la fatale idée de me presser de le remplacer à l'Institut. Ils
prétendaient qu'exposé comme je l'étais aux inimitiés du chef du
gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il
m'était nécessaire d'entrer dans un corps alors puissant par sa
renommée et par les hommes qui le composaient; qu'à l'abri derrière
ce bouclier, je pourrais travailler en paix.
[Note 30: Joseph-Marie-Blaise de _Chénier_ (1764-1811).]
J'avais une répugnance invincible à occuper une place, même en
dehors du gouvernement; il me souvenait trop de ce que m'avait
coûté la première. L'héritage de Chénier me semblait périlleux; je
ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer
sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la seconde personne
de l'État; j'étais déterminé à faire entendre mes réclamations en
faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie; je
voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets
sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux
qui leur étaient restés fidèles. Mes amis me répondirent que je me
trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées
dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je
trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités
que je voudrais dire, que j'aurais à la fois l'honneur d'avoir
maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs
de madame de Chateaubriand. À force de m'obséder, je me rendis,
de guerre lasse; mais je leur déclarai qu'ils se méprenaient; que
Bonaparte, lui, ne se méprendrait point à des lieux communs sur son
fils, sa femme, sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement
la leçon; qu'il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort du duc
d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit supprimer _le Mercure_;
qu'enfin, au lieu de m'assurer le repos, je ranimerais contre moi les
persécutions. Ils furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de
mes paroles: il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témérité de
mon discours.
J'allai faire les visites d'usage aux membres de l'Académie[31].
Madame de Vintimille me conduisit chez l'abbé Morellet. Nous le
trouvâmes assis dans un fauteuil devant son feu; il s'était endormi,
et l'_Itinéraire_, qu'il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé
en sursaut au bruit de mon nom annoncé par son domestique, il releva
la tête et s'écria: «Il y a des longueurs, il y a des longueurs!»
Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j'abrégerais la
nouvelle édition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgré
_Atala_. Lorsque, dans la suite, _la Monarchie selon la Charte_
parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage politique eût pour
auteur le chantre de la _fille des Florides_. Grotius n'avait-il
pas écrit la tragédie d'_Adam et Ève_, et Montesquieu _le Temple de
Gnide_? Il est vrai que je n'étais ni Grotius ni Montesquieu.
[Note 31: Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres,
raconte ainsi de quelle façon cavalière Chateaubriand fit ses
visites: «Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Académie
française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux
renommés et aux puissants, il faisait la visite entière; au fretin,
il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier.
Quand on en vint à la délibération, M*** vota pour le cheval du
nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne
conscience il avait reçu visite.».--_Journal_ inédit de Ferdinand
Denis, auteur des _Scènes de la Nature sous les Tropiques_ et
d'_André le Voyageur_.]
L'élection eut lieu; je passai au scrutin à une assez forte
majorité[32]. Je me mis de suite à travailler à mon discours; je le
fis et le refis vingt fois, n'étant jamais content de moi: tantôt,
le voulant rendre possible à la lecture, je le trouvais trop fort;
tantôt, la colère me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne
savais comment mesurer la dose de l'éloge académique. Si, malgré mon
antipathie pour Napoléon, j'avais voulu rendre l'admiration que je
sentais pour la partie publique de sa vie, j'aurais été bien au delà
de la péroraison. Milton, que je cite au commencement du discours,
me fournissait un modèle: dans sa _Seconde défense_ du peuple
anglais, il fit un éloge pompeux de Cromwell:
«Tu as non-seulement éclipsé les actions de tous nos rois, dit-il,
mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux. Réfléchis
souvent au cher gage que la terre qui t'a donné la naissance a
confié à tes soins; la liberté qu'elle espéra autrefois de la fleur
des talents et des vertus, elle l'attend maintenant de toi; elle se
flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que
nous avons conçues; honore les sollicitudes de ta patrie inquiète;
respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons,
qui, sous ta bannière, ont hardiment combattu pour la liberté;
respecte les ombres de ceux qui périront sur le champ de bataille;
enfin respecte toi toi-même; ne souffre pas, après avoir bravé tant
de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par
toi-même, ou attaquées par d'autres mains. Tu ne peux être vraiment
libre que nous ne le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des
choses: celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à
perdre la sienne et à devenir esclave.»
[Note 32: L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, quarante
jours révolus après la mort de Marie-Joseph Chénier. Il n'y avait
que vingt-cinq membres présents. Chateaubriand obtint la presque
unanimité. (Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 181.)]
Johnson n'a cité que les louanges données au Protecteur, afin de
mettre en contradiction le républicain avec lui-même; le beau passage
que je viens de traduire montre ce qui faisait le contre-poids de ces
louanges. La critique de Johnson est oubliée; la défense de Milton
est restée: tout ce qui tient aux entraînements des partis et aux
passions du moment meurt comme eux et avec elles.
Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant la
commission nommée pour l'entendre[33]: il fut repoussé par cette
commission, à l'exception de deux ou trois membres. Il fallait
voir la terreur des fiers républicains qui m'écoutaient et que
l'indépendance de mes opinions épouvantait; ils frémissaient
d'indignation et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru porta à
Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que s'il eût été prononcé,
il aurait fait fermer les portes de l'Institut et m'aurait jeté dans
un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie.
[Note 33: Elle était composé de MM. François de Neufchâteau, Regnaud
de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.]
Je reçus ce billet de M. Daru:
Saint-Cloud, 28 avril 1811.
«J'ai l'honneur de prévenir monsieur de Chateaubriand que lorsqu'il
aura le temps ou l'occasion de venir à Saint-Cloud, je pourrai lui
rendre le discours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette
occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute considération
avec laquelle j'ai l'honneur de le saluer.
«DARU.»
J'allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit, çà et là
raturé, marqué _ab irato_ de parenthèses et de traces au crayon
par Bonaparte: l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais
une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon
flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon[34]; mais
il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf quelques mots,
et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de
grands applaudissements. On avait copié le discours au château, en
supprimant quelques passages et en interpolant quelques autres. Peu
de temps après, il parut dans les provinces imprimé de la sorte.
[Note 34: Voir l'_Appendice_ nº IV: le _Discours à l'Académie_.]
Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes
opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre
et ferme, disait que s'il avait été lu en pleine Académie, il
aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre
d'applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de
la liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Empire?
J'avais conservé le manuscrit raturé avec un soin religieux; le
malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse il
fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins, les lecteurs de
ces _Mémoires_ n'en seront pas privés: un de mes collègues eut la
générosité d'en prendre copie; la voici:
«Lorsque Milton publia le _Paradis perdu_, aucune voix ne s'éleva
dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage
qui, malgré ses nombreux défauts, n'en est pas moins un des plus
beaux monuments de l'esprit humain. L'Homère anglais mourut oublié,
et ses contemporains laissèrent à l'avenir le soin d'immortaliser
le chantre d'_Éden_. Est-ce là une de ces grandes injustices
littéraires dont presque tous les siècles offrent des exemples?
Non, messieurs; à peine échappés aux guerres civiles, les Anglais
ne purent se résoudre à célébrer la mémoire d'un homme qui se fit
remarquer par l'ardeur de ses opinions dans un temps de calamités.
Que réserverons-nous, dirent-ils, à la tombe du citoyen qui se dévoue
au salut de son pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres de
celui qui peut, tout au plus, nous demander une généreuse indulgence?
La postérité rendra justice à la mémoire de Milton; mais nous, nous
devons une leçon à nos fils; nous devons leur apprendre, par notre
silence, que les talents sont un présent funeste quand ils s'allient
aux passions, et qu'il vaut mieux se condamner à l'obscurité que de
se rendre célèbre par les malheurs de sa patrie.
«Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou vous parlerai-je de
la personne et des ouvrages de M. Chénier? Pour concilier vos usages
et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un
silence absolu et un examen approfondi. Mais, quelles que soient mes
paroles, aucun fiel n'empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en
moi la franchise de Duclos, mon compatriote, j'espère vous prouver
aussi que j'ai la même loyauté.
«Il eût été curieux sans doute de voir ce qu'un homme dans ma
position, avec mes principes et mes opinions, pourrait dire de
l'homme dont j'occupe aujourd'hui la place. Il serait intéressant
d'examiner l'influence des révolutions sur les lettres, de montrer
comment les systèmes peuvent égarer le talent, le jeter dans des
routes trompeuses qui semblent conduire à la renommée, et qui
n'aboutissent qu'à l'oubli. Si Milton, malgré ses égarements
politiques, a laissé des ouvrages que la postérité admire, c'est que
Milton, sans être revenu de ses erreurs, se retira d'une société qui
se retirait de lui, pour chercher dans la religion l'adoucissement de
ses maux et la source de sa gloire. Privé de la lumière du ciel, il
se créa une nouvelle terre, un nouveau soleil, et sorti pour ainsi
dire d'un monde où il n'avait vu que des malheurs et des crimes,
il plaça dans les berceaux d'Éden cette innocence primitive, cette
félicité sainte qui régnèrent sous les tentes de Jacob et de Rachel;
et il mit aux enfers les tourments, les passions et les remords de
ces hommes dont il avait partagé les fureurs.
