J'ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans

l'aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le

12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme; Mirabeau, La Fayette,

Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles

aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l'empereur était

Nicolas, d'où en dérision ils disaient _Nic_. Ce beau nom de Napoléon

venait à l'empereur d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un

Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D'après les commentateurs

de Dante, le comte Orso était fils de _Napoléon_ de Cerbaja. Personne

autrefois, en lisant l'histoire, n'était arrêté par ce nom qu'ont

porté plusieurs cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un

homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n'est connu

que de quelques Éthiopiens; à son embouchure, de quel peuple est-il

ignoré?

* * * * *

Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte; il l'a

signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d'Italie et jusqu'à

l'âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus

que Bonaparte: je lui laisse le nom qu'il s'est donné et qu'il a

gravé au pied de son indestructible statue[67].

[Note 67: Ce nom de Buonaparte s'écrivait quelquefois avec le

retranchement de l'_u_: l'économe d'Ajaccio qui signe au baptême

de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle

italienne _u_. CH.]

Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trouver Français,

c'est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la

réunion de la Corse à la France? Cette question est traitée à fond

d'une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard[68]: on peut

lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février

1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l'assertion positive

de M. Bourrienne. C'est pourquoi le sénat conservateur, dans sa

proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d'_étranger_.

[Note 68: La brochure d'Eckard, publiée en 1826, a pour titre:

_Question d'état civil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né

Français_?]

L'acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose

de Tascher, inscrit au registre de l'état civil du deuxième

arrondissement de Paris, 19 ventôse an IV (9 mars 1796), porte que

Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son

acte de naissance, visé par l'officier civil, constate cette date.

Cette date s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l'acte de

mariage, que l'époux est âgé de vingt-huit ans.

L'acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième

arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine,

fut retiré par un des aides de camp de l'empereur au commencement de

1810, lorsqu'on procédait à l'annulation du mariage de Napoléon avec

Joséphine. M. Duclos, n'osant résister à l'ordre impérial, écrivit au

moment même sur une des pièces de la _liasse Bonaparte_: _Son acte de

naissance lui a été remis, ne pouvant, à l'instant de sa demande, lui

en délivrer copie._ La date de la naissance de Joséphine est altérée

dans l'acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu'on en découvre

à la loupe les premiers linéaments. L'impératrice s'est ôté quatre

ans: les plaisanteries qu'on faisait sur ce sujet au château des

Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.

L'acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l'aide de camp en

1810, a disparu; toutes les recherches pour le découvrir ont été

infructueuses.

Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d'après ces

faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant

je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à

l'adoption de cette date.

Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768; son frère

cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date

de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée: cela est

supposable, car tous les actes de l'état civil de Napoléon et de

Joséphine sont soupçonnés d'être des faux. Nonobstant une juste

suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi,

dans ses _Observations sur la Corse_, affirme que le registre de

l'état civil d'Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août

1769. Enfin les papiers que m'avait prêtés M. Libri démontraient que

Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 13 août 1769 à une

époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir.

Mais restent toujours la date _officielle_ des pièces de son premier

mariage et la suppression de son acte de naissance[69].

[Note 69: Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été

souvent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th.

Iung, _Bonaparte et son temps_, t. Ier, p. 39 et suiv.--Dr Fournier,

_Napoléon Ier_ (traduction Jaeglé, tome Ier, p. 5);--en faveur

de la date de 1769, Jal, _Dictionnaire critique de biographie et

d'histoire_, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson, _Napoléon

inconnu_, t. Ier, p. 15-18.--Dans les _Souvenirs intimes_ du baron

Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date du 22 février 1842,

cette curieuse note: «J'avais cru que l'histoire de la naissance

de Napoléon n'était qu'une petite invention en dénigrement; mais,

l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant été présenté au premier

consul et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait

répondu, à la question habituelle de l'âge,--le premier Consul ayant

l'air de le trouver trop jeune: «J'ai le même âge que Votre Majesté,

je suis né en 1768»; et que le premier Consul s'était tourné vers

Caulaincourt en lui disant avec humeur: «Comment donc sait-il mon

âge?» Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un

pari contre Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître

Napoléon en 1769; M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance

annexé à l'acte de mariage déposé aux archives des actes civils.»]

Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition

de vie: si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de

reporter sa conception vers le 15 novembre 1768; or, la Corse

n'a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769; les

dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont

même effectuées que le 14 juin 1769. D'après les calculs les plus

indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures

de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s'il n'a été que le citoyen

d'une patrie douteuse, cela classe à part sa nature: existence tombée

d'en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.

Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne; il détesta

les Français jusqu'à l'époque où leur vaillance lui donna l'empire.

Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa

jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on

trouve ce passage: «Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent

en tremblant la main qui les opprime ... Français, non contents

de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore

corrompu nos moeurs.»

Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été

rendue publique, commence de la sorte:

«Général,

«Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur

nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel

fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.»

Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États

de la Corse, porte:

«Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres

infortunés Corses? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main

insolente qui nous opprime? continuerons-nous à voir tous les emplois

que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi

méprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est

abjecte?»

Enfin le brouillon d'une troisième lettre manuscrite de Bonaparte,

touchant la reconnaissance par les Corses de l'Assemblée nationale de

1789 débute ainsi:

«Messieurs,

«Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous

gouverner; ce fut par le sang qu'ils voulurent assurer leur conquête.

Le militaire, l'homme de loi, le financier, se réunirent pour nous

opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe

de l'ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations;

mais puisque nous n'avons pas eu le courage de nous en affranchir

de nous-mêmes, oublions-les à jamais; qu'ils redescendent dans le

mépris qu'ils méritent, ou du moins qu'ils aillent briguer dans leur

patrie la confiance des peuples: certes, ils n'obtiendront jamais la

nôtre.»

* * * * *

Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s'effacèrent

pas entièrement: sur le trône, il parut nous oublier; il ne parla

plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des

Français; cette phrase lui échappait: «Vous autres Français.»

L'empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère,

surprise par les douleurs, l'avait laissé tomber de ses entrailles

sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l'_Iliade_: il

n'en serait pas moins ce qu'il est, fût-il tombé dans du chaume.

Je viens de parler de papiers retrouvés; lorsque j'étais ambassadeur

à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et

ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon;

Il y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de me les

montrer: je quittai Rome, et je n'eus pas le temps de compulser les

documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers

objets de la succession ont été dispersés; le carton qui renfermait

les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres;

il est tombé entre les mains de M. Libri[70]. M. Libri a inséré

dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er mars de cette année 1842 une

notice détaillée des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu

depuis m'envoyer le carton. J'ai profité de la communication pour

accroître l'ancien texte de mes _Mémoires_ concernant Napoléon,

toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements

contradictoires et aux objections à survenir.

[Note 70: Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en

1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu'il avait

scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces mots:

_À remettre au cardinal Fesch seul._ Ce carton fut emporté à Rome

par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosité de l'ouvrir. À la

mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe,

l'abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton impérial. Guillaume Libri,

qui avait appris l'existence de ces papiers, décida leur détenteur

à les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par

acte notarié moyennant sept à huit mille francs. Après les avoir

utilisés pour son travail de la _Revue des Deux-Mondes: Souvenirs

de la Jeunesse de Napoléon, manuscrits inédits_, Libri les vendit

très cher au comte d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis

en vente, en 1883, la collection paternelle, l'une des plus riches

de l'Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien

s'est rendu acquéreur, l'année suivante, moyennant la somme de 23,000

livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents

manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de

Napoléon. Ils se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque Laurentienne,

à Florence.--Voir Frédéric Masson, _Napoléon inconnu_, tome Ier,

_Introduction_.]

* * * * *

Benson, dans ses _Esquisses de la Corse_ (Sketches of Corsica), parle

de la maison de campagne qu'habitait la famille de Bonaparte:

«En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'île

Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux

piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le

chemin; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du

demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal

Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles au-dessous d'un

rocher; l'entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu: c'était

la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l'école

dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui.»

