MÉMOIRES
D'OUTRE-TOMBE
TOME III
[Illustration: Épisode Militaire.]
CHATEAUBRIAND
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
NOUVELLE ÉDITION
Avec une Introduction, des Notes et des Appendices
par
EDMOND BIRÉ
TOME III
PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
MÉMOIRES
LIVRE V[1]
[Note 1: Ce livre a été composé à Paris en 1839 et revu en juin 1847.]
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. -- Article du _Mercure_ du mois
de juillet 1807. -- J'achète la _Vallée-aux-Loups_ et je m'y
retire. -- _Les Martyrs._ -- Armand de Chateaubriand. -- Années
1811, 1812, 1813, 1814. -- Publication de l'_Itinéraire_. --
Lettre du cardinal de Bausset. -- Mort de Chénier. -- Je suis
reçu membre de l'Institut. -- Affaire de mon discours. -- Prix
décennaux. -- L'_Essai sur les Révolutions_. -- _Les Natchez._
Madame de Chateaubriand avait été très malade pendant mon voyage;
plusieurs fois mes amis m'avaient cru perdu. Dans quelques notes que
M. de Clausel a écrites pour ses enfants et qu'il a bien voulu me
permettre de parcourir, je trouve ce passage:
«M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jérusalem au mois
de juillet 1806: pendant son absence j'allais tous les jours chez
Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l'amitié de m'écrire
une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez
dans le tiroir de notre bibliothèque, à Coussergues. Pendant l'hiver
de 1806 à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer
pour revenir en Europe; un jour, j'étais à me promener dans le jardin
des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d'ouest affreux; nous
étions à l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me
dit:--Peut-être, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempête
va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment
faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié,
l'intérêt pour la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, qui
devait s'accroître par ce voyage; les nobles, les profonds et rares
sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai
reçu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous
souvenir devant Dieu.»
Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les
personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j'emmènerais avec moi
tous mes amis!
Plein d'espérance, je rapportai sous mon toit ma poignée de glanes;
mon repos ne fut pas de longue durée.
Par une suite d'arrangements, j'étais devenu seul propriétaire du
_Mercure_[2]. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de
juin 1807, son voyage en Espagne; au mois de juillet, je fis dans le
_Mercure_ l'article dont j'ai cité des passages en parlant de la mort
du duc d'Enghien: _Lorsque dans le silence de l'abjection_, etc. Les
prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m'avaient révolté;
j'avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les
tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil,
et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un
front noirci devant la colère d'un homme. Si Napoléon en avait fini
avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant
au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France:
on en répandit d'innombrables copies à la main; plusieurs abonnés du
_Mercure_ détachèrent l'article et le firent relier à part; on le
lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut
avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit
par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles
sentiments refoulés au fond des coeurs se réveillèrent. Napoléon
s'emporta: on s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en
raison de l'idée que l'on s'est formée de soi. Comment! mépriser
jusqu'à sa gloire; braver une seconde fois celui aux pieds duquel
l'univers était prosterné! «Chateaubriand croit-il que je suis un
imbécile, que je ne le comprends pas! je le ferai sabrer sur les
marches des Tuileries.» Il donna l'ordre de supprimer le _Mercure_ et
de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle:
Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai
sous le poids de la menace[3].
[Note 2: Chateaubriand l'avait acheté de M. de Fontanes pour une
somme de 20,000 francs (Préface des _Mélanges littéraires_, tome XVI
des _Oeuvres complètes_).]
[Note 3: Voir l'_Appendice_ nº I; _L'Article du Mercure_.]
C'était une déplorable position que la mienne; quand je croyais
devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais
chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je
causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait
pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête,
troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la
Révolution; il était naturel qu'elle désirât un peu de repos.
D'autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans
restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité:
elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des
Bourbons.
Le premier livre de ces _Mémoires_ est daté de _la Vallée-aux-Loups_,
le 4 octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite
que j'achetai pour me cacher à cette époque[4]. Quittant notre
appartement chez madame de Coislin, nous allâmes d'abord demeurer
rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la
maîtresse et du maître de l'hôtel.
[Note 4: L'acquisition de la _Vallée-aux-Loups_ est du mois d'août
1807. Joubert écrivait à Chênedollé le 1er septembre: «Chateaubriand
viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au delà de Sceaux un
enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être
occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de
temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de
cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000
francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette
solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie. On l'appelle
dans le pays: _Maison de la Vallée-aux-Loups_. J'ai vu cette
_Vallée-aux-Loups_: cela forme un creux de taillis assez breton et
même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le
nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point
de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de
Pythagore: _Quand il tonne, adorez l'écho_.»]
M. de Lavalette, trapu, vêtu d'un habit prune de Monsieur, et
marchant avec une canne à pomme d'or, devint mon homme d'affaires, si
j'ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le
roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait[5].
[Note 5: «En attendant d'aller prendre possession de la
_Vallée-aux-Loups_, nous prîmes un appartement dans un hôtel garni,
rue des Saints-Pères. Cet hôtel, où depuis longtemps nous avions
coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu
par un ancien officier du Gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau
royal, et royaliste enragé. _Sa chère femme_ était une demoiselle
de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel
elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien à la
tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au
point de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune et
qui ne quittait jamais son oreille. M. de La Valette--c'est ainsi
qu'il s'appelait--était le meilleur homme du monde; il se serait mis
au feu pour nous et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est
qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu
ait son âme! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en
communauté de biens avec lui. Il était d'une obligeance extrême, et,
pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service,
il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or.» _Souvenirs_ de Mme de
Chateaubriand.]
Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière
n'avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous
arrivâmes le soir à la vallée. Nous ne suivîmes pas la route
ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des
allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la
voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de madame
de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou: mauvais
augure pour _les Martyrs_, dont je m'occupais alors.
La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient,
était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de
chandelle; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par
des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres
passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le
couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit
des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec
moins de souci que le maître des Tuileries.
J'étais dans des enchantements sans fin; sans être madame de Sévigné,
j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la
boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous
les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille,
me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors
l'avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd'hui par ma
mémoire l'horizon qui s'est fermé, je ne retrouve plus le même, mais
j'en rencontre d'autres. Je m'égare dans mes pensées évanouies; les
illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les
premières; seulement elles ne sont plus si jeunes; ce que je voyais
dans la splendeur du midi, je l'aperçois à la lueur du couchant.--Si
je pouvais néanmoins cesser d'être harcelé par des songes! Bayard
sommé de rendre une place, répondit: «Attendez que j'aie fait un pont
de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison.» Je crains
qu'il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.
Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des
vents de l'automne; mais, au printemps, les brises qui haleinaient
les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles
reversaient sur ma vallée.
Je fis quelques additions à la chaumière; j'embellis sa muraille de
briques d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et
deux cariatides de femmes de marbre blanc: je me souvenais d'avoir
passé à Athènes. Mon projet était d'ajouter une tour au bout de mon
pavillon; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me
séparait du chemin: je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous
hébète à présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me
sont échappées, est la seule que je regrette; il est écrit que rien
ne me restera. Après ma Vallée perdue, j'avais planté l'_Infirmerie
de Marie-Thérèse_[6], et je viens pareillement de la quitter. Je
défie le sort de m'attacher à présent au moindre morceau de terre; je
n'aurai dorénavant pour jardin que ces avenues honorées de si beaux
noms autour des Invalides, et où je me promène avec mes confrères
manchots ou boiteux. Non loin de ces allées, s'élève le cyprès de
madame de Beaumont; dans ces espaces déserts, la grande et légère
duchesse de Châtillon s'est jadis appuyée sur mon bras. Je ne donne
plus le bras qu'au temps: il est bien lourd!
[Note 6: L'_Infirmerie de Marie-Thérèse_, située rue d'Enfer, au
numéro 86 (aujourd'hui rue Denfert-Rochereau nº 92), avait été
fondée par M. et Mme de Chateaubriand, qui y consacrèrent des sommes
considérables. Mme de Chateaubriand a été enterrée sous l'autel de la
chapelle. Derrière l'autel, sur une tablette de marbre noir, on lit
cette inscription:
_Distinguée par l'exercice des bonnes oeuvres qu'inspire la religion,
elle a voulu faire bénir sa mémoire par la pieuse fondation de
l'Infirmerie de Marie-Thérèse, faite de concert avec son époux._]
Je travaillais avec délices à mes _Mémoires_, et _les Martyrs_
avançaient; j'en avais déjà lu quelques livres à M. de Fontanes.
Je m'étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande
bibliothèque: je consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite
je fermais le registre en soupirant, car je m'apercevais que la
lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère. Éclairez les
jours de la vie, ils ne seront plus ce qu'ils sont.
[Illustration: St. Louis.]
Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de
revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse[7].
Du vivant d'Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit
l'épigramme: grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd'hui
abondance.
[Note 7: «Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se
mettait à travailler à ses _Martyrs_ et à son _Itinéraire_, et
nous passions ainsi très heureusement notre vie, quand, au mois
d'avril 1808, M. de Chateaubriand fut atteint d'une fièvre lente,
avant-coureur d'une grave maladie qu'il fit pendant l'été 1808.
Vers le mois de juillet (ou juin) il tomba tout à fait malade. Nous
revînmes loger à l'hôtel de Rivoli. Cette maladie fut longue et
extrêmement douloureuse.» _Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
C'est peut-être le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de
vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait
souvent, je disais à madame de Chateaubriand: «Soyez tranquille;
je vais revenir.» Je perdais connaissance, mais avec une grande
impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi
la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être
mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que
j'avais éprouvées dans ma course au Levant.
Girodet[8] avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir
comme j'étais alors; mais il le remplit de son génie. M. Denon[9]
reçut le chef-d'oeuvre pour le Salon[10]; en noble courtisan, il
le mit prudemment à l'écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la
galerie après avoir regardé les tableaux, il dit: «Où est le portrait
de Chateaubriand?» Il savait qu'il devait y être: on fut obligé
de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée
généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait: «Il a l'air
d'un conspirateur qui descend par la cheminée.»
[Note 8: Anne-Louis _Girodet_ (1767-1824), le peintre d'_Endymion_,
de la _Scène du déluge_, etc. Il avait exposé dans un précédent Salon
les _Funérailles d'Atala_. Chateaubriand lui paya sa dette au premier
chant des _Martyrs_, où, après avoir décrit le sommeil d'Eudore,
il ajoute: «Tel, un successeur d'Apelles a représenté le sommeil
d'Endymion.» Et, dans une note de son poème: «Il était bien juste,
dit-il, que je rendisse ce faible hommage à l'auteur de l'admirable
tableau d'Atala au tombeau. Malheureusement je n'ai pas l'art de M.
Girodet, et tandis qu'il embellit mes peintures, j'ai bien peur de
gâter les siennes.»]
[Note 9: Dominique _Vivant_, baron Denon (1745-1825). Il était, sous
l'Empire, directeur général des Musées.]
[Note 10: Le portrait de Chateaubriand fut exposé au Salon de 1808.]
