l'appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille
de Napoléon s'était établie au château de Sallé[96], près d'Antibes.
«J'y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours
avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général
nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un
jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph
et moi, il nous annonça qu'il ne dépendait que de lui de partir
pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous
avantageusement. Pour ma part cette annonce m'enchantait: atteindre
enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer.
On m'offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma
réponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-vous? Nous hésitâmes un moment.
Eh! eh! reprit le général, cela vaut bien la peine d'y penser: il
ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de
sauver sa tête à Paris qu'à Saint-Maximin.--Robespierre jeune est
honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir.--Moi,
soutenir cet homme! non, jamais! Je sais combien je lui serais utile
en remplaçant son imbécile commandant de Paris; mais _c'est ce que je
ne veux pas être_. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a de place
honorable pour moi qu'à l'armée: prenez patience, _je commanderai
Paris plus tard_. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous
exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont
il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs
fois, moitié sombre et moitié souriant: _Qu'irais-je faire dans cette
galère?_»
[Note 96: «Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui
seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de
la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques et
reçoivent des apparences.» Frédéric Masson, _Napoléon et sa famille_,
I, 85.]
Bonaparte, après le siège de Toulon[97], se trouva engagé dans les
mouvements militaires de notre armée des Alpes. Il reçut l'ordre de
se rendre à Gênes: des instructions secrètes lui enjoignirent de
reconnaître l'état de la forteresse de Savone, de recueillir des
renseignements sur l'intention du gouvernement génois relativement à
la coalition. Ces instructions, délivrées à Loano le 25 messidor an
II de la République[98], sont signées _Ricord_[99].
[Note 97: Au cours du siège, Bonaparte avait été nommé par les
représentants adjudant général chef de brigade le 27 octobre 1793,
confirmé le 1er décembre. Le 22 décembre, après la prise de la ville,
il est élevé au grade provisoire de général de brigade. Confirmé dans
ce grade le 7 janvier 1794, il est chargé à la fois du commandement
en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie et de l'armement des
côtes.]
[Note 98: 13 juillet 1794.]
[Note 99: Jean-François _Ricord_ (1760-1818). Député du Gard à la
Convention, il se signala par son ardeur montagnarde. Très lié avec
Augustin Robespierre, il devint, comme lui, l'ami du jeune Bonaparte
et le protégea puissamment. Après le 9 thermidor, Ricord fut dénoncé
à la Convention et arrêté; il fut rendu à la liberté par l'amnistie
du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795). Ressaisi bientôt comme
complice de Baboeuf, il fut traduit devant la haute cour de Vendôme,
qui l'acquitta. Après le 18 brumaire, son ancien protégé, devenu tout
puissant, ne parut guère se souvenir des services qu'il en avait
autrefois reçus. En l'an IX, ordre lui fut donné de s'éloigner de
Paris; il refusa, fut arrêté le 19 novembre 1800, et relâché quelque
temps après. Emprisonné de nouveau à la Force le 23 juillet 1806, il
resta douze jours au secret, fut remis en liberté, mais fut placé
en résidence à Saint-Benoist-sur-Loire, sous la surveillance de la
police. Pendant les Cent-Jours, il obtint du gouvernement impérial
les fonctions de lieutenant extraordinaire de police à Bayonne.
Atteint par la loi du 12 janvier 1816 contre les régicides, il partit
pour la Belgique en février suivant, et y mourut deux ans après.]
Bonaparte remplit se mission. Le 9 thermidor arriva: les députés
terroristes furent remplacés par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout
à coup ils déclarèrent, au nom du peuple français, que le général
Bonaparte, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie, avait
totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et
surtout par le voyage qu'il avait dernièrement fait à Gênes.
L'arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an II de la République
française, une, indivisible et démocratique (6 août 1794), porte
«que le général Bonaparte sera mis en état d'arrestation et traduit
au comité de salut public à Paris, sous bonne et sûre escorte.»
Saliceti examina les papiers de Bonaparte; il répondait à ceux qui
s'intéressaient au détenu qu'on était forcé d'agir avec rigueur
d'après une accusation d'espionnage partie de Nice et de Corse.