L'amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire.

Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que _la Corse

offrait un printemps perpétuel_; il ne parla plus de son île quand

il fut heureux; il avait même de l'antipathie pour elle; elle lui

rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui

revint en mémoire: «La Corse avait mille charmes pour Napoléon[71];

il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa

structure physique. Tout y était meilleur, disait-il; il n'y avait

pas jusqu'à l'odeur du sol même: elle lui eût suffi pour le deviner

les yeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait

dans ses premières années, à ses premières amours; il s'y trouvait

dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets

élevés, les vallées profondes.»

Napoléon trouva le roman dans son berceau; ce roman commence à

Vanina, tuée par Sampietro, son mari[72]. Le baron de _Neuhof_, ou

le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des

secours à l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis,

après s'être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui

se donner[73]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout

Pascal, avaient rempli l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[74]

pria J.-J. Rousseau d'être le législateur de la Corse[75]; le

philosophe de Genève songeait à s'établir dans la patrie de celui

qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. «Il est

encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation;

c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce

brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient

bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque

pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe[76].»

[Note 71: _Mémorial de Sainte-Hélène._]

[Note 72: _Vanina d'Ornano_, femme du corse Sampietro, fut étranglée

par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le

sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de Gênes, qui

l'avait frappé de proscription (1567).]

[Note 73: Théodore, baron de _Neuhof_, né à Metz vers 1690, était

parvenu, après d'étranges aventures, à se faire nommer roi de Corse

en 1736 sous le nom de Théodore Ier, et à délivrer presque en entier

son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de quitter la Corse pour

chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d'y revenir

en 1738 et en 1743 et, empêché de débarquer, se réfugia à Londres

où ses créanciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En

1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le

produit servit à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard

il lui fit ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de

Westminster.]

[Note 74: Mathieu, comte de _Buttafuoco_ (1731-1806). Lors de la

réunion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient

de céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents

choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli,

qui ne consentait qu'au protectorat français; Buttafuoco réussit à

faire prévaloir l'annexion. Il fut élu en 1789, par la noblesse de

l'île de Corse, député aux États-Généraux, et siégea dans les rangs

de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse avec les

Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étranger à la vie

politique.]

[Note 75: Le _Projet de constitution pour les Corses_, par J.-J.

Rousseau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume de

M. Streckeisen-Moulton, _Oeuvres et correspondance inédites de J.-J.

Rousseau_.]

[Note 76: _Contrat social_, livre II, chapitre X.]

Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école

primaire des révolutions; il ne nous apporta pas à son début le

calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint

des passions politiques. Ceci change l'idée qu'on s'est formée de

Napoléon.

Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents:

les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux,

tapageurs, indomptables; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien;

le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent

point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l'écart et sont

déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu'un enthousiaste a

déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de

Napoléon à ses grands parents; il nous faut avaler ces puériles

âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains; nous sommes

ce que nous font les circonstances; qu'un enfant soit gai ou triste,

silencieux ou bruyant, qu'il montre ou ne montre pas des aptitudes au

travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans; tout

intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois

lustres, restera un imbécile; l'enfant manque même de la plus belle

des grâces, le sourire: il rit, et ne sourit pas.

Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que

ses émules: «Je n'étais, dit-il, qu'un enfant obstiné et curieux.» Il

aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle

Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que

l'italien; son ignorance de la langue de Turenne était presque

complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne

mettait pas un mot d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le maréchal

de Richelieu, moins excusables, n'étaient guère plus corrects. C'est

visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon

a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans,

il ne revit son île que huit ans après. À l'école de Brienne, il

n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa manière d'étudier, ni dans

son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon

et sur son pays; il disait à son camarade Bourrienne: «Je ferai à

tes Français tout le mal que je pourrai.» Dans un compte rendu au

roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que _le jeune Bonaparte serait un

excellent marin_; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n'a été

retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.[77]

[Note 77: Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le

chevalier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l'inspection

des treize écoles royales militaires créées en 1775 par Louis

XVI: «M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769, de 4 pieds

10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé excellente,

_caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant, conduite très

régulière, s'est toujours distingué par son application aux

mathématiques_. Il sait très passablement son histoire et sa

géographie. Il est très faible dans les arts d'agréments. _Ce sera un

excellent marin_, digne d'entrer à l'école de Paris.»]

Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[78], Bonaparte passa à l'École

militaire de Paris[79]. La liste civile payait sa pension; il

s'affligeait d'être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin

ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri):

«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200

provenant de la pension que le roi m'a accordée sur les fonds de

l'École militaire en qualité d'ancien cadet de l'école de Paris.»

[Note 78: Dans une note de sa main, qu'il intitule: _Époques de ma

vie_, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note porte:

_Parti pour l'École de Paris le 30 octobre 1784_.]

[Note 79: Napoléon est resté un an à l'École militaire de Paris, du

31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.]

Mademoiselle Permon-Comnène (madame d'Abrantès), fixée tour à tour

chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point

de vue son compatriote Bonaparte: «Quand je passe aujourd'hui sur

le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m'empêcher de regarder la

mansarde, à l'angle gauche de la maison au troisième étage: c'est là

que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.»

Bonaparte n'était pas aimé à son nouveau prytanée: morose et

frondeur, il déplaisait à ses maîtres; il blâmait tout sans

ménagement. Il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices

de l'éducation que l'on y recevait: «Ne vaudrait-il pas mieux les

astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire, moins

leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du

pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer à battre,

brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes?»

C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.

Le rabroueur délivra l'école de sa présence et fut nommé lieutenant

en second d'artillerie au régiment de La Fère[80].

[Note 80: La Note, déjà citée, de Napoléon porte: _Parti pour le

régiment de la Fère en qualité de lieutenant en second. 30 octobre

1785_. Le régiment de la Fère était un régiment d'artillerie; il

était alors en garnison à Valence.]

Entre 1784 et 1793 s'étend la carrière littéraire de Napoléon,

courte par l'espace, longue par les travaux. Errant avec les corps

d'artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à

Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l'oiseau

appelé par le miroir ou accourant à l'appeau. Attentif aux questions

académiques, il y répondait; il s'adressait avec assurance aux

personnes puissantes qu'il ne connaissait pas; il se faisait l'égal

de tous avant d'en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un

nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point

l'anonyme. Il écrivait à l'abbé Raynal, à M. Necker; il envoyait

aux ministres des mémoires sur l'organisation de la Corse, sur

des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe

d'Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des

bombes. On ne l'écoutait pas plus qu'on n'avait écouté Mirabeau

lorsqu'il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à

la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu'en parlant

de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots: «Petite île.»

Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait

sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote,

Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith; il réfutait le

Discours sur l'origine et les fondements de l'égalité _de l'homme_

et il écrivait: «_Je ne crois pas cela_; je ne crois rien de cela.»

Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies

d'une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette

esquisse s'est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch:

les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l'épisode

de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands

seigneurs de la cour de Henri II après l'assassinat de Vanina vaut

tout le récit de Napoléon «Qu'importent au roi de France les démêlés

de Sampietro et de sa femme!»

Bonaparte n'avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de

son avenir; ce n'était qu'à l'échelon atteint qu'il prenait l'idée de

s'élever plus haut: mais s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait

pas descendre; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit où il

l'avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch)

sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés

gallicanes; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et

surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l'école de

Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à

son jeune élève et qui appelle Napoléon son _cher ami_.

À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d'imagination; il

parle des femmes; il écrit _le Masque prophète_, _le Roman corse_,

une nouvelle anglaise, _le Comte d'Essex_; il a des dialogues sur

l'amour qu'il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon

une lettre de passion à une inconnue aimée; il fait peu de cas de la

gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette

patrie était la Corse.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 5 / 42 段