«Malheureusement, les ouvrages de M. Chénier, quoiqu'on y découvre
le germe d'un talent remarquable, ne brillent ni par cette antique
simplicité, ni par cette majesté sublime. L'auteur se distinguait
par un esprit éminemment classique. Nul ne connaissait mieux les
principes de la littérature ancienne et moderne: théâtre, éloquence,
histoire, critique, satire, il a tout embrassé; mais ses écrits
portent l'empreinte des jours désastreux qui les ont vus naître. Trop
souvent dictés par l'esprit de parti, ils ont été applaudis par les
factions. Séparerai-je, dans les travaux de mon prédécesseur, ce qui
est déjà passé comme nos discordes, et ce qui restera peut-être comme
notre gloire? Ici se trouvent confondus les intérêts de la société et
les intérêts de la littérature. Je ne puis assez oublier les uns pour
m'occuper uniquement des autres; alors, messieurs, je suis obligé de
me taire, ou d'agiter des questions politiques.
«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une
chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines. Ces
personnes me diront: Pourquoi garder le silence? ne considérez
les ouvrages de M. Chénier que sous les rapports littéraires.
C'est-à-dire, messieurs, qu'il faut que j'abuse de votre patience et
de la mienne pour répéter des lieux communs que l'on trouve partout,
et que vous connaissez mieux que moi. Autres temps, autres moeurs:
héritiers d'une longue suite d'années paisibles, nos devanciers
pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui
prouvaient encore moins leur talent que leur bonheur. Mais nous,
restes infortunés d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il
faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont
pris un cours différent. L'homme a remplacé en nous l'académicien:
en dépouillant les lettres de ce qu'elles peuvent avoir de futile,
nous ne les voyons plus qu'à travers nos puissants souvenirs et
l'expérience de notre adversité. Quoi! après une révolution qui nous
a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs
siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée, on lui
refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie
frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de
petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes
de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front
sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent
ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! Quels soins
importants auront donc blanchi ses cheveux? Les misérables peines de
l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit.
«Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien
étrange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire
à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne
puis me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour
de l'écrivain. Par exemple, messieurs, si je voulais faire l'éloge
de l'homme de lettres, de l'homme de cour qui préside à cette
assemblée[35], croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet
esprit français, léger, ingénieux, qu'il a reçu de sa mère, et dont
il offre parmi nous le dernier modèle? Non sans doute: je voudrais
encore faire briller dans tout son éclat le beau nom qu'il porte. Je
citerais le duc de Boufflers qui fit lever aux Autrichiens le blocus
de Gênes. Je parlerais du maréchal son père, de ce gouverneur qui
disputa aux ennemis de la France les remparts de Lille, et consola
par cette défense mémorable la vieillesse malheureuse d'un grand roi.
C'est de ce compagnon de Turenne que Madame de Maintenon disait:
En lui le coeur est mort le dernier. Enfin je passerais jusqu'à ce
Louis de Boufflers, dit le _Robuste_, qui montrait dans les combats
la vigueur et le courage d'Hercule. Ainsi je trouverais aux deux
extrémités de cette famille la force et la grâce, le chevalier et
le troubadour. On veut que les Français soient fils d'Hector: je
croirais plutôt qu'ils descendent d'Achille, car ils manient, comme
ce héros, la lyre et l'épée.
[Note 35: M. de Boufflers.]
«Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poète[36] célèbre qui
chanta la nature d'une voix si brillante, pensez-vous que je me
bornerais à vous faire remarquer l'admirable flexibilité d'un talent
qui sut rendre avec un mérite égal les beautés régulières de Virgile
et les beautés incorrectes de Milton? Non: je vous montrerais aussi
ce poète ne voulant pas se séparer de ses infortunés compatriotes,
les suivant avec sa lyre aux rives étrangères, chantant leurs
douleurs pour les consoler; illustre banni au milieu de cette foule
d'exilés dont j'augmentais le nombre. Il est vrai que son âge et ses
infirmités, ses talents et sa gloire, ne l'avaient pas mis dans sa
pairie à l'abri des persécutions. On voulait lui faire acheter la
paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse ne put chanter que
la redoutable immortalité du crime et la rassurante immortalité de la
vertu: _Rassurez-vous, vous êtes immortels_[37].
[Note 36: L'abbé Delille.]
[Note 37: C'est un vers du _Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme_,
composé par l'abbé Delille pendant la Terreur. Voici les strophes
auxquelles Chateaubriand faisait allusion:
Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez, vous êtes immortels!
Et vous, vous du malheur victimes passagères,
Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,
Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,
Consolez-vous, vous êtes immortels!]
«Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d'un ami bien cher à mon
coeur, d'un de ces amis[38] qui, selon Cicéron, rendent la prospérité
plus éclatante et l'adversité plus légère, je vanterais la finesse
et la pureté de son goût, l'élégance exquise de sa prose, la beauté,
la force, l'harmonie de ses vers, qui, formés sur les grands modèles,
se distinguent néanmoins par un caractère original. Je vanterais ce
talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie,
ce talent heureux de tous les succès qui ne sont pas les siens, ce
talent qui depuis dix années ressent tout ce qui peut m'arriver
d'honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement
des plus généreux caractères et de la plus vive amitié. Mais je
n'omettrais pas la partie politique de mon ami. Je le peindrais à
la tête d'un des premiers corps de l'État, prononçant ces discours
qui sont des chefs-d'oeuvre de bienséance, de mesure et de noblesse.