Étant un jour retourné seul à la vallée, Benjamin, le jardinier[11],
m'avertit qu'un gros monsieur étranger m'était venu demander; que,
ne m'ayant point trouvé, il avait déclaré vouloir m'attendre; qu'il
s'était fait faire une omelette, et qu'ensuite il s'était jeté sur
mon lit. Je monte, j'entre dans ma chambre, j'aperçois quelque chose
d'énorme endormi; secouant cette masse, je m'écrie: «Eh! eh! qui
est là?» La masse tressaillit et s'assit sur son séant. Elle avait
la tête couverte d'un bonnet à poil, elle portait une casaque et un
pantalon de laine mouchetée qui tenaient ensemble, son visage était
barbouillé de tabac et sa langue tirée. C'était mon cousin Moreau!
Je ne l'avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait
de Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien _cicérone_
à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a disparu un des premiers
personnages de ces _Mémoires_. J'espère qu'étendu sur une couche
d'asphodèle, il parle encore de mes vers à madame de Chastenay, si
cette ombre agréable est descendue aux Champs-Élysées.
[Note 11: «Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers...»
_Souvenirs_ de Mme de Chateaubriand.]
* * * * *
Au printemps de 1809 parurent _les Martyrs_[12]. Le travail était de
conscience: j'avais consulté des critiques de goût et de savoir, MM.
de Fontanes, Bertin, Boissonade[13], Malte-Brun[14] et je m'étais
soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j'avais fait, défait et
refait la même page. De tous mes écrits, c'est celui où la langue est
la plus correcte.
[Note 12: «À la fin de l'été de 1808, M. de Chateaubriand ayant
achevé ses _Martyrs_, voulut, pour en surveiller l'impression, passer
l'hiver à Paris; nous louâmes un appartement rue Saint-Honoré,
au coin de la rue Saint-Florentin.» _Souvenirs de Mme de
Chateaubriand_.--Les _Martyrs_ parurent au mois de mars 1809.]
[Note 13: Jean-François _Boissonade_ (1774-1857). Attaché au _Journal
des Débats_ depuis 1802, il y donna régulièrement jusqu'en 1813 des
articles bibliographiques qui ont été recueillis par M. Colincamp,
sous le titre de: _Critique littéraire sous le premier Empire_ (1863,
2 vol. in-8º).]
[Note 14: Malte-Conrad _Brun_, dit _Malte-Brun_, né à Thisted
(Jutland) le 12 août 1775, mort à Paris le 14 décembre 1826. Il
écrivait, comme Boissonade, dans le _Journal des Débats_.]
Je ne m'étais pas trompé sur le plan; aujourd'hui que mes idées
sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux
religions, l'une finissant, l'autre commençant, n'offrent aux
Muses un des sujets les plus riches, les plus féconds et les plus
dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances
par trop folles; mais j'oubliais la réussite de mon premier ouvrage:
dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés; l'un
détruit l'autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de
garde d'en montrer en vers; si vous êtes distingué dans les lettres,
ne prétendez pas à la politique: tel est l'esprit français et sa
misère. Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début
heureux d'un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication
du poète, pour prendre une éclatante vengeance:
Tous, la main dans _l'encre_, jurent de se venger.
Je devais payer la sotte admiration que j'avais pipée lors de
l'apparition du _Génie du christianisme_; force m'était de rendre
ce que j'avais volé. Hélas! point ne se fallait donner tant de
peine pour me ravir ce que je croyais moi-même ne pas mériter! Si
j'avais délivré la Rome chrétienne, je ne demandais qu'une couronne
obsidionale, une tresse d'herbe cueillie dans la ville éternelle.
L'exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffman[15], à qui
Dieu fasse paix! Le _Journal des Débats_ n'était plus libre; ses
propriétaires n'y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna
ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grâce à la bataille des
Francs et à quelques autres morceaux de l'ouvrage; mais si Cymodocée
lui parut gentille, il était trop excellent catholique pour ne pas
s'indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et
des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas. On m'imputa à
crime d'avoir transformé la druidesse germaine de Tacite en gauloise,
comme si j'avais voulu emprunter autre chose qu'un nom harmonieux! et
ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j'avais rendu de
si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de
se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hoffman! Ce titre des
_Martyrs_ les avait trompés; ils s'attendaient à lire un martyrologe,
et le tigre, qui ne déchirait qu'une fille d'Homère, leur parut un
sacrilège.
[Note 15: François Benoît _Hoffman_ (1760-1828).--Il avait
débuté dans le _Journal des Débats_, en 1807, par des _Lettres
champenoises_, où un soi-disant provincial, membre de l'Académie de
Châlons, rend compte à un cousin de tout ce qu'il voit de curieux
à Paris. Elles obtinrent un très vif succès. Ses articles sur les
_Martyrs_ parurent dans les _Débats_. Ils ont été recueillis au tome
IX des _Oeuvres complètes_ d'Hoffman, p. 125 et suiv.]
Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amené prisonnier
à Paris, ne les scandalisait pas, mais ils étaient tout émus de mes
fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l'évêque de
Chartres[16] qui se chargea de faire justice des horribles impiétés
de l'auteur du _Génie du christianisme_. Hélas! il doit s'apercevoir
qu'aujourd'hui son zèle est appelé à bien d'autres combats.
