«Hélas! trop de talents parmi nous ont été errants et voyageurs! La

poésie n'a-t-elle pas chanté en vers harmonieux l'art de Neptune[50],

cet art si fatal qui la transporta sur des bords lointains? Et

l'éloquence française, après avoir défendu l'État et l'autel, ne

se retire-t-elle pas comme à sa source dans la patrie de saint

Ambroise[51]? Que ne puis-je placer ici tous les membres de cette

assemblée dans un tableau dont la flatterie n'a point embelli les

couleurs! Car, s'il est vrai que l'envie obscurcisse quelquefois les

qualités estimables des gens de lettres, il est encore plus vrai que

cette classe d'hommes se distingue par des sentiments élevés, par des

vertus désintéressées, par la haine de l'oppression, le dévouement

à l'amitié et la fidélité au malheur. C'est ainsi, messieurs, que

j'aime à considérer un sujet sous toutes les faces, et que j'aime

surtout à rendre les lettres sérieuses en les appliquant aux plus

hauts sujets de la morale, de la philosophie et de l'histoire.

Avec cette indépendance d'esprit, il faut donc que je m'abstienne

de toucher à des ouvrages qu'il est impossible d'examiner sans

irriter les passions. Si je parlais de la tragédie de _Charles IX_,

pourrais-je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine,

et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois? Caius Gracchus,

Calas, Henri VIII, Fénelon, m'offriraient sur plusieurs points cette

altération de l'histoire pour appuyer les mêmes doctrines. Si je

lis les satires, j'y trouve immolés des hommes placés aux premiers

rangs de cette assemblée; toutefois, écrites d'un style pur, élégant

et facile, elles rappellent agréablement l'école de Voltaire, et

j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n'a pas

échappé à la malice de l'auteur[52]. Mais laissons là des ouvrages

qui donneraient lieu à des récriminations pénibles: je ne troublerai

point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue et qui compte

encore parmi vous des admirateurs et des amis; il devra à cette

religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui

la défendent, la paix que je souhaite à sa tombe. Mais ici même,

messieurs, ne serai-je point assez malheureux pour trouver un écueil?

Car en portant à M. Chénier ce tribut de respect que tous les morts

réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien

autrement illustres. Si des interprétations peu généreuses voulaient

me faire un crime de cette émotion involontaire, je me réfugierais

au pied de ces autels expiatoires qu'un puissant monarque élève aux

mânes des dynasties outragées. Ah! qu'il eût été plus heureux pour

M. Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques, qui

retombèrent enfin sur sa tête! Il a su comme moi ce que c'est que

de perdre dans les orages un frère tendrement chéri. Qu'auraient

dit nos malheureux frères si Dieu les eût appelés le même jour à

son tribunal? S'ils s'étaient rencontrés au moment suprême, avant

de confondre leur sang, ils nous auraient crié sans doute: Cessez

vos guerres intestines, revenez à des sentiments d'amour et de paix;

la mort frappe également tous les partis, et vos cruelles divisions

nous coûtent la jeunesse et la vie.» Tels auraient été leurs cris

fraternels.

[Note 50: Esmenard, auteur d'un poème sur _la Navigation_.]

[Note 51: Le cardinal Maury, déjà nommé par l'Empereur archevêque de

Paris (16 octobre 1810), mais dans lequel Chateaubriand ne voulait

voir que l'évêque de Montefiascone, nommé par le pape Pie VI (21

février 1794).]

[Note 52: Allusion à une tirade de la satire de Marie-Joseph Chénier,

intitulée _les Nouveaux Saints_ et qui commence ainsi:

Ah! vous parlez du diable? il est bien poétique,

Dit le dévot Chactas, ce sauvage érotique.]

«Si mon prédécesseur pouvait entendre ces paroles qui ne consolent

plus que son ombre, il serait sensible à l'hommage que je rends ici

à son frère, car il était naturellement généreux; ce fut même cette

générosité de caractère qui l'entraîna dans des nouveautés bien

séduisantes sans doute, puisqu'elles promettaient de nous rendre les

vertus de Fabricius. Mais bientôt trompé dans son espérance, son

humeur s'aigrit, son talent se dénatura. Transporté de la solitude

du poète au milieu des factions, comment aurait-il pu se livrer à

ces sentiments qui font le charme de la vie? Heureux s'il n'eût vu

d'autre ciel que le ciel de la Grèce, sous lequel il était né! s'il

n'eût contemplé d'autres ruines que celles de Sparte et d'Athènes!

