M. de Chénier[30] mourut le 10 janvier 1811. Mes amis eurent

la fatale idée de me presser de le remplacer à l'Institut. Ils

prétendaient qu'exposé comme je l'étais aux inimitiés du chef du

gouvernement, aux soupçons et aux tracasseries de la police, il

m'était nécessaire d'entrer dans un corps alors puissant par sa

renommée et par les hommes qui le composaient; qu'à l'abri derrière

ce bouclier, je pourrais travailler en paix.

[Note 30: Joseph-Marie-Blaise de _Chénier_ (1764-1811).]

J'avais une répugnance invincible à occuper une place, même en

dehors du gouvernement; il me souvenait trop de ce que m'avait

coûté la première. L'héritage de Chénier me semblait périlleux; je

ne pourrais tout dire qu'en m'exposant; je ne voulais point passer

sous silence le régicide, quoique Cambacérès fût la seconde personne

de l'État; j'étais déterminé à faire entendre mes réclamations en

faveur de la liberté et à élever ma voix contre la tyrannie; je

voulais m'expliquer sur les horreurs de 1793, exprimer mes regrets

sur la famille tombée de nos rois, gémir sur les malheurs de ceux

qui leur étaient restés fidèles. Mes amis me répondirent que je me

trompais; que quelques louanges du chef du gouvernement, obligées

dans le discours académique, louanges dont, sous un rapport, je

trouvais Bonaparte digne, lui feraient avaler toutes les vérités

que je voudrais dire, que j'aurais à la fois l'honneur d'avoir

maintenu mes opinions et le bonheur de faire cesser les terreurs

de madame de Chateaubriand. À force de m'obséder, je me rendis,

de guerre lasse; mais je leur déclarai qu'ils se méprenaient; que

Bonaparte, lui, ne se méprendrait point à des lieux communs sur son

fils, sa femme, sa gloire; qu'il n'en sentirait que plus vivement

la leçon; qu'il reconnaîtrait le démissionnaire à la mort du duc

d'Enghien, et l'auteur de l'article qui fit supprimer _le Mercure_;

qu'enfin, au lieu de m'assurer le repos, je ranimerais contre moi les

persécutions. Ils furent bientôt obligés de reconnaître la vérité de

mes paroles: il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témérité de

mon discours.

J'allai faire les visites d'usage aux membres de l'Académie[31].

Madame de Vintimille me conduisit chez l'abbé Morellet. Nous le

trouvâmes assis dans un fauteuil devant son feu; il s'était endormi,

et l'_Itinéraire_, qu'il lisait, lui était tombé des mains. Réveillé

en sursaut au bruit de mon nom annoncé par son domestique, il releva

la tête et s'écria: «Il y a des longueurs, il y a des longueurs!»

Je lui dis en riant que je le voyais bien, et que j'abrégerais la

nouvelle édition. Il fut bon homme et me promit sa voix, malgré

_Atala_. Lorsque, dans la suite, _la Monarchie selon la Charte_

parut, il ne revenait pas qu'un pareil ouvrage politique eût pour

auteur le chantre de la _fille des Florides_. Grotius n'avait-il

pas écrit la tragédie d'_Adam et Ève_, et Montesquieu _le Temple de

Gnide_? Il est vrai que je n'étais ni Grotius ni Montesquieu.

[Note 31: Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres,

raconte ainsi de quelle façon cavalière Chateaubriand fit ses

visites: «Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Académie

française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux

renommés et aux puissants, il faisait la visite entière; au fretin,

il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier.

Quand on en vint à la délibération, M*** vota pour le cheval du

nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne

conscience il avait reçu visite.».--_Journal_ inédit de Ferdinand

Denis, auteur des _Scènes de la Nature sous les Tropiques_ et

d'_André le Voyageur_.]