[Note 16: L'abbé Clausel de Montals qui devait devenir, sous la
Restauration, évêque de Chartres. Mme de Chateaubriand qui était
beaucoup moins bonne que son mari, a fait durement expier au pauvre
abbé sa critique des _Martyrs_. «Nous vîmes, écrit-elle dans ses
_Souvenirs_, des gens se disant royalistes, des prêtres mêmes, sous
prétexte que les _Martyrs_ n'étaient pas tout à fait exempts des
censures ecclésiastiques, se mettre à en dire pis que pendre. C'était
une manière un peu hypocrite de faire sa cour ... Ce fut ensuite,
je le dis à regret, M. l'abbé H. de Clausel, aujourd'hui évêque de
Chartres et frère de notre meilleur ami: il était alors grand vicaire
d'Amiens et il pensa avec raison que ses diatribes lui vaudraient la
croix d'honneur: il reçut effectivement quelque temps après cette
insigne faveur».--Voir, au tome II, l'Appendice sur _les Quatre
Clausel_.]
M. l'évêque de Chartres est le frère de mon excellent ami, M. de
Clausel, très grand chrétien, qui ne s'est pas laissé emporter par
une vertu aussi sublime que le critique, son frère.
Je pensai devoir répondre à la censure, comme je l'avais fait à
l'égard du _Génie du christianisme_. Montesquieu, par sa défense
de _l'Esprit des lois_, m'encourageait. J'eus tort. Les auteurs
attaqués diraient les meilleures choses du monde, qu'ils n'excitent
que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule.
Ils se placent sur un mauvais terrain: la position défensive est
antipathique au caractère français. Quand, pour répondre à des
objections, je montrais qu'en stigmatisant tel passage, on avait
attaqué quelque beau reste de l'antique; battu sur le fait, on
se tirait d'affaire en disant alors que _les Martyrs_ n'étaient
qu'un _pastiche_. Si je justifiais la présence simultanée des deux
religions par l'autorité même des Pères de l'Église, on répliquait
qu'à l'époque où je plaçais l'action des _Martyrs_, le paganisme
n'existait plus chez les grands esprits.
Je crus de bonne fois l'ouvrage tombé; la violence de l'attaque avait
ébranlé ma conviction d'auteur. Quelques amis me consolaient; ils
soutenaient que la proscription n'était pas justifiée, que le public,
tôt ou tard, porterait un autre arrêt; M. de Fontanes surtout était
ferme: je n'étais pas Racine, mais il pouvait être Boileau, et il ne
cessait de me dire: «Ils y reviendront.» Sa persuasion à cet égard
était si profonde, qu'elle lui inspira des stances charmantes:
Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,
sans crainte de compromettre son goût et l'autorité de son jugement.
En effet, _les Martyrs_ se sont relevés; ils ont obtenu l'honneur de
quatre éditions consécutives; ils ont même joui auprès des gens de
lettres d'une faveur particulière: on m'a su gré d'un ouvrage qui
témoigne d'études sérieuses, de quelque travail de style, d'un grand
respect pour la langue et le goût.
La critique du fond a été promptement abandonnée. Dire que j'avais
mêlé le profane au sacré, parce que j'avais peint deux cultes qui
existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels,
ses prêtres, ses cérémonies, c'était dire que j'aurais dû renoncer à
l'histoire. Pour qui mouraient les martyrs? Pour Jésus-Christ. À qui
les immolait-on? Aux dieux de l'empire. Il y avait donc deux cultes.
La question philosophique, savoir si, sous Dioclétien, les Romains et
les Grecs croyaient aux dieux d'Homère, et si le culte public avait
subi des altérations, cette question, comme _poète_, ne me regardait
pas; comme _historien_, j'aurais eu beaucoup de choses à dire[17].
[Note 17: Voir l'_Appendice_, nº II: _Les Martyrs et M. Guizot_.]
Il ne s'agit plus de tout cela. _Les Martyrs_ sont restés, contre ma
première attente, et je n'ai eu qu'à m'occuper du soin d'en revoir le
texte.
Le défaut des _Martyrs_ tient au merveilleux _direct_ que, dans
le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé.
Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me
passer d'un _enfer_ et d'un _ciel_. Les bons et les mauvais anges
suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des
machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme,
Augustin, Eudore, Cymodocée; si la description de Naples et de la
Grèce n'obtiennent pas grâce pour _les Martyrs_, ce ne sont pas
l'enfer et le ciel qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient
le plus à M. de Fontanes était celui-ci:
«Cymodocée s'assit devant la fenêtre de la prison, et, reposant sur
sa main sa tête embellie du voile des martyrs, elle soupira ces
paroles harmonieuses:
«Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante;
esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des
vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de
mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamisus.
«Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce,
volez au sommet de l'Ithome, et dites que la fille d'Homère va revoir
les lauriers de la Messénie!
«Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, la lumière du jour si chère
aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu'une eau pure arrose,
que la pudeur embellit de son souffle[18]!»
[Note 18: _Les Martyrs_, livre XXIII.]
Le _Génie du christianisme_ restera mon grand ouvrage, parce qu'il
a produit ou déterminé une révolution, et commencé la nouvelle ère
du siècle littéraire. Il n'en est pas de même des _Martyrs_; ils
venaient après la révolution opérée, ils n'étaient qu'une preuve
surabondante de mes doctrines; mon style n'était plus une nouveauté,
et même, excepté dans l'épisode de Velléda et dans la peinture
des moeurs des Francs, mon poème se ressent des lieux qu'il a
_fréquentés_: le classique y domine le romantique.
Enfin, les circonstances qui contribuèrent au succès du _Génie
du christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement, loin de
m'être favorable, m'était contraire. _Les Martyrs_ me valurent
un redoublement de persécution: les allusions fréquentes dans le
portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien ne
pouvaient échapper à la police impériale; d'autant que le traducteur
anglais, qui n'avait pas de ménagements à garder, et à qui il était
fort égal de me compromettre, avait fait, dans sa préface, remarquer
les allusions.