Je l'aurais peut-être rencontré dans la belle patrie de sa mère, et

nous nous serions juré amitié sur les bords du Permesse; ou bien,

puisqu'il devait revenir aux champs paternels, que ne me suivit-il

dans les déserts où je fus jeté par nos tempêtes! Le silence des

forêts aurait calmé cette âme troublée, et les cabanes des sauvages

l'eussent peut-être réconcilié avec les palais des rois. Vain

souhait! M. Chénier resta sur le théâtre de nos agitations et de nos

douleurs. Atteint, jeune encore, d'une maladie mortelle, vous le

vîtes, messieurs, s'incliner lentement vers le tombeau et quitter

pour toujours ... On ne m'a point raconté ses derniers moments.

«Nous tous, qui vécûmes dans les troubles et les agitations, nous

n'échapperons pas aux regards de l'histoire. Qui peut se flatter

d'être trouvé sans tache, dans un temps de délire où personne n'avait

l'usage entier de sa raison? Soyons donc pleins d'indulgence pour

les autres; excusons ce que nous ne pouvons approuver. Telle est la

faiblesse humaine, que le talent, le génie, la vertu même, peuvent

quelquefois franchir les bornes du devoir. M. Chénier adora la

liberté; pourrait-on lui en faire un crime? Les chevaliers eux-mêmes,

s'ils sortaient de leurs tombeaux, suivraient la lumière de notre

siècle. On verrait se former cette illustre alliance entre l'honneur

et la liberté, comme sous le règne des Valois les créneaux gothiques

couronnaient avec une grâce infinie dans nos monuments les ordres

empruntés des Grecs. La liberté n'est-elle pas le plus grand des

biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie,

elle élève le coeur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme

l'air qu'il respire. Les arts peuvent, jusqu'à un certain point,

vivre dans la dépendance parce qu'ils se servent d'une langue à part

qui n'est pas entendue de la foule; mais les lettres, qui parlent une

langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment

tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire,

en écrivant, tout sentiment magnanime toute pensée forte et grande?

La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres,

qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu

des peuples; et c'est nous, messieurs, qu'elle charge d'écrire ses

annales et de la venger de ses ennemis, de transmettre son nom et

son culte à la dernière postérité. Pour qu'on ne se trompe pas dans

l'interprétation de ma pensée, je déclare que je ne parle ici que

de la liberté qui naît de l'ordre et enfante des lois, et non de

cette liberté fille de la licence et mère de l'esclavage. Le tort de

l'auteur de _Charles IX_ ne fut donc pas d'avoir offert son encens à

la première de ces divinités, mais d'avoir cru que les droits qu'elle

nous donne sont incompatibles avec un gouvernement monarchique. C'est

dans ses opinions qu'un Français met cette indépendance que d'autres

peuples placent dans leurs lois. La liberté est pour lui un sentiment

plutôt qu'un principe, et il est citoyen par instinct et sujet par

choix. Si l'écrivain dont vous déplorez la perte avait fait cette

réflexion, il n'aurait pas embrassé dans un même amour la liberté qui

fonde et la liberté qui détruit.

«J'ai, messieurs, fini la tâche que les usages de l'Académie m'ont

imposée. Près de terminer ce discours, je suis frappé d'une idée qui

m'attriste; il n'y a pas longtemps que M. Chénier prononçait sur mes

ouvrages des arrêts qu'il se préparait à publier: et c'est moi qui

juge aujourd'hui mon juge. Je le dis dans toute la sincérité de mon

coeur, j'aimerais mieux encore être exposé aux satires d'un ennemi,

et vivre en paix dans la solitude, que de vous faire remarquer,

par ma présence au milieu de vous, la rapide succession des hommes

sur la terre, la subite apparition de cette mort qui renverse nos

projets et nos espérances, qui nous emporte tout à coup, et livre

quelquefois notre mémoire à des hommes entièrement opposés à nos

sentiments et à nos principes. Cette tribune est une espèce de champ

de bataille où les talents viennent tour à tour briller et mourir.

Que de génies divers elle a vus passer! Corneille, Racine, Boileau,

La Bruyère, Bossuet, Fénelon, Voltaire, Buffon, Montesquieu ... Qui

ne serait effrayé, messieurs, en pensant qu'il va former un anneau

dans la chaîne de cette illustre lignée? Accablé du poids de ces

noms immortels, ne pouvant me faire reconnaître à mes talents pour

héritier légitime, je tâcherai du moins de prouver ma descendance par

mes sentiments.

