Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire:

le romanesque lieutenant s'enquérait de _Mémoires_ de madame de

Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et

Frédéric: il préférait Arioste au Tasse; il y trouvait les portraits

de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux

astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame

Saint-Huberti jouant le rôle de Didon; le fond peut appartenir à

l'empereur, la forme est d'une main plus savante que la sienne:

Romains qui vous vantez d'une illustre origine,

Voyez d'où dépendait votre empire naissant!

Didon n'a pas assez d'attrait puissant

Pour retarder la fuite où son amant s'obstine

Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,

Eût été reine de Carthage,

Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux,

Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer.

Mille béjaunes sont obsédés de l'idée du suicide, qu'ils pensent être

la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans

les papiers communiqués par M. Libri: «Toujours seul au milieu des

hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la

vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui?

du côté de la mort ... Si j'avais passé soixante ans, je respecterais

les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la

nature eût achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des

malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je

des jours où rien ne me prospère?»

Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces

idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte

par quelques phrases de sa façon.

Voici un essai d'un autre genre; je le transcris lettre à lettre:

l'éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop

dédaigneux à l'encontre: qu'ils se souviennent de leur empressement

à faire queue à la porte d'un homme qui les chassait à volonté de la

chambrée des rois.

«FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES

RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.

«MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.

«Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut obtenir un congé d'été

pour cause de maladie, l'on fait dresser par un médecin de la ville

et un cherugien un certificat comme quoi avant l'époque que vous

désigné, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison.

Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu'il soit

visé par le juge et le commandant de la place.

«Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la

manière et formulle suivante:

«À Ajaccio, le 21 avril 1787.

«MÉMOIRE EN DEMANDE D'UN CONGÉ.

«CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE. | «RÉGIMENT DE LA FÈRE

|

«Le sieur Napolione de | «Soupplie monseigneur le

Buonaparte, lieutenant en | maréchal de Ségur de vouloir

second au régiment de | bien lui accorder un

La Fère, artillerie. | congé de 5 mois et demie

| à compter du 16 mai prochain

| dont il a besoin

| pour le rétablissement de

| sa senté, suivant le certificat

| de médecin et cherugien

| ci-joint. Vu mon peu

| de fortune et une cure

| coûteuse, je demande la

| grace que le congé me

| soit accordé avec appointement.

|

| «BUONAPARTE.

«L'on envoie le tout au colonel du régiment sur l'adresse du ministre

ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l'on lui écrive

sur l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à

la cour.»

Que de détails pour enseigner à faire un faux! On croit voir

l'empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les

paperasses illicites dont son cabinet s'encombrait.

Le style du jeune Napoléon est déclamatoire; il n'y a de digne

d'observation que l'activité d'un vigoureux pionnier qui déblaye

des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras

juvéniles, mes _Essais historiques_, mon manuscrit des _Natchez_

de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles; mais

je ne faisais pas aux marges de _petites maisons_, des _dessins

d'enfant_, des _barbouillages d'écolier_, comme on en voit aux marges

des brouillons de Bonaparte; parmi mes juvéniles ne roulait pas _une

balle de pierre_ qui pouvait avoir été le modèle d'un boulet d'étude.

Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l'empereur; un

Bonaparte inconnu précède l'immense Napoléon; la pensée de Bonaparte

était dans le monde avant qu'il y fût de sa personne: elle agitait

secrètement la terre; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte

apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont

on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d'une

catastrophe, on en est averti par des commotions latentes; on a peur;

on écoute pendant la nuit; on reste les yeux attachés sur le ciel

sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.

* * * * *

Paoli avait été rappelé d'Angleterre sur une motion de Mirabeau,

dans l'année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de

La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la

Corse. Bonaparte suivit-il l'exilé dont il avait été le protégé, et

avec lequel il était en correspondance? on l'a présumé. Il ne tarda

pas à se brouiller avec Paoli: les crimes de nos premiers troubles

refroidirent le vieux général; il livra la Corse à l'Angleterre,

afin d'échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu

membre d'un club de Jacobins; un club opposé s'éleva, et Napoléon

fut obligé de s'enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent

dans la colonie grecque de Carghèse, d'où elles gagnèrent Marseille.

Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary,

fille d'un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre,

l'ignoré Lajard[81], destitua Napoléon, pour n'avoir pas assisté à

une revue[82].