La publication des _Martyrs_ coïncida avec un accident funeste. Il
ne désarma pas les aristarques, grâce à l'ardeur dont nous sommes
échauffés à l'endroit du pouvoir; ils sentaient qu'une critique
littéraire qui tendait à diminuer l'intérêt attaché à mon nom
pouvait être agréable à Bonaparte. Celui-ci, comme les banquiers
millionnaires qui donnent de larges festins et font payer les ports
de lettres, ne négligeait pas les petits profits.
* * * * *
Armand de Chateaubriand, que vous avez vu compagnon de mon enfance,
que vous avez retrouvé à l'armée des princes avec la sourde et
muette Libba, était resté en Angleterre. Marié à Jersey[19], il
était chargé de la correspondance des princes. Parti le 25 septembre
1808, il fut jeté sur les gisements de Bretagne, le même jour, à
onze heures du soir, près de Saint-Cast. L'équipage du bateau était
composé de onze hommes; deux seuls étaient Français, Roussel et
Quintal.
[Note 19: Il avait épousé, en 1795, à Jersey, où elle mourut en 1857,
(Jeanne _Le Brun d'Anneville; Armorial of Jersey_, I. 51).]
Armand se rendit chez M. Delaunay-Boisé-Lucas, père, demeurant au
village de Saint-Cast, où jadis les Anglais avaient été forcés de se
rembarquer: son hôte lui conseilla de repartir; mais le bateau avait
déjà repris la route de Jersey. Armand, s'étant entendu avec le fils
de M. Boisé-Lucas, lui remit les paquets dont il était chargé de la
part de M. Henry-Larivière[20], agent des princes.
«Je me rendis le 29 septembre à la côte, dit-il dans un de ses
interrogatoires, où je restai deux nuits sans voir mon bateau. La
lune étant très forte, je me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du
mois. Je restai jusqu'au 24 dudit. Je passai toutes les nuits dans
les rochers, mais inutilement; mon bateau ne vint pas, et, le jour,
je me rendais au Boisé-Lucas. Le même bateau et le même équipage,
dont Roussel et Quintal faisaient partie, devaient me reprendre. À
l'égard des précautions prises avec Boisé-Lucas père, il n'y en avait
pas d'autres que celles que je vous ai déjà détaillées.»
[Note 20: Pierre-François-Joachim _Henry-Larivière_ (1761-1838),
ancien député à l'Assemblée législative de 1791, à la Convention
et au Conseil des Cinq-Cents, où il avait été envoyé par 63
départements. Proscrit après le 18 fructidor (septembre 1797), il ne
cessa, depuis cette époque jusqu'à la Restauration, de travailler au
rétablissement de la monarchie. Louis XVIII le nomma avocat général,
puis conseiller à la Cour de cassation. Après la révolution de
juillet, il refusa de prêter serment au nouveau roi.]
L'intrépide Armand, abordé à quelques pas de son champ paternel,
comme à la côte inhospitalière de la Tauride, cherchait en vain des
yeux sur les flots, à la clarté de la lune, la barque qui l'aurait
pu sauver. Autrefois, ayant déjà quitté Combourg, prêt à passer aux
Grandes-Indes, j'avais promené ma vue attristée sur ces flots. Des
rochers de Saint-Cast où se couchait Armand, du cap de la Varde où
j'étais assis, quelques lieues de la mer, parcourues par nos regards
opposés, ont été témoins des ennuis et ont séparé les destinées de
deux hommes unis par le nom et le sang. C'est aussi au milieu des
mêmes vagues que je rencontrai Gesril pour la dernière fois. Il
m'arrive assez souvent, dans mes rêves, d'apercevoir Gesril et Armand
laver la blessure de leurs fronts dans l'abîme, en même temps que
s'épand, rougie jusqu'à mes pieds, l'onde avec laquelle nous avions
accoutumé de nous jouer dans notre enfance[21].
[Note 21: Les originaux du procès d'Armand m'ont été remis par une
main ignorée et généreuse.--CH.]
Armand parvint à s'embarquer sur un bateau acheté à Saint-Malo; mais,
repoussé par le nord-ouest, il fut encore obligé de caler. Enfin,
le 6 janvier, aidé d'un matelot appelé Jean Brien, il mit à la mer
un petit canot échoué, et s'empara d'un autre canot à flot. Il rend
compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon étoile et de mes
aventures, dans son interrogatoire du 18 mars:
«Depuis les neuf heures du soir, que nous partîmes, jusque vers les
deux heures après minuit, le temps nous fut favorable. Jugeant alors
que nous n'étions pas éloignés des rochers appelés les _Mainquiers_,
nous mîmes à l'ancre dans le dessein d'attendre le jour; mais le
vent ayant fraîchi et craignant qu'il n'augmentât davantage, nous
continuâmes notre route. Peu de moments après, la mer devint très
grosse, et notre compas ayant été brisé par une vague, nous restâmes
dans l'incertitude de la route que nous faisions. La première terre
dont nous eûmes connaissance le 7 (il pouvait être alors midi) fut la
côte de Normandie, ce qui nous obligea à mettre à l'autre bord, et
de nouveau nous revînmes mettre à l'ancre près des rochers appelés
_Écreho_, situés entre la côte de Normandie et Jersey. Les vents
contraires et forts nous obligèrent à rester dans cette situation
tout le reste du jour et la journée du 8. Le 9 au matin, dès qu'il
fit jour, je dis à Depagne qu'il me paraissait que le vent avait
diminué, vu que notre bateau ne travaillait pas beaucoup, et de
regarder d'où venait le vent. Il me dit qu'il ne voyait plus les
rochers près desquels nous avions mis l'ancre. Je jugeai alors que
nous allions en dérive et que nous avions perdu notre ancre. La
violence de la tempête ne nous laissait d'autre ressource que de nous
jeter à la côte. Comme nous ne voyions point la terre, j'ignorais
à quelle distance nous pouvions en être. Ce fut à ce moment que je
jetai à la mer mes papiers, auxquels j'avais pris la précaution
d'attacher une pierre. Nous fîmes alors vent en arrière et fîmes
côte, vers les neuf heures du matin, à Bretteville-sur-Ay, en
Normandie.
