La liberté de la presse momentanément rendue travaillait dans le sens

de la délivrance; mais comme les démocrates n'avaient jamais aimé

cette liberté et qu'elle attaquait leurs erreurs, ils l'accusaient

d'être royaliste. L'abbé Morellet, La Harpe, lançaient des brochures

qui se mêlaient à celles de l'Espagnol Marchena[109], immonde

savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l'habit gris à

revers et à collet noir, réputé l'uniforme des chouans. La réunion

de la nouvelle législature était le prétexte des rassemblements

des sections. La section Lepelletier, connue naguère sous le nom

de section des Filles-Saint-Thomas, était la plus animée; elle

parut plusieurs fois à la barre de la Convention pour se plaindre;

Lacretelle le jeune[110] lui prêta sa voix avec le même courage

qu'il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les

degrés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le moment du combat

approchait, firent venir de Rouen le général Danican[111] pour le

mettre à leur tête. On peut juger de la peur et des sentiments de la

Convention par les défenseurs qu'elle convoqua autour d'elle: «À la

tête de ces républicains, dit Réal dans son _Essai sur les journées

de vendémiaire_, que l'on appela le _bataillon sacré des patriotes de

89_, et dans leurs rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution

qui en avaient fait les six campagnes, qui s'étaient battus sous

les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la tyrannie et qui

s'armaient aujourd'hui pour défendre le même château qu'ils avaient

foudroyé au 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces vieux

bataillons de Liégeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien

général Fyon.»

[Note 109: José _Marchena_ (1768-1821). Poursuivi en Espagne par

l'Inquisition pour des écrits clandestins, il se réfugia en France,

fut accueilli par Marat et collabora à l'_Ami du peuple_. De Marat

il passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous

le Directoire. Ses écrits contre-révolutionnaires le firent expulser

de France en 1797. En 1800, secrétaire de Moreau à l'armée du Rhin,

il s'amusa à composer en latin un morceau érotique qu'il attribua à

Pétrone. Un grand nombre de savants se laissèrent prendre à cette

supercherie, qu'il renouvela du reste en 1806 à propos de Catulle.

Il a traduit en espagnol les _Lettres persanes_ de Montesquieu, les

_Contes_ de Voltaire et _la Nouvelle Héloïse_ de Rousseau.]

[Note 110: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le Jeune_

(1766-1855). Membre de l'Académie française, auteur de nombreuses

publications historiques sur les _Guerres de Religion_, le

_XVIIIe siècle_, la _Révolution_, le _Consulat_, l'_Empire_ et la

_Restauration_. On lui doit en outre de très intéressants Mémoires,

parus en 1842 sous ce titre: _Dix années d'épreuves pendant la

Révolution_.]

[Note 111: Auguste _Danican_ (1763-1848). Après avoir servi contre

les Vendéens en 1793 et 1794, et s'être fait battre en maintes

rencontres, il fut destitué, pour être bientôt replacé et envoyé

à Rouen. Après le 13 vendémiaire, il se réfugia en Angleterre, où

il publia contre les hommes de la Révolution un très curieux écrit

intitulé: _les Brigands démasqués_ (1796). À la chute de l'Empire, il

rentra en France, mais n'ayant pu obtenir d'être réintégré dans les

cadres de l'armée, il retourna à Londres et finit par se fixer dans

le Holstein, où il termina obscurément ses jours au mois de décembre

1848.]

Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe: «Ô toi par qui nous

avons vaincu l'Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des

armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous!»

Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours;

ils allèrent achever leurs hymnes à l'indépendance dans les bureaux

de la police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un degré rompu

sur lequel a passé la Révolution: que d'hommes ont parlé et agi avec

énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s'occupe plus!

Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont

consumées pour eux.

On touchait au renouvellement de la Convention; les assemblées

primaires étaient convoquées: comités, clubs, sections, faisaient un

tribouil effroyable.

La Convention, menacée par l'aversion générale, vit qu'il se fallait

défendre: à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée

de Paris et de l'intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et

remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du

secours dont lui pourrait être un pareil homme: il se l'adjoignit

pour commandant en second[112]. Le futur directeur, entretenant la

Convention des journées de vendémiaire, déclara que c'était aux

dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l'on devait le

salut de l'enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes

avec beaucoup d'habileté. Napoléon foudroya les sections et dit:

«J'ai mis mon cachet sur la France.» Attila avait dit: «Je suis le

marteau de l'univers, _ego malleus orbis_.»