«Quand mon tour sera venu de céder ma place à l'orateur qui doit

parler sur ma tombe, il pourra traiter sévèrement mes ouvrages; mais

il sera forcé de dire que j'aimais avec transport ma patrie, que

j'aurais souffert mille maux plutôt que de coûter une seule larme à

mon pays, que j'aurais fait sans balancer le sacrifice de mes jours

à ces nobles sentiments, qui seuls donnent du prix à la vie et de la

dignité à la mort.

«Mais quel temps ai-je choisi, messieurs, pour vous parler de deuil

et de funérailles! Ne sommes-nous pas environnés de fêtes? Voyageur

solitaire, je méditais il y a quelques jours sur la ruine des empires

détruits: et je vois s'élever un nouvel empire. Je quitte à peine ces

tombeaux où dorment les nations ensevelies, et j'aperçois un berceau

chargé des destinées de l'avenir. De toutes parts retentissent

les acclamations du soldat. César monte au Capitole; les peuples

racontent les merveilles, les monuments élevés, les cités embellies,

les frontières de la patrie baignées par ces mers lointaines qui

portaient les vaisseaux de Scipion, et par ces mers reculées que ne

vit pas Germanicus.

«Tandis que le triomphateur s'avance entouré de ses légions, que

feront les tranquilles enfants des Muses? Ils marcheront au-devant

du char pour joindre l'olivier de la paix aux palmes de la victoire,

pour présenter au vainqueur la troupe sacrée, pour mêler aux récits

guerriers les touchantes images qui faisaient pleurer Paul-Émile sur

les malheurs de Persée.

«Et vous, fille des Césars, sortez de votre palais avec votre jeune

fils dans vos bras; venez ajouter la grâce à la grandeur, venez

attendrir la victoire et tempérer l'éclat des armes par la douce

majesté d'une reine et d'une mère.»

* * * * *

Dans le manuscrit qui me fut rendu, le commencement du discours qui a

rapport aux opinions de Milton était _barré_ d'un bout à l'autre de

la main de Bonaparte. Une partie de ma réclamation contre l'isolement

des affaires dans lequel on voudrait tenir la littérature était

également _stigmatisée_ au crayon. L'éloge de l'abbé Delille, qui

rappelait l'émigration, la fidélité du poète aux malheurs de la

famille royale et aux souffrances de ses compagnons d'exil, était mis

entre _parenthèses_; l'éloge de M. de Fontanes avait une _croix_.

Presque tout ce que je disais sur M. Chénier, sur son frère, sur le

mien, sur les autels expiatoires que l'on préparait à Saint-Denis,

était _haché_ de traits. Le paragraphe commençant par ces mots:

«M. de Chénier adora la liberté, etc.,» avait une _double rature_

longitudinale. Néanmoins les agents de l'Empire, en publiant ce

discours, ont conservé assez correctement ce paragraphe.

Tout ne fut pas fini quand on m'eut rendu mon discours; on voulait me

contraindre à en faire un second. Je déclarai que je m'en tenais au

premier et que je n'en ferais pas d'autre. La commission me déclara

alors que je ne serais pas reçu à l'Académie.

Des personnes pleines de grâces, de générosité et de courage, que

je ne connaissais pas, s'intéressaient à moi. Madame Lindsay, qui,

lors de ma rentrée en France en 1800, m'avait ramené de Calais à

Paris, parla à madame Gay[53]; celle-ci s'adressa à madame Regnaud de

Saint-Jean-d'Angély, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à

l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la

puissance et la fortune.

[Note 53: Marie-Françoise-Sophie _Nichault de Lavalette_, Mme Sophie

_Gay_ (1776-1852), auteur de romans qui ont eu du succès et dont les

meilleurs sont: _Léonie de Montbreuse_, _Anatole_, _les Malheurs

d'un amant heureux_, _un Mariage sous l'Empire_, _la Duchesse de

Châteauroux_, _le Comte de Guiche_. Elle a eu pour fille Mlle

Delphine Gay, qui devint Mme Émile de Girardin.--Mme Sophie Gay a

publié, dans _la Presse_ du 14 août 1849, la lettre que Chateaubriand

lui avait écrite, au mois d'avril 1811, pour la remercier du service

qu'elle venait de lui rendre. En voici le texte:

«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi que je ne

sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma

reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes les sortes

ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je

ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi

prochain, entre midi et une heure, si vous êtes assez bonne pour me

recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à

cette _écriture arabe_. Songez que c'est une espèce de sauvage qui

vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on

lui a rendus et la bienveillance que l'on lui témoigne.