[Note 81: Pierre-Auguste _Lajard_ (1757-1837). Il fut ministre de la

guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d'accusation après le

10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu'après le coup d'État

de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation de reprendre

son rang dans l'armée, mais sous l'Empire il lui donna une pension de

6,000 francs comme ancien ministre.]

[Note 82: Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de

1791, pour ne s'être point trouvé présent à la revue de rigueur

du mois de décembre: il était alors lieutenant au 4e régiment

d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi.

Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais ce

n'était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le ministre

qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors aussi fameux

que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard l'aide de camp

particulier de Napoléon, l'accompagner pendant la campagne de Russie

et être nommé, en 1813, son ambassadeur à Vienne: c'était le comte

Louis de Narbonne.]

On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792.

Privé de toute ressource, il s'était fait industriel: il prétendait

louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le

dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait

son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de

chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit

venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et

marchaient contre les Tuileries; il dit à Bourrienne: «Suivons ces

gueux-là;» et il alla s'établir sur la terrasse du bord de l'eau.

Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l'une des

fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s'écria avec indignation:

«_Che c....!_ comment a-t-on laissé entrer cette canaille? il fallait

en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait

encore.»

Le 20 juin 1792, j'étais bien près de Bonaparte: vous savez que je

me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient,

comme moi, mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce à cette

époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits

assignats appelés Corset[83]? Après le décès d'un marchand de vin

de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire,

et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l'appel d'une

dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter: cette misère

augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène: «Au bruit de

l'assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez

Fauvelet, frère de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles.» Le

frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu'il appelait _encan

national_; Bonaparte y avait déposé sa montre; exemple dangereux: que

de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur

montre en gage!

[Note 83: Le corset était un petit assignat de 5 livres.]

* * * * *

Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an

II[84]; il s'y trouvait avant le siège de Toulon; il y écrivait deux

pamphlets: le premier est une _Lettre à Matteo Buttafuoco_[85];

il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli

d'avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple: «Étrange erreur,

s'écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui,

par son éducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est

seul fait pour gouverner!»

[Note 84: Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à

donner lieu à une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre 1792

au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre

1794. Le mois de _janvier an II_ appartient donc à l'année 1794.

Or, ce n'est pas de l'année 1794 que veut parler ici Chateaubriand,

puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antérieurs

à 1794. La _Lettre à Matteo Buttafuoco_ est du mois de janvier 1791;

_le Souper de Beaucaire_ est du mois de juillet 1793; c'est dans la

première quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est

employé devant Toulon. L'erreur commise par Chateaubriand est venue

de ce que Bonaparte a daté comme suit sa _Lettre à Buttafuoco_: «De

mon cabinet de Milleli, _le 23 janvier, l'an II_.» Or, cette lettre,

je l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage, à ce moment, était

d'appeler l'année 1791 _l'an deux_ de la liberté.]

[Note 85: _Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de

la Corse à l'Assemblée nationale_; brochure de 21 pages in-8º, sans

lieu ni nom d'imprimeur. D'après Quérard, elle fut imprimée de fait à

Dôle chez Fr.-X. Joly.]

Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du

peuple; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria,

président du club patriotique d'Ajaccio.

Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, _le Souper

de Beaucaire_[86]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par

Bonaparte, mais abrégé et mis plus d'accord avec les opinions de

l'empereur au moment qu'il revit son oeuvre. C'est un dialogue

entre un Marseillais, un Nîmois, un militaire et un fabricant de

Montpellier. Il est question de l'affaire du moment, de l'attaque

d'Avignon par l'armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon

avait figuré en qualité d'officier d'artillerie. Il annonce au

_Marseillais_ que son parti sera battu, parce qu'il a cessé d'adhérer

à la Révolution. Le _Marseillais_ dit au _militaire_, c'est-à-dire

à Bonaparte: «On se ressouvient toujours de ce monstre qui était

cependant un des principaux du club; il fit lanterner un citoyen,

pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un

verre du sang de son époux.--Quelle horreur! s'écrie le militaire;

mais ce fait est-il vrai? Je m'en méfie, car vous savez que l'on ne

croit plus au viol aujourd'hui.»

[Note 86: Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à

Avignon, où elle eut deux éditions: SOUPER DE BEAUCAIRE _ou_ DIALOGUE

_entre un militaire de l'armée de Carteaux, un marseillais, un nîmois

et un fabricant de Montpellier sur les événements qui sont arrivés

dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais_.]

Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé

de Bonaparte. Cette accusation d'avoir bu et fait boire du sang a

souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à

Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang pour se communiquer

la vertu d'un grand coeur.

* * * * *

Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s'ouvre la carrière militaire

de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans

l'artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange

document: c'est un brevet de capitaine d'artillerie délivré le

30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI[87], vingt jours après le

détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au

Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il

est dit que la nomination du 30 août comptera à l'officier promu à

partir du 6 février précédent.

[Note 87: M. Frédéric Masson (_Napoléon inconnu_, tome II, p. 400) a

donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.]

Les infortunés sont souvent prophètes; mais cette fois la prévision

du martyr n'était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il

existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc,

signés d'avance par Louis XVI; il n'y reste à remplir que les vides

d'attente; de ce genre aura été la commission précitée. Louis

XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de

sa famille captive, avait autre chose à faire que de s'occuper de

l'avancement d'un inconnu.

L'époque du brevet se fixe par le contre-seing; ce contre-seing est:

_Servan_. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792,

fut révoqué le 13 juin même année; Dumouriez eut le portefeuille

jusqu'au 18; Lajard prit à son tour le ministère jusqu'au 23 juillet;

d'Abancourt lui succéda jusqu'au 10 août, jour que l'Assemblée

nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos

ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent

depuis nos victoires.

Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan,

puisque la pièce porte la date du 30 août 1792; il doit être de

son second ministère; cependant il existe une lettre de Lajard, du

12 juillet, adressée au _capitaine d'artillerie Bonaparte_[88].

Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document

en question de la corruption d'un commis, du désordre des temps, de

la fraternité révolutionnaire? Quel protecteur poussait les affaires

de ce Corse? Ce protecteur était le maître éternel; la France, sous

l'impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine

de la terre; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui

laissa sa tête, à condition qu'elle serait remplacée par celle de

Napoléon: marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu'à

lever les mains au ciel.

[Note 88: Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M.

Frédéric Masson l'accompagne, au tome 11, page 400, de _Napoléon

inconnu_.]

* * * * *

Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes

anglaises[89]. Carteaux d'un côté et le général Lapoype de l'autre,

requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti,

s'approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous

Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire[90], soutint qu'il

fallait s'emparer du fort _Mulgrave_, bâti par les Anglais sur la

hauteur du _Caire_, et placer sur les deux promontoires l'Éguillette

et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite

rade, contraindraient la flotte ennemie à l'abandonner. Tout arriva

comme Napoléon l'avait prédit: on eut une première vue sur ses

destinées.

[Note 89: Le 27 août 1793.]

[Note 90: Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de bataillon

au 2e régiment d'artillerie.]

Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les _Mémoires_ de son

mari; j'en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon:

«Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son

caractère était froid et souvent sombre; son sourire était faux et

souvent fort mal placé; et, à propos de cette observation, je me

rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour,

il eut un de ces moments d'hilarité farouche qui me fit mal et qui

me disposa à peu l'aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante

qu'étant devant Toulon où il commandait l'artillerie, un officier qui

se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme,

à laquelle il était uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu

de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque

sur la ville, et l'officier fut commandé. Sa femme vint trouver le

général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser

son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu'il

nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment

de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d'une

bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le

pressentiment de sa fin prochaine; il devint pâle, il trembla. Il fut

placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville

devint très fort, Bonaparte lui dit: _Gare! voilà une bombe qui nous

arrive!_ L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et

fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie

qui lui fut enlevée[91]».

[Note 91: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 78.]

Toulon repris, les échafauds se dressèrent; huit cents victimes

furent réunies au Champ de Mars; on les mitrailla. Les commissaires

s'avancèrent en criant: «Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent;

la République leur fait grâce», et les blessés qui se relevaient

furent massacrés. Cette scène était si belle qu'elle s'est reproduite

à Lyon après le siège.

Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage

Quelque coupable encor peut-être est échappé:

Annonce le pardon et, par l'espoir trompé,

Si quelque malheureux en tremblant se relève,

Que la foudre redouble et que le fer achève.

(L'abbé DELILLE[92].)

[Note 92: _Malheur et Pitié_, par l'abbé Delille, chant III.]

Bonaparte commandait-il en personne l'exécution en sa qualité de chef

d'artillerie? L'humanité ne l'aurait pas arrêté, bien que par goût il

ne fût pas cruel.