«Nous fûmes accueillis à la côte par les douaniers, qui me retirèrent
de mon bateau presque mort, ayant les pieds et les jambes gelés.
On nous déposa l'un et l'autre chez le lieutenant de la brigade
de Bretteville. Deux jours après, Depagne fut conduit dans les
prisons de Coutances, et, depuis cette époque, je ne l'ai pas revu.
Quelques jours après, je fus moi-même transféré à la maison d'arrêt
de cette ville; le lendemain je fus conduit par le maréchal des
logis à Saint-Lô, et je restai huit jours chez ce même maréchal des
logis. J'ai paru une fois devant M. le préfet du département, et,
le 26 janvier, je partis avec le capitaine et le maréchal des logis
de gendarmerie, pour être amené à Paris, où j'arrivai le 28. On
me conduisit au bureau de M. Desmarest, au ministère de la police
générale, et de là à la prison de la Grande-Force.»
Armand eut contre lui les vents, les flots et la police impériale;
Bonaparte était de connivence avec les orages. Les dieux faisaient
une bien grande dépense de courroux contre une existence chétive.
Le paquet jeté à la mer fut rejeté par elle sur la grève de
Notre-Dame-d'Alloue, près Valognes. Les papiers renfermés dans ce
paquet servirent de pièces de conviction; il y en avait trente-deux.
Quintal, revenu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour
prendre Armand, avait aussi, par une fatalité obstinée, fait naufrage
dans les eaux de Normandie, quelques jours avant mon cousin.
L'équipage du bateau de Quintal avait parlé; le préfet de Saint-Lô
avait su que M. de Chateaubriand était le chef des entreprises des
princes. Lorsqu'il apprit qu'une chaloupe montée seulement de deux
hommes était atterrie, il ne douta point qu'Armand ne fût un des deux
naufragés, car tous les pêcheurs parlaient de lui comme de l'homme le
plus intrépide à la mer qu'on eût jamais vu.
Le 20 janvier 1809, le préfet de la Manche rendit compte à la police
générale de l'arrestation d'Armand. Sa lettre commence ainsi:
«Mes conjectures sont complètement vérifiées: Chateaubriand est
arrêté; c'est lui qui a abordé sur la côte de Bretteville et qui
avait pris le nom de _John Fall_.
«Inquiet de ce que, malgré des ordres très précis que j'avais donnés,
John Fall n'arrivait point à Saint-Lô, je chargeai le maréchal des
logis de gendarmerie Mauduit, homme sûr et plein d'activité, d'aller
chercher ce John Fall partout où il serait, et de l'amener devant
moi, dans quelque état qu'il fût. Il le trouva à Coutances, au moment
où l'on se disposait à le transférer à l'hôpital, pour lui traiter
les jambes, qui ont été gelées.
«Fall a paru aujourd'hui devant moi. J'avais fait mettre Lelièvre
dans un appartement séparé, d'où il pouvait voir arriver John Fall
sans être aperçu. Lorsque Lelièvre l'a vu monter les degrés d'un
perron placé près de cet appartement, il s'est écrié, en frappant des
mains et en changeant de couleur:--C'est Chateaubriand! Comment donc
l'a-t-on pris?
«Lelièvre n'était prévenu de rien. Cette exclamation lui a été
arrachée par la surprise. Il m'a prié ensuite de ne pas dire qu'il
avait nommé Chateaubriand, parce qu'il serait perdu.
«J'ai laissé ignorer à John Fall que je susse qui il était.»
Armand, transporté à Paris, déposé à la Force, subit un
interrogatoire secret à la maison d'arrêt militaire de l'Abbaye.
Bertrand, capitaine à la première demi-brigade de vétérans, avait
été nommé, par le général Hulin devenu commandant d'armes de Paris,
juge-rapporteur de la commission militaire chargée, par décret du 25
février, de connaître l'affaire d'Armand.
Les personnes compromises étaient: M. de Goyon[22], envoyé à Brest
par Armand, et M. de Boisé-Lucas fils, chargé de remettre des lettres
de Henry-Larivière à MM. Laya et Sicard[23], à Paris.
[Note 22: M. de Goyon-Vaurouault.]
[Note 23: Laya, l'auteur de l'_Ami des lois_, et l'abbé Sicard,
l'apôtre des sourds-muets. Henry-Larivière était homme d'esprit et
ses lettres étaient pleines de railleries piquantes à l'adresse du
gouvernement impérial. Sicard et Laya se tirèrent tous les deux à
assez bon compte de cette périlleuse affaire.]
Dans une lettre du 13 mars, écrite à Fouché, Armand lui disait: «Que
l'empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent
dans les prisons pour m'avoir témoigné trop d'intérêt. À tout
événement, que la liberté leur soit également rendue. Je recommande
ma malheureuse famille à la générosité de l'empereur.»