Je le représenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des
occupations qui seraient sans doute sans charmes, si l'on ne s'y
livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un
jour l'exemple de leurs pères et d'éviter nos erreurs.
[Note 38: M. de Fontanes.]
«En parlant des hommes de talent dont se compose cette assemblée, je
ne pourrais donc m'empêcher de les considérer sous le rapport de la
morale et de la société. L'un se distingue au milieu de vous par un
esprit fin, délicat et sage, par une urbanité si rare aujourd'hui, et
par la constance la plus honorable dans ses opinions modérées[39].
L'autre, sous les glaces de l'âge, a retrouvé toute la chaleur de
la jeunesse pour plaider la cause des malheureux[40]. Celui-ci,
historien élégant et agréable poète, nous devient plus respectable
et plus cher par le souvenir d'un père et d'un fils mutilés au
service de la patrie[41]. Celui-là, en rendant l'ouïe aux sourds et
la parole aux muets, nous rappelle les miracles du culte évangélique
auquel il s'est consacré[42]. N'est-il point parmi vous, messieurs,
des témoins de vos anciens triomphes, qui puissent raconter au digne
héritier du chancelier d'Aguesseau comment le nom de son aïeul fut
jadis applaudi dans cette assemblée[43]? Je passe aux nourrissons
favoris des neuf Soeurs, et j'aperçois le vénérable auteur d'_Oedipe_
retiré dans la solitude, et Sophocle oubliant à Colone la gloire qui
le rappelle dans Athènes[44]. Combien nous devons aimer les autres
fils de Melpomène, qui nous ont intéressés aux malheurs de nos pères!
Tous les coeurs français ont de nouveau tremblé au pressentiment de
la mort d'Henri IV[45]. La muse tragique a rétabli l'honneur de ces
preux chevaliers lâchement trahis par l'histoire, et noblement vengés
par l'un de nos modernes Euripides[46].
[Note 39: M. Suard.]
[Note 40: L'abbé Morellet, qui avait publié en 1795 deux éloquents
écrits en faveur des victimes de la Révolution, le _Cri des familles_
et _la Cause des pères_.]
[Note 41: Le comte de Ségur, fils du maréchal de Ségur et père du
général de Ségur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de
Russie, avait été criblé de balles, à la bataille de Sommo-Sierra,
le 30 novembre 1808; il avait reçu en pleine poitrine un biscaïen
qui lui avait mis le coeur à découvert. Mutilé, sanglant, de sa main
crispée tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite avec
ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, exposé sans cesse
à recevoir le coup décisif; il tomba enfin dans les bras de nos
grenadiers du 96e. Pendant que le colonel de La Grange lui donnait
les premiers soins, animé par la lutte, il criait encore: «En avant!
en avant! que l'infanterie nous venge!» L'empereur le vit de loin, et
s'étant informé: «Ah! pauvre Ségur! s'écria-t-il. Yvan, allez vite
et sauvez-le moi!» (_Le général Philippe de Ségur_, par Saint-René
Taillandier, p. 97.)]
[Note 42: L'abbé Sicard.]
[Note 43: Le comte d'Aguesseau.]
[Note 44: Ducis,--le vieux Ducis fut particulièrement sensible à
ce que Chateaubriand disait de lui. Il écrivait à M. Odogharty de
La Tour, le 20 juillet 1814: «Dites bien, mon cher ami, à M. de
Chateaubriand, combien je suis sensible à l'honneur de son estime.
Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de réception n'est point
une chose vulgaire ni dite vulgairement. _Il a le secret des mots
puissants_, et son suffrage est une puissance encore.»]
[Note 45: Gabriel Legouvé, auteur de _la Mort d'Abel_, _d'Epicharis
et Néron_ et de _la Mort d'Henri IV_.]
[Note 46: Raynouard, auteur de la tragédie des _Templiers_.]
«Descendant aux successeurs d'Anacréon, je m'arrêterais à cet homme
aimable qui, semblable au vieillard de Téos, redit encore, après
quinze lustres, ces chants amoureux que l'on fait entendre à quinze
ans[47]. J'irais, messieurs, chercher votre renommée sur ces mers
orageuses que gardait autrefois le géant Adamastor, et qui se sont
apaisées aux noms charmants d'Éléonore[48] et de Virginie[49]. _Tibi
rident oequora._
[Note 47: Laujon.]
[Note 48: Parny, le chantre d'Éléonore, né à l'île Bourbon.]
[Note 49: Bernardin de Saint-Pierre.]