[Note 112: Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795).--Au 13

vendémiaire, Bonaparte est encore général de brigade; dix jours

après, le 24 vendémiaire (16 octobre), il est général de division

dans l'arme de l'artillerie; encore dix jours, et le 4 brumaire (26

octobre) il est général en chef de l'Armée de l'Intérieur. Il a

vingt-six ans.]

Après le succès, Napoléon craignit de s'être rendu impopulaire, et il

assura qu'il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette

page de notre histoire.

Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de

Napoléon: il s'efforce de prouver que ce furent les sections qui

commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être

encore à Toulon: le général Carteaux était à la tête d'une colonne

sur le Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait sur

Saint-Roch; les postes occupés par les gardes nationales furent

successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai

déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient

ferme les Parisiens: c'est un blessé qui, traversant le salon des

Victoires, reconnaît un drapeau qu'il a pris: «N'allons pas plus

loin, dit-il d'une voix expirante, je veux mourir ici;» c'est la

femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des

bandes; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le

vinaigre et l'eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras: flagornerie de

réticence; elle prouve qu'en l'an IV Napoléon, vainqueur au profit

d'un autre, n'était pas encore compté.

Il paraît que Bonaparte n'espérait pas tirer un grand avantage de sa

victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne: «Cherche un

petit bien dans ta belle vallée de l'Yonne; je l'achèterai dès que

j'aurai de l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien

national[113].» Bonaparte s'est ravisé sous l'Empire: il a fait grand

cas des biens nationaux.

[Note 113: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 103.]

Ces émeutes de vendémiaire terminent l'époque des émeutes: elles ne

se sont renouvelées qu'en 1830, pour mettre fin à la monarchie.

Quatre mois après les journées de vendémiaire[114], le 19 ventôse (9

mars) an IV, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L'acte

ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien

et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est

appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes;

Carnot réclame contre Barras l'honneur de cette nomination. On

appelait le commandement de l'armée d'Italie _la dot de madame

Beauharnais_. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir

cru s'allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.

[Note 114: Plus exactement cinq mois.]

Napoléon entre en plein dans ses destinées: il avait eu besoin

des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les événements

l'avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé

ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant

d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous les médiocrités dont

le patronage leur est nécessaire: le germe du plus haut palmier est

d'abord abrité par l'Arabe sous un vase d'argile.

* * * * *

Arrivé à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie, Bonaparte

trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain,

sans discipline. Il avait vingt-huit ans; sous ses ordres Masséna

commandait trente-six mille hommes. C'était l'an 1796. Il ouvre sa

première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver

plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte[115]; deux

jours après, à Millesimo[116], il sépare les deux armées autrichienne

et sarde. À Ceva, à Mondovi[117], à Fossano, à Cherasco[118], les

succès continuent; le génie de la guerre même est descendu. Cette

proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats

avaient annoncé un homme nouveau:

«Soldats! vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris

vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, quinze mille

prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné

des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des

marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent

sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté,

étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert; grâces

vous soient rendues, soldats!...

«Peuples d'Italie! l'armée française vient rompre vos chaînes; le

peuple français est l'ami de tous les peuples. Nous n'en voulons

qu'aux tyrans qui vous asservissent.»

[Note 115: Le 12 avril 1796.]

[Note 116: Le 14 avril.]

[Note 117: Le 22 avril.]

[Note 118: Le 25 avril.]

Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République française et

le roi de Sardaigne; la Savoie est cédée à la France avec Nice et

Tende. Napoléon avance toujours, et il écrit à Carnot:

«Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.

«Nous avons enfin passé le Pô: la seconde campagne est commencée;

Beaulieu est déconcerté; il calcule assez mal, et donne constamment

dans les pièges qu'on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner une

bataille, car cet homme-là a l'audace de la fureur, et non celle du

génie. Encore une victoire, et nous sommes maîtres de l'Italie. Dès

l'instant que nous arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller

l'armée à neuf. Elle est toujours à faire peur; mais tout engraisse;

le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en

quantité, etc. La discipline se rétablit tous les jours; mais il faut

souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent

se commander. Ce que nous avons pris à l'ennemi est incalculable.