Ces méprises d'un homme à entrailles humaines qui s'adresse à une
hyène font mal. Bonaparte aussi n'était pas le lion de Florence; il
ne se dessaisissait pas de l'enfant aux larmes de la mère. J'avais
écrit pour demander une audience à Fouché; il me l'accorda, et
m'assura, avec l'aplomb de la légèreté révolutionnaire, «qu'il avait
vu Armand, que je pouvais être tranquille; qu'Armand lui avait dit
qu'il mourrait bien, et qu'en effet il avait l'air très résolu.» Si
j'avais proposé à Fouché de mourir, eut-il conservé à l'égard de
lui-même ce ton délibéré et cette superbe insouciance?
Je m'adressai à madame de Rémusat, je la priai de remettre à
l'impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à
l'empereur. Madame la duchesse de Saint-Leu m'a raconté, à
Arenenberg, le sort de ma lettre: Joséphine la donna à l'empereur; il
parut hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le
blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. J'avais oublié qu'il
ne faut être fier que pour soi.
M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sentence. On avait
pourtant intéressé en sa faveur madame la baronne-duchesse de
Montmorency, fille de madame de Matignon, dont les Goyon étaient
alliés. Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir, s'il
suffisait de prostituer un nom pour apporter à un pouvoir nouveau une
vieille monarchie. Madame de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva
le jeune Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur qui ne frappait que
des personnages inconnus; on eût dit qu'il s'agissait de la chute
d'un monde: tempêtes sur les flots, embûches sur la terre, Bonaparte,
la mer, les meurtriers de Louis XVI, et peut-être quelque _passion_,
âme mystérieuse des catastrophes du monde. On ne s'est pas même
aperçu de toutes ces choses; tout cela n'a frappé que moi et n'a vécu
que dans ma mémoire. Qu'importaient à Napoléon des insectes écrasés
par sa main sur sa couronne?
Le jour de l'exécution[24], je voulus accompagner mon camarade sur
son dernier de champ de bataille; je ne trouvai point de voiture,
je courus à pied à la plaine de Grenelle. J'arrivai, tout en sueur,
une seconde trop tard: Armand était fusillé contre le mur d'enceinte
de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son
sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps
d'Armand et de ses deux compagnons, plébéien et noble, Quintal et
Goyon, au cimetière de Vaugirard où j'avais enterré M. de La Harpe.
Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le
reconnaître: le plomb l'avait défiguré, il n'avait plus de visage;
je n'y pus remarquer le ravage des années, ni même y voir la mort
au travers d'un orbe informe et sanglant; il resta jeune dans mon
souvenir comme au temps du siège de Thionville. Il fut fusillé le
vendredi saint: le crucifié m'apparaît au bout de tous mes malheurs.
Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle,
je m'arrête à regarder l'empreinte du tir, encore marquée sur la
muraille. Si les balles de Bonaparte n'avaient laissé d'autres
traces, on ne parlerait plus de lui[25].
[Note 24: Elle eut lieu le jour du vendredi saint, 31 mars 1809.]
[Note 25: Voir l'_Appendice_ nº III: _Armand de Chateaubriand_.]
Étrange enchaînement de destinées! Le général Hulin, commandant
d'armes de Paris, nomma la commission qui fit sauter la cervelle
d'Armand; il avait été, jadis, nommé président de la commission qui
cassa la tête du duc d'Enghien. N'aurait-il pas dû s'abstenir, après
sa première infortune, de tout rapport avec un conseil de guerre? Et
moi, j'ai parlé de la mort du fils du grand Condé sans rappeler au
général Hulin la part qu'il avait eue dans l'exécution de l'obscur
soldat, mon parent. Pour juger les juges du tribunal de Vincennes,
j'avais sans doute, à mon tour, reçu ma commission du ciel.
* * * * *
L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière
littéraire[26].
[Note 26: Chateaubriand ne dit rien du temps qui s'écoula d'avril
1809 à janvier 1811. Ces vingt mois ne furent, en effet, marqués
pour lui par aucun événement politique ou littéraire. Mme de
Chateaubriand, de son côté, se borne ici à ces quelques lignes:
«À la fin de mai (1809) nous retournâmes à la campagne, où M. de
Chateaubriand s'occupa de son _Itinéraire_. Dans le courant de l'été,
nous fûmes, comme de coutume, passer quelques jours à Méréville,
ensuite à Verneuil chez M. de Tocqueville, d'où nous allâmes au Ménil
chez Mme de Rosambe. Cette vie de château était fort agréable et
fort à la mode sous Bonaparte: une partie de la société, celle qui
n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la
campagne.»]
Je publiai l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_[27], je remplaçai M.
de Chénier à l'Institut, et je commençai d'écrire les _Mémoires_ que
j'achève aujourd'hui.
[Note 27: L'_Itinéraire_ parut au mois de mars 1811.]
Le succès de l'_Itinéraire_ fut aussi complet[28] que celui des
_Martyrs_ avait été disputé. Il n'est si mince barbouilleur de papier
qui, à l'apparition de son _farrago_, ne reçoive des lettres de
félicitations. Parmi les nouveaux compliments qui me furent adressés,
il ne m'est pas permis de faire disparaître la lettre d'un homme de
vertu et de mérite qui a donné deux ouvrages dont l'autorité est
reconnue, et qui ne laissent presque plus rien à dire sur Bossuet et
Fénelon. L'évêque d'Alais, cardinal de Bausset[29], est l'historien
de ces grands prélats. Il outre infiniment la louange à mon égard,
c'est l'usage reçu quand on écrit à un auteur et cela ne compte pas;
mais le cardinal fait sentir du moins l'opinion générale du moment
sur l'_Itinéraire_; il entrevoit, relativement à Carthage, les
objections dont mon sentiment géographique serait l'objet; toutefois,
ce sentiment a prévalu, et j'ai remis à leur place les ports de
Didon. On aimera à retrouver dans cette lettre l'élocution d'une
société choisie, ce style rendu grave et doux par la politesse, la
religion et les moeurs; excellence de ton dont nous sommes si loin
aujourd'hui.