«Mardi.

«DE CHATEAUBRIAND.»]

Tout ce bruit se prolongea par les prix décennaux jusque dans l'année

1812. Bonaparte, qui me persécutait, fit demander à l'Académie, à

propos de ces prix, pourquoi elle n'avait point mis sur les rangs le

_Génie du christianisme_. L'Académie s'expliqua; plusieurs de mes

confrères écrivirent leur jugement peu favorable à mon ouvrage[54].

J'aurais pu leur dire ce qu'un poète grec dit à un oiseau: «Fille de

l'Attique, nourrie de miel, toi qui chantes si bien, tu enlèves une

cigale, bonne chanteuse comme toi, et tu la portes pour nourriture

à tes petits. Toutes deux ailées, toutes deux habitant ces lieux,

toutes deux célébrant la naissance du printemps, ne lui rendras-tu

pas la liberté? Il n'est pas juste qu'une chanteuse périsse du bec

d'une de ses semblables[55]»

[Note 54: Voir l'_Appendice_ nº V: _Le_ GÉNIE DU CHRISTIANISME _et

les prix décennaux_.]

[Note 55: C'est une épigramme de l'_Anthologie_. L'oiseau à qui

s'adresse le poète grec, c'est l'hirondelle, «trop amie de l'auteur,

selon la très fine remarque de M. de Marcellus (p. 189), pour qu'il

ose la nommer quand il va en médire.»--Chateaubriand aimait beaucoup

l'_Anthologie_ grecque et se plaisait à la citer. Lui-même aurait pu,

au besoin, lui fournir des modèles. J'en trouve la preuve à la date

même où nous sommes. «À cette époque de perfection, dit Sainte-Beuve

(_Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, II, 98),

à cette époque de perfection où il était parvenu (1811-1813), il

excellait même dans des bagatelles; il portait de sa grandeur jusque

dans les moindres élégances; et j'ai trouvé sur un Album du temps

(celui de Mme de Rémusat) cette admirable épigramme écrite de sa

main; elle serait célèbre si elle était traduite de l'_Anthologie_

et ferait chef-d'oeuvre entre les plus belles de l'antique recueil,

entre celles d'un Antipater de Sidon ou d'un Léonidas de Tarente:

«La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent un jour de l'Olympe pour

visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d'écrire

l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient

l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre,

l'Amour des tablettes de cire, et l'Amitié un livre blanc. Les

trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à

ma porte: je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on

doit aux Dieux. Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put

parvenir à graver mon nom sur son marbre; l'Amour, après l'avoir

tracé sur ses tablettes, l'effaça bientôt en riant; l'Amitié seule me

promit de le conserver dans son livre.

«DE CHATEAUBRIAND.--1813.»]

Ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte contre et pour moi est

constant et étrange: naguère il menace, et tout à coup il demande

à l'Institut pourquoi il n'a pas parlé de moi à l'occasion des

prix décennaux. Il fait plus, il déclare à Fontanes que, puisque

l'Institut ne me trouve pas digne de concourir pour le prix, il m'en

donnera un, qu'il me nommera surintendant général de toutes les

bibliothèques de France; surintendance appointée comme une ambassade

de première classe. La première idée que Bonaparte avait eue de

m'employer dans la carrière diplomatique ne lui passait pas: il

n'admettait point, pour cause à lui bien connue, que j'eusse cessé de

faire partie du ministère des relations extérieures. Et toutefois,

malgré ces munificences projetées, son préfet de police m'invite

quelque temps après à m'éloigner de Paris, et je vais continuer mes

_Mémoires_ à Dieppe[56].

[Note 56: Le 4 septembre 1812, Chateaubriand reçut du préfet de

police l'ordre de s'éloigner de Paris; il se retira à Dieppe. (Voir

le tome I des _Mémoires_, p. 63.)--Avant de quitter Paris, il adressa

ce billet à Joubert, par manière d'adieu: «Mon cher ami, je voulais

aller vous embrasser. Je pars cette nuit pour Dieppe; j'ai grand

besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La _Chatte_

(Mme de Chateaubriand) va se trouver bien seule, puisque vous partez

aussi. Je vous embrasse donc tendrement, ainsi que le _Loup_ (Mme

Joubert).»--À la page 191 de son livre sur _Chateaubriand_, M.

