: j'y vais.» À l'aspect de l'Ida, explosion

d'admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée,

Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs

disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou

du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées,

quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il

eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.

Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le

trou d'un rocher marin[137]; puis il descend parmi les ruines de la

cité d'Alexandre[138]. Il voit à la pointe du jour cette colonne de

Pompée que j'apercevais du bord de mon vaisseau en m'éloignant de la

Libye. Du pied du monument, immortalisé d'un grand et triste nom, il

s'élance; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait

jadis _le dépôt des remèdes de l'âme_, et les aiguilles de Cléopâtre,

maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de

Rosette est forcée; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans

le phare. Égorgement effroyable! L'adjudant général Boyer écrit à

ses parents: «Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez

leur Dieu et leur prophète; ils remplissent leurs mosquées; hommes,

femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés.»

[Note 137: Le grand-maître de l'Ordre de Malte, le comte Ferdinand de

_Hompesch_, bailli de Brandebourg, capitula le 11 juin 1798. Malte et

les îles voisines furent cédées au Directoire. La ville fut rendue

dans la journée du 12 juin. Le 13, au matin, Bonaparte y fit son

entrée; il trouva quinze cents pièces de canon, trente-cinq mille

fusils, douze cents barils de poudre, une infinité d'armes de toute

espèce, et de grandes richesses.]

[Note 138: La flotte française arriva le 1er juillet près

d'Alexandrie. Le lendemain, les Français s'emparèrent de la ville.

Kléber, qui commandait l'assaut, fut blessé d'une balle au front.]

Bonaparte avait dit à l'évêque de Malte: «Vous pouvez assurer vos

diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera

non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés.»

Il dit, en arrivant en Égypte: «Peuples d'Égypte, je respecte plus

que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont

amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé

le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui

professent l'islamisme; bientôt après ils ont dirigé leur course vers

Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de

Dieu pour faire la guerre aux musulmans ... Si l'Égypte est la ferme

des mameloucks, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a fait[139].»

[Note 139: Proclamation du 2 juillet 1798.]

Napoléon marche aux Pyramides[140]; il crie à ses soldats: «Songez

que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés

sur vous.» Il entre au Caire[141], sa flotte saute en l'air à

Aboukir[142]; l'armée d'Orient est séparée de l'Europe. Jullien (de

la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le

note minute par minute:

[Note 140: 21 juillet.]

[Note 141: 23 juillet.]

[Note 142: 1er août.]

«Il est sept heures; la nuit se fait et le feu redouble encore. À

neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix

heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où

vient de s'élever l'explosion du vaisseau.»

Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu'il sera le

restaurateur des mosquées; il envoie son nom à l'Arabie, à

l'Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte[143]; il le bombarde au

milieu d'un orage; l'inspiré dit aux croyants: «Je pourrais demander

à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son coeur,

car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à personne.» Le grand

schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le _protecteur de la

Kaaba_; le pape, dans une missive, l'appelle _mon très cher fils_.

[Note 143: 21 octobre.]

Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté

petit à son grand côté. La partie qu'il pouvait gagner d'un seul coup

ne l'amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des

gobelets; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de

ses pertes; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne

se présenta-t-il tout d'abord comme l'héritier des chevaliers? Par

une position double, il n'était, aux yeux de la multitude musulmane,

qu'un faux chrétien et qu'un faux mahométan. Admirer des impiétés de

système, ne pas reconnaître ce qu'elles avaient de misérable, c'est

se tromper misérablement: il faut pleurer quand le géant se réduit à

l'emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans

les fers la couronne d'Égypte, parce qu'il était resté, disent les

historiens arabes, le plus fier chrétien qu'on eût jamais vu.

Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des

Français: un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers;

des établissements de restaurateurs l'avaient jadis entouré.

Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats

avaient promené un cercueil autour de leurs festins.