Cette accusation était la conséquence des instructions directes
données par Ricord: il fut aisé d'insinuer qu'au lieu de servir la
France, Napoléon avait servi l'étranger. L'empereur fit un grand
abus d'accusations d'espionnage: il aurait dû se rappeler les périls
auxquels pareilles accusations l'avaient exposé.
Napoléon, se débattant, disait aux représentants: Saliceti, tu
me connais ... Albitte, tu ne me connais point; mais tu connais
cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle.
Entendez-moi; restituez-moi l'estime des patriotes; une heure après,
si les méchants veulent ma vie ... je l'estime si peu! je l'ai si
souvent méprisée!»
Survint une sentence d'acquittement. Parmi les pièces qui, dans ces
années, servirent d'attestation à la bonne conduite de Bonaparte,
on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu
que provisoirement à la liberté; mais dans cet intervalle il eut le
temps d'emprisonner le monde.
Saliceti[100], l'accusateur, ne tarda pas à s'attacher à l'accusé:
mais Bonaparte ne se confia jamais à son ancien ennemi. Il écrivit
plus tard au général Dumas: «Qu'il reste à Naples (Saliceti); il
doit s'y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni; je le crois
bien: il leur a fait peur; il est plus méchant qu'eux. Qu'il sache
que je n'ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de
l'indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis
XVI[101].»
[Note 100: Antoine-Christophe _Saliceti_ (1757-1809). Il fut
successivement membre de la Constituante, de la Convention et du
Conseil des Cinq-Cents. Après le 18 brumaire, le Premier Consul lui
confia diverses missions administratives en Corse, en Toscane et à
Gênes. Nommé en 1806 ministre de la police générale à Naples, auprès
du roi Joseph, il joignit bientôt à ces fonctions celles de ministre
de la guerre, mais Joachim Murat se priva de ses services. Il revint
en France et fut nommé par l'empereur membre de la _Consulta_ qui
devait prendre possession de Rome (1809). Il était dans cette ville
quand une armée anglo-sicilienne débarqua en Calabre. Il se rendit
aussitôt à Naples, que menaçait l'ennemi, rétablit l'ordre, et mourut
subitement, empoisonné, a-t-on dit, à la suite d'un dîner que lui
avait offert le génois Maghella, ministre de la police (23 décembre
1809).]
[Note 101: _Souvenirs du lieutenant-général comte Dumas_, (t. III, p.
317).--CH.]
Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail, rue où je débarquai
en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit,
de même que Murat, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné sa
garnison d'Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napoléon
en général de brigade d'infanterie, et voulut l'envoyer dans la
Vendée: celui-ci déclina l'honneur, sous prétexte qu'il ne voulait
pas changer d'arme. Le comité de salut public effaça le refusant
de la liste des officiers généraux employés. Un des signataires de
la radiation est Cambacérès, qui devint le second personnage de
l'Empire[102].
[Note 102: Le 29 fructidor an III (15 septembre 1795), le Comité
de Salut public, dont Cambacérès est président, prend un arrêté
par lequel «le général de brigade Buonaparte, ci-devant mis en
réquisition près du Comité, est rayé de la liste des officiers
généraux employés, attendu son refus de se rendre au poste qui lui a
été assigné».]
Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émigrer; Volney l'en
empêcha. S'il eût exécuté sa résolution, la cour fugitive l'eût
méconnu; il n'y avait pas d'ailleurs de ce côté de couronne à
prendre; j'aurais eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés
dans l'exil.
L'idée de l'émigration abandonnée, Bonaparte se retourna vers
l'Orient, doublement congénial à sa nature par le despotisme et
l'éclat. Il s'occupa d'un mémoire pour offrir son épée au Grand
Seigneur: l'inaction et l'obscurité lui étaient mortelles. «Je serai
utile à mon pays, s'écriait-il, si je puis rendre la force des Turcs
plus redoutable à l'Europe.»[103] Le gouvernement ne répondit point à
cette note d'un fou, disait-on.