Villemain, qui brouille volontiers les dates, place _en 1813_, au

lieu de 1812, l'exil à Dieppe.]

Bonaparte descend au rôle d'écolier taquin; il déterre l'_Essai

sur les Révolutions_ et il se réjouit de la guerre qu'il m'attire à

ce sujet. Un M. Damaze de Raymond se fit mon champion: je l'allai

remercier rue Vivienne[57]. Il avait sur sa cheminée avec ses

breloques une tête de mort; quelque temps après il fut tué en duel,

et sa charmante figure alla rejoindre la face effroyable qui semblait

l'appeler. Tout le monde se battait alors: un des mouchards chargés

de l'arrestation de Georges reçut de lui une balle dans la tête.

[Note 57: Voir, sur cet épisode, l'_Appendice_ nº VI: _Petite guerre

pendant la campagne de Russie._]

Pour couper court à l'attaque de mauvaise foi de mon puissant

adversaire, je m'adressai à ce M. de Pommereul dont je vous ai parlé

lors de ma première arrivée à Paris: il était devenu directeur

général de l'imprimerie et de la librairie: je lui demandai la

permission de réimprimer l'_Essai_ tout entier[58]. On peut voir

ma correspondance et le résultat de cette correspondance dans la

préface de l'_Essai sur les Révolutions_, édition de 1826, tome

IIe des Oeuvres complètes. Au surplus, le gouvernement impérial

avait grandement raison de me refuser la réimpression de l'ouvrage

en _entier_; l'_Essai_ n'était, ni par rapport aux libertés, ni

par rapport à la monarchie légitime, un livre qu'on dût publier

lorsque régnaient le despotisme et l'usurpation. La police se

donnait des airs d'impartialité en laissant dire quelque chose en

ma faveur, et elle riait en m'empêchant de faire la seule chose qui

me pût défendre. Au retour de Louis XVIII on exhuma de nouveau

l'_Essai_; comme on avait voulu s'en servir contre moi au temps de

l'Empire, sous le rapport politique, on voulait me l'opposer, aux

jours de la Restauration, sous le rapport religieux. J'ai fait une

amende honorable si complète de mes erreurs dans les notes de la

nouvelle édition de l'_Essai historique_, qu'il n'y a plus rien à me

reprocher. La postérité viendra; elle prononcera sur le _livre_ et

sur le _commentaire_, si ces vieilleries-là peuvent encore l'occuper.

J'ose espérer qu'elle jugera l'_Essai_ comme ma tête grise l'a jugé;

car, en avançant dans la vie, on prend de l'équité de cet avenir dont

on approche. Le _livre_ et les _notes_ me mettent devant les hommes

tel que j'ai été au début de ma carrière, tel que je suis au terme de

cette carrière.

[Note 58: Voir la lettre de Chateaubriand à M. de Pommereul, à

l'_Appendice_ nº VI.]

Au surplus, cet ouvrage que j'ai traité avec une rigueur impitoyable

offre le _compendium_ de mon existence comme poète, moraliste et

homme politique futur. La sève du travail est surabondante, l'audace

des opinions poussée aussi loin qu'elle peut aller. Force est de

reconnaître que, dans les diverses routes où je me suis engagé, les

préjugés ne m'ont jamais conduit, que je n'ai jamais été aveugle dans

aucune cause, qu'aucun intérêt ne m'a guidé, que les partis que j'ai

pris ont toujours été de mon choix.

Dans l'_Essai_, mon indépendance en religion et en politique est

complète; j'examine tout: _républicain_, je sers la monarchie;

_philosophe_, j'honore la religion. Ce ne sont point là des

contradictions, ce sont des conséquences forcées de l'incertitude

de la théorie et de la certitude de la pratique chez les hommes.

Mon esprit, fait pour ne croire à rien, pas même à moi, fait

pour dédaigner tout, grandeurs et misères, peuples et rois, a

nonobstant été dominé par un instinct de raison qui lui commandait

de se soumettre à ce qu'il y a de reconnu beau: religion, justice,

humanité, égalité, liberté, gloire. Ce que l'on rêve aujourd'hui de

l'avenir, ce que la génération actuelle s'imagine avoir découvert

d'une société à naître, fondée sur des principes tout différents

de ceux de la vieille société, se trouve positivement annoncé dans

l'_Essai_. J'ai devancé de trente années ceux qui se disent les

proclamateurs d'un monde inconnu. Mes actes ont été de l'ancienne

cité, mes pensées de la nouvelle; les premiers de mon devoir, les

dernières de ma nature.