Quelle scène mémorable, si l'on pouvait y croire. Bonaparte assis

dans l'intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d'un

Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et

les imans! Toutefois, prenons le récit du _Moniteur_ comme le travail

de la muse. Si ce n'est pas l'histoire matérielle de Napoléon,

c'est l'histoire de son intelligence; cela en vaut encore la peine.

Écoutons dans les entrailles d'un sépulcre cette voix que tous les

siècles entendront.

(_Moniteur_, 27 novembre 1798.)

«Ce jourd'hui, 25 thermidor de l'an VI de la République française

une et indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharim, l'an de

l'hégire 1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers

de l'état-major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut

national, s'est transporté à la grande pyramide, dite de Chéops, dans

l'intérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et

imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure.

«La dernière salle à laquelle le général en chef est parvenu est à

voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et

dix-neuf de haut. Il n'y a trouvé qu'une caisse de granit d'environ

huit pieds de long sur quatre d'épaisseur, qui renfermait la

momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc de granit, a fait

asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, _Suleiman_, _Ibrahim_

et _Muhamed_, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la

conversation suivante:

_Bonaparte_: «Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici

un grand ouvrage de main d'homme! Quel était le but de celui qui fit

construire cette pyramide?»

_Suleiman_: «C'était un puissant roi d'Égypte, dont on croit que le

nom était Chéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent

troubler le repos de sa cendre.»

_Bonaparte_: «Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que

son corps retournât aux éléments: penses-tu qu'il ne fit pas mieux?

le penses-tu?»

_Suleiman_ (s'inclinant): «Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due!»

_Bonaparte_: «Gloire à Allah! Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu;

Mohamed est son prophète et je suis de ses amis.»

_Ibrahim_: «Que les anges de la victoire balayent la poussière sur

ton chemin et te couvrent de leurs ailes! Le mamelouck a mérité la

mort.»

_Bonaparte_: «Il a été livré aux anges noirs Moukir et Quarkir.»

_Suleiman_: «Il étendit les mains de la rapine sur les terres, les

moissons, les chevaux de l'Égypte.»

_Bonaparte_: «Les trésors, l'industrie et l'amitié des Francs seront

votre partage, en attendant que vous montiez au septième ciel et

qu'assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et

toujours vierges, vous vous reposiez à l'ombre du laba, dont les

branches offriront d'elles-mêmes aux vrais musulmans tout ce qu'ils

pourront désirer.»

De telles parades ne changent rien à la gravité des Pyramides:

Vingt siècles, descendus dans l'éternelle nuit,

Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit[144].

[Note 144: Vers du P. Lemoyne, dans son poème épique, _Saint Louis,

ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles_, 1653.]

Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte séculaire, en aurait

augmenté l'immensité; mais il ne s'est jamais traîné dans ce

vestibule de la mort[145].

[Note 145: «Bonaparte n'est pas entré dans la grande pyramide; il

n'en a pas même eu la volonté, ni la pensée. Certes, je l'y aurais

suivi. Je ne l'ai pas quitté une seconde dans le désert. Il fit

entrer quelques personnes dans l'une des grandes pyramides. Il se

tenait devant, et en sortant on lui rendait compte de ce que l'on

voyait dans l'intérieur, c'est-à-dire qu'on lui annonçait que l'on

n'avait rien vu. Toute cette conversation avec le muphti, les ulémas,

est une mauvaise plaisanterie; il n'y en avait pas plus que de pape

et d'archevêques ... Cet entretien de Bonaparte dans l'une des

pyramides avec plusieurs imans et muphtis, est de pure invention.»

_Mémoires de M. de Bourrienne_, t. II, p. 300.]

«Pendant le reste de notre navigation sur le Nil», dis-je dans

l'_Itinéraire_, «je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux

............ Les grands monuments font une partie essentielle de la

gloire de toute société humaine: ils portent la mémoire d'un peuple

au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des

générations qui viennent s'établir dans ses champs abandonnés.»

Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifiés,

nous autres petits hommes d'État entachés de poésie, qui maraudons de

chétifs mensonges sur des ruines.