L'élection eut lieu; je passai au scrutin à une assez forte

majorité[32]. Je me mis de suite à travailler à mon discours; je le

fis et le refis vingt fois, n'étant jamais content de moi: tantôt,

le voulant rendre possible à la lecture, je le trouvais trop fort;

tantôt, la colère me revenant, je le trouvais trop faible. Je ne

savais comment mesurer la dose de l'éloge académique. Si, malgré mon

antipathie pour Napoléon, j'avais voulu rendre l'admiration que je

sentais pour la partie publique de sa vie, j'aurais été bien au delà

de la péroraison. Milton, que je cite au commencement du discours,

me fournissait un modèle: dans sa _Seconde défense_ du peuple

anglais, il fit un éloge pompeux de Cromwell:

«Tu as non-seulement éclipsé les actions de tous nos rois, dit-il,

mais celles qui ont été racontées de nos héros fabuleux. Réfléchis

souvent au cher gage que la terre qui t'a donné la naissance a

confié à tes soins; la liberté qu'elle espéra autrefois de la fleur

des talents et des vertus, elle l'attend maintenant de toi; elle se

flatte de l'obtenir de toi seul. Honore les vives espérances que

nous avons conçues; honore les sollicitudes de ta patrie inquiète;

respecte les regards et les blessures de tes braves compagnons,

qui, sous ta bannière, ont hardiment combattu pour la liberté;

respecte les ombres de ceux qui périront sur le champ de bataille;

enfin respecte toi toi-même; ne souffre pas, après avoir bravé tant

de périls pour l'amour des libertés, qu'elles soient violées par

toi-même, ou attaquées par d'autres mains. Tu ne peux être vraiment

libre que nous ne le soyons nous-mêmes. Telle est la nature des

choses: celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à

perdre la sienne et à devenir esclave.»

[Note 32: L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, quarante

jours révolus après la mort de Marie-Joseph Chénier. Il n'y avait

que vingt-cinq membres présents. Chateaubriand obtint la presque

unanimité. (Villemain, _M. de Chateaubriand_, p. 181.)]

Johnson n'a cité que les louanges données au Protecteur, afin de

mettre en contradiction le républicain avec lui-même; le beau passage

que je viens de traduire montre ce qui faisait le contre-poids de ces

louanges. La critique de Johnson est oubliée; la défense de Milton

est restée: tout ce qui tient aux entraînements des partis et aux

passions du moment meurt comme eux et avec elles.

Mon discours étant prêt, je fus appelé à le lire devant la

commission nommée pour l'entendre[33]: il fut repoussé par cette

commission, à l'exception de deux ou trois membres. Il fallait

voir la terreur des fiers républicains qui m'écoutaient et que

l'indépendance de mes opinions épouvantait; ils frémissaient

d'indignation et de frayeur au seul mot de liberté. M. Daru porta à

Saint-Cloud le discours. Bonaparte déclara que s'il eût été prononcé,

il aurait fait fermer les portes de l'Institut et m'aurait jeté dans

un cul de basse-fosse pour le reste de ma vie.

[Note 33: Elle était composé de MM. François de Neufchâteau, Regnaud

de Saint-Jean d'Angély, Lacretelle aîné, Laujon, Legouvé.]

Je reçus ce billet de M. Daru:

Saint-Cloud, 28 avril 1811.

«J'ai l'honneur de prévenir monsieur de Chateaubriand que lorsqu'il

aura le temps ou l'occasion de venir à Saint-Cloud, je pourrai lui

rendre le discours qu'il a bien voulu me confier. Je saisis cette

occasion pour lui renouveler l'assurance de la haute considération

avec laquelle j'ai l'honneur de le saluer.

«DARU.»

J'allai à Saint-Cloud. M. Daru me rendit le manuscrit, çà et là

raturé, marqué _ab irato_ de parenthèses et de traces au crayon

par Bonaparte: l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais

une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon

flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon[34]; mais

il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf quelques mots,

et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de

grands applaudissements. On avait copié le discours au château, en

supprimant quelques passages et en interpolant quelques autres. Peu

de temps après, il parut dans les provinces imprimé de la sorte.

[Note 34: Voir l'_Appendice_ nº IV: le _Discours à l'Académie_.]

Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes

opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre

et ferme, disait que s'il avait été lu en pleine Académie, il

aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre

d'applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de

la liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Empire?

J'avais conservé le manuscrit raturé avec un soin religieux; le

malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse il

fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins, les lecteurs de

ces _Mémoires_ n'en seront pas privés: un de mes collègues eut la

générosité d'en prendre copie; la voici:

«Lorsque Milton publia le _Paradis perdu_, aucune voix ne s'éleva

dans les trois royaumes de la Grande-Bretagne pour louer un ouvrage

qui, malgré ses nombreux défauts, n'en est pas moins un des plus

beaux monuments de l'esprit humain. L'Homère anglais mourut oublié,

et ses contemporains laissèrent à l'avenir le soin d'immortaliser

le chantre d'_Éden_. Est-ce là une de ces grandes injustices

littéraires dont presque tous les siècles offrent des exemples?

