tableau, je pouvais éteindre les couleurs; une main plus sûre,
mais moins rapide, courait risque, en effaçant quelques traits
incorrects, de faire disparaître les touches les plus vives de la
jeunesse: il fallait conserver à la composition son indépendance,
et pour ainsi dire sa fougue; il fallait laisser l'écume au frein
du jeune coursier. S'il y a dans les _Natchez_ des choses que je ne
hasarderais qu'en tremblant aujourd'hui, il y a aussi des choses
que je ne voudrais plus écrire, notamment la lettre de René dans le
second volume. Elle est de ma première manière, et reproduit tout
_René_: je ne sais ce que les _René_ qui m'ont suivi ont pu dire pour
mieux approcher de la folie.
_Les Natchez_ s'ouvrent par une invocation au désert et à l'astre des
nuits, divinités suprêmes de ma jeunesse:
«À l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de
la solitude, tels que n'en ont point encore entendu des oreilles
mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez! ô nation de la
Louisiane dont il ne reste plus que les souvenirs! Les infortunes
d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos
pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans
nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous
le chêne de sa patrie?
«Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi
l'astre du Pinde! Marche devant mes pas, à travers les régions
inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les
secrets ravissants de ces déserts!»
Mes deux natures sont confondues dans ce bizarre ouvrage,
particulièrement dans l'original primitif. On y trouve des incidents
politiques et des intrigues de roman; mais à travers la narration on
entend partout une voix qui chante, et qui semble venir d'une région
inconnue.
* * * * *
De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finir
l'Empire[62], et ces deux années dont on a vu quelque chose par
anticipation, je les employai à des recherches sur la France et à la
rédaction de quelques livres de ces _Mémoires_; mais je n'imprimai
plus rien. Ma vie de poésie et d'érudition fut véritablement
close par la publication de mes trois grands ouvrages, le _Génie
du christianisme_, _les Martyrs_ et l'_Itinéraire_. Mes écrits
politiques commencèrent à la Restauration; avec ces écrits également
commença mon existence politique active. Ici donc se termine ma
carrière littéraire proprement dite; entraîné par le flot des jours,
je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année 1839 que j'ai rappelé
des temps laissés en arrière de 1800 à 1814.
[Note 62: Sauf en ce qui concerne les incidents de sa vie littéraire,
les _Mémoires_ de Chateaubriand ne nous fournissent presque aucun
détail sur ces deux années de 1812 à 1814. Les _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand nous permettent heureusement de combler cette lacune.
En voici quelques extraits:
«Au commencement de l'hiver (1811-1812) nous louâmes un appartement
appartenant à Alexandre de Laborde, dans la rue de Rivoli. Vers ce
temps-là, M. de Chateaubriand commença à se sentir fort souffrant de
palpitations et de douleurs au coeur, ce que plusieurs médecins qu'il
consultait en secret, attribuèrent à un commencement d'anévrisme...
«Nous restâmes à Paris jusqu'au mois de mai (1812). De retour à
la campagne, les palpitations de M. de Chateaubriand augmentèrent
au point qu'il ne douta pas que ce ne fût vraiment un mal auquel
il devait bientôt succomber. Comme il ne maigrissait pas et que
son teint restait toujours le même, j'étais convaincue qu'il
n'avait qu'une affection nerveuse. Cela ne m'empêchait pas d'être
horriblement inquiète. Je ne cessais de le supplier de voir le
docteur Laënnec, le seul médecin en qui j'eusse de la confiance.
Enfin, un soir, Mme de Lévis, qui était venue passer la journée à
la Vallée, le pressa tant qu'il consentit à profiter de sa voiture
pour aller à Paris consulter Laënnec. Je le laissai partir; mais mon
inquiétude était si grande qu'il n'était pas à un quart de lieue
que je partis de mon côté, et j'arrivai quelques minutes après
lui. Je me cachai jusqu'au résultat de la consultation. Laënnec
arriva. Je ne puis dire ce que je souffris jusqu'à son départ. Je
le guettais au passage, et lui demandai ce qu'avait mon mari. «Rien
du tout», me répondit-il. Et là-dessus il me souhaita le bonjour
et s'en alla. En effet, cinq minutes après, j'entendis le malade
qui descendait l'escalier en chantant, et quand il rentra, vers
onze heures, il fut enchanté de me trouver là pour me raconter que
Laënnec trouvait son mal si alarmant qu'il n'avait pas même voulu
lui ordonner les sangsues; il n'avait qu'une douleur rhumatismale.
M. O..., qu'il rencontrait chez Mme de Duras, avait un anévrisme des
plus caractérisés; et l'imagination s'en étant mêlée, une douleur
à laquelle M. de Chateaubriand n'aurait pas fait attention dans un
autre moment, pensa lui causer une maladie réelle...