D'après les proclamations, les ordres du jour, les discours de

Bonaparte, il est évident qu'il visait à se faire passer pour

l'envoyé du ciel, à l'instar d'Alexandre. Callisthène[146], à qui

le Macédonien infligea dans la suite un si rude traitement, en

punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut chargé de

prouver que le fils de Philippe était fils de Jupiter; c'est ce que

l'on voit dans un fragment de Callisthène conservé par Strabon. _Le

pourparler d'Alexandre_, de Pasquier[147], est un dialogue des morts

entre Alexandre le grand conquérant et Rabelais le grand moqueur:

«Cours-moi de l'oeil», dit Alexandre à Rabelais, «toutes ces contrées

que tu vois être en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage

d'étoffe qui, pour autoriser ses pensées, n'ait voulu donner à

entendre qu'il eût familiarité avec les dieux.» Rabelais répond:

«Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m'amusai jamais à reprendre

tes petites particularités, mêmement en ce qui appartient au vin.

Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant? en es-tu autre

que moi? Le regret que tu as te doit causer telle fâcherie qu'il te

seroit beaucoup plus expédient qu'avec ton corps tu eusses perdu la

mémoire.»

[Note 146: _Callisthène_, disciple et petit-neveu d'Aristote, né

vers 365 av. J.-C. Il suivit Alexandre dans ses expéditions. De

moeurs sévères, il blâma les excès auxquels se livrait le Macédonien;

impliqué dans la conspiration d'Hermolaüs, il fut, dit-on, enfermé

dans une cage de fer, puis mis à mort à Cariate en Bactriane, l'an

328 av. J.-C.]

[Note 147: Étienne _Pasquier_ (1529-1615).]

Et pourtant, en s'occupant d'Alexandre, Bonaparte se méprenait et sur

lui-même et sur l'époque du monde et sur la religion: aujourd'hui,

on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de

Napoléon dans le Levant, ils n'étaient pas encore mêlés à la conquête

de l'Europe; ils n'avaient pas obtenu d'assez hauts résultats pour

imposer à la foule islamiste, quoiqu'on le surnommât le _sultan de

feu_. «Alexandre, à l'âge de trente-trois ans», dit Montaigne, «avoit

passé victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie,

avoit atteint tout l'effort de l'humaine nature. Plus de rois et de

princes ont écrit ses gestes que d'autres historiens n'ont écrit les

gestes d'autre roi.»

Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez: il vit la mer qu'ouvrit Moïse

et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d'un canal que

commença Sésostris, qu'élargirent les Perses, que continua le second

des Ptolémées, que réentreprirent les soudans dans le dessein de

porter à la Méditerranée le commerce de la mer Rouge. Il projeta

d'amener une branche du Nil dans le golfe Arabique: au fond de ce

golfe son imagination traça l'emplacement d'un nouvel Ophir, où se

tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums,

d'aromates, d'étoffes de soie, pour tous les objets précieux de

Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des

Indes. Les cénobites descendent du Sinaï, et le prient d'inscrire son

nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs _garanties_.

Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la

fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats:

«Il y a cinq ans l'indépendance du peuple français était menacée;

mais vous prîtes Toulon: ce fut le présage de la ruine de vos

ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego; l'année

suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes; vous luttiez contre

Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de

Saint-Georges; l'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de

l'Isonzo, de retour de l'Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez

aujourd'hui sur les bords du Nil, au centre de l'ancien continent!»

* * * * *

Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des

projets qu'il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées?

Tandis qu'il avait l'air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne

l'aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère:

«Je pense être en France dans deux mois; fais en sorte que j'aie

une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne: je

compte y passer l'hiver.» Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait

s'opposer à son retour: sa volonté était sa destinée et sa fortune.

Cette correspondance tombée aux mains de l'Amirauté[148], les Anglais

ont osé avancer que Napoléon n'avait eu d'autre mission que de faire

périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes

sur la coquetterie de sa femme.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 9 / 42 段