Non, messieurs; à peine échappés aux guerres civiles, les Anglais

ne purent se résoudre à célébrer la mémoire d'un homme qui se fit

remarquer par l'ardeur de ses opinions dans un temps de calamités.

Que réserverons-nous, dirent-ils, à la tombe du citoyen qui se dévoue

au salut de son pays, si nous prodiguons les honneurs aux cendres de

celui qui peut, tout au plus, nous demander une généreuse indulgence?

La postérité rendra justice à la mémoire de Milton; mais nous, nous

devons une leçon à nos fils; nous devons leur apprendre, par notre

silence, que les talents sont un présent funeste quand ils s'allient

aux passions, et qu'il vaut mieux se condamner à l'obscurité que de

se rendre célèbre par les malheurs de sa patrie.

«Imiterai-je, messieurs, ce mémorable exemple, ou vous parlerai-je de

la personne et des ouvrages de M. Chénier? Pour concilier vos usages

et mes opinions, je crois devoir prendre un juste milieu entre un

silence absolu et un examen approfondi. Mais, quelles que soient mes

paroles, aucun fiel n'empoisonnera ce discours. Si vous retrouvez en

moi la franchise de Duclos, mon compatriote, j'espère vous prouver

aussi que j'ai la même loyauté.

«Il eût été curieux sans doute de voir ce qu'un homme dans ma

position, avec mes principes et mes opinions, pourrait dire de

l'homme dont j'occupe aujourd'hui la place. Il serait intéressant

d'examiner l'influence des révolutions sur les lettres, de montrer

comment les systèmes peuvent égarer le talent, le jeter dans des

routes trompeuses qui semblent conduire à la renommée, et qui

n'aboutissent qu'à l'oubli. Si Milton, malgré ses égarements

politiques, a laissé des ouvrages que la postérité admire, c'est que

Milton, sans être revenu de ses erreurs, se retira d'une société qui

se retirait de lui, pour chercher dans la religion l'adoucissement de

ses maux et la source de sa gloire. Privé de la lumière du ciel, il

se créa une nouvelle terre, un nouveau soleil, et sorti pour ainsi

dire d'un monde où il n'avait vu que des malheurs et des crimes,

il plaça dans les berceaux d'Éden cette innocence primitive, cette

félicité sainte qui régnèrent sous les tentes de Jacob et de Rachel;

et il mit aux enfers les tourments, les passions et les remords de

ces hommes dont il avait partagé les fureurs.

«Malheureusement, les ouvrages de M. Chénier, quoiqu'on y découvre

le germe d'un talent remarquable, ne brillent ni par cette antique

simplicité, ni par cette majesté sublime. L'auteur se distinguait

par un esprit éminemment classique. Nul ne connaissait mieux les

principes de la littérature ancienne et moderne: théâtre, éloquence,

histoire, critique, satire, il a tout embrassé; mais ses écrits

portent l'empreinte des jours désastreux qui les ont vus naître. Trop

souvent dictés par l'esprit de parti, ils ont été applaudis par les

factions. Séparerai-je, dans les travaux de mon prédécesseur, ce qui

est déjà passé comme nos discordes, et ce qui restera peut-être comme

notre gloire? Ici se trouvent confondus les intérêts de la société et

les intérêts de la littérature. Je ne puis assez oublier les uns pour

m'occuper uniquement des autres; alors, messieurs, je suis obligé de

me taire, ou d'agiter des questions politiques.

«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une

chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines. Ces

personnes me diront: Pourquoi garder le silence? ne considérez

les ouvrages de M. Chénier que sous les rapports littéraires.

C'est-à-dire, messieurs, qu'il faut que j'abuse de votre patience et

de la mienne pour répéter des lieux communs que l'on trouve partout,

et que vous connaissez mieux que moi. Autres temps, autres moeurs:

héritiers d'une longue suite d'années paisibles, nos devanciers

pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui

prouvaient encore moins leur talent que leur bonheur. Mais nous,

restes infortunés d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il

faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont

pris un cours différent. L'homme a remplacé en nous l'académicien:

en dépouillant les lettres de ce qu'elles peuvent avoir de futile,

nous ne les voyons plus qu'à travers nos puissants souvenirs et

l'expérience de notre adversité. Quoi! après une révolution qui nous

a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs

siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée, on lui

refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie

frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de

petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes

de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front

sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent

ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! Quels soins

importants auront donc blanchi ses cheveux? Les misérables peines de

l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit.

«Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien

étrange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire

à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne

puis me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour

de l'écrivain. Par exemple, messieurs, si je voulais faire l'éloge

de l'homme de lettres, de l'homme de cour qui préside à cette

assemblée[35], croyez-vous que je me contenterais de louer en lui cet

esprit français, léger, ingénieux, qu'il a reçu de sa mère, et dont

il offre parmi nous le dernier modèle? Non sans doute: je voudrais

encore faire briller dans tout son éclat le beau nom qu'il porte. Je

citerais le duc de Boufflers qui fit lever aux Autrichiens le blocus

de Gênes. Je parlerais du maréchal son père, de ce gouverneur qui

disputa aux ennemis de la France les remparts de Lille, et consola

par cette défense mémorable la vieillesse malheureuse d'un grand roi.

C'est de ce compagnon de Turenne que Madame de Maintenon disait:

En lui le coeur est mort le dernier. Enfin je passerais jusqu'à ce

Louis de Boufflers, dit le _Robuste_, qui montrait dans les combats

la vigueur et le courage d'Hercule. Ainsi je trouverais aux deux

extrémités de cette famille la force et la grâce, le chevalier et

le troubadour. On veut que les Français soient fils d'Hector: je

croirais plutôt qu'ils descendent d'Achille, car ils manient, comme

ce héros, la lyre et l'épée.

[Note 35: M. de Boufflers.]

«Si je voulais, messieurs, vous entretenir du poète[36] célèbre qui

chanta la nature d'une voix si brillante, pensez-vous que je me

bornerais à vous faire remarquer l'admirable flexibilité d'un talent

qui sut rendre avec un mérite égal les beautés régulières de Virgile

et les beautés incorrectes de Milton? Non: je vous montrerais aussi

ce poète ne voulant pas se séparer de ses infortunés compatriotes,

les suivant avec sa lyre aux rives étrangères, chantant leurs

douleurs pour les consoler; illustre banni au milieu de cette foule

d'exilés dont j'augmentais le nombre. Il est vrai que son âge et ses

infirmités, ses talents et sa gloire, ne l'avaient pas mis dans sa

pairie à l'abri des persécutions. On voulait lui faire acheter la

paix par des vers indignes de sa muse, et sa muse ne put chanter que

la redoutable immortalité du crime et la rassurante immortalité de la

vertu: _Rassurez-vous, vous êtes immortels_[37].

[Note 36: L'abbé Delille.]

[Note 37: C'est un vers du _Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme_,

composé par l'abbé Delille pendant la Terreur. Voici les strophes

auxquelles Chateaubriand faisait allusion:

Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,

Des éternelles lois renversez les autels;

Lâches oppresseurs de la terre,

Tremblez, vous êtes immortels!

Et vous, vous du malheur victimes passagères,

Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,

Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,

Consolez-vous, vous êtes immortels!]

«Si je voulais enfin, messieurs, vous parler d'un ami bien cher à mon

coeur, d'un de ces amis[38] qui, selon Cicéron, rendent la prospérité

plus éclatante et l'adversité plus légère, je vanterais la finesse

et la pureté de son goût, l'élégance exquise de sa prose, la beauté,

la force, l'harmonie de ses vers, qui, formés sur les grands modèles,

se distinguent néanmoins par un caractère original. Je vanterais ce

talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie,

ce talent heureux de tous les succès qui ne sont pas les siens, ce

talent qui depuis dix années ressent tout ce qui peut m'arriver

d'honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement

des plus généreux caractères et de la plus vive amitié. Mais je

n'omettrais pas la partie politique de mon ami. Je le peindrais à

la tête d'un des premiers corps de l'État, prononçant ces discours

qui sont des chefs-d'oeuvre de bienséance, de mesure et de noblesse.

Je le représenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des

occupations qui seraient sans doute sans charmes, si l'on ne s'y

livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un

jour l'exemple de leurs pères et d'éviter nos erreurs.

[Note 38: M. de Fontanes.]