Plus vous m'enverrez d'hommes, plus je les nourrirai facilement. Je

vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége

et de Michel-Ange. Je vous dois des remercîments particuliers pour

les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous

la recommande: elle est patriote sincère, et je l'aime à la folie.

J'espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine

de millions à Paris; cela ne vous fera pas de mal pour l'armée du

Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici

à les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel,

je n'ai plus un officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je

désirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants

généraux qui aient du feu et une ferme résolution de ne jamais faire

de savantes retraites.»

* * * * *

C'est une des lettres remarquables de Napoléon. Quelle vivacité!

quelle diversité de génie! Avec les intelligences du héros se trouve

jetée pêle-mêle, dans la profusion triomphale des tableaux de

Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces

adjudants généraux ayant _une ferme résolution de ne jamais faire de

savantes retraites_. Le même jour Bonaparte écrivait au Directoire

pour lui donner avis de la suspension d'armes accordée au duc de

Parme et de l'envoi du _Saint Jérôme_ du Corrége. Le 11 mai, il

annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs

de la Lombardie. S'il ne va pas tout de suite à Milan, c'est qu'il

veut suivre Beaulieu et l'achever.--«Si j'enlève Mantoue, rien ne

m'arrête plus pour pénétrer dans la Bavière; dans deux décades je

puis être dans le coeur de l'Allemagne. Si les deux armées du Rhin

entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position.

Il serait digne de la République d'aller signer le traité de paix des

trois armées réunies dans le coeur de la Bavière et de l'Autriche

étonnées.»

L'aigle ne marche pas, il vole, chargé des banderoles de victoires

suspendues à son cou et à ses ailes.

Il se plaint de ce qu'on veut lui donner pour adjoint Kellermann: «Je

ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier

général de l'Europe, et je crois qu'un mauvais général vaut mieux que

deux bons.»

Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entièrement expulsés d'Italie,

et nos avant-postes éclairent les monts de l'Allemagne: «Nos

grenadiers et nos carabiniers», écrit Bonaparte au Directoire,

«jouent et rient avec la mort. Rien n'égale leur intrépidité, si ce

n'est la gaieté avec laquelle ils font les marches les plus forcées.

Vous croiriez qu'arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir; pas

du tout: chacun fait son conte ou son plan d'opération du lendemain,

et souvent on en voit qui rencontrent très juste. L'autre jour je

voyais défiler une demi-brigade; un chasseur s'approcha de mon

cheval: Général, me dit-il, il faut faire cela.--Malheureux, lui

dis-je, veux-tu bien te taire! Il disparaît à l'instant; je l'ai fait

en vain chercher: c'était justement ce que j'avais ordonné que l'on

fît.»

Les soldats gradèrent leur commandant: à Lodi[119] ils le firent

caporal, à Castiglione[120] sergent.

[Note 119: Le 10 mai 1796.]

[Note 120: Le 5 août 1796.]

Le 15 de novembre on débouche sur Arcole: le jeune général passe le

pont qui l'a rendu fameux; dix mille hommes restent sur la place.

«C'était un chant de l'_Iliade_!» s'écriait Bonaparte au seul

souvenir de cette action.

En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre retraite[121] que

Napoléon appelait une _retraite de sergent_. Celui-ci se préparait à

dire à son rival, en battant l'archiduc Charles:

Je suivrai d'assez près votre illustre retraite

Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète.

[Note 121: Septembre-octobre 1796. Les généraux de division

Reynier, Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le général Dessoles, chef de

l'état-major, partagent avec Moreau l'honneur de cette admirable

retraite.]

Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par la bataille

de Rivoli. Deux combats contre Wurmser, à Saint-Georges et à la

Favorite, entraînent pour l'ennemi la perte de cinq mille tués et de

vingt mille prisonniers; le demeurant se barricade dans Mantoue; la

ville bloquée capitule[122]; Wurmser, avec les douze mille hommes qui

lui restent, se rend.

[Note 122: Le 2 février 1797.]

Bientôt la Marche d'Ancône est envahie; plus tard le traité de

Tolentino[123] nous livre des perles, des diamants, des manuscrits

précieux, la _Transfiguration_, le _Laocoon_, l'_Apollon du

Belvédère_, et termine cette suite d'opérations par lesquelles en

moins d'un an quatre armées autrichiennes ont été détruites, la

haute Italie soumise et le Tyrol entamé; on n'a pas le temps de se

reconnaître: l'éclair et le coup partent à la fois.