[Note 28: Le succès fut attesté, comme autrefois celui d'_Atala_,
par plusieurs parodies, dont la plus spirituelle avait pour titre:
_Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, en passant par la rue
Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le
faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois de
Boulogne, Auteuil et Chaillot, etc., ou Lettres inédites de Chactas
à Atala; ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première
fois du breton sur la 9e édition par M. de Châteauterne_ (René
Perrin).--Paris, Dentu, in-8º.--Une autre parodie, qui avait pour
auteur Cadet de Gassicourt, était intitulée: _Itinéraire de Lutèce au
Mont Valérien, en suivant le fleuve Séquanien et en revenant par le
mont des Martyrs_. Cadet de Gassicourt avait déjà publié, en 1807,
contre Chateaubriand, une brochure intitulée: _Saint-Géran ou la
nouvelle langue française, anecdote récente_.]
[Note 29: Louis-François de _Bausset_ (1748-1824). Il était évêque
d'Alais depuis 1784, lorsque ce siège épiscopal fut supprimé par
l'Assemblée constituante. Obligé d'abandonner son diocèse, il émigra
en Suisse au commencement de 1791, mais ne tarda pas à rentrer en
France. Il fut incarcéré pendant la Terreur et, après le 9 thermidor,
se retira à Villemoisson, près de Longjumeau. Lors du Concordat, il
donna sa démission à la demande du Pape et ne figura point parmi les
nouveaux évêques, sa santé ne lui permettant pas d'accepter encore un
ministère actif. Nommé pair de France en 1815 et cardinal en 1817,
il fut, la même année, créé duc par Louis XVIII. Son _Histoire de
Fénelon_ avait paru en 1808; son _Histoire de Bossuet_ parut en
1814.]
_À Villemoisson, par Longjumeau (Seine-et-Oise)._
Ce 25 mars 1811.
«Vous avez dû recevoir, monsieur, et vous avez reçu le juste tribut
de la reconnaissance et de la satisfaction publique; mais je puis
vous assurer qu'il n'est aucun de vos lecteurs qui ait joui avec
un sentiment plus vrai de votre intéressant ouvrage. Vous êtes le
premier et le seul voyageur qui n'ait pas eu besoin du secours de
la gravure et du dessin pour mettre sous les yeux de ses lecteurs
les lieux et les monuments qui rappellent de beaux souvenirs et de
grandes images. Votre âme a tout senti, votre imagination a tout
peint, et le lecteur sent avec votre âme et voit avec vos yeux.
«Je ne pourrais vous rendre que bien faiblement l'impression que
j'ai éprouvée dès les premières pages, en longeant avec vous les
côtes de l'île de Corcyre, et en voyant aborder tous ces hommes
_éternels_, que des destins contraires y ont successivement conduits.
Quelques lignes vous ont suffi pour graver à jamais les traces de
leurs pas; on les retrouvera toujours dans votre _Itinéraire_, qui
les conservera plus fidèlement que tant de marbres qui n'ont pas su
garder les grands noms qui leur ont été confiés.
«Je connais actuellement les monuments d'Athènes comme on aime à
les connaître. Je les avais déjà vus dans de belles gravures, je
les avais admirés, mais je ne les avais pas sentis. On oublie trop
souvent que si les architectes ont besoin de la description exacte,
des mesures et des proportions, les hommes ont besoin de retrouver
l'âme et le génie qui ont conçu les pensées de ces grands monuments.
«Vous avez rendu aux Pyramides cette noble et profonde intention, que
de frivoles déclamateurs n'avaient pas même aperçue.
«Que je vous sais gré, monsieur, d'avoir voué à la juste exécration
de tous les siècles ce peuple stupide et féroce, qui fait depuis
douze cents ans la désolation des plus belles contrées de la terre!
On sourit avec vous à l'espérance de le voir rentrer dans le désert
d'où il est sorti.
«Vous m'avez inspiré un sentiment passager d'indulgence pour les
Arabes, en faveur du beau rapprochement que vous en avez fait avec
les sauvages de l'Amérique septentrionale.
«La Providence semble vous avoir conduit à Jérusalem pour assister
à la dernière représentation de la première scène du christianisme.
S'il n'est plus donné aux yeux des hommes de revoir ce tombeau, _le
seul qui n'aura rien à rendre au dernier jour_, les chrétiens le
retrouveront toujours dans l'Évangile, et les âmes méditatives et
sensibles dans vos tableaux.
* * * * *
«Les critiques ne manqueront pas de vous reprocher les hommes et les
faits dont vous avez couvert les ruines de Carthage, que vous ne
pouviez pas peindre puisqu'elles n'existent plus. Mais, je vous en
conjure, monsieur, bornez-vous seulement à leur demander s'ils ne
seraient pas eux-mêmes bien fâchés de ne pas les retrouver dans ces
peintures si attachantes.
«Vous avez le droit de jouir, monsieur, d'un genre de gloire qui
vous appartient exclusivement par une sorte de création; mais il est
une jouissance encore plus satisfaisante pour un caractère tel que
le vôtre, c'est celle d'avoir donné aux créations de votre génie la
noblesse de votre âme et l'élévation de vos sentiments. C'est ce
qui assurera, dans tous les temps, à votre nom et à votre mémoire,
l'estime, l'admiration et le respect de tous les amis de la religion,
de la vertu et de l'honneur.
«C'est à ce titre que je vous supplie, monsieur, d'agréer l'hommage
de tous mes sentiments.
L.-F. DE BAUSSET, anc. év. d'Alais.»
* * * * *