«En parlant des hommes de talent dont se compose cette assemblée, je

ne pourrais donc m'empêcher de les considérer sous le rapport de la

morale et de la société. L'un se distingue au milieu de vous par un

esprit fin, délicat et sage, par une urbanité si rare aujourd'hui, et

par la constance la plus honorable dans ses opinions modérées[39].

L'autre, sous les glaces de l'âge, a retrouvé toute la chaleur de

la jeunesse pour plaider la cause des malheureux[40]. Celui-ci,

historien élégant et agréable poète, nous devient plus respectable

et plus cher par le souvenir d'un père et d'un fils mutilés au

service de la patrie[41]. Celui-là, en rendant l'ouïe aux sourds et

la parole aux muets, nous rappelle les miracles du culte évangélique

auquel il s'est consacré[42]. N'est-il point parmi vous, messieurs,

des témoins de vos anciens triomphes, qui puissent raconter au digne

héritier du chancelier d'Aguesseau comment le nom de son aïeul fut

jadis applaudi dans cette assemblée[43]? Je passe aux nourrissons

favoris des neuf Soeurs, et j'aperçois le vénérable auteur d'_Oedipe_

retiré dans la solitude, et Sophocle oubliant à Colone la gloire qui

le rappelle dans Athènes[44]. Combien nous devons aimer les autres

fils de Melpomène, qui nous ont intéressés aux malheurs de nos pères!

Tous les coeurs français ont de nouveau tremblé au pressentiment de

la mort d'Henri IV[45]. La muse tragique a rétabli l'honneur de ces

preux chevaliers lâchement trahis par l'histoire, et noblement vengés

par l'un de nos modernes Euripides[46].

[Note 39: M. Suard.]

[Note 40: L'abbé Morellet, qui avait publié en 1795 deux éloquents

écrits en faveur des victimes de la Révolution, le _Cri des familles_

et _la Cause des pères_.]

[Note 41: Le comte de Ségur, fils du maréchal de Ségur et père du

général de Ségur. Ce dernier, le futur historien de la guerre de

Russie, avait été criblé de balles, à la bataille de Sommo-Sierra,

le 30 novembre 1808; il avait reçu en pleine poitrine un biscaïen

qui lui avait mis le coeur à découvert. Mutilé, sanglant, de sa main

crispée tenant toujours son sabre, il lui fallut faire retraite avec

ses compagnons sous une pluie de fer et de feu, exposé sans cesse

à recevoir le coup décisif; il tomba enfin dans les bras de nos

grenadiers du 96e. Pendant que le colonel de La Grange lui donnait

les premiers soins, animé par la lutte, il criait encore: «En avant!

en avant! que l'infanterie nous venge!» L'empereur le vit de loin, et

s'étant informé: «Ah! pauvre Ségur! s'écria-t-il. Yvan, allez vite

et sauvez-le moi!» (_Le général Philippe de Ségur_, par Saint-René

Taillandier, p. 97.)]

[Note 42: L'abbé Sicard.]

[Note 43: Le comte d'Aguesseau.]

[Note 44: Ducis,--le vieux Ducis fut particulièrement sensible à

ce que Chateaubriand disait de lui. Il écrivait à M. Odogharty de

La Tour, le 20 juillet 1814: «Dites bien, mon cher ami, à M. de

Chateaubriand, combien je suis sensible à l'honneur de son estime.

Ce qu'il a dit de moi dans son Discours de réception n'est point

une chose vulgaire ni dite vulgairement. _Il a le secret des mots

puissants_, et son suffrage est une puissance encore.»]

[Note 45: Gabriel Legouvé, auteur de _la Mort d'Abel_, _d'Epicharis

et Néron_ et de _la Mort d'Henri IV_.]

[Note 46: Raynouard, auteur de la tragédie des _Templiers_.]

«Descendant aux successeurs d'Anacréon, je m'arrêterais à cet homme

aimable qui, semblable au vieillard de Téos, redit encore, après

quinze lustres, ces chants amoureux que l'on fait entendre à quinze

ans[47]. J'irais, messieurs, chercher votre renommée sur ces mers

orageuses que gardait autrefois le géant Adamastor, et qui se sont

apaisées aux noms charmants d'Éléonore[48] et de Virginie[49]. _Tibi

rident oequora._

[Note 47: Laujon.]

[Note 48: Parny, le chantre d'Éléonore, né à l'île Bourbon.]

[Note 49: Bernardin de Saint-Pierre.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3 · 第 2 / 42 段