[Note 123: Le 19 février.]

L'archiduc Charles, accouru pour défendre l'Autriche antérieure

avec une nouvelle armée, est forcé au passage du Tagliamento[124];

Gradisca tombe[125]; Trieste est pris[126]; les préliminaires de la

paix entre la France et l'Autriche sont signés à Léoben[127].

[Note 124: Le 16 mars.]

[Note 125: Forteresse importante, contiguë au Frioul; elle est

emportée de vive force, le 19 mars, par le général Bernadotte,

soutenu du général Sérurier.]

[Note 126: Le 24 mars.]

[Note 127: Le 15 avril.]

Venise, formée au milieu de la chute de l'empire romain, trahie et

troublée, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais; une révolution

s'accomplit le 31 mai 1797 dans Gênes sa rivale: la République

ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien étonné si,

du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir qu'il s'emparait de

Venise pour l'Autriche, des Légations pour Rome, de Naples pour les

Bourbons, de Gênes pour le Piémont, de l'Espagne pour l'Angleterre,

de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie,

semblable à ces soldats qui, dans le sac d'une ville, se gorgent d'un

butin qu'ils sont obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter,

tandis qu'au même moment ils perdent leur patrie.

Le 9 juillet, la République cisalpine[128] proclame son existence.

Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette à

travers la chaîne des révolutions attachées à la nôtre: comme Mahomet

avec le glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main, les

droits de l'homme dans l'autre.

[Note 128: Elle était formée de la Lombardie autrichienne, du

Bergamasque, du Bressan, du Crémasque et d'autres contrées de l'État

de Venise, de Mantoue, du Modénais, de Massa et Carrara, du Bolonais,

du Ferrarais et de la Romagne.]

Dans l'ensemble de ses mouvements généraux, Bonaparte ne laisse

échapper aucun détail: tantôt il craint que les _vieillards_ des

grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien

mouillés en passant le Mont-Cenis; tantôt il est inquiet qu'un

manuscrit sur papyrus de la bibliothèque ambrosienne ne soit perdu;

il prie le ministre de l'intérieur de lui apprendre s'il est arrivé

à la Bibliothèque nationale. Il donne au Directoire exécutif son

opinion sur ses généraux:

«Berthier: talents, activité, courage, caractère, tout pour lui.

«Augereau: beaucoup de caractère, de courage, de fermeté, d'activité;

est aimé du soldat, heureux dans ses opérations.

«Masséna: actif, infatigable, a de l'audace, du coup d'oeil et de la

promptitude à se décider.

«Sérurier: se bat en soldat, ne prend rien sur lui; ferme; n'a pas

assez bonne opinion de ses troupes; est malade.

«Despinois: mou, sans activité, sans audace, n'a pas l'état de

la guerre, n'est pas aimé du soldat, ne se bat pas à sa tête; a

d'ailleurs de la hauteur, de l'esprit et des principes politiques

sains; bon à commander dans l'intérieur.

«Sauret: bon, très bon soldat, pas assez éclairé pour être général;

peu heureux.

«Abbatucci: pas bon à commander cinquante hommes, etc., etc.»

Bonaparte écrit au chef des Maïnottes: «Les Français estiment le

petit, mais brave peuple qui, seul de l'ancienne Grèce, a conservé

sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n'a manqué

pour être aussi renommés que leurs ancêtres que de se trouver sur un

plus vaste théâtre.» Il instruit l'autorité de la prise de possession

de Corfou: «L'île de Corcyre», remarque-t-il, «était, selon Homère,

la patrie de la princesse Nausicaa.» Il envoie le traité de paix

conclu avec Venise. «Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux

de guerre, trois ou quatre frégates, plus trois ou quatre millions

de cordages.--Qu'on me fasse passer des matelots français ou corses,

mande-t-il; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda.--Un million

pour Toulon, que je vous ai annoncé, part demain; deux millions,

etc., formeront la somme de cinq millions que l'armée d'Italie aura

fournie depuis la nouvelle campagne.--J'ai chargé ... de se rendre

à Sion pour chercher à ouvrir une négociation avec le Valais.--J'ai

envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que coûterait cette

route à établir (le Simplon) ... J'ai chargé le même ingénieur de

voir ce qu'il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel

s'enfuit le Rhône, et par là rendre possible l'exploitation des

bois du Valais et de la Savoie.» Il donne avis qu'il fait partir de

Trieste un chargement de blé et d'aciers pour Gênes. Il fait présent

au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de

son amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects

et d'en arrêter quelques autres. Il écrit au citoyen Grogniard,

ordonnateur de la marine à Toulon: «Je ne suis pas votre juge, mais

si vous étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts pour avoir

obtempéré à une réquisition ridicule.» Une note remise au ministre du

pape dit: «Le pape pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse,

de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui

ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement.»