[Note 103: Le Sultan venait de demander à la France des officiers
et des ouvriers d'artillerie pour réorganiser son armée. Bonaparte
songea sérieusement à répondre à cet appel. Il écrivit à son frère
Joseph, qui déjà, trois mois auparavant, l'avait entretenu d'un
projet d'établissement en Turquie: «Si je demande, j'obtiendrai
d'aller en Turquie, comme général d'artillerie, envoyé par le
gouvernement pour organiser l'armée du Grand Seigneur, avec un bon
traitement et un titre d'envoyé très flatteur; je te ferai nommer
consul et ferai nommer Villeneulve ingénieur pour y aller avec moi;
tu m'as dit que M. Anthoine y était déjà: ainsi, avant un mois, je
viendrais à Gênes; nous irions à Livourne, d'où nous partirions.»
Le 13 fructidor (30 août 1795), il formula sa demande, qui fut
sérieusement examinée par le Comité de Salut public.]
Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s'accroître sa
détresse: il était difficile à secourir; il acceptait mal les
services, de même qu'il souffrait d'avoir été élevé par la
munificence royale. Il en voulait à quiconque était plus favorisé que
lui de la fortune: dans l'âme de l'homme pour qui les trésors des
nations allaient s'épuiser, on surprenait des mouvements de haine
que les communistes et les prolétaires manifestent à cette heure
contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a
le sentiment de l'inégalité sociale: on n'est pas plutôt monté en
voiture que l'on méprise les gens à pied. Bonaparte avait surtout
en horreur les _muscadins_ et les _incroyables_, jeunes fats du
moment dont les cheveux étaient peignés à la mode des têtes coupées:
il aimait à décourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec
Baptiste aîné, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte
professait le goût du théâtre: l'oisiveté des garnisons conduisit
souvent Napoléon dans les spectacles.
Quels que soient les efforts de la démocratie pour rehausser ses
moeurs par le grand but qu'elle se propose, ses habitudes abaissent
ses moeurs; elle a le vif ressentiment de cette étroitesse: croyant
la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de
sang; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de
compte, elle se retrouva en face de l'insolence des cadavres. La
nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose
de commun à la vie; une pensée rare est réduite à s'exprimer dans un
langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme,
dans l'aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés
dans de nobles mots. Lorsqu'on veut relever certain côté inférieur
de Napoléon par des exemples tirés de l'antiquité, on ne rencontre
que le fils d'Agrippine: et pourtant les légions adorèrent l'époux
d'Octavie, et l'empire romain tressaillait à son souvenir!
Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de Permon-Comnène, qui
épousa Junot, avec lequel Napoléon s'était lié dans le Midi.
«À cette époque de sa vie,» dit la duchesse d'Abrantès, «Napoléon
était laid. Depuis il s'est fait en lui un changement total. Je ne
parle pas de l'auréole prestigieuse de sa gloire: je n'entends que le
changement physique qui s'est opéré graduellement dans l'espace de
sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif
même, s'est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient
presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce
qu'ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son
regard et son sourire demeurèrent toujours admirables; sa personne
tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière
pour nous aujourd'hui dans les gravures du passage du pont d'Arcole,
était alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après
lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues;
mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait
si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un
aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose;
alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel
point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là.
Enfin lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la
cour de l'hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas,
la traversant d'un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais
chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux
_oreilles de chien_ mal poudrées et tombant sur le collet de cette
redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant
pour le moins que le panache blanc de Henri IV; sans gants, parce
que, disait-il, c'était une dépense inutile; portant des bottes mal
faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa
maigreur, de son teint jaune; enfin, quand j'évoque son souvenir de
cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même
homme dans ces deux portraits[104].»
[Note 104: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 195.]
* * * * *
La mort de Robespierre n'avait pas tout fini, les prisons ne se
rouvraient que lentement; la veille du jour où le tribun expirant fut
porté à l'échafaud, quatre-vingts victimes furent immolées, tant les
meurtres étaient bien organisés! tant la mort procédait avec ordre et
obéissance! Les deux bourreaux _Sanson_ furent mis en jugement; plus
heureux que _Roseau_, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils
furent acquittés: le sang de Louis XVI les avait lavés.
Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à quoi employer leur
vie, les Jacobins désoeuvrés à quoi amuser leurs jours; de là des
bals et des regrets de la Terreur. Ce n'était que goutte à goutte
qu'on parvenait à arracher la justice aux conventionnels; ils ne
voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le
tribunal révolutionnaire fut aboli.
André Dumont avait fait la proposition de poursuivre les
continuateurs de Robespierre; la Convention, poussée malgré elle,
décréta à contre-coeur, sur un rapport de Saladin, qu'il y avait
lieu de mettre en arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot
d'Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant
avaient contribué à sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le
Bon, furent jugés; des attentats, des crimes inouïs furent révélés,
notamment les _mariages républicains_ et la noyade de six cents
enfants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient
divisées les gardes nationales, accusaient la Convention des maux
passés et craignaient de les voir renaître. La société des Jacobins
combattait encore; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre,
jadis violent, revenu à l'humanité, était entré au comité de sûreté
générale. La nuit même du supplice de Robespierre, il avait fermé le
repaire; mais huit jours après les Jacobins s'étaient rétablis sous
le nom de Jacobins _régénérés_. Les tricoteuses s'y retrouvèrent.
Fréron publiait son journal ressuscité _l'Orateur du peuple_, et,
tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se rangeait au
pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait exposé; les
divers comités, seulement changés de formes, existaient.
Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souffrances politiques,
compliquaient les calamités; des groupes armés, remblayés de
femmes, criant: «Du pain! du pain!» se formaient. Enfin le 1er
prairial[105] (20 mai 1795) la porte de la Convention fut forcée,
Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. On
raconte l'impassibilité stoïque de Boissy d'Anglas: malheur à qui
contesterait un acte de vertu[106]!
[Note 105: Le 1er prairial an III.]
[Note 106: Boissy d'Anglas, qui présidait la séance du 1er prairial,
salua religieusement la tête sanglante de son collègue. Dans un
article du _Journal des Débats_ (22 août 1862), M. Saint-Marc
Girardin a donné sur cet épisode de curieux détails qui ne diminuent
en rien l'héroïsme déployé par Boissy d'Anglas en cette occasion:
«Quelque temps après cette terrible séance, dit-il, Boissy d'Anglas
montrait à M. Pasquier et à quelques amis la salle de la Convention
et leur expliquait sur les lieux la scène du 1er prairial. «Étant
monté avec lui sur l'estrade du fauteuil du président, disait M.
Pasquier, j'aperçus au fond de cette estrade une porte que je n'y
avais pas encore vue:--Qu'est-ce donc que cette porte nouvelle? lui
dis-je.--Oui, vous avez raison, dit tout haut M. Boissy d'Anglas,
elle n'est percée et ouverte que depuis peu de jours, _et bien
heureusement peut-être pour ma gloire_. Car, qui peut savoir ce
que j'aurais fait, si j'avais eu derrière moi cette porte prête à
s'ouvrir pour ma retraite? Peut-être aurais-je cédé à la tentation.»
Voilà bien, ajoutait M. Pasquier, le mot d'un vrai brave! Il avoue
sans rougir que la peur est possible à l'homme. Il n'y a que ceux qui
se croient capables d'être faibles qui ne le sont pas, et il n'y a
aussi que ceux-là qui sont indulgents pour les faibles.»]
Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureusement sur la
couche de fumier arrosé de sang humain qui lui servait de base.
Rossignol, Huchet, Grignon, Moïse Bayle, Amar, Choudieu, Hentz,
Granet, Léonard Bourdon, tous les hommes qui s'étaient distingués
par leurs excès, s'étaient parqués entre les barrières; et cependant
notre renom croissait au dehors. Lorsque l'opinion s'élevait contre
les conventionnels, nos triomphes sur les étrangers étouffaient
la clameur publique. Il y avait deux Frances: l'une horrible à
l'intérieur, l'autre admirable à l'extérieur; on opposait la gloire
à nos crimes, comme Bonaparte l'opposa à nos libertés. Nous avons
toujours rencontré pour écueil devant nous nos victoires.