L'_Essai_ n'était pas un livre impie; c'était un livre de doute et de

douleur. Je l'ai déjà dit[59].

[Note 59: Au tome II des _Mémoires_, p. 180.]

Du reste, j'ai dû m'exagérer ma faute et racheter par des idées

d'ordre tant d'idées passionnées répandues dans mes ouvrages. J'ai

peur au début de ma carrière d'avoir fait du mal à la jeunesse; j'ai

à réparer auprès d'elle, et je lui dois au moins d'autres leçons.

Qu'elle sache qu'on peut lutter avec succès contre une nature

troublée; la beauté morale, la beauté divine, supérieure à tous les

rêves de la terre, je l'ai vue; il ne faut qu'un peu de courage pour

l'atteindre et s'y tenir.

Afin d'achever ce que j'ai à dire sur ma carrière littéraire, je dois

mentionner l'ouvrage qui la commença, et qui demeura en manuscrit

jusqu'à l'année où je l'insérai dans mes _Oeuvres complètes_.

À la tête des _Natchez_, la préface a raconté comment l'ouvrage fut

retrouvé en Angleterre par les soins et les obligeantes recherches de

MM. de Thuisy[60].

[Note 60: «Lorsqu'en 1800 je quittai l'Angleterre pour rentrer en

France sous un nom supposé, je n'osai me charger d'un trop gros

bagage: je laissai la plupart de mes manuscrits à Londres. Parmi ces

manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont je n'apportais à

Paris que _René_, _Atala_ et quelques descriptions de l'Amérique.

«Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la

Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers

dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs comment les

retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une

Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais

oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la

maison où j'avais demeuré, étaient également sortis de ma mémoire.

«Sur quelques renseignements vagues et même contradictoires, que je

fis passer à Londres, MM. de Thuisy eurent la bonté de commencer des

recherches; ils les poursuivirent avec un zèle, une persévérance dont

il y a très peu d'exemples...

«Ils découvrirent d'abord avec une peine infinie la maison que

j'avais habitée dans la partie ouest de Londres, mais mon hôtesse

était morte depuis plusieurs années, et l'on ne savait ce que

ses enfants étaient devenus. D'indications en indications, de

renseignements en renseignements, MM. de Thuisy, après bien des

courses infructueuses, retrouvèrent enfin, dans un village à

plusieurs milles de Londres, la famille de mon hôtesse.

«Avait-elle gardé la malle d'un émigré, une malle remplie de vieux

papiers à peu près indéchiffrables? N'avait-elle point jeté au feu

cet inutile ramas de manuscrits français?

«D'un autre côté, si mon nom sorti de son obscurité avait attiré

dans les journaux de Londres l'attention des enfants de mon ancienne

hôtesse, n'avaient-ils point voulu profiter de ces papiers, qui dès

lors acquéraient une certaine valeur?

«Rien de tout cela n'était arrivé: les manuscrits avaient été

conservés; la malle n'avait pas même été ouverte. Une religieuse

fidélité, dans une famille malheureuse, avait été gardée à un enfant

du malheur. J'avais confié avec simplicité le produit des travaux

d'une partie de ma vie à la probité d'un dépositaire étranger, et mon

_trésor_ m'était rendu avec la même simplicité. Je ne connais rien

qui m'ait plus touché dans ma vie que la bonne foi et la loyauté de

cette pauvre famille anglaise.» _Préface_ de 1826.]

Un manuscrit dont j'ai pu tirer _Atala_, _René_, et plusieurs

descriptions placées dans le _Génie du christianisme_, n'est pas

tout à fait stérile[61]. Ce premier manuscrit était écrit de suite;

sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire

naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d'un

seul jet il en existait un autre partagé en livres. Dans ce second

travail, j'avais non seulement procédé à la division de la matière,

mais j'avais encore changé le genre de la composition, en la faisant

passer du roman à l'épopée.

[Note 61: Il se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois

pages in-folio. (Avertissement des _Oeuvres complètes_.)]

Un jeune homme qui entasse pêle-mêle ses idées, ses inventions, ses

études, ses lectures, doit produire le chaos; mais aussi dans ce

chaos il y a une certaine fécondité qui tient à la puissance de l'âge.

Il m'est arrivé ce qui n'est peut-être jamais arrivé à un auteur:

c'est de relire après trente années un manuscrit que j'avais

totalement oublié.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 3 / 42 段