Tout cela est mêlé de négociations avec les républiques nouvelles,

des détails des fêtes pour Virgile et Arioste, des bordereaux

explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de

Venise; tout cela a lieu à travers l'Italie assourdie du bruit des

combats, à travers l'Italie devenue une fournaise où nos grenadiers

vivaient dans le feu comme des salamandres.

Pendant ces tourbillons d'affaires et de succès advint le 18

fructidor[129], favorisé par les proclamations de Bonaparte et les

délibérations de son armée, en jalousie de l'armée de la Meuse. Alors

disparut celui qui, peut-être à tort, avait passé pour l'auteur des

plans des victoires républicaines; on assure que Danissy, Lafitte,

d'Arçon, trois génies militaires supérieurs, dirigeaient ces plans:

Carnot se trouva proscrit par l'influence de Bonaparte.

[Note 129: Coup d'État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797).]

Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de Campo-Formio[130]:

la première guerre continentale de la Révolution finit à trente

lieues de Vienne.

[Note 130: Campo-Formio est un hameau du Frioul, près d'Udine.

L'Autriche cédait à la France les Pays-Bas autrichiens, ainsi que

les _pays d'Empire_ jusqu'au Rhin; elle reconnaissait la République

cisalpine, à laquelle elle cédait Milan, Mantoue et Modène. L'État de

Venise était abandonné à l'empereur, à la réserve des îles Ioniennes,

que la France retenait.]

* * * * *

Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte ayant été nommé

par le Directoire représentant à ce congrès[131], il prit congé de

l'armée d'Italie. «Je ne serai consolé, lui dit-il, que par l'espoir

de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers.»

Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu'il a quitté Milan

pour présider la légation française au congrès et qu'il a envoyé au

Directoire le drapeau de l'armée d'Italie.

[Note 131: Bonaparte avait été nommé par le Directoire premier

plénipotentiaire; Treilhard et Bonnier d'Arco lui étaient adjoints.

Les trois plénipotentiaires de l'Autriche étaient le comte de

Metternich, père du futur chancelier, qui représentait l'Empereur; le

comte Lehrbach, député de l'Autriche; le comte Cobenzl, envoyé du roi

de Hongrie et de Bohême. La Prusse était représentée par le comte de

Goërz, le baron Jacobi Kloest et le baron Dohm.]

Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le résumé

de ses conquêtes: «Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille

chevaux, cinq cent cinquante pièces de siège, six cents pièces de

campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre

canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit

galères; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gênes;

armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modène, avec le

roi de Naples, avec le pape; préliminaires de Léoben; convention

de Montebello avec la République de Gênes; traité de paix avec

l'empereur à Campo-Formio; donné la liberté aux peuples de Bologne,

Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de

Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d'une partie du Véronais,

de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline; au peuple de Gênes, aux

fiefs impériaux, au peuple des départements de Corcyre, de la mer

Égée et d'Ithaque.

«Envoyé à Paris tous les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange, de Guerchin,

du Titien, de Paul Véronèse, Corrége, Albane, des Carrache, Raphaël,

Léonard de Vinci, etc., etc.»

«Ce monument de l'armée d'Italie, dit l'ordre du jour, sera suspendu

aux voûtes de la salle des séances publiques du Directoire, et il

attestera les exploits de nos guerriers quand la génération présente

aura disparu.»

Après une convention purement militaire, qui stipulait la remise

de Mayence aux troupes de la République et la remise de Venise aux

troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite

des affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bonnier.

Dans les derniers temps de la campagne d'Italie, Bonaparte eut

beaucoup à souffrir de l'envie de divers généraux et du Directoire:

deux fois il avait offert sa démission; les membres du gouvernement

la désiraient et n'osaient l'accepter. Les sentiments de Bonaparte

ne suivaient pas le penchant du siècle; il cédait à contre-coeur aux

intérêts nés de la Révolution: de là les contradictions de ses actes

et de ses idées.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 8 / 42 段