On trouve ce billet aux commissaires de la Convention: «Citoyens

représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des

traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés

et que la France est vengée: ni l'âge ni le sexe n'ont été épargnés.

Ceux qui n'avaient été que blessés par le canon républicain ont

été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de

l'égalité. Salut et admiration.

«BRUTUS BUONAPARTE, citoyen sans-culotte.»

Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans

_la Semaine_, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de

Fors (pseudonyme) la donne dans ses _Mémoires sur la Révolution

française_; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse

d'un tambour; Fabry le reproduit, article _Bonaparte_, dans la

_Biographie des hommes vivants_; Royou, _Histoire de France_, déclare

qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier;

Fabry, déjà cité, dit, dans _les Missionnaires de 93_, que les uns

attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du

Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à

Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo[93] et Barras au comité

de salut public.

[Note 93: Jean-André-Antoine _Moltedo_, né à Vico (Corse) le 14

août 1751, grand-vicaire de l'évêque constitutionnel de la Corse,

membre de l'administration de ce département, député de la Corse à

la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de

France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans les

Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d'Ajaccio

(1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.]

De qui en définitive est le premier bulletin des victoires

napoléoniennes? serait-il de Napoléon ou de son frère? Lucien, en

détestant ses erreurs, avoue, dans ses _Mémoires_, qu'il a été à son

début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire

à Saint-Maximin, en Provence, «nous ne nous faisions pas faute,

dit-il, de paroles et d'adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode

était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois,

celui d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué

à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n'appartient

qu'à moi[94]. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus

de ceux de l'ancienne histoire, et s'il eût voulu figurer dans ces

mascarades, je ne crois pas qu'il eût choisi celui de Brutus.»

[Note 94: Lucien Bonaparte, à l'époque du siège de Toulon, était

garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). «Bien que

Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (_Napoléon et sa famille_, I,

86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que lui, il n'avait

point dédaigné de mettre les habitants _à la hauteur_. Grâce à lui

et à Barras, Saint-Maximin était devenu _Marathon_; lui-même ne se

nommait plus Lucien mais _Brutus_. À la Société populaire, où il

était l'unique orateur, il régnait sous le titre de président, et

il cumulait avec ce pouvoir délibératif, le pouvoir exécutif comme

président du Comité révolutionnaire. Il en usait: plus de vingt

habitants de la ville, des plus honorables et des plus respectés,

étaient, par ses ordres, en prison comme suspects. «Des gens que

j'aurais rougi d'approcher, a-t-il écrit plus tard, des galériens,

des voleurs, étaient devenus mes camarades.»--Lorsqu'il se maria

quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec

Catherine Boyer, soeur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit,

dans l'acte de mariage, la dénomination de _Brutus_ Buonaparte.]

Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le _Mémorial

de Sainte-Hélène_, garde un silence profond sur cette partie de sa

vie. Ce silence, selon madame la duchesse d'Abrantès, s'explique par

ce qu'il y avait de scabreux dans sa position: «Bonaparte s'était

mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait

beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y

tromper. Le _Mémorial de Sainte-Hélène_, aura-t-il pensé, sera lu par

cent millions d'individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on

à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces

mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d'une manière

peu inquiétante par la tradition orale: le _Mémorial_ sera donc

irréfutable[95]».

[Note 95: _Mémoires de la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 181.]

Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou

Napoléon a signé: comment Lucien, n'étant pas représentant de

la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du

massacre? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour

assister au carnage? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la

responsabilité d'un procès-verbal lorsqu'il y avait _plus grand_

que lui aux jeux de l'amphithéâtre, et des témoins de l'exécution

accomplie par son frère? Il en coûterait d'abaisser les regards si

bas après les avoir élevés si haut.

Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien,

président du comité de Saint-Maximin: il en résulterait toujours

qu'un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur

des Français; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé

à verser leur sang le 13 vendémiaire; il y rougit de nouveau ses

mains à la mort du duc d'Enghien. La première fois, nos immolations

auraient révélé Bonaparte: la seconde hécatombe le porta au rang qui

le rendit maître de l'Italie; et la troisième lui facilita l'entrée à

l'empire.

Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os, et s'est

nourri de la moelle des lions. C'est une chose déplorable, mais il

faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la

nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance

de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est

à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes; une

origine innocente est un obstacle.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 6 / 42 段