«Nous passâmes l'hiver à Paris dans l'appartement que nous avions
loué rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables: M. de
Fontanes et M. de Humbold étaient nos plus fidèles habitués. Nous
voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé...
«Dès le mois d'avril (1813), nous retournâmes dans notre chère
Vallée. Nous continuions à voir nos amis de l'un et de l'autre bord.
Quelquefois, cependant, nous trouvions insupportable d'entendre des
préfets, des grands juges et des chambellans de Bonaparte se traiter
de monarchiques, et appeler Jacobins tout ce qui ne pliait pas sous
la royauté corse...
«Nous revînmes à Paris au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte
commençait à pâlir...»]
Cette carrière littéraire, comme il vous a été loisible de vous en
convaincre, ne fut pas moins troublée que ma carrière de _voyageur_
et de _soldat_; il y eut aussi des travaux, des rencontres et du
sang dans l'arène; tout n'y fut pas muses et fontaine Castalie; ma
carrière politique fut encore plus orageuse.
Peut-être quelques débris marqueront-ils le lieu qu'occupèrent mes
jardins d'Acadème. Le _Génie du christianisme_ commence la révolution
religieuse contre le philosophisme du XVIIIe siècle. Je préparais
en même temps cette révolution qui menace notre langue, car il ne
pouvait y avoir renouvellement dans l'idée qu'il n'eût innovation
dans le style. Y aura-t-il après moi d'autres formes de l'art à
présent inconnues? Pourra-t-on partir de nos études actuelles afin
d'avancer, comme nous sommes partis des études passées pour faire
un pas? Est-il des bornes qu'on ne saurait franchir, parce qu'on
se vient heurter contre la nature des choses? Ces bornes ne se
trouvent-elles point dans la division des langues modernes, dans la
caducité de ces mêmes langues, dans les vanités humaines telles que
la société nouvelle les a faites? Les langues ne suivent le mouvement
de la civilisation qu'avant l'époque de leur perfectionnement;
parvenues à leur apogée, elles restent un moment stationnaires, puis
elles descendent sans pouvoir remonter.
Maintenant, le récit que j'achève rejoint les premiers livres de ma
vie politique, précédemment écrits à des dates diverses. Je me sens
un peu plus de courage en rentrant dans les parties faites de mon
édifice. Quand je me suis remis au travail, je tremblais que le vieux
fils de Coelus ne vît changer en truelle de plomb la truelle d'or du
bâtisseur de Troie. Pourtant il me semble que ma mémoire, chargée de
me verser mes souvenirs, ne m'a pas trop failli: avez-vous beaucoup
senti la glace de l'hiver dans ma narration? trouvez-vous une énorme
différence entre les poussières éteintes que j'ai essayé de ranimer,
et les personnages vivants que je vous ai fait voir en vous racontant
ma première jeunesse? Mes années sont mes secrétaires; quand l'une
d'entre elles vient à mourir, elle passe la plume à sa puînée, et je
continue de dicter; comme elles sont soeurs, elles ont à peu près la
même main.
TROISIÈME PARTIE
CARRIÈRE POLITIQUE
1814-1830
LIVRE PREMIER
De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche
particulière des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et enfance
de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli. -- Deux
pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. -- Journées de
Vendémiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie. -- Congrès de
Rastadt. -- Retour de Napoléon en France. -- Napoléon est nommé
chef de l'armée dite d'Angleterre. -- Il part pour l'expédition
d'Égypte. -- _Expédition d'Égypte._ -- Malte. -- Bataille des
Pyramides. -- Le Caire. -- Napoléon dans la grande pyramide.
-- Suez. -- Opinion de l'armée. -- Campagne de Syrie. --
Retour en Égypte. -- Conquête de la Haute-Égypte. -- Bataille
d'Aboukir. -- Billets et lettres de Napoléon. -- Il repasse
en France. -- Dix-huit brumaire. -- Deuxième coalition. --
Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne
d'Égypte. -- _Consulat._ -- Deuxième campagne d'Italie. --
Victoire de Marengo. -- Victoire de Hohenlinden, -- Paix de
Lunéville. -- Paix d'Amiens. -- Rupture du traité. -- Bonaparte
élevé à l'empire. -- _Empire._ -- Sacre. -- Royaume d'Italie.
-- Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Traité de paix
de Presbourg. -- Le Sanhédrin. -- Quatrième coalition. --
Campagne de Prusse. -- Décret de Berlin. -- Guerre en Pologne
contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage du monde entre
Napoléon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre d'Espagne. -- Erfurt,
-- Apparition de Wellington. -- Pie VII. -- Réunion des États
romains à la France. -- Protestation du Souverain Pontife. -- Il
est enlevé de Rome. -- Cinquième coalition. -- Prise de Vienne.
-- Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signée
dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. -- Napoléon
épouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.
La jeunesse est une chose charmante: elle part au commencement de
la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller
conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d'Enna. La prière
est dite à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations sont
faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses
invocations à celle du pilote; le pæan est chanté, tandis que la
voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade,
vêtu de pourpre et beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les
trirèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière
d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs est-elle passée, l'illusion
s'évanouit: Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir
percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses
premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le
poids de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide.
Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la
beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d'Aspasie; mais
elle en avait les heures matineuses: et des désirs et des songes,
Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes: aujourd'hui, retournant
à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous raconter que des
vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore
les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui
cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se
consoler de la servitude des années.
Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et
soldat; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800
jusqu'à 1813, année où vous m'avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui
m'appartenait encore, lorsque ma _carrière politique_ s'ouvrit.
Nous entrons présentement dans cette carrière: avant d'y pénétrer,
force m'est de revenir sur les faits généraux que j'ai sautés en ne
m'occupant que de mes travaux et de mes propres aventures: ces faits
sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui; parlons du vaste
édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens
maintenant historien sans cesser d'être écrivain de mémoires; un
intérêt public va soutenir mes confidences privées; mes petits récits
se grouperont autour de ma narration.
Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent
point; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement
des nations, la fin et le commencement d'un monde: ils se flattèrent
qu'il ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs États de quelques
provinces arrachées à la France; ils croyaient à l'ancienne tactique
militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations
des cabinets; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de
Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les
antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion
révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de
la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la
France; elle ne s'apercevait pas qu'un siècle nouveau marchait sur
elle.
Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait
appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la
plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière,
de Wurtemberg et de Saxe; il avait donné la couronne de Naples à
Murat, celle d'Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de
Westphalie à Jérôme; sa soeur, Élisa Bacciochi, était princesse de
Lucques; il était, pour son propre compte, empereur des Français,
roi d'Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la
Toscane, Parme et Plaisance; le Piémont était réuni à la France;
il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines,
Bernadotte; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait
les droits de la maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'était
déclaré médiateur de la confédération helvétique; il avait jeté
bas la Prusse; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles
Britanniques en état de blocus. L'Angleterre malgré ses flottes fut
au moment de n'avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot
de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.
Les États du pape faisaient partie de l'empire français; le Tibre
était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris
des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière
de leur fiacre, demandaient: «Est-ce ici que demeure le roi de...?--Non,
répondait le commissionnaire interrogé, c'est plus haut.»
L'Autriche ne s'était rachetée qu'en livrant sa fille: le
_chevaucheur_ du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié
des provinces de l'empire.
Comment s'étaient opérés ces miracles? Quelles qualités possédait
l'homme qui les enfanta? Quelles qualités lui manquèrent pour
les achever? Je vais suivre l'immense fortune de Bonaparte qui,
nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période
du temps renfermé dans ces _Mémoires_. De fastidieuses productions
de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d'insipides
vérifications de dates sont les charges et les servitudes de
l'écrivain.
* * * * *
Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les
annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant
futur, nous a laissé l'histoire du _sac de Rome_ en 1527, dont il
avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la
duchesse de Saint-Leu, mort après l'insurrection de la Romagne, a
traduit en français ce document curieux; à la tête de la traduction
il a placé une généalogie des Buonaparte.
Le traducteur dit «qu'il se contentera de remplir les lacunes de
la préface de l'éditeur de Cologne, en publiant sur la famille
Bonaparte des détails authentiques; lambeaux d'histoire, dit-il,
presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui
aiment à retrouver dans les annales des temps passés l'origine d'une
illustration plus récente.»
Suit une généalogie où l'on voit un chevalier Nordille Buonaparte,
lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe
(celui-là même à qui le duc d'Anjou fit trancher la tête) pour la
valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255
commencèrent les proscriptions des familles trévisanes: une branche
des Buonaparte alla s'établir en Toscane, où on les rencontre dans
les hautes places de l'État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la
branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio
et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte
portent de gueules à deux barres d'or accompagné de deux étoiles.
Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête
du recueil des écrits de Bonaparte; elle diffère en plusieurs
points de celle qu'a donnée Napoléon-Louis. D'un autre côté, madame
d'Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom
de Bonaparte est la traduction littérale du grec _Calomeros_, surnom
des Comnène.[63]
[Note 63: _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès_, tome I, p. 32 et
suiv.--D'après Mme d'Abrantès, «lorsque Constantin Comnène aborda en
Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui
plusieurs fils, dont l'un s'appelait _Calomeros_ ... _Calomeros_,
traduit littéralement, signifie _bella parte_ ou _buona parte_. Le
nom de ce Calomeros, qui s'établit ensuite en Toscane, a donc été
_italianisé_.»]
Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles:
«J'ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont
un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et
d'ailleurs la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.
«Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.»
Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie _subsiste_,
Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d'un
apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.
Tout ici est singulier: Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome
et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable
de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de
tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d'Italie,
dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après
avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le
traducteur de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis
Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère
de Napoléon; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière
insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la
mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons
tombent du trône pour la troisième fois.
Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils
de Jupiter Ammon par le serpent aimé d'Olympias, ou le petit-fils
de Vénus par Anchise, de savants affranchis[64] trouvèrent une
autre merveille à leur usage: ils démontrèrent à l'empereur qu'il
descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles
Sainte-Marguerite se nommait _Bonpart_; il avait une fille; le Masque
de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de
son geôlier et l'épousa secrètement, de l'aveu même de la cour. Les
enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés
en Corse, sous le nom de leur mère; les _Bonpart_ se transformèrent
en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer
serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme,
rattaché de la sorte au grand roi.
[Note 64: Las Cases. CH.]
La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs
de lis d'or. Napoléon souriait d'un air d'incrédulité à cette
généalogie, mais il souriait: c'était toujours un royaume revendiqué
au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu'il
n'avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de
Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la
naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse: «Je
voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour
la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l'oeil crevé,
l'épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec
une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait
de vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes de la victoire.»
Or, Philippe était père d'Alexandre; Alexandre était donc fils de
roi et d'un roi digne de l'être; par ce double fait, il commanda
l'obéissance. Alexandre, né sur le trône, n'eut pas, comme Bonaparte,
une petite vie à traverser afin d'arriver à une grande vie. Alexandre
n'offre pas la disparate de deux carrières; son précepteur est
Aristote; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance.
Napoléon pour s'instruire n'a qu'un maître vulgaire; des coursiers ne
sont point à sa disposition; il est le moins riche de ses compagnons
d'étude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans serviteurs, va tout à
l'heure obliger l'Europe à le reconnaître; ce _petit caporal_ mandera
dans ses antichambres les plus grands souverains de l'Europe:
Ils ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die
Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.
Napoléon, qui s'écriait avec tant de sens: «Oh! si j'étais mon
petit-fils!» ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le
créa: quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle
pas! Veut-on que Napoléon n'ait été que le metteur en oeuvre de
l'intelligence sociale répandue autour de lui; intelligence que des
événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée?
Cette supposition admise, il n'en serait pas moins étonnant:
en effet, que serait-ce qu'un homme capable de diriger et de
s'approprier tant de supériorités étrangères?
* * * * *
Toutefois si Napoléon n'était pas né prince, il était, selon
l'ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de
l'île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d'Autun[65];
il fut admis ensuite à l'école militaire de Brienne[66]. Élisa,
madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr: Bonaparte réclama
sa soeur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites
religieuses. Ainsi l'on trouve une soeur de Napoléon pour dernière
élève d'une institution dont Louis XIV avait entendu les premières
jeunes filles chanter les choeurs de Racine.
[Note 65: Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d'Autun,
du 1er janvier au 12 mai 1779. (_Napoléon inconnu_, par Frédéric
Masson, tome I, p. 47-52.)]
[Note 66: Bonaparte est resté à l'École militaire de Brienne du 19
mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)]
Les preuves de noblesse exigées pour l'admission de Napoléon à
une école militaire furent faites: elles contiennent l'extrait
baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles
on remonte à François, dixième ascendant; un certificat des nobles
principaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte
a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles; un
acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant
du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille
Bonaparte de Corse, etc., etc.
«Lors de l'entrée de Bonaparte à Trévise,» dit M. de Las Cases, «on
lui annonça que sa famille y avait été puissante; à Bologne, qu'elle
y avait été inscrite sur le livre d'or ... À l'entrevue de Dresde,
l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon que sa famille avait
été souveraine à Trévise, et qu'il s'en était fait représenter les
documents: il ajouta qu'il était sans prix d'avoir été souverain,
et qu'il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand
plaisir.»
Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec
les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la
Révolution, ne fut démocrate qu'un moment; c'est ce qui ressort
de tout ce qu'il dit et écrit: dominé par son rang, ses penchants
étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de
Napoléon, comme on l'a dit: ce fut l'obscur Laurent Giubega, de
Calvi; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à
Ajaccio par l'économe, le prêtre Diamante.