Il est utile de faire remarquer l'anachronisme que l'on commet en
attribuant nos succès à nos énormités: ils furent obtenus avant
et après le règne de la Terreur; donc la Terreur ne fut pour
rien dans la domination de nos armes. Mais ces succès eurent un
inconvénient: ils produisirent une auréole autour de la tête des
spectres révolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette
lumière leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du
Rhin, semblèrent être la conquête de la hache, non de l'épée. Dans
cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait à
se débarrasser des entraves qui, malgré la catastrophe des premiers
coupables, continuaient de la presser: le libérateur était là
pourtant.
Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mauvaise part des
amis avec lesquels il s'était lié dans le Midi; comme lui, ils
s'étaient réfugiés dans la capitale. Saliceti, demeuré puissant par
la fraternité jacobine, s'était rapproché de Napoléon; Fréron[107],
désirant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghèse), prêtait
son appui au jeune général.
[Note 107: Louis-Marie-Stanislas _Fréron_ (1754-1802), fils du
célèbre critique de _l'Année littéraire_ et neveu de l'abbé Royou,
le rédacteur de _l'Ami du roi_. Député de Paris à la Convention, et
l'un des membres les plus exaltés de la Montagne, il fut, après le
31 mai, désigné avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune, comme
commissaire auprès de l'armée chargée de reprendre Marseille sur
les insurgés. À Marseille, et plus tard à Toulon, il se signala par
d'abominables cruautés. Après la chute de Robespierre, il revendiqua
le titre de _Thermidorien_ et quitta la Montagne pour aller siéger au
côté droit. Autrefois, dans l'_Orateur du peuple_, il avait rivalisé
de fureur révolutionnaire avec Marat; il devient maintenant, toujours
dans l'_Orateur du peuple_, le défenseur des contre-révolutionnaires.
À la tête d'une bande de jeunes aristocrates, parés d'habits
élégants, coiffés en cadenettes et la tête ornée de poudre--la
_Jeunesse dorée de Fréron_,--il parcourt la ville en insultant et en
malmenant «les patriotes» aux accents du _Réveil du peuple_, chanson
royaliste à la mode. Puis voici qu'après le 13 vendémiaire, quand les
royalistes sont vaincus, il revient à la Montagne. Tel est l'homme
qui faillit épouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frère du
futur Empereur. On lira, dans _Napoléon et sa famille_ (tome I, p.
150-163) les curieux détails que donne M. Frédéric Masson sur les
amours de Paulette et de Fréron. Bonaparte, après le 18 brumaire,
donna à son beau-frère manqué une place modeste dans l'administration
des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-préfet de l'un des
arrondissements de Saint-Domingue. Fréron, pour se rendre à son
poste, partit avec le général Leclerc,--et avec Paulette, devenue Mme
Leclerc, en attendant d'être la princesse Borghèse. À peine arrivé à
destination, il succomba victime des rigueurs du climat.]
Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se
promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot[108]?
lui racontait sa passion pour Paulette, Napoléon lui confiait son
penchant pour madame de Beauharnais: l'incubation des événements
allait faire éclore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des
rapports d'amitié avec Barras: il est probable que cette liaison aida
le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journées
décisives arrivèrent.
[Note 108: Andoche _Junot_, duc d'_Abrantès_ (1771-1813). Ami du
général Bonaparte, qu'il avait connu au siège de Toulon, il fut
emmené par lui en Égypte; général de division en 1801, il devint
commandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807 à la tête de
l'armée dirigée contre le Portugal, il s'empara facilement de ce
royaume et fut créé duc d'Abrantès; mais, l'année suivante, à la
suite de la défaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de
Cintra et abandonner sa conquête. Cet insuccès lui valut la disgrâce
de Napoléon; il fut cependant admis à prendre part à la guerre
d'Espagne (1810) et à la campagne de Russie. En 1813, il fut nommé
gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gouverneur à Trieste,
après avoir été à la veille--il le croyait du moins--d'être roi à
Lisbonne, le coup était rude. Le malheureux perdit la raison. Ramené
en France, il mourut à Montbard le 27 juillet 1813.--Voir sur lui
les _Mémoires_ de sa femme et surtout les _Mémoires du général
Thiébault_, tomes II, III, IV et V.]
* * * * *